N» du 8 février
les nouvellistes qui la suivirent de son premier lever à ses nombreux couchers, ont marqué ses débuts. L'un d'eux nous la montre d'abord chez une corsetière de la rue de l'Échiquier, d'où ellepassa chez une modiste de la rue Saint- Honoré, tout proche de la rue de l'Arbre-Sec ; tel autre abrite ses premières leçons de trottin dans un magasin de modes de la rue Saint- Jacques ; celui-ci en tient pour une boutique du Palais-Royal, cet autre pour un atelier de la rue Coq-Héron, dans le voisinage d'un « célèbre marchand d'estampes », l'éditeur Martinet, sans doute ^. Faut-il croire Dumas mieux renseigné, cjuand il nous fait savoir par Nanine que son héroïne avait été lingère ?
Enrôlée parmi la tribu co quêtante et non efïarouchée des grisettes, sa vie se plia aisément, on l'imagine, à la philosophie souriante d'une corporation qui fournit de tout temps au régal des hommes à bonnes fortunes. Elle suivit « dans leurs sentiers fleuris, la race à part des peintres et des chansonniers », fredonna les refrains de Désaugiers, et ht son éducation dans les romans de Paul de Kock et dans les bals en vogue ^.
1. Cf. Romain Vienne, op. cil. ; le Siècle, op. cit.; du II.vus, op. cit., et MoNTJOYEi'x. Supplément littéraire de la Lanterne. N» du 3 novembiv 189'2.
2. Janin, Préface de /a £>ame rtK.r Camélias {Éd. de 1872, à tirasro restreint. Mieliel-Lévv.)
Car la danse était alors inséparable de la « physiologie » de la grisette. « Il faut la faire danser beaucoup et souvent, autrement pas d'affaire, vous n'en viendrez jamais à bout », conseillait Huart ^. Depuis l'avènement de Louis-Philippe on dansait à cœur jcie. « Jamais, en témoigne Maxime du Camp, les grelots de la folie ne retentirent avec plus d'éclat. » Au Carnaval, trois cent quatrevingts établissements ouvraient leurs portes à ce délire chorégraphique. Les jours gras déchaînaient dans la ville « une frénésie de plaisir et de bruit », dont l'écho se réveillait, tous les soirs, aux quatre coins de Paris, d'un Carnaval à l'autre. Comme au temps du Directoire, « on dansait partout », et il n'était pas de concert public qui ne fût prétexte à un bal. Deux et trois fois la semaine, on danse à l'ÉIysée-Montmartre, barrière des Martyrs ; au Château des Brouillards, butte Montmartre ; au Jardin de Paris, barrière Montparnasse ; au Château-Rouge, rue de Clignancourt ; au Jardin de l'Elysée, à Belleville ; on danse en-
1. Louis IIcart, Phyfiiohjiie de la Griselte (in-16, Paris 1841).
core à la barrière du Roule, au Jardin Dourleu, au boulevard du Temple, au Bal du Capucin. On danse au Vauxhall, rue de la Douane ; au Salon de Mars, rue du Bac ; au Salon de Picardie, rue Saint- Denis. Chicard, le fameux Chicard qui débute en 1837, donne son nom au Bal des Vendanges de Bourgogne, sis au faubourg du Temple. Le « cancan » venait de détrôner la « galoppe » et « la chahut » qui avaient fait fureur pendant près de dix ans, en attendant qu'il fût à son tour éclipsé par la polka que Cellarius allait, vers 1843, introduire à pas comptés dans les salons, et Mabille jeter, échevelée, l'année d'après, dans la rue. Mais le Bal Mabille n'était, alors, qu'un tout petit bal d'été, où l'ancien maître à danser de l'Empire et de la Restauration continuait à donner ses cachets aux jeunes gens du meilleur monde.
« Cancan » et « chahut » s'opposaient, parait-il, comme le tabac de caporal et le cigare de la Havane, comme M^^® Boisgonthier et la Vénus de Milo, comme le patois de MM. Scribe, Legouvé et Laya, et la langue de Molière, de Racine et de Beaumarchais ^.
Le cancan triomphait chez Musard, rue Vivienne. C'est, nous dit d'Alton-See, « le caprice à la française, sensuel et railleur, lascif
1. Maxime du Camp, Souvenirs Uttéraire.i (in -8°, Hachette, 1882). — Les Mémoires du Bai MnhiUe (F^aris, in-16, 1864).
et goguenard..., grâce bouffonne, ardeur grotesque : on s'enlace, on se poudre ; un rapprochement erotique est interrompu par une gambade et un tour de roue ; la tête renversée, la bouche entr'ouverte, Margot, pâmée sous le regard de son danseur, lui adresse un pied de nez auquel il répond en la bénissant. Dans un galop final, on se mêle, on se rue, on renverse ou l'on tombe ^ ». Il n'était pas en moindre honneur au Prado, oîi il narguait, comme danse d'opposition, le Palais de Justice.
Sinon encore le Ranelagh qui a « des prétentions aux grandes manières, et où l'on ne coudoie que « comtes, marquis et merveilleuses », parfois même certaine princesse, la Chaumière dut fréquemment fêter, sous les flammes bariolées de ses lampions, les amours buissonnières de la jeune Alphonsine. Le père Lahire avait fait de son établissement, situé entre « le cimetière du Mont-Parnasse et l'infirmerie des Pairs de France », « le séjour le plus animé, le plus gai, le plus étourdissant qui se puisse rencontrer au milieu des morts et des mourants ». C'était « l'empire fortuné des amours, des jeux, de la folie et des pipes culottées ^ ». En ce temps, on était heureux de peu et la Chaumière qui se prévalait sur les
1. D'Alton-Shée, Mémoires du vicomte d'Aulnis. 1. Physiologie de la Chaumière, par Deux Ettuliants (Paris, Bohairc, in-16, 1841).
autres salles éclairées seulement aux quinquets, du luxe unique de ses veilleuses multicolores, passait pour « un temple de lumière ». On en parlait comme d'un lieu féerique, digne de répondre « aux imaginations les plus orientales du monde ». On s'y enivrait « aux flots du kirsch et du punch brûlant et aux parfums du Havane ». La danse y était « un désordre échevelé, une confusion satanique » où la vertu courait des risques. Pour achever de la mettre mal en point, s'offraient les montagnes russes.
Au bruit des quadrilles et des valses, assis en un char rapide lancé d'un pavillon gothique vous glissiez dans les airs, coinme un sylphe, à travers fleurs et feuillages jusqu'en « des bosquets sombres et mystérieux où des bancs de gazon vous offraient un repos perfide ».
Étudiants et grisettes nouaient là des intrigues qui filaient, certes, au train des montagnes russes, et s'arrêtaient, tout essoufflées, le dimanche, par les jours de soleil, sous les hautes futaies de Montmorency.
Car, c'est au quartier Latin, — où décidément les jolies filles prennent leur premier brevet, — cjue la beauté d'Alphonsine reçut cette consécration qui n'attend que la bonne fortune ou un voyage opportun de l'autre côté de l'eau pour élever une giisette de l'anonymat à la personnalité marquante d'une
demi-mondaine de qualité. « Une modeste petite robe de soie avait remplacé le jupon de bure, des brodequins de peau noire les affreux sabots normands, et un petit bonnet coquet encadrait la jolie tête de la fille du sorcier. » Ce succinct croquis aiderait malaisément à comprendre qu'Alphonsine ait pu à si peu de frais, mettre, comme le dit V Entracte, les étudiants « en révolution ». Mais nous avons tous l'expérience de la rue des Écoles ; les yeux de la jeunesse ne sont pas ceux de l'âge mûr, et le temps où l'on dîne avec frugalité est aussi le temps où les sens moins blasés apprécient mieux l'attrait du visage que les raffinements des atours.
Aussi bien, l'élégance qui, en ces années de romantisme, se piquait de prendre ses inspirations dans la littérature, semblant ainsi faire du génie de l'époque la mesure du sien, a, on ne sait quoi de gauche et d'emprunté, de naïf et de vieillot à la fois qui choque même les contemporains. Ces gens qui avaient le goût du pittoresque et l'horreur du bourgeois, ignoraient l'art de chiffonner une étoffe sur les lignes délicates de leurs Cydalises.
Arsène Houssaye, une manière d'arbitre en l'espèce, pestait contre ce qui lui paraissait « la caricature de la mode ». Jamais, à son avis, les femmes n'avaient été plus mal habillées, plus mal coiffées, et plus mal chaussées. Gavarni vint à point faire justice
« d'accoutrements qui ne servaient qu'à masquer la beauté et le charme. » Une Rachel, une M"^*^ de Girardin, une comtesse du Châtel « qui étaient la grâce même, eussent mérité de mieux inspirer leurs couturières ^ ^). La comtesse Dash avait raison : il fallait être bien jolie pour l'être sous les attifets de la mode du jour '^.
Ce fut vraisemblablement le partage de la petite Plessis. Quand elle en eut conscience, lasse de son atelier, elle jeta son bonnet par-dessus le comptoir. Des étudiants lui donnèrent asile. Puis vinrent les jours mauvais. Des rencontres de hasard la conduisirent dans « les milieux les plus suspects », au dire de Gustave Claudin ; on la connut pensionnaire docile de certaine modiste-couturière plus ou moins appareilleuse. Le Paris-Elégant affirmait mêine qu'elle avait payé ses légèretés d'un séjour non équivoque à Saint-Lazare ; et le Corsaire, qu'elle avait dû, pour vivre, se mettre un
1. Arsène IIoussaye, Les Confcssiotis, t. II (in- 8" Dcntu, 1885); et Souvenirs de jeunesse, t. II (in-lG, s. d. Flammarion).
2. Comtesse Dasii. Mémoires des autres. I. II (Librairie illustrée, in-16, s. d.).
moment au service de la police russe en France ^
Un journaliste de V Enir acte la vit, un matin, toute transie, venir frapper à la porte d'un de ses amis. Elle battait le pavé, sans gîte, en pleine détresse, à jeun depuis l'avantveille. — « Que voulez-vous ? questionna l'ami tout attendri. — Des cerises, dit Alphonsine. Nous sommes à la mi-juin et je n'y ai pas encore goûté ! )) Singulier souhait, en l'occurrence ! Mais il fallait, écrit le narrateur, voir sa joie tandis qu'elle mordillait de ses belles dents, « de vraies perles d'Ophir », les fruits qu'on lui avait servis ^.
Ce dénûment extrême eut un second témoin. « Je gravissais, un soir, consigne Nestor Roqueplan dans Parisine, les premières marches du Pont-Neuf Une graisse turbulente chantait dans le poêle d'un friturier et devant ce grésil harmonieux, se tenait ébahie et comme alléchée par le spectacle d'une