Janin, Préface
flot d'adorateurs, une multitude de soupirants, un monde de sujets », et que jamais « reine ne lut plus puissante que Marie Duplessis ».
Les circonstances l'y aidèrent. Les mœurs subissaient une altération sensible. L'angiomanie orientait le bon ton vers le sans-gêne ; la vie des Clubs toute nouvelle soustrayait l'homme à l'empire des bienséances et débridait l'instinct de jouir ; la vogue naissante du sport et des courses de chevaux en favorisant des contacts entre des mondes divers accentuait le relâchement des manières. A pas discrets, on s'évadait du salon, et peu à peu le charme de la vie familiale, qu'avait remise en honneur la Restauration, le cédait à l'attrait des cercles. Et puis, le nombre croissant des théâtres, des bals, des concerts, les embellissements constants de la ville, l'attraction de ces lieux élégants qu'étaient Tortoni, le Café de Paris, le Café Foy, la Maison Dorée et le Café Riche, toutes ces occasions de plaisir qui se multipliaient au dehors, déplaçaient de ses traditons la société mondaine, ils en répandaient le courant dans la rue, et substituaient à la morale rigoriste d'une caste fermée le doux laisser-aller du libertinage. La dissipation se dissimula d'autant moins que chacun se crut plus à couvert dans le flot grossissant des appétits de joie charriés par le Boulevard. C'est l'époque où « les hautes co-
I'i4 ALEXANDMi: DUMAS
quines », comme les appelle Iloussaye, commeneèrent à prendre le pas. La loge infernale sortit les petites maîtresses de l'incognito où la décence les avait tenues jusque-là. On s'afficha avec elles au spectacle, sur le turf, et même dans les bals de charité. Les liaisons devinrent publiques. « C'est un Alcibiade du faubourg Saint-Germain qui promène une Aspasie trop célèbre », note M"^^ de Girardin, attristée peut-être de l'effronterie d'un Perrégaux ou d'un de Guichc paradant avec Marie Duplessis. Le cas est commun. Le prince d'Hénin est conquis par cette belle Julia Beneni, dont la prestance est celle d'une patricienne ; Romieu, « le préfet le plus gai de France », enlève la reine Pomaré ; Musard associe à sa fortune l'excentrique Élisa Parker ; Eugène de Talleyrand s'attache Léonide Leblanc, si belle qu'on disait que sa mère l'avait conçue en avalant une perle ; Ponsard en plein succès de Lucrèce, se produit partout au bras de la capricieuse Mathilde. Un jour même, conscientes des droits, que leur confère la recherche dont elles sont l'objet, ces demoiselles s'enhardissent, au cours d'une fête du Jockey-Club, «à monter gaillardement dans les tribunes réservées ». Iloussaye fut témoin de ce scandale, « un 89 dans les mœurs ; la canaille féminine ouvrait ses États généraux ». De là à participer aux conseils des dieux, il n'y avait qu'un pas ; et l'on put
voir bientôt une Esther Guimond trôner à un dîner diplomatique. N'est-ce pas elle, la maîtresse déclarée d'Emile de Girardin, qui lui avouait ingénument : « Il n'y a vraiment que nous, courtisanes, qui soyons dignes de causer avec des philosophes ^ ? »
Marie Duplessis n'eut pas le temps de s'élever à ces prétentions qui ne viennent qu'avec l'âge et pour donner le change à des séductions qui s'épuisent. Mais elle eût, peut-être, par la suite, fort bien joué les marquises de Païva tenant cour de beaux esprits, si l'on songe à l'agrément que des causeurs de réputation trouvaient avec elle. « J'avoue, disait Véron, qu'elle m'intéresse beaucoup. « « Elle était des plus amusantes, ajoute Jules Janin ; et l'intérêt avec elle allait grandissant toujours. » Il la vit, un soir, au foyer d'un théâtre, tenir Liszt sous le charme d'une « langue éloquente et rêveuse tout ensemble ». Croyons-en Arsène Iloussaye : « Quand on était avec elle, on n'avait pas envie de s'en aller. »
A ces louanges nous mesurons les caprices qu'a pu faire celle qu'Amédée Achard appe-