La Dame aux Camélias
Le linge et la gardc-robc tinrent la première criée avec une recette' de 10.604 francs.
Les services de table, l'argenterie et les bijoux donnèrent, le lendemain, 30.889 francs.
Le jour d'après, ce fut le tour du mobilier et des tentures, des porcelaines, des cristaux et des bronzes, qui firent 32.245 francs.
Enfin la bibliothèque, les tableaux, pastels et dessins, occupèrent la première partie de la vacation du samedi. Elle se termina par l'adjudication de l'écurie. Tony, le marchand, paya 1.800 francs, le cheval bai brun; M. de Saint-Geniès eut le poney à 401 francs, et un particulier de la rue d'Anjou, M. J. Maurice, acquit le coupé au prix de 2.501 francs. Ce fut une recette de 15.279 francs.
« J'étais à cette vente », relate l'auteur de David Copperfield. Rentrant en Angleterre, après un séjour en Suisse avec sa femme et ses enfants, il s'était arrêté trois mois à Paris, où il était arrivé dans la première quinzaine de novembre 1846. L'achalandage de la défroque d'une « lionne » si répandue était une scène qui ne pouvait manquer d'attirer le romancier. C'était la conversation du jour. Déjà la légende s'était emparée de Marie Duplessis et commençait à tisser les voiles de la chaste et poétique parure dont elle allait l'envelopper pour son dernier sommeil. On n'avait pas attendu le roman de la Dame aux Camélias pour faire d'elle la victime d'un amour malheureux et lui
prêter des infortunes propres à tirer les larmes. Dickens se refusait à être dupe.
« On raconte, apprenait-il au comte d'Orsay, qu'elle est morte d'un cœur brisé ; on fait circuler sur son compte des légendes où le romanesque le dispute à l'absurde. Pour ma part, en brave Anglais doué d'un peu de sens commun, j'incline à penser qu'elle est morte d'ennui et de satiété. » Mais, mourir en pleine beauté et en pleine fleur de jeunesse, que ce fût d'ennui ou d'amour, n'était-ce pas en ce temps romanesque un signe d'élection?
Aussi, continuait Dickens, « à voir l'admiration et la tristesse générale, on eût pu croire qu'il s'agissait d'un héros ou d'une Jeanne d'Arc. Mais l'enthousiasme n'a plus connu de bornes lorsque Eugène Sue a acheté le Livre de prières de la courtisane ».
L'auteur du Juif Errant n'a cependant pas laissé trace de son nom dans le curieux document que nous avons eu entre les mains, émanant d'un témoin qui, consciencieusement et par article, tint registre de toutes les adjudications et nous garda mémoire de ceux qui se partagèrent le butin de cette existence galante. S'il n'y est pas non plus fait mention d'un Li<^re de prières, nous y voyons qu'une Bible, en lot avec quatre autres volumes, trouva preneur à 93 francs, mais ce n'était qu'un certain M. Gervais, domicilié rue de la Verrerie.
MAntE DUPLESSiS Ô'JS
Pour la plupart ce sont personnages aussi obscurs pdur nous que celui-là ; et après avoir lu la relation de Jules Janin, on est évidemment tout surpris de ne reconnaître au passage, perdus dans la foule des revendeurs et des professionnels, qu'un si petit nombre de ces représentants du grand monde, entre lesquels son imagination avait dispersé les plus folles enchères. Pour une duchesse de Raguse et un prince Pignatclli, pour un M. de Barbantanne et un d'Orgusson, pour un comte de Saint-Geniès, pour une M"^^ O'Reilly ou une M™® de Bury, combien qui, depuis, ont perdu leur état-civil et qu'on chercherait en vain dans VAbnanach des {>ingt-cinq mille adresses?
Nous croyions aussi sur la foi de Dumas qu' « une jolie fille non sans talent » qui devait être bientôt engagée au Théâtre historique, Mathilde Guizolphe, se sachant frappée du mal qui avait emporté la belle Normande, avait acheté « pour lui ressembler jusqu'à la fin » le lit dans lequel elle avait trépassé.
Et pourtant ce n'est pas le nom de cette sentimentale personne que notre témoin a consigné sur son cahier, en regard de la « couchette de palissandre » adjugée 800 francs avec son armoire à glace. C'est celui du docteur Varenbourg, demeurant rue Lalïitte.
Janin nous confie cjue c'est une duchesse cj;ui disputa le peigne de Marie, une marquise sa toilette, une princesse de Pologne le bassin
d'argent dans lequel « elle plongeait son beau visage au retour de la fête » et telle autre sa brosse à cheveux qu'elle paya « un prix fou ».
Tout ceci est de la plus charmante fantaisie, et c'était évidemment d'un intérêt piquant que les dames du faubourg Saint-Honoré se fussent partagé les nippes du libertinage. La vérité est moins romanesque : ce sont des marchands de la rue Dauphine et de la rue de l'Aqueduc qui enlevèrent à 455 francs la cuvette d'argent et son pot à eau, et à 490 francs la toilette de palissandre ; le peigne et la brosse ne furent point enchéris séparément ; ils appartenaient à un nécessaire de vermeil composé de cinq pièces renfermées dans une boîte d'ébène incrustée de cuivre dont un M. Bertin demeura acquéreur au prix de 815 francs.
On s'arracha, ajoute Janin, jusqu'à ses gants et ses bottines : « Les femmes luttaient entre elles à qui mettrait ce soulier de Cendrillon. »
De ces dépouilles, nous avons pu voir une paire de petites mules de velours bleu Nattier rehaussé d'arabesques en passementeries d'or qu'elle chaussait au saut du lit. Elles échurent un jour à un professeur de l'Université, M. des Moutis, compatriote de Marie. Cette pantoufle eût chaussé plus grand pied que celui de Cendrillon. Car, Janin nous en conte. C'est ainsi qu'il adjuge, à une somme « énorme », lepseudo- Yidal que l'héritière avait pourtant retiré de la
vente, et qui, roulé sur sa toile, aehevait, il n'y a pas si longtemps, de s'écailler dans un grenier de Saint Évroult-de-Montfort.
« Tout s'est vendu ! » s'écriait avec indignation le prince des journalistes ; tout, même « les billets d'amour ! » « Chastes gens ! Ils n'ont rien gardé de ce qui lui avait appartenu, par respect pour eux-mêmes ! » Et les poursuivant d'on ne sait quelle rancune, il s'emportait contre les héritiers jusqu'à incriminer publiquement, dans les Débats, une intention qu'ils n'avaient pas eue. « On eût mis ses cheveux à l'encan, et ces beaux cheveux, saus aucun doute, eussent rencontré des acheteurs. Cette idée, heureusement ne vint pas aux héritiers de cette belle ensevelie. » Il ne s'en tint pas là. Préfaçant quelques années plus tard le roman de Dumas, il affirmait que la chevelure de la pécheresse avait suivi le sort des billets et des portraits.
La correspondance révélée par l'inventaire, l'auteur de La vérité sur la Dame aux Camélias certifie qu'elle fut brûlée par lui, à l'exception d'une trentaine de lettres dont il se réserva la propriété. Elles disparurent avec tous les bagages de Romain Vienne dans l'incendie de San Francisco.
La vente retint cet officieux mandataire, beaucoup certainement pour les intérêts dont il s'était promis la garde et un peu pour l'occasion où il pouvait à bon marché nipper quelque
Au cours d'une vacation, Dumas racheta à un marchand qui l'avait surenchérie une re- Hque de son amour défunt. C'était une chaînesautoir composée d'une série de perles irrégulières reliées de l'une à l'autre par des nœuds de mailles d'or ^. Le premier bijou qu'il avait fait agréer jadis à son amie? Qui le pourrait assurer aujourd'hui ? Mais quel plus touchant souvenir de la pauvre Marie eût -il sauvé des mains profanes, que ces perles qui, au contact de la chair fiévreuse de ses épaules
1. Nous tenons ce renseignement de. M. Ernest d'ITauterivc, le gendre d'Alexandre Dumas, le savant historien de la Police soua le premier Empire.
galant ménage. Huit robes et le boa de mar- 1 tre, le payèrent de sa peine. Il avait entraîné à la criée deux ou trois de ses amis avec qui il se réunissait journellement au Café de Londres, au coin de la rue Duphot, et un certain Duhey de Golberg dont la femme, « une des grandes modistes de Paris », avait ses magasins audessus de l'appartement de Marie Duplessis. La bonne dame s'adjugea le manteau et le manchon de chinchilla de sa cliente.
Quant à l'héritier, le tisserand Paquet, s'il enleva quelques-unes des plus fortes enchères, il n'opérait probablement pas pour son compte.
amaigries, avaient reçu le baiser de la mort ?
Associées par quelque préférence secrète à ses dernières parures, elles ont toutes, depuis, éteint leur orient.
Ce n'est que pour mémoire que nous rappellerons l'achat que dans le roman il est censé faire d'un exemplaires de Manon Lescaut qu'il poussa jusqu'à cent francs. Que de gens, pris aux moindres détails de ce récit, ont, depuis, demandé à tous les échos ce précieux volume annoté sur ses marges par le crayon de Margueriîe Gautier, plutôt sans doute que par celui de Marie Duplessis, et prétendument dédicacé : i(. Manon à Marguerite. Humilité^ ».
Le nom d'Edouard Perrégaux n'est pas sur les tablettes de notre témoin ; mais on y voit celui de la duchesse de Raguse dont on ne pourrait dire qu'un pur hasard la conduisit à cette réunion. Si son neveu préféra se soustraire à une curiosité qui eût dirigé sur lui tous les regards, on ne serait pas surpris que la duchesse n'ait été que la lidèle mandataire de l'amant malheureux.
Elle touchait alors à ses soixante-dix ans et les premières atteintes de l'horrible disgrâce qui devait bientôt affliger son visage tournaient ses préoccupations vers d*autres soins que de se