Alexandre Dumas
es pages qu'on va lire ont été dictées dans une retraite profonde, aux premiers instants d' une juste douleur . La France en ce moment était divisée en parcelles déshonorées; chaque morceau appartenait à un corps d\\rmée allemand, et c'était un crime aux vaincus de tendre une main amie à leurs voisins à travers les canons et les fusils de la Prusse. En même temps nous étions en proie à toutes sortes de nou-
velles que fabriquaient chaque jour des journalistes sans pitié.
Ils disaient tantôt que nous avions gagné les plus grandes batailles, tantôt que nous avions perdu nos derniers défenseurs. Aujourd'hui ils assassinaient le roi Guillaume, et le lendemain le maréchal Mac-Mahon. Dans l'intervalle de leurs mensonges, qui n'avaient de valeur que par notre crédulité, ils glissaient en guise d'intermède les nouvelles les plus affligeantes, et ce fut ainsi qu'en deux lignes ces traîtres , ennemis de la vérité et grands amis du mensonge, annoncèrent la mort d'Alexandre Dumas. Nous étions fatigués de croire, et ce peu de cérémonie ajoutait à notre incrédulité. Quoi donc! Alexandre Dumas était mort si vite, en ces instants déplorables, et sans attendre que ses amis, ses admirateurs, se pussent réunir pour rendre un dernier hommage à ce vrai génie, à ce talent si rare et si charmant ! Il fallait à ce courageux écrivain toutes les fêtes de la mort. Pas d'ornements assc: splendides et-
pas de foule assez pressée autour de ce grand cercueil...
Cependant y répétée à F envi par tous ces feuillets misérables, la triste nouvelle allait grandissant toujours. On y croyait dans nos campagnes, qui savaient le nom d'Alexandre Dumas, et nous finîmes par y croire. Alors enfin, comme une impuissante consolation, nous nous rappelions le travail de cette longue carrière, et nous revenions par la pensée aux grâces de ce jeune homme, à cet esprit inépuisable, à cette infatigable invention dans son âge viril, quand il improvise en se jouant des contes, des drames et des histoires sans fin. Dumas fut le grand amuseur de notre âge; il vivait parmi nous de notre vie; on le rencontrait dans tous les sentiers littéraires; il avait sa juste part dans toutes nos histoires; son rêve était immense, insensé. Il parlait dans la double langue, en prose et en vers. Il disait de lui-même : Cur non ? « pourquoi pas ? » C'était son Quo non ascendam? — Pourquoi neferais-je pas une tragédie &
la façon du grand Corneille ? une comédie ingénieuse, un drame éclatant comme en faisait Gœthe à Weimar? Pour l 'écrivain français, le mot impossible était une parole malséante. Il allait à travers le monde, la main ouverte, et disant à chacun sa plus intime pensée. Il était connu de tous et de chacun; les vieillards le bénissaient: il leur rendait plus facile le chemin du tombeau. Les femmes l'appelaient en aide à leur tristesse, et les tout jeunes gens ne juraient que par les récits de leur poète. On oubliait pour Dumas les œuvres les plus charmantes et les noms les plus glorieux : les Feuilles d'automne et les Méditations poétiques. Le capitaine et l'orateur s'effaçaient pour laisser passer ce romancier merveilleux, si bien qu'il n'avait besoin de dire à personne : Ote-toi de mon soleil !
Voilà pourtant comment nous nous sommes consolés, par la rhétorique et la déclamation, de cette perte irréparable. A force de penser à ce grand deuil qui faisait si peu de bruit dans la France
écrasée, il nous semblait que ce mort illustre allait renaître, et qu'il nous inviterait comme autrefois dans sa maison ouverte à tous, quand lui-même il se plaisait à préparer le repas du soir, plus content d'être un disciple de Carême ou de M. Dubois (auteur de la Cuisine chez tous les peuples) que d'être un si rare et si charmant écrivain. Même il avait commencé à écrire une Cuisinière poétique, et, quand il était en belle humeur (presque toujours), il célébrait le roi Louis XV pour ses beignets a la crème, et le grand Condé pour son talent à faire une omelette, et surtout à la retourner dans la poêle obéissante. Il se montrait volontiers à son peuple, et chacun le pouvait contempler lorsque, semblable à la pythonisse assise sur le trépied fatidique, il invoquait l'inspiration : Le dieu ! voici le dieu !
« Nous lisions l'autre jour dans les lettres de Pline le Jeune, un des plus charmants témoignages de l'antiquité notre mère, que cet aimable homme,
un grand esprit, un maître orateur, sciait bâti deux belles maisons aux environs du lac de Corne; à chacune de ces maisons il avait donné un nom assez étrange. Il appelait la première la Tragédie, et la seconde avait nom la Comédie. // avait posé la Tragédie au sommet de la montagne, sur une roche aride, où tout manquait : l'ombre en été, les fleurs au printemps, les fruits de l'automne, et pas un buisson, pas un oiseau chanteur. Tout est vaste, aéré, sérieux, menaçant, autour de la Tragédie. On n'entend que le bruit du lac et le mugissement des flots. La Comédie, au contraire, est doucement posée au bord du rivage ; elle est entourée des plus beaux arbres : les cèdres, les hêtres, les aulnes, les lauriers et les myrtes $ l'abondance est partout, partout la grâce : un gazon toujours vert, une vaste prairie, une fraîche clôture de ruisseaux. Autour de la Comédie grandissent le figuier pompéien, la rose de Tarente, le légume d'Aricium. Le lac fournit le poisson, les bois vous donnent les daims et les cerfs. Tout
abonde Autant la Tragédie est pauvre et désolée,
autant la Comédie est gaie, heureuse ei féconde. Et voilà pourquoi nous nous tenons au bas de la montagne, au niveau de l'eau paisible, au milieu de cette abondance, oublieux et négligents des sublimes et stériles hauteurs. A la porte enguirlandée de la Comédie on voit sourire Aristophane entre Eupolis et Cratinus. La Tragédie, au fronton d'airain, représente uniquement le buste inspiré de Sophocle, et si vous nous demandez pourquoi Euripide est absent de ces frises solennelles, non moins que le maître Eschyle, on vous répondra que c'est la volonté de Quintilien luimême. Il enseignait à ses disciples un grand respect pour tous les poètes : Homère, Hésiode et Tyrtée ; il voulait que l'orateur se remplit de l'ïambe mordant d'Archiloque, du lyrisme ardent de Pindare et des inspirations d'Alcée à la lyre d'or. Mais entre tous les poètes il leur recommandait surtout le divin Sophocle. Il disait que ce grand homme, aux grandes passions, était dans
son genre un maître orateur, et que sa poésie appartenait plus que toute autre à l'éloquence. A ces causes, son glorieux buste était le seul qui décorât la Tragédie. Hélas! cette admirable maison était déserte ; on ne trouva pas, pendant vingt ans, un homme assez hardi pour l'habiter. Le vulgaire avait peur de cet écho formidable. Dans le silence auguste de ces nuits sombres on entendait des plaintes et des gémissements lugubres. C'étaient des trônes qui tombaient, des nations qui pleuraient : on eût dit les revenants qui firent pâlir le philosophe Artémidore. Ainsi la maison était décriée. Il y eut un jour cependant où l'on vit gravir d'un pas ferme et fier ces sublimes hauteurs par un homme inconnu. En vain la porte hospitalière de la Comédie était ouverte, en vain on lui dit que Pline le Jeune était à lire à ses amis ses plus beaux vers, l'étranger poursuivit son chemin. Quand il eut escaladé ces monts escarpés, il entra dans la Tragédie, et, la nuit étant venue, on entendit dans ces murailles des gémissements sans
nom. Sophocle était dépassé, Euripide était vaincu, Eschyle était détrôné. Jamais plaintes de cette éloquence et de ces douleurs ne s'étaient fait entendre à ce bronze y à ces marbres, ci ces rochers frappés de la foudre. « Ah ! s'écriait Pline éperdu, quel est donc cet habitant terrible? A quel hôte appartient ma Tragédie en ce moment? Quel homme est assez courageux pour habiter ces voûtes sublimes, assez éloquent pour les remplir ? C'est sans doute un fils d'Apollon, mais je cherche encore quel nom je dois lui donner...»
« Peu de temps après, cet étranger, ce mystère, descendit l'escalier de la Tragédie (entre deux abîmes), portant sous son bras un de ces livres merveilleux dont le bruit avait réveillé toute la vallée et devait réveiller Rome entière. Il s'appelait Tacite ; il portait dans sa tête et dans son cœur les châtiments, les vengeances, les justices et la suprême exécration du peuple romain. Pline, à son aspect, s'inclina, le priant et le suppliant les mains jointes de ne pas oublier son nom dans ses his-
toires; mais la place était prise, les paroles étaient comptées, ce grand livre des Annales et des Histoires de Tacite appartenait à Tibère, à Néron, à Domitien, à Vitellius, à Locuste, aux affranchis, aux bourreaux, aux délateurs. »
Cette histoire n'a pas moins de deux mille années; elle est toute nouvelle aujourd'hui. Supposez donc Alexandre Dumas dans les jardins fleuris, sous les voûtes dorées de la Comédie, avec Mademoiselle de Belle-lsle et les Trois Mousquetaires. Invitez M. Victor Hugo à s'emparer de la Tragédie avec Lucrèce Borgia, Marie Tudor et Ruy-Blas. Qu'un jour enfin, un jour de tempête, il écrive sous l'accent même de Tacite son fameux livre des Châtiments, digne de Juvénal, et vous rc trouverez, ces deux maîtres étant les voisins l'un de Vautre, les terreurs, les pitiés, la majesté souveraine, de ces deux temples élevés sur le roc et sur les fleurs par T admiration de Pline le Jeune, avec l'assentiment de son maître Quintilien.
— M — Mais ce n'est pas en vain que deux hommes d'un pareil talent sont logés si près celui-ci de celui-là. Ils commencent par [admiration Fun de l'autre, ils finissent par s'aimer comme deux frères, et voici que je me rappelle heureusement ces beaux vers écrits par Victor Hugo, des sommets de son exil, à son confrère Alexandre Dumas.
Merci du bord des mers à celui qui se tourne
Vers la rive où le deuil, tranquille et noir, séjourne;
Qui défait de sa tête, où le rayon descend,
La couronne, et la jette au spectre de l'absent,
Et qui, dans le triomphe et la rumeur, dédie
Son drame à l'immobile et pâle tragédie
Je n'ai pas oublié le quai d'Anvers, ami,
Ni le groupe vaillant, toujours plus raffermi,
D'amis chers, de fronts purs, ni toi, ni cette foule.
Le canot du steamer soulevé par la houle
Vint me prendre, et ce fut un long embrassement.
Je montai sur l'avant du paquebot fumant,
La roue ouvrit la vague, et nous nous appelâmes :
— Adieu! — Puis, dans les vents, dans les flots, dans les lam
Toi debout sur le quai, moi debout sur le pont,
Vibrant comme deux luths dont la voix se répond,
Aussi longtemps qu'on put se voir, nous regardâmes
L'un vers l'autre, faisant comme un échange d'âmes ;
Et le vaisseau fuyait, et la terre décrut ;
L'horizon entre nous monta, tout disparut;
Une brume couvrit l'onde incommensurable;
Tu rentras dans ton œuvre éclatante, innombrable, Multiple, éblouissante, heureuse, où le jour luit; Et moi, dans l'unité sinistre de la nuit.
Certes, si Fauteur de Monte Cristo eût été interrogé sur ses volontés dernières : « 0 mes amis ! se fût-il écrié, ne prenez pas trop de soin de ma dernière louange, et que Vun de vous, le plus jeune ou le plus ancien, récite sur ma pierre funèbre ces beaux vers de Victor Hugo. »
ous ne te laisserons pas descendre au Sfond d'un tombeau sans honneur, illustre et charmant écrivain , toi qui fus si longtemps l'admiration de l'Europe et l'éblouissement de la France ; esprit charmant, infatigable dans l'art d'enchanter la multitude et de tenir la foule attentive aux passions de l'écrivain. Et maintenant , après tant de tumultes
et d'orages, tant de travail voisin des étoiles, voici que tu disparais, dans les heures les plus sombres , sur une terre esclave et muette à ton nom. Adieu donc, Alexandre Dumas, merveilleux inventeur, maître ingénieux du drame et du roman, également habile à nous montrer l'accident vulgaire et la tragédie à la forme éclatante.
Plus que tout autre enfant de la génération qui s'en va disparaissant chaque jour, Alexandre Dumas avait été mis au monde pour exercer le métier des enchanteurs. Certes, celui-là était animé de toutes les passions du drame; il les poussait jusqu'au délire ; il en avait tous les instincts. Il n'était pas peut-être ce qui s'appelle un grand écrivain , amoureux de la parole éloquente , et lui sacrifiant les bonheurs de l'invention. En revanche, il avait la main si vive et si légère, et naturellement il parlait une certaine langue aisée et facile, en dialogues si naturels, parfois violente et toujours claire, abondante et convenable à ses compositions d'une variété infinie, entre le charme et la terreur.
Ajoutez à toutes ces qualités, si difficiles à ren-
— u; — contrer dans le même homme , l'énergie et l'au. dace, et l'action, avec mille bruits pleins de grâce et de bel esprit. Enfin ce bel esprit, semblable au vif-argent qui soudain , pour faire un grand trou qui s'emplit d'une eau salutaire, se porte en bloc, en masse... irrésistible, il avait la gaieté, la bonne humeur, le charme enfin. Il savait rire ; au degré suprême il possédait le don des larmes. Inventeur, il prenait son bien dans ce fameux fumier d'Ennius fécond en larcins de toute espèce. Aussitôt que son premier drame, Henri ///, eut vu le jour, les chercheurs d'imitations, race ingrate et jalouse, s'en donnèrent à cœur joie, et démontrèrent que ceci et cela venait d'un drame ou d'un livre habilement copié. On ne voulut pas les croire, et sa vive originalité fut confirmée en dépit de ces accusations. En vain , plus tard , on disait que l'auteur d'Antony ne savait plus le nombre de ses collaborateurs... les succès et la popularité de l'écrivain ne faisaient que grandir. Sitôt qu'ils étaient livrés à leurs propres forces, ces fameux adjudants du drame ou du roman d'Alexandre Dumas rentraient sans bruit dans le néant dont
il les avait tirés par la toute-puissance de son talent. Au contraire, c'était un rapide esprit, ardent à l'attaque, ardent à la réplique. Un jour, sur le boulevard, comme il s'en allait tout courant à son travail, il rencontre un groupe et s'arrête à causer dans ce dialogue étincelant qui n'était pas l'un de ses moindres mérites. Il fut très-vif et très-charmant; puis tout à coup, se rappelant qu'il avait un grand chapitre à produire avant le soir : « Bon! dit-il, vous ai-je amusés avec de l'esprit de bon aloi? Et l'on dira demain que j'avais des collaborateurs ! »
Quelle verve et quelle ardeur juvéniles! Toujours prêt et jamais lassé. La plume à la main, il a toujours eu vingt ans. Il avait six pieds, un corps agile, une santé de fer; c'était bien là le braconnier élevé paternellement sur les genoux des gardes de la forêt de Compiègne.
Aussi bien il allait droit son chemin, franchissant la haie et le fossé. Intelligent au degré suprême, il pouvait mener de front quatre ou cinq actions différentes dont il tenait les fils sans jamais se troubler, et se reconnaissant parmi tant de physionomies si diverses et tant de noms
propres des acteurs qu'il mettait en scène. Or celui-là bien habile eût été qui lui eût fait perdre sa piste. Il aimait véritablement tous ces êtres de sa création; il les animait de son souffle, il les remplissait de sa volonté. Enfin il allait si vite à son but, par tant d'obstacles que lui-même il entassait à plaisir!
Vous allez d'un tel pas qu'on a peine à vous suivre.
A qui voudrait contempler le travail, la vie et l'œuvre entière de M. Alexandre Dumas, il arriverait que le curieux se briserait la tête contre un pareil phénomène. 0 géant Adamastorl il faudrait six ans au plus habile annaliste pour composer et mettre en place les amusants chapitres des Mousquetaires. René Le Sage a mis vingt ans à composer et à publier le Gil Blas ; Marivaux est mort avant d'achever sa Marianne. Alexandre Dumas , sitôt qu'il avait commencé, son livre était fini. Lui-même, il s'enivrait le premier de son poëme , enfin sa piaffe ardente avait bientôt parcouru l'espace et touché le but. Hâtons-nous ! voilà sa devise. Il
n'y a rien de plus net et de plus beau que les manuscrits de ce contemporain de M. de Balzac, qui faisait le désespoir des plus habiles ouvriers de l'imprimerie. Ils sont empreints d'une parfaite élégance : un enfant les lirait. Que voulez-vous ? Cent mille lecteurs demain à satisfaire ; le journal attend sa pâture , et la suite à demain est implacable.
Aussi bien, M. Alexandre Dumas, pressé parle temps, n'a jamais su quelle était véritablement sa valeur littéraire; à quelle hauteur il se serait élevé par la méditation , si parfois sa tête fumante srétait reposée en quelque heureuse oisiveté. Il a vécu sans trêve; il n'a pas eu de repos. Même en voyage, il composait, il écrivait, il produisait, tantôt dans l'auberge andalouse, aux roucoulements des guitares, tantôt sur les glaciers des Alpes ou sur les bords fleuris de la Méditerranée éclatante. On raconte qu'au mariage de Mgr le duc de Montpensier (Madrid était en fête), dans ces salons pleins de lumières, un vieux diplomate, arrivant tard, demandait quel était ce groupe où les plus grands seigneurs de toutes les Espagnes écoutaient debout, bouche béante,
un homme en habit noir, parfaitement oublieux, les uns et les autres, de la reine d'Espagne et des deux jeunes fiancés. •■< Pardieu, lui dit quelqu'un, c'est Alexandre Dumas ; qui donc vouliez-vous que ce fût? Mais conter, c'était sa fête et son plaisir. li a pu faire des ingrats (il en a fait beaucoup), il pouvait affirmer la récompense de l'innombrable nation des lecteurs, des amoureux, des curieux de ce bas monde. Le monde oisif lui devait ses plus belles heures et ses émotions les plus douces. Même ce défaut de soin et d'apprêt, ce style au galop, n'ont pas nui, et tant s'en faut, à la popularité de ce maître conteur. C'était, à l'entendre, à le lire, à l'écouter, une joie, un contentement! Il avait pour clients et pour amis mieux que les gens sages, il avait la foule; elle le suivait, obéissante, de son théâtre dans ses livres, en tout lieu où il lui plaisait de la conduire. Elle partageait ses haines et ses amours; elle riait à sa fantaisie, elle obéissait à sa volonté ; son esprit était fait à la taille de l'intelligence et de l'esprit de la foule : flamme d'incendie et flamme de punch, feu follet des marais Pontins, éclat des passions
brûlantes, les possibles et les impossibles, c'était une fièvre, une immense mêlée, horrible, horrible et charmante. Et que de fois la critique avait grand' peine à enlever les morts et les mourants de ce vaste champ de bataille. Henri III, Christine à Fontainebleau, Antony , trois grands drames, ont commencé dignement cette hautaine renommée.
Henri III fut représenté au Théâtre-Français quelques jours avant la révolution de 1850, en présence de S. A. R. monseigneur le duc d'Orléans, qui s'était déclaré le protecteur du jeune Alexandre Dumas, comme il était devenu l'ami de M. Casimir Delavigne. Ce drame de Henri III, dont le rôle principal était joué par M,lc Mars (pour la première fois de sa vie elle faisait violence aux habitudes correctes de son génie, et, pour ainsi dire, à la discipline de son talent, et se jetait, les yeux fermés, la téméraire, à travers des abîmes sans fond); que vous dirai-je enfin? ce drame de Henri III, si violent, si nouveau, si plein de bruits étranges, de souvenirs, d'événements, d'imitations, d'accessoires, écrit dans une langue inaccoutumée, et tout rempli des
naissantes ardeurs de la vie et de la jeunesse en son trop-plein, restera comme un des grands événements de la littérature au dix- neuvième siècle.
En ce moment solennel de la Révolution de Juillet, une double révolution était dans l'air. En poésie, en politique, elle était inévitable. On se pressait, on se hâtait, pour assister à ces émeutes de l'esprit. Et c'étaient des joies et des fêtes du côté de la jeunesse, et c'étaient des transes et des terreurs dans le camp des anciens! Ceux-là mouraient, qui n'avaient plus de tâche et plus d'espérance ici-bas, ils mouraient désespérés de ne pas assister à l'enfantement de tant d'œuvres et de tant d'aventures que le genre humain pressentait en germe. Qu'ils fussent vieux avant l'âge, ou qu'ils fussent en effet accablés sous le poids des années, ces braves gens déblayaient par leur retraite le chemin frayé des lettres, de la philosophie et de la politique; tout au moins leur savait-on gré de s'en aller au bon moment du spectacle, à la minute heureuse où la toile se lève frémissante pour laisser l'espace au drame nouveau.
La jeunesse a la pitié de son âge... elle est sans pitié. Elle ne sait rien, et le peu qu'elle sait, elle l'oublie. — A bas le vieillard ! Honneur à nous autres, les nouveaux venus! Fi des hommes de quarante ans, et qu'on les jette aux gémonies 1 Casimir Delavigne, à leur compte, était un ancêtre, M. Scribe était un ancien. Hélas ! qui nous les rendra, ces fêtes poétiques ? Qui nous rendra ces heures fébriles de l'attente au premier rendez-vous que nous donnait le poète accepté? Nous arrivions au théâtre pleins d'inquiétude et de passion! Nous attendions trois heures, sous la pluie et sous le froid de décembre, que la porte fût ouverte, et, quand enfin ces merveilles longtemps attendues se manifestaient au milieu d'un peuple attentif, c'étaient de toutes parts des cris, des rages et des acharnements. Tel le beau Gylippe, entrant vainqueur dans Syracuse, portait au bout de son épée une étoile.
grand Dieu! est-ce possible? nous ne reverrons jamais ce héros de l'inti^^â? vention, notre espoir, notre orgueil, notre ami. Nous n'aurions jamais pensé qu'il pût mourir, et soudain le voilà mort! Il disparait dans les plus mauvais jours de notre histoire, ce grand révolutionnaire entouré de louanges et d'admirations sympathiques. L'invasion conduira ce grand cercueil; quelques soldats prussiens remplaceront les académies et les écrivains de la France à ces obsèques.
« Honneur à ces grands passionnés, disait le poète. Celui-là certes méritait l'appareil des grandes funérailles '. Il s'en va, ce glorieux, perdu dans la foule des morts. C'en est fait, nous n'entendrons plus sa parole, nous n'assisterons plus à ses luttes de chaque jour! Il est donc vrai qu'il n'y a pas d'abri contre l'orage et contre la mort pour ces grands artistes que l'on ne revoit pas dans tout un siècle?
i Pulchrisque per urbem
l'uneribusferri.
n ne saurait douter que ces commencements célèbres dussent porter, en effet, au degré suprême l'enthousiasme et la curiosité de cette nation qui venait de briser les dieux anciens de la tragédie à l'usage de la Convention, et plus tard à l'usage de l'empereur Napoléon lui-même. Écoutez l'un des hommes les plus applaudis de cette fin d'un monde, et vous comprendrez quelle était cette puissance abolie à laquelle le jeune Alexandre Dumas allait donner le coup de grâce. I/auteur des Héritiers, de la Fille d'honneur et
d'Edouard en Ecosse, Alexandre Duval , assez mauvais coucheur, à l'aspect de ces nouveaux venus, de ces novateurs, de ces insolents, qui le réduisaient à de si tristes caricatures, ne pouvait retenir sa tristesse et son indignation quand il songeait à tant de ruines.
« Qu'il était beau ce temps de ma jeunesse « où j'allais lire à la Comédie-Française mon « premier ouvrage dramatique, Christine! C'ém tait le temps des Lemierre, des La Harpe, des (( Ducis, des Demoustier, des Fabre d'Eglan- « tine, des Collin d'Harlevillel Aujourd'hui les « bons bourgeois de Paris s'ennuient de ne <( voir sur le théâtre qu'une très-mauvaise com- (( pagnie, richement logée et richement vêtue « à la vérité, mais dont le langage ne res- « semble en rien à celui des princes et sei- « gneurs qu'ils avaient autrefois admirés. »
Ainsi, chose étrange! le théâtre ancien finit par Christine, et le théâtre moderne a commencé par Christine. C'est une œuvre aux proportions magistrales, et, sachant l'âge du jeune inspiré (vingt-deux ans!), on ne saurait trop s'étonner
de la puissance et de l'autorité d'un si rare inventeur.
L'ensemble abonde en toutes sortes de détails très-curieux; les longueurs même ont un grand charme, et, bien que deux actes aient été effacés, pas un retrancheur n'a osé s'attaquer au troisième acte, intitulé : Corneille, Il me souvient que, rencontrant pour la première fois> dans ce cher jardin du Luxembourg, le berceau mutilé de nos belles années, M. Alexandre Dumas tout brillant de sa gloire naissante et de sa gloire à venir, il me fit l'honneur de me réciter, de sa voix si jeune, la rencontre de la reine Christine et du grand Corneille :
Me ferez-vous l'honneur de me baiser la main ?
A l'acte suivant, le drame se nouait d'une façon lugubre et terrible. Plus la reine sans couronne était abandonnée aux hasards qu'elle avait cherchés si loin , plus nous sentions la pitié grandir dans nos jeunes âmes. M. le cardinal de Retz, qui fut présenté dans Rome à la fille de Gustave-Adolphe, le héros protestant, par M. de Lyonne, notre ambassadeur, éprouva,
lui aussi, cette irrésistible et profonde pitié. Voilà donc l'intérêt tout-puissant et très-dramatique de cette œuvre aux mille aspects si divers. La scène du 4e acte, entre Monaldeschi et Sentinelli, représente l'action la plus puissante du drame moderne, et les plus vieux dramaturges en seraient fiers. Rien de plus terrible que le piège infernal de ce meurtrier Sentinelli priant et suppliant Monaldeschi, son rival, par tous les motifs d'une ancienne amitié : enfants de la même patrie, esclaves des mêmes ambitions. « Que ferais-tu, Monaldeschi, si j'étais à tes pieds, demandant grâce et pitié ? — Je te repousserais. — C'en est donc fait, ni grâce ni pitié, rien! » Alors voilà Sentinelli qui se relève avec ce grand cri, digne au moins du dernier mot que dira la reine :
Au nom de notre reine indignement trompée, Comte Monaldeschi, rendez-moi votre épée.
C'était vraiment superbe. Et quel frémissement dans l'auditoire! Eh bien! quand chacun de nous pensait que le drame était fini, voilà soudain que tout recommence. Cette fois, l'action va marcher d'un pas terrible, et ne s'arrê-
tera qu'au dénoûment. La dernière tentative de Monaldeschi sur le cœur de la reine, l'habile flatterie de ce serpent replié sur lui-même, ce regard plein d'un feu amoureux, cette séduction imprévue d'un amour mal éteint, ce brûlant soupir, cette déclaration in extremis, cette femme vaincue et disant au prêtre : Éloignezvous! tout cela, c'est de la vraie hardiesse et de la grande passion. Et quand enfin la reine a pardonné une trahison pardonnable à toutes les femmes, la trahison politique; quand elle s'est dit qu'après tout cet homme est fidèle à leurs amours et qu'il n'a jamais aimé qu'elle; quand elle règne, quand elle triomphe, quand elle foule aux pieds cette couronne tant rêvée, alors un rien, un bruit, un nom, un cri, annonce à cette infortunée, et par un coup imprévu, qu'elle est trahie dans son amour, trahie dans sa beauté. Alors voilà que tout se brise, et quand l'homme n'a plus que le souffle :
SENTI NELLI.
Eh bien ! qu'ordonnez-vous , Madame ;