Prélace de Diane de Lys (février 18G
basse, et ce qu'on ne peut imprimer, c'est le plus curieux de la vie d'un homme. »
De fait, il est loin d'avoir jamais conté l'histoire de son cœur, ni étalé tous les dessous de ses personnages. Ses préfaces sont assez sobres d'allusions personnelles, A l'exception de sa Lettre à Cuçillier-Fleury, où il confesse les tristesses de son enfance et la dissipation de ses années de jeunesse, à l'exception de ses Notes sur la Dame aux Camélias, elles se bornent à nous donner la clé de ses idées, elles n'ouvrent point la porte de sa vie intime. L'homme de théâtre, le romancier y tient seul la plume, et même — comme c'est le cas pour ses commentaires sur la Visite de Noces, — quand il semble la céder un instant à l'homme privé qui reçut d'Aimée Desclée des lettres bien propres à avoir raison d'une solide vertu, le moraliste la tient encore si ferme en main que rien ne trahit l'émotion contre laquelle il eut peut-être à se défendre.
Aussi, détrompons-nous d'espérer que les correspondances intimes qu'il put entretenir viennent, un jour, jeter quelque reflet sur sa vie sentimentale. Ce serait compter sans le i^eto qu'il a opposé à toute publication de ce genre. Il a estimé que ce qui pouvait être dit de sa personne au public, le devait être par lui et dans la mesure dont il était juge. Il y a apporté la réserve d'un homme dont les secrets sont aussi ceux d'autrui.
Ayant secoué à dix-huit ans la tutelle du collège Bourbon, il était venu prendre gîte chez son père qui demeurait alors au 43 bis de la rue de la Chaussée-d'Antin.
Quel milieu eût été plus complaisant à l'essor de ses ardeurs juvéniles ? Elles s'éveillaient en lui avec une vitalité accrue par la contrainte où l'avait tenu, plusieurs mois durant, une claustration pénible à sa nature. Elle succédait elle-même à une adolescence assez triste, témoin attentif des larmes d'une mère et des déchirements intérieurs d'une union de fortune. Les premières pages de l'Affaire Clemenceau nous font pénétrer dans l'existence gênée que les aspirations littéraires et l'esprit d'aventures du futur auteur d'Antony avaient laissée en partage à la petite ouvrière, sa voisine, avec qui, peu après son arrivée à Paris, il s'était mis en ménage. « Laborieuse, dévouée et jolie », mais de dix ans plus âgée que lui, et « d'instruction nulle », M^^^ Catherine Lebay qui avait livré à Dumas son cœur et sa vertu dans son logis de la place des Italiens, n'était certes pas la femme capable de retenir dans les chaînes de son amour un homme que rien jamais ne fixa dans aucune de ses passions. Peut-être même, l'excès de
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tendresse dont sa fidélité se faisait un devoir, ne fut-il de la part de cette âme naïve que la suprême maladresse qui mit le volage amant en garde contre les risques d'un si parfait bonheur ^.
La venue de M^^ Dumas à Paris pour vivre définitivement avec son fils fournit au jeune surnuméraire du duc d'Orléans l'occasion de se dégager lentement. D'abord cessa la vie en commun ; Dumas encore petit employé à douze cents francs et qui avait sa mère à sa charge, désertant le domicile où lui était né le 29 juillet 1824 son « duc de Chartres », transporta ses hardes chez elle, rue du Faubourg- Saint-Denis. Le temps fit le reste.
L'affection maternelle fut pour Catherine Lebay le refuge de son chagrin; le travail, son recours contre la détresse. Abandonnée, elle ne vécut que pour son fils. « Ma mère, écrit celui-ci, était une brave femme qui travailla pour m'élever... » « Ma famille c'était ma mère ; je tiens tout d'elle, ma naissance, mon instruction... ^ » Du temps de sa première enfance où elle lui faisait de son labeur et de sa sollicitude un rempart contre la misère et contre la maladie, de ce foyer triste qu'éclairait et réchauffait de son mieux le rayonne-
1. Cf. II. Lecomte, a. Dumas, sa vie, son œuvre (cJ. Librairie illustrée) ; Blaze de Buhy, Mes études et mes souvenirs: A. Dumas (C. Lévy, in-16, 1885).