La Femme de Claude. Préface
blieux de ses devoirs, et malgré l'acte de reconnaissance, reprit son enfant.
Il fallut en découdre devant les tribunaux : Dumas y gagna son procès. Cédant, néanmoins, à la douleur de la mère, convaincu que l'existence qu'il menait se conciliait mal avec la garde de son fils, et satisfait d'une affirmation théorique de ses droits, il se borna à assumer les charges matérielles de la paternité. Il installa honnêtement la mère et son garçon dans un petit appartement de Passy où, comme autrefois, il se montrait de loin en loin.
L'âme si impressionnable des enfants devine ces conflits intimes, quelque soin qu'on prenne de les leur cacher. Au heurt des douleurs secrètes d'un foyer désuni, elle se marque au coin d'une tristesse qui voile d'une ombre la lumière de leur regard.
A l'influence déprimante de cette précoce expérience s'ajouta, pour le petit Dumas, celle d'un milieu scolaire où on lui mena pendant quelque temps la vie dure.
A sept ans, il avait été placé dans la pension d'un M. Vauthier, rue de la Montagne-Sainte- Geneviève. Trois ans après, il passait à fins-
titution Saint- Victor que dirigeait Goubeaux, un des collaborateurs de Dumas. Elle était située dans le voisinage des Jardins de Tivoli. C'était, lisons-nous dans V Affaire Clemenceau, un des établissements les plus renommés de Paris, et Prosper Goubeaux le meilleur des hommes. Mais le chagrin de la séparation, vivement ressenti d'une nature réfractaire à la discipline de l'internat, s'aggrava de la souffrance morale que lui infligèrent de cruelles brimades.
« Ces enfants, dit Dumas dans sa Lettre à Cui^illier-Fleury, m'insultaient du matin au soir... Il n'y avait pas de jour que je ne me battisse avec l'un de mes camarades... Mon supplice que j'ai peint dans l'Affaire Clemenceau et dont je ne parlais pas à ma mère pour ne pas lui faire de peine, dura cinq ou six ans. Je faillis en mourir. Je ne grandissais pas. Je m'étiolais ; je n'avais de goût ni pour l'étude ni pour le jeu. Seulement je me repliais en moi-même... « Si bien qu'il fallut juger l'épreuve suffisante et le jeune écolier fut confié finalement à la pension Hénon, sise rue de Courcelles, dont les élèves suivaient les classes du collège Bourbon. Dans ce miheu plus famihal l'âme de l'adolescent retrouva son équilibre et le corps sa santé. En telle sorte que Dumas était « aussi bien portant à vingt ans qu'il avait été malade de huit à quinze ». Et, par une réaction toute
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naturelle, après avoir souffert beaucoup il n'aspirait qu'à s'amuser autant. Il était « las de tristesse, il voulait se sentir vivre ».
Loin de contrarier ces dispositions au libertinage, son « grand ami de père » s'en fit le complice. « Lorsque j'eus dix-huit ans, son exubérance s'associa ma jeunesse et ma curiosité, et nous voilà partis dans les plaisirs du monde, de tous les mondes. »
Car son mariage avec Ida Ferrier, sa maîtresse depuis huit ans, n'avait pas assagi, aux approches de la quarantaine, ce coureur impénitent qu'était Dumas père, ni modéré les appétits de ce tempérament exceptionnel dont le labeur formidable trouvait son repos dans une nuit de bal ou une équipée amoureuse.
Sous l'égide paternelle, Dumas se trouva « lancé à fond de train » dans ce qu'il a appelé « le paganisme de la vie moderne ^ ». Il mit quelques années à cette traversée, « flânant, soupant, hantant mauvaise compagnie, bref, — d'après les souvenirs de Blaze de Bury, — se livrant de gaîté de cœur à ces courants qui vont au gouffre ». Il trouva, cependant, parmi