L'Enlracle, op. cit
pour venir reprocher à toute cette brillante société de jeunes fous et à toutes les Ninons du jour, leur abandon et leur ingrat oubli. »
Puis, ce fut au Palais-Royal, dans la semaine de fin d'année, non pas à la représentation des Pommes de terre malades, comme l'ont prétendu Delvau et Roqueplan, mais à celle de la Poudre de Coton revue de Dumanoir et Clairville ^. Ce n'était plus une femme, remarque l'auteur des Lions du Jour, mais « l'ombre d'une femme, quelque chose de diaphane et de blanc, chair et vêtements ».
1. Les pommes de ferre malades, Revue égaknicnt de ClaiuviLLE et Dumanoir dataient, en effet, du 20 décembre 1845. — Cf. Eue. IIuGOT, Histoire du théâtre du Palais-Royal (1886, Ollendorff, in-16). Quant à la Poudre de coton, elle tirait son actualité de la découverte du l'ulmicoton par le chimiste Pelouze.
« La poésie arrive pour en- « scvelir cette morte sous ses « voiles brodés. Elle est l'im- « niortalilé de ces printemps « d'une heure, de ces beautés « de passage. »
(J. Janin.)
TANDIS que Marie Duplessis marchait à sa fin, Dumas junior était à Marseille, l'hôte de Joseph Autran. Il revenait d'un voyage en Espagne. Il y avait accompagné son père chargé d'une mission à l'occasion du mariage du duc de Montpensier avec une infante. Ils étaient partis, au début du mois d'octobre 1846, de compagnie avec Louis Boulanger et Maquet, et s'étaient retrouvés, à Madrid, avec Giraud et Desbarolles qui, depuis longtemps, avaient décidé une excursion pittoresque à travers les Sierras. L'auteur de Monte-Cristo s'était promis de les y suivre.
Après les fêtes du mariage princier, ils mirent à exécution ce pro^jet.
Durant deux mois, ils pai coururent l'Espagne, virent Grenade, Cordoue, Séville et Cadix. En route Dumas fils cueillit les fleurs du caprice qu'il trouva sur ses pas. De Cadix 011 une corvette affrétée par le Gouvernement français avait été mise à la disposition du grand romancier, la joyeuse bande avait fait voile vers l'Afrique, longé le littoral jusqu'à Tunis et. revenue à Alger le jour de la Noël, elle s'était embarquée sur ïOrénoque, le 3 janvier 1847. Le 4 au soir, la frégate jetait l'ancre devant Toulon.
Là, nos voyageurs n'avaient que touché barre. Pressé de rentrer par l'affaire de son Théâtre historique, Dumas père ne séjourna pas davantage à Marseille; et, après une visite au poète de la Mer, il avait regagné Paris avec ses compagnons de route. Autran et lui se connaissaient d'assez longue date. En juin 1840, au passage de Dumas qui venait s'embarquer pour Naples, il lui avait rendu un hommage flatteur dans son journal le Sud qui, à plusieurs reprises, batailla pour lui. Des voyages d' Autran à Paris avaient établi, puis fortifié cette sympathie littéraire.
A l'égard de Dumas fils, ce sentiment se faisait plus amical et familier, car il avait sur lui le double privilège de l'âge et d'une réputation poétique bien assise. 11 tenait, en effet, déjà à
son actif deux ou trois volumes de vers : les Poèmes de la mer, Ludibria sentis, Milianah, qui lui avaient valu une critique élogieuse de Gautier, quelques flatteries de Lamartine, et bientôt même, un fauteuil à l'Académie de Marseille et le poste de bibliothécaire de la ville où il avait succédé à Louis Méry, le frère du poète. Enfin il avait eu l'honneur de promener Chateaubriand à travers les ruines de la région, d'échanger des cadeaux avec Liszt, d'écrire un poème pour Félicien David, et Victor de Laprade venait de lui dédier Fausta.
Ce n'était pas la première fois que son jeune ami s'arrêtait à Marseille. Il y avait fait en 1844 un séjour que la cordialité dont il était l'objet prolongea durant les trois mois de l'été. L'hospitalité que Méry lui avait offerte à son foyer, transformait chaque heure en fête improvisée. C'est en témoignage de sa gratitude que Dumas lui dédiait, en 1851, le Roman d'une femme qu'il avait, « à dix-neuf ans », commencé d'écrire chez lui, « dans la jolie chambre verte » où l'avait installé son amitié.
Voyages sans nombre aux rives du Prado, A l'Huveaune où le saule incline son rideau,
promenade à la grève, parties de pêche et canotage, car Dumas maniait bien l'aviron, déjeuners chez Courty, « folâtre causerie », « épanchement intime » avaient marqué ce premier séjour.
Autran en exaltait le souvenir à son jeune ami dans une longue Épître hâtivement versifiée où il lui souhaitait cette fois la bienvenue chez lui, en l'absence de Louis Méry nommé depuis à une chaire de la Faculté d'Aix.
Que la fête avec toi s'installe chez nos Lares, lui disait-il ;
Reprenons les propos et les courses hilares, Et le soir, au foyer, nonchalamment assis, Racontons-nous l'absence en mutuels récits.
Un mois durant, ce fut une vie de flâneries et de paresse au soleil, dans le bercement des flots harmonieux, un échange de rimes et de projets d'avenir, le charme d'une intimité oii un autre aimable poète du terroir, Gaston de Flotte, mêlait aussi sa verve ^.
Cependant, Dumas ne pouvait différer plus longtemps les engagements qu'il avait pris
1. Pour les détails relatifs au séjour de Dumas fds à Marseille, cf. Péchés de Jeunesse [Le retour, Marseille, A. Autran, La musique) ; (}. Ancey et Eustache, Joseph Autran, sa vie et ses œuvres (in-8o, Calmann-Lévy, 1906).
« J'ai, ici, écrivail-il, des amis comme je ne crois pas en avoir à Paris. » Et certainement l'esprit de Dumas dut séduire plus d'une brune Marseillaise dans ce salon de la rue Saint- Ferréol oîi lady Greig recevait ce que la ville comptait d'élégances et de talents.
avec le libraire Cadot. Il lui fallait bien mener à leur terme ces Açentures de quatre femmes qui étaient en cours de publication au moment de son départ pour l'Espagne. Les promesses de travail qu'il s'était jurées en quittant Paris n'avaient pas résisté aux distractions du voyage ^.
Il avait hâte pourtant de s'en excuser auprès de son lecteur : ce fut l'objet d'une Préface qui datée du 10 février a dû être écrite à Marseille ^. Il se disposait enfin à partir, quand lui parvint, mais avec une semaine de retard, la nouvelle de la mort de Marie Duplessis.
Trois ou quatre jours après, il était de retour à Paris : plus fortuné qu'il n'a fait Armand Dui^al, il y arrivait encore avant la dispersion définitive des lieux où il avait aimé.
Chacun a présent à la mémoire l'épilogue de l'aventure d' Armand. Au cours d'un voyage qu'il a entrepris, pour échapper à l'obsession d'une image trop chère, un attaché d'ambas-
1. Il avait écrit de Cadix à son éditeur «de lui envoyer à Alger les deux volumes qui avaient dû naître pendant son absence, l'assurant de lui rapporter les deux derniers pour qu'ils pussent paraître à son retour ». Cadot mit diligence à lui faire tenir les bonnes feuilles des tomes III et IV qui furent, en effet, annoncés dans la Bibliographie de la France du 16 janvier. Dumas les reçut ; mais n'en fit pas davantage :
La plume, sans regret, au tiroir fut rendue.
2. Aventures de quatre femmes et d'un perroquet. Cette préface parut en tête du tome V. Les deux derniers volumes du roman (tomes Y et VI) furent annoncés dans la Bibliographie de la France, le 3 juillet 1847.
sade l'informe fortuitement, à Alexandrie, de la maladie de Marguerite. Saisissant cette occa- Fion d'une rentrée en grâce, il écrit à la pauvre fille son désespoir et son repentir, et se met en route pour aller se jeter à ses genoux. Trop tard, hélas ! Quand il arrive, ce n'est plus qu'au cimetière que l'attend Marguerite.
Ici encore, il n'y a, entre la vérité et la fiction que l'écart de quelques détails dans les dernières circonstances de cette action pathétique.
Tandis que Dumas cahotait sur les routes d'Espagne, lui aussi, « les regrets du lit, en marchant, le suivaient ». Tout en trompant en d'amoureuses guérillas ces regrets, il les nourrissait d'espérances, et les bras qui pressaient Antonia, la Sévillane, ou Conchita, l'Andalouse, étreignaient la chère vision toujours plus proche et plus présente à mesure qu'il s'en éloignait.
Quel faible rempart contre les retours de la passion, ce grief qu'il avait jeté entre Marie et lui pour consommer la rupture ! Si quelque excès d'amour- propre avait précipité le dénouement qui le rendait à sa liberté, il n'avait pas été longtemps à condamner une rancune oii il ne découvrait plus qu'un injurieux soupçon pour la femme aimée. A quelle profondeur de son être ne fallait-il pas qu'eût pris racine un attachement qui, trente ans après, alors qu'il mettait la dernière main aux
336 ALKXANDllE DUMAS
Notes de son Théâtre, l'attardait encore avec émotion à la grâce de ce visage évanoui pour Dieu et pour les hommes, toujours vivant pour lui!
La conscience de ses torts masqua du devoir impérieux de les réparer ce qui n'était que l'ardent souhait de sa passion de se rouvrir le cœur de Marie Duplessis. Du sentiment de son olïense envers elle à l'instance du pardon, il n'y eut qu'un pas à franchir sous le couvert de l'intérêt affectueux que lui commandait au moins la gratitude. — « L'homme » devait-il écrire plus tard, en justifiant implicitement par là des faiblesses dont il put être moqué de quelques-uns, — « l'homme qui a été aimé si peu que ce soit d'une femme, du moment que cet amour n'avait ni le calcul ni l'intérêt pour base, est éternellement l'obligé de cette femme, et quoi qu'il fasse pour elle, il ne fera jamais autant qu'elle a fait pour lui. »
C'est ainsi qu'aux aguets d'une circonstance qui lui ouvrirait la voie du recours, il apprenait un jour l'état désespéré de son amie, non pas à Alexandrie où il n'était pas allé, mais peutêtre à Alger où il avait fait escale en quittant l'Espagne. Son affliction triomphant de ses derniers scrupules l'avait ramené aux pieds de Marie. Comme Armand, il fit amende honorable, il écrivit.
Je vous avais écrit que je viendrais, Madame,
Pour chercher mon pardon, vous voir à rnon retour...
Mais dans l'attente d'une réponse que la pauvre fdle n'avait vraisemblablement plus la force de tracer, il s'oublia trop longtemps « aux rives du Prado ».
Marie Duplessis s'en était allée, en plein Carnaval, à quelques jours du mardi gras, par une suprême ironie de la destinée qui l'ayant créée pour la fête, accompagna du sabbat de la mascarade les convulsions de sa fin. Depuis deux semaines, en effet, la folie par tout Paris agite ses grelots. Son cortège de travestis s'ébranle d'abord aux Tuileries et dans les salons du faubourg Saint- Honoré et du faubourg Saint-Germain. On y est en danse chaque soir. C'est le « Carnaval des riches » qui donne le signal au « délire chorégraphique ». On danse au « Château », le 13 janvier; le lundi suivant chez M"^^ de Yiliars; le lendemain à l'Ambassade de Belgique; le jour d'après c'est le duc de Nemours qui offre une grande réception. Le 26, il y a bal chez la princesse Pozzo di Borgo. La semaine qui suit, polkeurs et redoweurs se retrouvent chez M"^^ de Béhague et chez M"^® de Lauriston ; à la salle Herz, où l'on danse au profit des Anglais indi-
gents, les blondes filles du pays de Byroii font admirer leurs visages de Keepsake « aux boucles miraculeuses )). Bal encore, au bénélice des Polonais, dans les somptueux salons de l'hôtel Lambert, où trois orchestres entraînent les invités de la princesse Czartoriyska ; et encore rue de la Victoire, sous le patronage de lady Normamby, l'ambassadrice d'Angleterre où Strauss mène le mouvement. Et bientôt sur la ligne des boulevards jusqu'aux Funambules, débardeurs, pierrots, chicards et brididis conduiront la saturnale autour de Monte-Cristo couronné bœuf gras, sous les fanfares de Tortoni et du Café de Paris.
En attendant, toute la société élégante se porte à la salle de la rue Le-Peletier où triomphe, depuis le 30 décembre, Robert Bruce, le nouvel opéra de Rossiiti, une première qui a eu son petit scandale : la toute -puissante ■NI"^^ Stolz y a été sifflée, malgré la présence de la Cour et dans sa colère a souffleté M^i^ Nau à qui allaient tous les applaudissements. Au Vaudeville, une comédie de Gozlan, Trois Rois, Trois Dames, vient de prendre l'airiche avec M"^® Doche ; au Gymnase, Rose Chéri dont on annonce le mariage avec Montigny, soutient le succès éphémère d'une pièce de Scribe, Irène. Le Cirque Olympique fait salle comble avec la Réi^olution Française ; boulevard du Temple, le Théâtre
historique dépouille sa façade de ses échafaudages et Dumas en annonce à grands fracas la prochaine inauguration avec la Heine Margot. A l'Opéra -Comique, les lions -fions de Gihhy-la-Cornemuse et les ritournelles empanachées des Diamants de la Couronne soulèvent d'aise la galerie, au lendemain de l'échec de la Damnation de Faust, la prodigieuse évocation de cette génération rêveuse qui ne se reconnaissait déjà plus dans ses aspirations ardentes et dans les angoisses tragiques de son âme au moment même oii Berlioz lui dédiait le plus beau poème à sa gloire. L'École lyrique annonce une grande fête de nuit où toutes les jolies actrices paraîtront dans les costumes de leurs rôles. On dansera et on soupera aussi chez Frédéric Soulié qui a invité pour le dimanche gras tous les talents de la littérature et des arts, et ce ne sera pas la soirée la moins courue, car on sait que ses réceptions sont d'une « somptuosité princière )). Mais deux femmes accaparent à ce moment l'attention : Jenny Lind, une cantatrice qui fait oublier les succès de la Malibran, et Lola Montés, l'écuyère danseuse que tout Paris connaît bien ; l'une révolutionne l'Angleterre, l'autre s'apprête à mettre la Bavière à ses pieds. Toutes deux « dictent des lois, brûlent des cœurs, remuent l'or et l'argent, ont des caprices de reine, des sourires d'ange, ruinent des directeurs, affolent des souverains et font
partout un adorable vacarme, celle-ci de sa fififure, celle-là de son talent ^ ».
Ces échos de la vie qui passe indifférente à la vie qui s'en va firent cortège aux dernières journées de Marie Duplessis.
« Elle mourut doucement bercée et consolée )), affirme Janin : « elle n'avait plus d'amants, jamais elle n'avait eu tant d'amis. » Mais tout au contraire, la chronique de Paris- Élégant déclarait qu'il n'y eut pas un ami à son lit de mort ^. Et pareillement, Grimm, dans r Époque, disait qu'une femme de chambre seule « la veillait, fidèle à tant de misères ». « De tous ceux qui l'avaient aimée, il n'en était plus que deux qui se rencontraient à son chevet. »
Il ajoute que « quarante-huit heures avant sa mort, elle reconnut encore l'un d'eux, le plus jeune; elle lui tendit la main, une main froide et diaphane comme de la cire blanche : — ïu viens me voir, lui dit-elle; adieu, je m'en vais. ') A sa femme de chambre, — du moins
1. Ci. L'Époque Lettres parisiennes). Paris-Élégant (É'jhos). Les Modes parisiennes.
L'Artiste. Article anonyme du 7 mars 1847. L'Illustration. Article de Guiisot,- du 27 février 1847.
2. Paris- EU saut. Article signé : Un Inconnu, l"^'^ mars 1847.
c'est V Enlr acte qui le rapporte, — elle donna l'instruction de retarder le plus possible la déclaration de son décès. Voulait -elle gagner quelques heures sur l'éternité de la tombe ?
Vienne prétend que la pécheresse sollicita et obtint les secours de la religion. Gustave Claudin confirme ce témoignage : « Elle eut, mentionne-t-il dans ses Soiwenirs, une agonie lente et douloureuse pendant laquelle elle se repentit et demanda pardon au ciel d'avoir aimé le plaisir. «
Il paraîtrait, M. Jules Bois a narré le fait, que M. de Perrégaux, recourant aux chances désespérées de salut que pouvait offrir la consultation d'un somnambule en vogue, porta chez Alexis « le gilet de flanelle qu'on venait de retirer de la mourante ». Alexis ne trouva qu'à répondre : « Retournez vite auprès d'elle, car elle n'a que quelques heures à vivre. »
L'instant suprême sonna pour Marie Duplessis, le mercredi, 3 février. Elle eut .peur de la mort, et « recula d'efîroi devant ce terrible passage )). Mais, ajoute Paul de Saint-Victor, « elle n'en est que plus touchante de s'être abandonnée sans résistance aux défaillances de sa double nature de femme et de pécheresse )). « Trois jours durant, se sentant glisser sur les parois du gouffre où nous tomberons tous, raconte Théophile Gautier, elle
s'était attachée, pour se retenir, à la main de sa garde... Jamais elle ne voulait la lâcher. Elle la quitta pourtant une fois, ce fut quand l'ange pâle vint la prendre. Par un dernier effort de la jeunesse reculant devant la destruction, elle se leva toute droite pour se sauver, poussa trois cris et retomba pour toujours dans ses linges funèbres ^. »
Le comte de P..., atteste un autre contemporain, lui rendit les devoirs ^.
L'acte de décès, dressé à la mairie du l^'* arrondissement, a disparu dans les incendies de la Commune. On sait que la loi du 12 février 1872 fixa le rétablissement des archives de l'état civil. Conformément à cette loi, et sur la demande formulée le 19 avril 1879, par M. Thibout, libraire, 37, rue de La Harpe, l'acte de décès de la jeune femme fut, le 3 mai suivant, rétabli dans les termes ci-dessous :
« L'an mil huit cent quarante-sept, le trois février, est décédée à Paris, premier arrondissement, Alphonsine Plessis, rentière, demeurant rue {sic) de la Madeleine, n° 11, âgée de vingt-trois ans, née à Nouant (Orne), célibataire.
« Le membre de la Commission. Signé : De-