‹ Alexandre Dumas et Marie DuplessisChapitre 76 sur 188 · G. Clavdin, Mes SoiH'enirs · texte numérisé non relu

G. Clavdin, Mes SoiH'enirs

qui n'a pas moins de trente chevaux dans ses écuries. Voici encore le comte Saint-Germain l'un des plus jolis hommes du temps, légendaire par la prodigalité qu'il met à sa toilette et à parer de gros rubis sa chemise, son gilet, ses manchettes et le pommeau d'or de sa canne ; Romieu, le meilleur préfet de France « quoiqu'il ne réside pas », fabricant de mots et d'historiettes pour le compte des princes, « écho et représentant de la Cour de Juillet dans le monde des lorettes » ; le comte d'Osmond, «musicien, littérateur, veneur et sportsinan » ; Mackenzie-Grives, qui portait, soudé au poignet sous la forme d'un bracelet gourmette, le symbole d'un attachement dont il garda le mystère jusqu'à la tombe ; le comte de Pire que ses soixante-cinq ans ne retenaient point à la porte des lieux de plaisir où, « coiffé sur l'oreille d'un chapeau gris haut de forme », ganté de beurre frais, il paradait avec « d'invraisemblables gilets sur un pantalon rose ». On y rencontrait aussi Edouard et Alphonse Perrégaux, neveux de la duchesse de Raguse ; les comtes Gustave et Alfred de Montjoyeux, le comte de Chateauvillard, celui qui perdit contre Charles Lalfitte la fameuse partie de billard jouée entre eux à cheval ; le comte Guy de la Tour du Pin « d'une élégance proverbiale dans sa mise » ; Roger de Beauvoir qui avait avec M. de Leroydeville « les plus étincelants gilets de tout

Paris » ; Arthur Bertrand, « le Parisien qui consomma le plus de gants blancs » ; d'Alton- Shee, grand sableur de Champagne ; Musset, Dumas et Malitourne ; le prince Tufiakin qui, malgré son « extérieur grotesque », se piquait de n'admettre à ses bals fastueux que les plus jolies femmes de Paris ; Eugène Sue plus attaché peut-être à ses voitures et à ses chevaux anglais qu'aux billets parfumés que lui valent, à ce moment, les Mystères de Paris, désolé au surplus de « son nez canaille », autant que Véron de sa « figure invraisemblable, masque pétri de pâte de Regnault dans du jus de groseille ^ ».

C'est sur ce cénacle choisi de viveurs raffinés et de gourmets délicats que Marie Duplessis étendit l'empire de ses charmes. Les amants qu'on lui connaît y ont leurs attaches, et quand elle passe des bras de l'un aux bras d'un autre, elle ne sort guère du cercle de la même famille. Elle ne le quitte pas davantage quand sa fantaisie l'entrame vers le groupe joyeux du prince Belgiojoso, d'Alfred Arago, de Félix

1. Cf. : Pu. DE Massa, Historique du Jockey-Club. — A. llnussAYE, Confessions. — G. Claudin, Mes Souvenirs. — Comtesse Dash, Mémoire des autres,

Arv^tiis, d'Achille Bouche t et des Mosselmann, où la retint quelque temps la verve endiablée de Roger de Beauvoir, sinon la mélancolie et l'humeur caustique de Rolla. Pour celui-ci, nous n'aurions, en effet, d'autre preuve qu'une malice d'Arsène Houssaye déclarant que certaine pièce anonyme à la louange de Marie Duplessis ne saurait être attribuée à Alfred de Musset, ce cfui est, tout de même, une manière de dire qu'il eût pu l'écrire.

Quant à J'autre, le galant rimeur de la Cape et VEpée, le commensal du peintre Fernand Boissard à l'Hôtel Pimodan, un billet tiré par M. Léon Séché de la correspondance de Félix Arvers, confirme une fois de plus sa réputation d'homme à succès. Ce billet n'est malheureusement pas daté. Il est signé d'un certain Baudemon.

« Mon cher Arvers, écrit celui-ci, d'Anthoine vient de me dire que M. Roger de Beauvoir doit amener ce soir M^^^ Marie Duplessis. Sans être bégueules, les dames qui seront chez mon ami ne voudraient peut-être pas se rencontrer avec M^^^ Duplessis ; il me charge de vous prier de vous entendre avec Roger afin qu'elle ne vienne pas. A bientôt et à la hâte ^. «

Une page du Registre des Réclamations du Jockey-Club nous fournit une autre preuve de

1. Léon Sécué, Alfred de Musset (in-S", Mercure de France 1907).

la faveur dont Marie Duplessis jouissait dans les milieux de fine licence. On trouve en effet, son nom au bas d'une pétition par laquelle MM. Jules de La Grange, Fernand de Monguyon, A. de Morny, Belgiojoso, A. de Vidil, Ed. Manuel, « demandent que M. de V... soit engagé par le Comité à s'abonner au journal anglais, le Globe qu'il emporte tous les soirs ». « Et ce n'est pas tout ! » ajoutent sur la foi de leur signature MM. le comte E. de Gontaut-Biron, Sabatier, Los Lanos et le marquis de La Sourdière. Et au-dessous, d'une écriture féminine, quelqu'un a signé : « Marie Duplessis ^ ». Evidemment, dans l'esprit de qui la commettait, cette supercherie n'était pas sans quelque intention malicieuse à l'égard d'un des signataires. Si l'allusion nous échappe dans ce qu'elle a pu avoir de direct, le document demeure comme l'acte authentique de la consécration de Marie Duplessis dans la galanterie de haut lignage.

Vers cette époque entre dans sa vie l'homme qui devait parer l'éclat de son front du diadème de comtesse et par-dessus quarante ans

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