Ibid
« J(î pris sa main, je la portai « à mes lèvres en la mouillant « malgré moi de deux larmes « longlcmps contenues. »
(A. Dumas).
MARIE Dupicssis demeurait alors au n^ 11 du boulevard de la Madeleine : c'est aujourd'hui le n^ 15. L'immeuble n'a subi d'autres modifications que celles qui résultent peut-être de la transformation du rezde-chaussée en boutiques. A deux pas est la cité Vindé, dont l'ouverture datait de l'année même et où Clémence Prat occupait un petit logement dans l'un des deux immeubles symétriques réunis actuellement sous le n*^ 17.
L'entresol qu'habitait Marie se composait d'un salon, d'une petite chambre y attenant sur la gauche et d'un boudoir, toutes pièces donnant par cinq fenêtres sur le boulevard. La salle à manger et une grande chambre à
coucher prenaient jour l'une et l'autre par deux ouvertures sur la cour. Le boudoir avait été aménagé en cabinet de toilette ^.
Quand la mort eut livré au public des enchères ce sanctuaire profane, ce fut, durant une semaine, un concert de surprises devant l'étalage de toutes ses magnificences. On se récria. Nul ne se rappelait le luxe fastueux dont les Fermiers généraux avaient entouré leurs petites maîtresses, les Temples qu'ils avaient élevés à leur dévotion, les Folies où ils avaient abrité leurs caprices. On avait oublié qu'une M^i^ Huss, entre autres, avait eu de ses galanteries un mobilier évalué à plus de cinq cent mille livres et une garde-robe de quatre mille paires de souliers et de huit cents robes. La bourgeoisie de 1840 fut éblouie de beaucoup moins. Le mouvement de curiosité avait été tel autour de la vente de la Duplessis, tant de gens de toutes les classes étaient venus voir et dénombrer les « merveilles » exposées, que les chroniqueurs de l'actualité jugeant dès lors toute description superflue, s'en tinrent à une louante unanime ; de quelques objets elle s'étendait par prétérition à tout le reste. Aucun d'eux ne nous fit passer à sa suite le seuil du temple ; et la divinité et ses thuriféraires eussent emporté avec eux à jamais les mystères
1. Catalogue de la vente de M^'^ Plessis. « Catalogue d'un riche et élégant mobilier, meubles en marqueterie, bois de rose, bois sculpté et {)alissandre, etc. » (in-8", Paris, 1847).
de ces lieux si un rare document ne nous en avait gardé, dans sa sèche, mais sincère analyse, l'exacte physionomie.
Ce document est le Catalogue de la vente qui suivit le décès de la courtisane.
Il existe une pièce de même caractère dans le dossier réuni par M. Noël Gharavay en 1910 et acquis depuis par un particulier. C'est le Mémoire du tapissier à qui fut confiée la nouvelle installation de Marie Duplessis au boulevard de la Madeleine, quand elle quitta la rue du Mont-Thabor.
Pour rehausser de quelque couleur la précision monotone de cette manière de dessin au trait qu'est la nomenclature d'un Catalogue, nous disposons de quelques notes de Théophile Gautier qui fut présent à la vente, et de Jules Janin dont les souvenirs, plus vieux de cinq ans firent l'objet d'une première étude parue dans V Artiste et devenue la Préface de la seconde édition de la Dame aux Camélias, puis d'un long feuilleton que publièrent les Débats lors de la représentation du drame ^. Un jeune avocat normand Henri Lumière,
1. Th. Gautier. La Presse, n° du 10 février 1852. — Jules Janin. L'Artiste, n° du 1^' décembre 1851. — ■ Id. Journal des Débats, no du 9 février 1852.
que le hasard de sa profession mit en rapport, en tout bien tout honneur, avec sa séduisante compatriote, a laissé lui aussi une relation de ce qu'il a vu dans une rapide traversée de cet intérieur ^. Il faut négliger l'impression de nouvellistes qui ne firent qu'enregistrer des échos déjà lointains et déformés. Notamment, ce n'est pas un ironiste comme Delvau qui nous persuadera que « tout, chez Marie Duplessis, était en or, même le traditionnel vase de porcelaine ^ ». On ne croira pas non plus sur la foi du spirituel rédacteur des Mémoires de M^^® Judith, que tout le mobilier, — à l'exception de deux ou trois pièces que les enchères cotèrent fort haut, — eût été à sa place dans un palais et mieux encore dans un musée.
Nous aurons une autre référence qui n'est pas négligeable puisqu'elle est cautionnée par Dumas. On sait que les premières pages de son roman nous introduisent dans l'appartement de l'héroïne, le jour même de l'exposition publique qui précéda la vente. Salle à manger, chambre, salon, boudoir, l'écrivain qui a suivi la foule des visiteurs, traverse successivement toutes ces pièces, et s'arrête un instant à détailler leurs « merveilles ».
1. Henry Lumièhe, La Dame aux Camélias. Une lettre inédite de Marie'Duplessis. (Rente normande, annéo, 1900.)
2. Dr:i,VAu, Les lion/i du jour. Physionomies parisiennes, (Dentu, in-16, 1867).
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C'était une manière d'inventaire. Le lecteur n'eût point manqué à s'y intéresser, prévenu qu'il était que l'histoire à lui contée n'était point « fiction de poète », pas plus que l'héroïne « une morte idéale », mais, comme devait l'écrire plus tard Dumas père, « une pauvre créature de Dieu, montrée un instant par lui à ce monde, et bientôt retirée de ce monde par lui ^ ».
Cependant, le passage à peu près tout entier a disparu dès la deuxième édition. Hormis la description du cabinet de toilette demeurée ce qu'elle était, il ne reste d'un complaisant voyage à travers le logis de la défunte, que cette brève impression : « Le mobilier était superbe. Meubles de bois de rose et de Boule, vases de Sèvres et de Chine, statuettes de Saxe, satin, velours et dentelles, rien n'y manquait. »
Suivons donc ces Messieurs de la Chronique et Me Ridel, le commissaire-priseur, qui a été chargé de la liquidation judiciaire. Entrons dans cet appartement que Dumas nous dit « somptueux », et dont le luxe, ainsi qu'en