‹ Alexandre Dumas et Marie DuplessisChapitre 75 sur 188 · Débats. Art. du 9 février · texte numérisé non relu

Débats. Art. du 9 février

vons-la à travers ses fantaisies et ses caprices, puisqvi'aussi bien elle s'abandonna des unes aux autres avec tant de naturel, qu'il n'y eut que pardon pour toutes ses folies.

Au premier stade de son ascension rapide, nous la trouvons installée, dans le courant de l'année 1841, au n^ 28 de la rue du Mont- Thabor. Elle a dépassé ses dix-huit ans, mais son ignorance est encore telle qu'il lui faut recourir, pour sa correspondance, aux bons offices de quelque amie. — « Je suis une pauvre fille de la campagne et je ne savais pas écrire mon nom il y a six ans », avouera plus tard avec humilité Marguerite à Armand. En effet, d'un paraphe maladroit, elle peut tout juste, en ce mois de juillet, signer ce qu'elle mande aux siens de ses premières prospérités. Elle n'y dissimule pas une liaison dont elle paraît satisfaite et qui lui permet, par occasion, de modestes cadeaux d'argent ou d'objets de lingerie à sa sœur Delphine et à sa cousine Marie Lanos.

Elle est toujours, à cette date, Alphonsine Plessis. Cependant, à quelques mois de là, désireuse d'ajouter à l'éclat qu'elle tire d'un haut parrainage l'éclat tout neuf et sonore d'un nom vierge d'aventures, elle a pris celui de Duplessis, dont l'euphonie équivoque agréablement sur la particule nobiliaire. — Sic itur... Alphonsine est encore son prénom comme en témoigne une lettre du 28 fé-

vrier 1842. Celle-ci est tout entière de sa main et fait honneur, par son écriture assurée et son orthographe impeccable, au zèle appliciué de la jeune élève. Car son éducation a été confiée entre temps à plusieurs maîtres qui lui ont enseigné notamment, tout comme autrefois aux maréchales de l'Empire, le maintien, la danse et la musique. Elle prend goût à des lectures cjui ne sont pas le passe-temps habituel des vendeuses de sourires. D'ordinaire, elles font leur délectation de ces livres dont M^^® de Clermont disait qu'ils sont incommodes parce qu'on ne peut les lire que d'une main. Les deux cents volumes de sa bibliothèque font vme large place aux classiques : Rabelais, la Nouvelle Héloise, Faublas, Don Quichotte, Molière et Manon. On s'attendait moins encore à y rencontrer la volumineuse Biographie universelle de Michaud et V Histoire de France de Théodose Burette. Le romanesque de Walter Scott, de Dumas et d'Eugène Sue l'a séduite à coup sûr davantage, et Hugo, Lamartine et Musset qui figuraient également sur ses tablettes ont, sans doute, fait chanter quelquefois en elle la corde sensible.

Car, Marie Duplessis a suivi le bréviaire de son siècle et savouré, elle aussi, les délices du sentimentalisme lyriciue. Ce fut, peut-être, de sa part, entraînement naturel autant cju'afîectation d'une bienséance de la mode.

Sentimentale, elle l'est, comme le bon ton le

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prescrit, on cette saison ch^ la romance larmoyante, des claiis de lune, et des rêveries mélancoliques de Loïsa Puget. Elle arrive à toucher du piano suffisamment pour cadencer la barcarolle et la tyrolienne, ou accompagner Tair troubadour dont la vogue n'est point défunte encore. Elle a eu les Albums de Masini, de Plantade et d'Amédée de Beauplan, elle a subi le charme attendrissant des Alélodies de cette Musc pâle et triste, Pauline Duchambge, la plaintive amante du galant Auber, et goûté l'inspiration romantique des Dernières Pensées musicales de Marie -Félicité Garcia.

Trois ou quatre factures d'Heugel et de Gruss attestent qu'elle adopta les nouveautés du jour, les fantaisies qui couraient les salons, les airs acclamés le soir d'une première. Le choix est assez divers : Rohert-le- Diable et les Huguenots y voisinent avec le Danube Bleu, et la Cenerentola avec la Dernière Pensée de Weber et cette Invitation à la Valse, où Marie s'appliquait en vains efforts le soir de sa rencontre avec Dumas

En déliant son nom de ses attaches roturières, elle n'a cependant pas renié les siens, pas plus qu'il ne semble qu'à ses premières

fautes du moins, elle ait été reniée d'eux. Elle trouve le loisir de leur écrire et les comble de gracieusetés qui sont bien reçues. Elle s'en va même un été passer quelques semaines à La Trouillère, chez son oncle Mesnil qui est devenu son tuteur par acte dressé au greffe du Juge de paix de Saint-Germain-de-Clairefeuille à la mort de Marin Plessis. Le triste bonhomme avait trépassé au hameau de Ginai, dans le canton d'Exmes, le 8 février 1841. A l'époque de ce séjour au pays natal, la jeune femme relevait, paraît-il, de couches. Bien que Romain Vienne s'en porte seul garant, le fait, à ce que rapporte M. Georges Soreau, aurait eu la confirmation de Dumas.

Cette lettre du mois de février 1842 nous montre la belle insouciante toute à la joie d'un projet de voyage aux villes d'eaux d'Allemagne. Elle ne nous confie pas quel est le galant qui en fait les frais. Avant de partir elle invite sa sœur et sa cousine à passer quelques jours chez elle. Peut-être même songeant à la situation modeste que Delphine devait à la vertu, avait-elle le généreux dessein de lui prêcher la morale des profits de l'inconduite. Lui découvrant le mirage de son existence joyeuse, elle lui disait : « Si tu avais une fois vu la jolie ville de Paris, tu ne voudrais plus la quitter, et tu t'y accoutumerais. » Mais Delphine qui s'était fiancée à un paysan resta à son village.

Le voyage d'Allemagne eut lieu aux approches de l'été. Elle avait, entre temps, échange son prénom d'Alphonsinc contre celui de Marie, — l'anagramme du vœu de son cœur. C'est, en effet, au nom de « M^^® Marie Duplessis, rentière », que la Préfecture de Police lui délivra, à la date du 13 juillet, un passeport pour Bade.

A son retour elle a gravi un nouvel échelon de la fortune. Elle quitte son appartement de la rue du Mont-Thabor pour un autre plus confortable situé rue d'Antin, dans l'immeuble qui portait alors le n° 22. On sait que c'est au 7 de la même rue que Dumas loge sa Marguerite Gautier.

L'appartement se composait d'un salon, d'un boudoir, d'une salle à manger et de deux chambres dont l'une était désignée, dans les comptes du tapissier, « chambre d'amie ». Le devis de l'installation était d'une vingtaine de mille francs.

Désormais, Marie Duplessis est, au dire des nouvellistes du Boulevard, « la femme la plus élégante, aux goûts les plus aristocratiques, aux délicatesses les plus recherchées ; elle donne le ton à toute une partie de la société parisienne ^ ». Il n'est point de réputations si bien établies, qu'il s'agisse d'Alice Ozy, de Lola Montés, d'Atala Beauchône, de M"^e Lie-

1, L'Entr'acte, op. cil.

venne, ractrice du Vaudeville, ou de M'^^ de Nojac ^, avec qui elle ne puisse rivaliser. Son cercle est celui des habitués de la Maison-Dorée, et surtout du Café de Paris ^. L'élite des cocodès de la capitale, la fleur des pois, passe là chaque jour, s'assied à des tables réservées, déjeune, soupe et ne s'ennuie pas. Marie y croise tout ce cjui a un nom, de la fortune, du temps à perdre et de l'argent à jeter, tous les arbitres de la mode, les vedettes de la Bohème dorée, les lions du Jockey-Club.

C'est Maxime Caccia, le chevalier Machado, le prince de la Moskowa, le comte de Cambis, Charles Laffitte, Casimir Delamarre ; c'est le vicomte Paul Daru, aussi amateur d'art que de sport, officier de hussards qui a déserté les armes pour mieux courir le cotillon ; c'est le major Frazer avec « son étroite redingote à brandebourgs et son pantalon à plis, taillé en pain de sucre » ; c'est Lautour-Mézeray qui ne sort jamais sans un camélia à la boutonnière, et qui n'a pas dépensé moins de cinquante mille francs dans sa vie à cette bagatelle ; c'est un autre dandy, Nestor Roqueplan, « tout habillé à la mode de demain », comme Arsène Houssaye, Albéric Second et Gavarni ; c'est un original comme lord Seymour, « aux manières peu distinguées », mais

1. MoNTjoYEux. La Lanterne (Supplénif nt liU<'^rairc du 3 novembre 1892).

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