‹ Alexandre Dumas et Marie DuplessisChapitre 58 sur 188 · Entr'acle. N» du !"• mars · texte numérisé non relu

Entr'acle. N» du !"• mars

félicité suprême, une jeune fille, jolie, délicate et malpropre comme un colimaçon mal tenu. Elle grignotait une pomme verte qu'elle semblait mépriser. La pomme de terre frite était son rêve ; je lui en offris un gros cornet. » Une rougeur subite traduisit, parait-il, le bonheur de la pauvrette. Son acte de « munilicence » accompli, Nestor s'en fut, jetant machinalement un « A demain » à cette enfant misérable- qu'il devait rencontrer, deux ou trois ans plus tard au bras d'un gentilhomme ^.

Car, entre temps, la chance s'était décidée.

Après avoir couru les bals pendant la semaine, Alphonsine suivait le courant de la passion qui, le dimanche, roulait, en flots pressés, la jeunesse vers les sites coquets de la banlieue. Avant de connaître Madrid, rendezvous de la fleur des pois sportive et de s'attabler devant un buisson d'écre visses chez Born, elle fréquenta la table sans façon du Cheçal-Blanc où le père Leduc servait à des estomacs affamés et complaisants, « des sa-

1. Nestor Roqif.plan, Pnrisine (Paris, Ilcfzol, s. cl., iii-16). Cette anecdote a été inexactement reproduite par un correspondant de V Intermédiaire des Chercheurs et des Curieux (n" du 20 août l'JlO). Il parle « d'une adorable fdlette préparant des frites » sur le Pont-Neuf.

lades (le certaine chicorée ne ressemblant à aucune herbe connue », et des gigots récalcitrants de moutons d'un autre âge. Alfred Asseline qui était de l'époque où la gloire de Montmorency battait pavillon, avait gardé une mémoire amusée des ripailles auxquelles se conviaient les amoureux qui venaient s'ébattre là. « Hélas ! que l'on y mangeait mal au Cheval-Blanc ! mais comme l'on y aimait bien ^ ! » Une petite patache que l'on prenait le matin, à huit heures, au Lion d' Argent, rue du Faubourg-Saint-Denis, vous conduisait pour trente sous, par Saint-Denis, - — où l'on arrêtait à l'hôtel des Talmouses pour faire provision de biscuits réputés, — le carrefour de la Patte d'Oie, Eaubonne et Enghien. On passait la journée dans les bois touffus qui bornent l'horizon entre Groslay et Saint-Leu où s'abritent d'adorables vallons tout parfumés de la chanson des vingt ans. On dansait à la Châtaigneraie sur laquelle planait l'ombre du rêveur indulgent de l'Ermitage. Et le soir, de grandes chambres propres et nettes, n'ayant pour tapis qu'un carreau passé de couleur, pour meuble que la commode de nos bons aïeux, offraient, sous des tentures de calicot blanc, l'hospitalité d'un lit étroit et quelquefois boiteux où s'endormaient, à moins de

1. Alfred Asseline, Le Cœur cl l'Eslomac (iii-16, Paris. Michel-Lé vy, 1853).

mieux, entre des draps fleurant bon le linge de campagne, les heureux voyageurs.

Les bois de Romainville, de Saint-Germain, de Meudon et de Saint-Cloud ne jouissaient pas d'une moindre réputation, car, ainsi que le note obligeamment un Guide de l'époque, leurs sentiers sinueux s'y perdaient sous « un ombrage favorable au mystère ».

Certain commerçant s'y troubla tout à fait la tête, un dimanche qu'Alphonsine avait eu la bonne fortune de se faire conduire par lui à Saint-Cloud. C'était, paraît-il, dans les semaines de la foire, en septembre. Le bonhomme qui semblait avoir passé l'âge des frasques, avait déserté, ce jour-là, l'ofïice du restaurant qu'il tenait dans la Galerie Montpensier ^, pour venir jouer les Céladons sur les parterres de feu Monsieur. Se juchant à la hauteur des souvenirs historiques qui faisaient cadre à ses déclarations, il se inontra généreux comme un bourgeois du siècle de Louis-Philippe. Il affranchit la belle de la tutelle de l'atelier, et lui meubla un petit appartement rue de l'Arcade. Encore fut-il assez sage pour ne pas jouer sur cette dame de cœur tout son fonds de commerce. L'eût-il voulu, au surplus, que son indiscrétion ne lui en eût pas laissé le loisir... Car « vain de sa trouvaille.

1. M. DU IIays, op. cit. Note inédite ajoutée au manuscrit que nous avons eu entre les mains.

écrit M. du Hays, il ne put s'en taire, et elle lui fut enlevée par un grand seigneur ». Ce jour-là mit fin à la courte existence d'Alphonsine Plessis grisette.

« ... Un des plus beaux visages « de la création parisienne, un de « ces teints mats pleins de soleil « et d'ombre... »

(.Janin.)

IL ne semble pas qu'il y ait de doute sur l'identité du « grand seigneur » de qui Alphonsine Plessis reçut ses lettres de naturalisation dans la haute société galante. Il s'agirait d'Agénor, due de Guiche, alors comte, plus tard duc de Gramontet prince de Bidache. On ne pouvait souhaiter, en l'espèce, meilleur parrainage. Jeunesse, fortune, grand nom, tout se trouvait réuni dans l'homme qui déposait son caprice aux pieds du petit trottin. De cinq ans plus âgé qu'elle, étant né le 14 août 1819, il ne dépassait de guère la vingtaine quand cette fille l'émut de son beau regard noir.

Montj oyeux rajeunit encore le héros de

l'aventure. A ce qu'il croit savoir, « le duc de G... n'était alors qu'un élégant polytechnicien qui, deux fois par semaine, regardait à travers le vitrage de la maison où elle travaillait — rue Coq-Héron —, le profil agaçant de la petite ^ ».

Cette version est sensiblement différente de celle que cautionne M. du Hays. Mais qu'importe ! et puisque l'âge ne cliange rien à l'affaire, ne chicanons pas sur la date d'un « lancement » dont les fastes boulevardiers ont fait, de son vivant, au comte de Guiche, un titre de fashionability. Quant à Marie Duplessis pour qui l'ingratitude ne fut que par accident le péché de sa vie, la mort acquitta d'un seul coup toutes ses obligations. L'éclat dont la para la légende descendit d'elle jusqu'à ses amants. Sans le souvenir de cette femme dont le nom, consacré comme un symbole par une résurrection poétique, veille, lampe ardente, sur leurs mausolées, s'arrêterait-on aux épitaphes d'un Edouard Perrégaux, ou d'un Fernand de Monguyon? Car il neige sur les tombes comme il neige sur la mémoire des hommes. La gloire même n'y sauve pas de Toubli.

Seule y défie le temps la chose qui fut icibas la plus fragile et qui tient dans un regard qui s'est abaissé une fois sur nous. Le vaincu

1. MoNTJOYEux. La Lanterne (Supplément littéraire, n" du 3 novembre 1892).

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d'Actium survit dans la mort de Cléopatre, et Alain Chartier dans le baiser de Marguerite d'Ecosse. Sait-on de quoi sera faite, un jour, la gloire de Dumas et si son œuvre entière vaudra, pour la postérité lointaine, une larme d'Armand au souvenir de Marguerite P N'est-ce pas l'ombre de la charmante petite comtesse de Magnencourt qui accueille la disgrâce de Lassailly, « l'Apollon timbré ^) des Roueries de Trialph courant après toutes les femmes du inonde, au temps où précisément le duc de Guiche enfermait son émoi dans des aventures de grisettes?

Certes, il ne manqua à celui-là pour survivre ni le lustre d'une glorieuse ascendance, ni les alliances les plus hautes, ni le reflet de tout un long passé qui s'était arrêté un instant sur les marches d'un trône, rien pas même la mémoire d'une catastrophe à laquelle, quoiqu'il en ait écrit, il a bien eu sa part de responsabilité. Et pourtant, l'ancien ministre des Affaires étrangères de Napoléon III sera oublié peut-être que l'on se souviendra encore du « lion pur sang » qui enleva, un soir, à quelque amant moins fortuné, Alphonsine Plessis.

Ce qualificatif de « lion pur sang du houle- <^ard Italien » est d'un nouveUiste de ce temps-

là. Il ne pouvait vraisemblablement s'appliquer qu'à un « gant jaune » ayant donné à la chronique scandaleuse des gages et la preuve d'un mérite où ne pouvait rivaliser un interne de la montagne Sainte-Geneviève. La dissipation avait alors son Gotha où l'on ne figurait aussi que sur production de quartiers.

Gomme son grand'père, le comte de Louvigny, comme son père que leur attachement aux Bourbons éleva, l'un et l'autre, jusqu'à la dignité de lieutenant-général, le jeune duc de Guiche avait été destiné à la carrière militaire. La faveur qui avait valu au duc de Gramont d'être menin du Dauphin fit de son fils le compagnon d'études du comte de Chambord. La révolution de Juillet sépara leur jeunesse. Admis à l'Ecole polytechnique en 1837, le duc de Guiche en sortit deux ans après pour accomplir un stage dans les services de l'artillerie à l'Ecole d'application de Metz. Mais sollicité par d'autres ambitions ou soucieux de plus d'indépendance, il ne persista pas dans le g3Ût des armes, et en 1840 il donna sa démission d'élève sous-lieutenant. Un libertinage de bon ton allait occuper ses loisirs jusqu'à son mariage avec miss Emma Mackinnon qui précéda de peu ses débuts dans la carrière diplomatique ^. Il avait de-

1. Le mariage eut lieu le 27 décembre 1848. Miss Emma Mackinnon était fille de William Alexandre, et de Emma Mary Palmer. Elle est niorle à Paris le 15 décembre 1891 (Vicomte liÉvÉREND, Titres, anohlissefripulft et pairies de Jn Restauration, in-401.

vaut lui huit années qu'il sacrifia sans regret à la plus aimable licence. « Botté du cuir le plus verni, ganté du chevreau de la plus éclatante blancheur », le duc de Guiche était « l'Antinous de 1840 ^ ».

Roqueplan qui tenait, à cette date, sa place parmi les viveurs et qui le rencontrait dans les endroits oli l'on ne s^'ennuie pas, nous le dépeint sous les traits d'un « grand jeune homme, frais comme une rose, blond et bouclé comme Cupidon ^ ». Un soir, au Ranelagh, le brillant Agénor vint au-devant du Directeur des Variétés et lui présenta sa nouvelle conquête. « 11 avait à son bras, dit Roqueplan, une charmante personne élégamment habillée, qui n'était autre que ma gourmande du Pont-Neuf... C'était, dès lors, Marie Duplessis qui, après avoir couru toutes les étapes préliminaires de la galanterie, fréquenté de vilains endroits et de vilaines gens, était tombée enfin entre les mains d'un homme qui la relevait ^. » 11 l'avait enlevée, — le courriériste anonyme, de V Entr acte est précis, — « au sortir du Bal du Prado ». Dans le Paris d'alors qui n'est plus qu'un souvenir regretté aujourd'hui, la foule servait moins aisément

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