La Dame aux Camélias. « Quelques feuilles portaient, en
cft'ot, des notos au crayon, mais qui s'étaient à pou près etïaoéos et dont on distinguait à peine quelques Kttres. » De là, la question posée, il y a quelques années, par un fureteur crédule dans ilniermèdiaire des Chercheurs.
parer des bijoux d'une nièce de la main gauche. N'en doutons pas : en recueillant la montre d'or émaillé avec sa chaîne et ses cinq breloques, l'épingle de turquoise et les deux bagues de brillants et pierres de couleurs dont elle obtint l'enchère, c'était l'obole de sa pitié qu'elle apportait au souvenir.
Est-ce l'effet d'une gageure qui fit échoir à Tony le prie-Dieu de l'impénitente? Il emporta encore son verre d'eau et son couvre-pied damassé de soie rouge. C'est aussi lui qui paya 235 et 860 francs les deux dessins de Vidal dont les chroniqueurs avaient fait grand cas.
En sortant du salon « trépigné par la foule » Théophile Gautier s'arrêta devant le perroquet « au corps jaune et bleu » que l'on avait vu tant de fois perché sur l'épaule de sa maîtresse quand elle s'accoudait sur son balcon, et qui maintenant se dandinait devant une mangeoire vide. Il s'en fut pour 230 francs chez un M. Humbert, de la rue Saint-Florentin.
Schlésinger, le propriétaire de la maison où la défunte avait eu son écurie, acheta la bibliothèque. Et ce fut une homonyme de la belle Marie, M"^® du Plessis, demeurant rue de la Paix, qui eut sa jumelle d'ivoire.
Quant au « Pleyel », il fut acquis pour 775 francs par Cadot, qui, à peu de mois de là, allait donner l'asile de ses éditions aux infortunes de Marie Duplessis, passée Dame aux Camélias.
Parmi les objets que se réserva la succession, M. du Ilays prétend avoir su qu'y figuraient, outre le portrait de Marie, son Livre d'Heures, un lézard d'émeraude, une tasse de son service, le légendaire diplôme de duchesse, que nul n'a jamais revu, et jusqu'à « un chapelet béni par le pape Léon XII ^ ».
Il ajoute que, toutes dettes acquittées, de cette opulence qui faisait rêver il ne demeurait pas cent mille francs ^.
La vérité n'est qu'à mi-chemin de ce chiffre. Le produit de la vente s'était élevé à la somme de 89.017 francs.
Quand on eut remboursé les 20.876 francs qui avaient été prêtés sur nantissements, purgé toutes dettes et réglé tous frais et honoraires, le reliquat net de la succession ressortit au total de 40.339 francs, compte tenu des rachats que les héritiers avaient effectués pour la somme de 13.490 francs.
Au 2 août suivant, ils faisaient à l'Enregistrement une déclaration complémentaire portant sur une somme de 4.400 francs, par laquelle ils se mettaient définitivement en règle avec le fisc.
1. La miniature de Mario Doshays, mère de Dolpliine et d'Alphonsine, revint par la même voie à Sl-Cermain-dc- Claire feuille. Elle est aujourd'hui la propriété de M. Evrard qui demeure à Li^înièrcs.
L'ii;i^r'ac/e racontait pourlanl. dans son n"du 10 février 1852 que ce chapelet, qu'avait béni le pape, avait été passé au cou de la morte.
2. De son côté, Dumas fixe à 150.000 francs le montant auquel s'éleva finalement la succession de Marguerite.
â8Ô ALEXANDllE DUMAS
« Nous n'aurions pas parle de cette triste vente, disait Théophile Gautier, dans son article sur Marie Duplessis ; mais depuis quatre jours, elle occupe tous nos chroniqueurs,... et ce n'est pas notre faute si cette mort est presque un événement ».
Il était survenu cette chose extraordinaire que dans une ville où l'insouciance enterre les morts « entre deux épigrammes », où « le caprice jette ses maîtresses à l'oubli comme le Sultan jetait autrefois ses odalisques au Bosphore », une de ces femmes qui ne laissent généralement pas « la trace d'une larme sur leur mémoire » avait ému tous les cœurs et provoqué la compassion. Il n'y avait eu qu'indulgence pour les ambitions de la petite paysanne normande. Car, « le moyen, disait-on, que de si jolis petits pieds restassent emprisonnés dans de lourds sabots? ils appelaient le satin, et le satin ne se fit pas prier pour venir... La rude toile bise du ménage rustique eût écorché cet épidémie de camélia fait pour la toile de Hollande, la batiste et la dentelle » ! Pouvait-on passer sous silence une vente qui, au dire de Paul de Saint- Victor, avait été « une mêlée furieuse de prodigalités et de folies » ?
Et puis, ainsi que la saluaient le Constitutionnel, VEntr'acte et le Vert-Vert, n'était-ce pas «une reine du monde élégant» qui s'en allait, «connue de nom à Moscou, à Lisbonne, à Milan», et dont il n'était « jeune homme un peu cité pour
sa naissance, son esprit ou sa fortune, qui n'eût tenté de passer le seuil de son boudoir » ?
Il faut tout dire aussi : elle mourait « à la fleur de l'âge et dans tout l'celat de sa beauté ». Or, « la jeunesse la plus souillée quand elle est choisie par la «mort, ne se couronne-t-elle pas à l'instant même des fleurs et des bandelettes tragiques du sacrifice,^ » ?
Marie Duplessis trouva grâce même devant le jugement d'une revue qui ne recherchait cependant pas l'actualité du scandale. Que r Illustration se soit crue tenue de consacrer une de ses colonnes à la fin de cette étoile, c'est assez dire de quel éclat celle-ci brillait au ciel parisien. Jusque dans ce journal de la famille, on évoqua le souvenir de celle qui fut « une des plus séduisantes Aspasies de la capitale, la coqueluche de nos Alcibiades sportsmen et des Périclès de la Bourse ». On y reconnut qu' « il n'y avait qu'une seule voix parmi les connaisseurs », pour louer « son écrasante beauté, composé miraculeux de toutes les délicatesses et de toutes les magnificences : la taille d'une nymphe, l'ovale grec, la blancheur anglicane {sic), des yeux vénitiens, la grâce de la Parisienne ». On lui fit un mérite « du meilleur cuisinier, des plus beaux chevaux, des plus merveilleuses dentelles, et des perles les plus fines de Paris ».
1. Gautier. La Presse. — Paul de St-Victor. Pays. — M*TnAREL DE FiENNES. Le Constitutionnel, op. cït.
Cette consécration au titre d'une célébrité du jour, se doubla d'un hommage inattendu. La même chronique, associant par une communauté de date dans la mort le nom de Marie Duplessis à celui d'Alexandre Guiraud, donna à l'éloge de la courtisane le pas sur celui de l'académicien. Figure déjà plus oubliée que vieille, le chailtre du Petit Savoyard passa inaperçu dans les vapeurs d'encens qui montaient du cortège de la Phryné romantique. Tandis qu'il ne devait trouver d'autre refuge à sa gloire découronnée que dans la mémoire des petits enfants, Marie Duplessis, sous une pluie de roses, s'acheminait vers la légende.
Elle y fut élevée, cinq ans après, le 2 février 1852, plus aimable et plus aimée que jamais au rang d'une héroïne dont l'image était celle de la misère morale de son temps. Victime touchante et pitoyable de l'instabilité des vœux du cœur et de la tyrannie du désir, elle naissait à la vie éternelle du symbole en cette Dame aux Camélias que, fille de son caprice et de sa douleur, un poète avait taillée, selon l'expression de Gautier « dans la blancheur du Pentélique ».