‹ Alexandre Dumas et Marie DuplessisChapitre 82 sur 188 · Document privé · texte numérisé non relu

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et mettre ainsi ses personnages « au taux aussi bien qu'au ton du jour ^ ». Ce taux est si largement dépassé aujourd'hui cpi'une f^mme en réputation estimerait à peine de sa dignité d'accuser une dépense personnelle de cent mille francs dont Marguerite Gautier effrayait les vœux d'Armand en veine de sentimentalité. Encore n'est-il pas certain que Marie Duplessis ait jamais eu une telle cassette. La bonne liasse qui est parvenue jusqu'à nous de ses comptes divers ne préjuge pas un train supérieur à une soixantaine de mille francs.

Même en faisant la part des retranchements que la gène des derniers mois lui avait imposés dans son intérieur, ou celle des détournements dont aurait pâti sa succession, l'évaluation de sa fortune ne paraîtra que médiocre, si l'on néglige lès fluctuations de la valeur de l'argent au cours du siècle.

Comme gens de maison, elle a cocher, cuisinière et femme de chambre, à quoi s'ajoutent les services réguliers du dehors. C'est

1. J. Claretie, La Vie moderne au théâtre (Barba, 1869, in-18).

d'abord M. Dégoutter, le coiffeur qui, chaque jour, à raison de soixante francs par mois, coiffe Madame et « fait la barbe à Monsieur », ainsi que nous l'apprend un relevé de comptes ; c'est ensuite le sieur Joseph Pau, « chirurgienpédicure » de la Cour, des nobles faubourgs et des « célébrités dansantes ^ ». Ses visites pour l'année 1845, se soldent à 192 francs. Il y a encore le sellier-carrossier, qui est chargé de l'entretien de l'équipage et dont les consciencieux Mémoires ressemblent assez à ceux d'un apothicaire ; il y a enfin le vétérinaire qui est aux petits soins pour « Tom », le chien de chasse de Madame, une belle bête que le comte de Saint-Génies paya 226 francs à la vente.

Elle eut même, un moment, groom et valet de pied que F Illustration déclarait « tenus d'une manière irréprochable ».

Les fournisseurs de sa bouche sont les meilleurs de Paris. Elle prend chez Boissier ses .chocolats et ses bonbons pour le spectacle ; quand elle reçoit à dîner ou à souper, elle fait apporter de chez Chevet les primeurs de la

1. Ce Josf'ph Pau qui, « depuis vingt ans avait la confiance des cors les plus éniinents de Paris », n'était point un mince personnage, et Nestor Roqueplan, dans ses Nouvelles à la main (n° du 30 juin 1841) consacrait en quelques pages humoristiques, la notoriété de ce pédicure « propret, habillé de noir, cravaté de hlanc, silencieux avec les imbéciles, causeur avec les gens d'esprit, discret pour tout le monde », et qui donnait à l'exercice de sa fonction tout le sérieux et l'importance de celle du médecin ou du confesseur.

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saison et les mets délicats où il est réputé. Comme en fait foi aussi le dossier qui nous a été communiqué, on sable l'aï à sa table et le pomard y a la préférence sur les autres vins.

Elle eut, même, toute une vaisselle d'argent qui fondit à la longue au creuset d'une aveugle prodigalité. Car, Janin l'atteste, « on racontait de ses dépenses des folies incroyables ». Si bien qu'il ne lui restait, à la fin de sa vie, que les principales pièces de son service, non encore engagées au mont-de-piété. Parmi elles figuraient deux caisses d'argenterie de quinze et de soixante couverts qui firent respectivement aux enchères 680 et 2.005 francs. Elles portent témoignage de l'importance des invitations que donnait Marie Duplessis.

Comme rien n'entrait chez elle qui n'eût la garantie d'une provenance en réputation, c'est Batton et M"^^ Barjon qui reçoivent ses commandes de fleurs. Et cette fantaisie n'était pas des moindres. A la vérité, elle ne s'en tint pas au camélia, car son goût d'un home fleuri l'année durant, devait s'accommoder de la floraison de chaque époque. Cependant, les documents quijdemeurent attestent, defsa part, un éloignement marqué pour les fleurs odorantes.

Dumas s'en référait à une observation exacte quand il faisait dire à l'héroïne de son drame : « Les parfums me rendent malade. » Nous avons vu parmi les cotes de la succes-

sion des factures de « Duchesses en fleurs des champs », et de « Duchesses en géranium » ; de roses ni d'oeillets, point.

Mais la préférence qu'avec Lautour-Mézeray et Gilbert des Voisins, Marie Duplessis aiïichait pour la fleur dont la mode avait fait le symbole de la suprême élégance, n'est point légende, quoique en ait dit M. de Gontades. — « On l'emprisonnait dans une forteresse de camélias », écrit Arsène Houssaye ; « tous les matins, on en jetait des brassées par les fenêtres de son entresol. »

Effectivement les notes des fleuristes mentionnent de fréquentes livraisons de Corbeilles de camélias, de Duchesses de camélias, de Bouquets à la main composés de camélias, et de parures de camélias pour le corsage.

Ce qui est légende, c'est que le surnom qui est aujourd'hui inséparable de sa mémoire ait été donné à cette femme de son vivant. Il est « de pure invention », comme l'a avoué Dumas ^, mais il était justifié, car, marquet-il de son côté, «on n'avait jamais vu Margwerite porter d'autres fleurs que des camélias ^ ». En signalant, lui aussi, cette particularité, Théophile Gautier l'attribuait à ce que sa « délicatesse nerveuse » ne permettait pas à Marie Duplessis de supporter le parfum d'aucune fleur ^. « L'odeur des roses l'enivrait,

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