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CHRISTINE

Qu'on l'achève !

Gœthe, en son paradis de Weimar, fut trèspréoccupé des commencements de ce jeune homme. Il s'inquiéta tout d'abord des débris de tant d'oeuvres finies, disant qu'il était impossible en effet d'aller plus loin dans les terribles sentiers de la passion sans ordre et de l'action sans fin. Plus que jamais il recommandait la modération à ce jeune sauvage : « Ami , lui disait-il, n'allez pas plus loin que vos maîtres, Casimir Delavigne et Béranger, Schiller et Walter Scott. Gardez-vous d'exagérer votre activité : toute activité sans relâche se dénoue par la banqueroute; tout ce qui affranchit l'esprit sans nous rendre maîtres de nous-mêmes est pernicieux. Il faut que l'art soit la règle de l'imagination pour qu'elle se transforme en poésie. Rien de plus terrible que l'imagination privée de goût. )>

Critique admirable et digne absolument de l'esprit sans règle et sans frein dont les premiers tumultes se faisaient entendre à tout le cenre humain.

gJ^g&KLtxANDRE Dumas vint au monde aux jjjj[I^Nâ| premiers jours de ce siècle en belle j^sjj&jg et bonne paysannerie, en pleine forer de Villers-Cotterets , la plus pittoresque et la plus poétique de toutes les forêts de la France. En ce temps-là , Villers-Cotterets était au bout du monde ; elle ne voyait qu'une fois par an les députations du monde parisien ; le chemin de fer était un rêve, et les courses de Chantilly semblaient à peine croyables à ce beau monde attiré par la vaste pelouse, la grande écurie et le souvenir de Condé. La tradition

racontait que le czar Pierre le Grand, après une chasse énorme, avait soupe dans ces écuries dignes d'abriter ces rois du Nord. Là vivait doucement le dernier prince de Condé, le dernier amoureux, le dernier chasseur. D'un regard ébloui, le jeune Alexandre suivait dans les bois la chasse ardente, et s'étonnait de ce vieillard brisé par l'émigration, qui forçait le cerf dans l'étang de la Reine Blanche. Et, le soir venu, il s'invitait lui-même au château, où la dame châtelaine, en ses habits de fête, représentait, galante et bien élevée, une des nouvelles héroïnes de M. Scribe. Il ne faut donc pas s'étonner si sa première comédie avait pour titre : La Chasse et F Amour. A peine il savait de quoi se compose une comédie, et c'était merveille de le voir ajoutant sans cesse un couplet à la chasse, un couplet à l'amour.

Sitôt que le jour des grandes courses était passé, que le théâtre et l'écurie avaient montré tous leurs mystères, que la dernière coquette était partie avec le dernier merveilleux, tout rentrait dans l'ordre en la forêt séculaire. Il n'y avait rien de plus splendide et de plus charmant. Ces

grands bois étaient tout remplis d'une magnificence aérienne; on eût dit une immense féerie, et le conte et le roman suivaient leur chemin dans les avenues du Commandeur, Vivre ainsi, dans ces hasards charmants, rencontrer à chaque pas un ami qui vous protège, un vieillard qui vous conseille, et relire au pied du hêtre de Virgile une action héroïque où les princesses et les cerfs dix cors jouent le rôle de Titania dans les bois de Shakespeare, ô le vrai miracle! Aller, venir, s'arrêter, courir, admirer, voilà la vie. Entrer dans chaque jardin où les fleurs invitent l'enfant qui passe, cueillir dans les vergers les plus beaux fruits, au chant de l'oiseau, au murmure errant de l'abeille, à ces enchantements divins du mois d'avril, c'était sa vie. On l'arrêtait dans les chemins pour l'embrasser. Les vieilles gens avaient connu son père, un soldat de la République. Ils en racontaient des histoires fabuleuses, qu'il répétait d'un acte de foi, d'espérance.

Le père du jeune homme appartenait' aux meilleurs gentislhommes de la maison militaire du roi. Il était officier de Saint-Louis; il avait porté

le poids des dernières guerres de la monarchie, et l'Empire n'avait pas dédaigné cette loyale épée. Il sortit pauvre et dédaigneux de ces guerres suprêmes, et devint bientôt une légende à son tour. Il s'appelait Alexandre Davy, marquis de la Pailieterie, et quand le jeune Alexandre Dumas voulut un jour, par caprice, et puis parce qu'en effet c'était son droit, se parer de son titre féodal, il rencontra le doux sourire de sa mère et les brutales ironies du petit journal : Marquis de la Pailieterie! et tout d'un coup le nom sérieux devint un nom de tréteau. Dans le temps où l'un des meilleurs esprits et les plus droits de notre âge, M. Théodore Anne, garde du corps du roi Charles X, publiait l'histoire de la croix de Saint-Louis, il montrait à tout le monde, avec un juste contentement, les origines des La Pailieterie. Pas une noblesse, en cet état militaire de la France, n'était moins contestable, et M. Théodore Anne était charmé de sa découverte. Sous la main d'un pareil homme, entouré de considération et de respect, soudain ce beau marquisat devenait considérable ; mais l'heure était passée. Alexandre Dumas était entré dans

toute sa gloire; il aurait pu dire comme Mirabeau, qu'on avait appelé Riquetti: u Avec votre Riquetti, vous avez décontenancé toute l'Europe, a if resta donc bourgeoisement Alexandre Dumas, pendant que son fils ajoutait à son tour aux grandeurs de la maison. Je ne crois pas qu'il y ait jamais eu un dédain plus solide et plus naturel d'un si beau titre. En vain, à plusieurs reprises, les amis d'Alexandre Dumas ont voulu remettre en honneur le nom de son père, La Pailleterie est resté à côté de La Pailléterie, une ironie.

Or, la première fois que la découverte de M. Théodore Anne apparut dans le monde lettré, Dumas disait: Je le savais! Son fils disait: Afoz, je n'en savais rien ! Orgueil du père, orgueil du fils.

Je suis bien sûr que la vérité de ces deux propositions se fût rencontrée au rebours de ces deux gentilshommes, le père ami de tout ce qui brille, et le fils obéissant aux plus simples lois du bon sens, qui leur disait: Restez donc dans la mémoire universelle ce que vous êtes devenus par l'éloquence et le talent.

— 4o — Les anciens du village de Villers-Cotterets vous raconteraient encore aujourd'hui les charmantes et subites apparitions du jeune auteur de la Chasse et l'Amour ; comment parfois de Paris même il arrivait par des sentiers connus de lui seul, tantôt chez son père nourricier, tout fier d'un si beau gars ; tantôt chez la grande Toinon, qui l'avait porté si souvent dans ses bras. « C'est moi! Toinon, me voilà! vite un perdreau, une pêche, une bonne omelette au lard! » Puis, attablés, ces bonnes gens lui demandaient les dernières nouvelles de la baronne de Ferrières et du vicomte Edouard dans la Chasse et l'Amour. Ça le faisait rire ; il riait volontiers de lui-même, ce Ah ! disait-il, mes enfants, il faut entrer dans le sérieux; j'appartiens désormais à M. le duc d'Orléans. Il m'a donné quinze cents francs par an, et m'a placé dans ses bureaux par amitié pour mon père, me conseillant de laisser de côté justement la chasse et l'amour. »

Comment il était parvenu à donner droit |jf|gde cité dans la forêt de Villers-Cote- J^%6rets à Mme la baronne de Ferrières, au vicomte Edouard, rien n'est plus simple. A l'un des derniers Chantilly, son ami, que disonsnous? son collaborateur, Bernard, lui présentait un homme à ce point considérable dans L'existence des gens de lettres que l'on n'avait jamais vu son pareil à la cour d'Auguste sous Mécène, à la cour de Louis XIV quand vivait et régnait le surintendant P'ouquet. Nous voulons parler

de l'agent des auteurs dramatiques, le véritable arbitre en dernier ressort de la renommée et de la fortune des hommes et choses du théâtre. Tl veut que vous soyez quelqu'un, soudain vous l'êtes. Qu'il vous prête un billet de mille francs, directeurs et comédiens vous admirent sur sa parole : une avance de l'agent dramatique est un titre de gloire. « Eh bien, monsieur, disait celui-ci à l'auteur de la Chasse ei l'Amour, vous n'avez donc pas besoin de mes services? Je suis cependant très-disposé à vous faire une avance, à condition que vous nous donnerez votre premier ouvrage Le jeune homme, à ces mots, vit le ciel entrouvert, et, tremblant d'une joie ineffable, il demanda cinquante francs pour acheter un beau châle à Milr Toinon. — On ne prête pas cinquante francs à un homme tel que vous, reprenait l'agent dramatique ; à la bonne heure une centaine de francs, puisque vous n'en voulez pas davantage. » Et les cent francs furent comptés sur la table de marbre où messieurs les gardes de la forêt écrivaient leurs rapports; bref, ce bel argent si lestement gagné, sur l'aimable figure du poëte , le rendit plus célèbre en un clin d'œil

dans toute la forêt que ne firent jamais le second acte de Henri ///et le quatrième acte de Christine, et tout ce fameux rêve, Antony, qu'on n'a jamais su mettre en son ordre, à sa place, et dans la série éloquente des idées d'Alexandre Dumas.

Mme Ménessier-Nodier, dont le souvenir est resté si fidèle à l'esprit de son charmant père, nous racontait l'autre jour par quelle suite d'aventures Alexandre Dumas s'était introduit dans ce fameux salon de l'Arsenal qui fut vraiment le berceau de la littérature contemporaine, et ce récit vaut qu'on s'en souvienne.

La maison de l'Arsenal est grande et belle ; elle est placée entre le silence de ces lieux déserts et le bruit qui vient de la ville; elle exhale une suave odeur de fleurs nouvelles et de vieux bouquins. Là régnait Nodier dans le somptueux appartement qui avait abrité Sully lui-même. En cette capitale du bel esprit, de l'agréable causerie et des amusements littéraires, venaient chaque dimanche, attirés par la bonté du père et les grâces de sa fille, les poètes nouveaux, les romanciers de la matinée et les génies encore en fleur. Nodier était l'ami de M. de Lamartine; il

était le confident de M. Victor Hugo jeune homme; il encourageait le jeune Alexandre Dumas, le jeune Frédéric Soulié. Dans ce palais de Sully, il était logé comme un roi, et vivait comme un poëte. Il vivait de si peu! ses soirées lui coûtaient presque rien en limonade, en biscuits, en pain de seigle! Enfin il se tirait tant bien que mal de cette épreuve hebdomadaire , lorsqu'un jour sa fillette , qui se faisait grande , entra chez son père en le priant de recevoir un jeune homme de belle apparence, à qui le père obstinément faisait refuser sa porte. (c Y penses-tu? disait Nodier, c'est un mendiant, et je n'ai pas les six francs qu'il me faudrait pour le recevoir. — Mais enfin, mon père! — Enfin, ma fille, il faudrait vous habituer de bonne heure à distinguer un intrigant d'un honnête homme. Il tirait en même temps six francs de son tiroir. — Allons, qu'il entre, et c'est toi qui vas payer cette inutile dépense. » Au même instant le jeune homme entrait, bien vêtu, bien ganté, leste et beau, souriant et charmant. Mlle Nodier triomphait, superbe, à l'aspect du nouveau venu, et le père, interdit, ne savait où

— 4S se cacher. « Monsieur, dit-il à Nodier, on va jouer tantôt mon nouveau drame, et vous me feriez un grand honneur d'accepter la loge que voici. » C'était la loge d'Antony. « Quoi ! c'est vous Alexandre Dumas? disait Nodier. Et moi qui allais vous donner six francs !

e sont là de jolies histoires. La vie d'Alexandre Dumas en est pleine. Enfant du drame , il obéissait à tous les hasards de son père. Anîony fut l'une de ses plus belles aventures. Ah! c'est un beau moment pour l'écrivain qui peut se dire à soi-même : Enfin me voilà quelqu'un! ayant tout à redouter du public, excepté son indifférence; et maintenant que le soleil est tourné du côté de mes œuvres, je n'ai plus qu'à produire pour arriver par degrés à cette gloire éclatante et définitive

après laquelle ont couru vainement tant d'hommes d'un talent plus solide et plus fort que le mien.

Véritablement, quelle minute heureuse! Entendre à son oreille enchantée les murmures de la foule contente; être jeune, enthousiaste, brillant; écraser de sa fortune, acceptée de tous, les gloires d'alentour! Personne qui ne se rappelle, à votre aspect, les plus grands noms et les belles œuvres d'autrefois 1 Pensez-vous donc qu'il soit facile à ces têtes folles de ne pas tourner à ce vent de la faveur populaire, aussi violent que le vent des tempêtes?

Je me rappelle une élégie en ces premiers temps, où l'auteur de Henri III, de Christine et d'Anîony racontait cette prospérité des premiers songes. Un de ces vers, qui n'était pas très-bon, se terminait ainsi : Ma main a fatigué de l'or ! Prince ou goujat, Agamemnon, Thersite, on ne sait pas de milieu dans cet empire au delà de toutes les lois connues de la prospérité la plus complaisante. Il n'y a que la loterie et les jeux de hasard pour improviser des fortunes comparables à ces fortunes de plume. On a vu des

hommes qui avaient gagné une victoire au milieu d'un champ de bataille, et conquis la ville assiégée, qui s'en revenaient moins illustres et moins opulents que le triomphateur dans ces batailles sous le lustre enflammé, dans ces plaines d'Austerlitz éclairées par la rampe du théâtre. Il faut donc placer cette fièvre du succès au premier rang des enivrements; on est ivre, on est fou, on rêve, on ne vit pas.

Maintenant, plus d'une objection se présente au succès de ces œuvres tant proclamées , tant applaudies et si peu durables. D'où vient subitement ce profond silence après tant de bruit jusqu'aux étoiles, et cette indifférence après tant de passion? Cela s'explique, aussitôt que vous ne traitez pas le drame à la façon d'un conte intéressant. La curiosité ne suffit pas à la durée : il y faut encore la pitié, l'amour, la terreur qui monte avec des larmes éternelles du fond même du cœur humain. Il faut aussi, pour qu'une nation se souvienne longtemps et toujours des pleurs, des gémissements, des douleurs de la tragédie, un véritable fonds de poésie et l'un de ces merveilleux écrivains dont chaque

parole est immortelle. Il s'appellerait Sophocle, Eschyle ou Corneille, il serait à peine au niveau de sa tâche impérissable. Écoutez cependant, sur le théâtre athénien , tout rempli de l'histoire des héros et des dieux de ce grand peuple, Antigone, Ismène : ô pitié et terreur incomparables! Le drame que l'on joue en ce moment est le drame le plus ancien et le plus simple qui soit au monde. Le roi de Thèbes a défendu, par un décret, de rendre les derniers devoirs à Polynice et de le pleurer. Le roi ne veut ni deuil ni sépulture. Il y va de la vie à désobéir. Seule, Antigone se débat contre la volonté souveraine. Que les tyrans déshonorent les dieux et les morts tout à leur aise, elle veut plaire aux dieux, elle veut honorer les morts! Le chœur, qui l'écoute avec orgueil, répond à ses nobles pensées en chantant les louanges du jeune prince qui n'est plus. Écoutez ! Que de douleurs dans les premières strophes! quelle joie abondante et sereine aux strophes suivantes ! En effet, la fière Antigone a rendu les derniers devoirs à son frère ! 0 douleur! Antigone a été surprise aux apprêts de la sépulture! Ceci touche à l'inspiration person-

- jo -

nelle de Sophocle, l'Abeille attique. Il parlait, il agissait comme un Athénien qui sait par cœur les vers d'Homère. La fatalité pèse sur la triste famille des Labdacides. En vain le fils de Créon lui-même, Hémon, jeune et brave, demande à son père le pardon d'Antigone , sa fiancée. Le roi répond à son fils par ce grand mot, effacé de tous les codes et de toutes les poétiques de ce bas monde : V autorité ! « L'obéissance est la force des États, la paix des monarques, la liberté des sujets, ià gloire des nations. »

La réponse est plus belle encore et plus rare : La pitié! « Mon père, la ville entière pleure Antigone. Est-elle donc si coupable, la sœur qui accorde la sépulture à son frère ? Mon père, soyez-nous favorable ! Modérez votre colère 1 » Hélas! vaines prières! Antigone n'a plus qu'à mourir ! Que cela est vif et dégagé de toute inutile préparation! Que nous voilà loin des fameuses habiletés, surprises et conventions de l'art moderne ! Et cependant rien n'est plus touchant que les chastes plaintes de la noble princesse ! Le chœur, fidèle jusqu'à la fin à son admiration sympathique, soutient la fière victime :

« Antigone, la gloire et l'honneur vous serviront de cortège dans la demeure des morts ! » Après trois mille années, l'impression de ce miracle de la tragédie est vivante encore, et nous ne demandons pas , comme au cabinet de lecture , « comment cela finit, comment cela commence ». Au contraire, on écoute, on admire, on pleure aujourd'hui, comme on écoutait, comme on pleurait le premier jour, justement parce qu'il ne s'agit pas ici de satisfaire une inutile et misérable curiosité, mais de se pénétrer d'une immortelle et toute-puissante poésie. Ils ne se lassaient pas de leurs poètes et de leurs tragédies, ces Athéniens, pas plus que les fidèles et les croyants de l'Évangile ne se lassent des saints mystères. L'hérésie, elle, passe un peu plus lentement que le mensonge; au contraire, la vérité reste et brille éternellement d'un éclat incomparable.

Or, comparé au travail des maîtres, le drame est une hérésie; il a réussi par les mêmes moyens que l'hérésie, à savoir l'inattendu , la curiosité, la hardiesse et la nouveauté; lesviolenc.es du langage et les violences de l'action, le bruit, le la vaine fumée. Essayez de vous

rappeler le détail de Henri III!. ... le drame à l'instant vous échappe. Un seul mot va remettre en lumière dans votre esprit le Misanthrope ou les Femmes savantes. Il y a cent fois plus de couleur locale dans quatre vers de Polyeucte que dans tout le bric-à-brac de Henri III.

Mais voilà ce que ce jeune homme ici présent ne pouvait pas savoir, dans les pièges que lui tendait son amour-propre. On l'applaudissait, on l'admirait ce matin pour son esprit de la veille... Que voulez-vous de plus? Il ne voyait pas la différence entre la grande Antigone et la duchesse de Guise, lorsque son mari va briser ce bras charmant dans son gantelet de fer : Vous me faites mal, Henri! vous me faites mal! Enfin, l'œuvre achevée, il s'en revenait tout courant dans la petite maison de Villers-Cotterets, pour rapporter à sa glorieuse mère le récit du nouveau triomphe. Un jour même il avait fait représenter VOrestie, et il en parlait comme il eût parlé d'une représentation d'Antony. Le goût lui a manqué, non moins que l'étude. Il savait si bien s'en passer !

f't: son vivant déjà, il avait rencontré :es enthousiastes que lord Byron appelait les pèlerins de son génie, et nous-même, du milieu de ces passions littéraires, nous dont la profession semble incliner notre esprit vers des idées peu enfantines, nous n'avons pas manqué, non certes, de visiter l'humble maison où naquit Alexandre Dumas aux premières années de ce siècle. Ce siècle avait deux ans quand vinrent au monde, attirés par la gloire, et sans doute aussi par le charme en-

chanté d'une longue paix, ces habiles écrivains qui étaient encore, à la veille de nos misères, les maîtres et les enchanteurs de ce beau siècle commencé dans la gloire, achevé dans la honte. Ce siècle avait deux ans à la naissance de Victor Hugo, d'Alexandre Dumas et de Frédéric Soulié. Ce siècle à peine commençait quand M. de Balzac venait au monde. Ils sont tous partis du pied droit, à la même heure, et pas un qui doutât de sa destinée. Ils allaient tête levée, à la façon des victorieux et des conquérants. Pas d'obstacles : la foule obéissante les saluait de ses acclamations. Ils appartiennent ainsi par leur naissance à la France de l'Empire, et par leur éducation libérale au roi de la Restauration, ami d'Horace et protecteur de Béranger. Enfants, ils ont été réveillés au bruit des trompettes, au son des tambours, au fracas de ces musiques infernales que le père de Michel de Montaigne avait grand soin d'écarter des oreilles de son fils. Ils devaient apprendre Homère et Virgile.... ils ont appris l'école de peloton ; ils ont fait l'exercice avec des fusils, l'arme d'Austerlitz, remplacée aujourd'hui par des mécaniques.

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Dieu soit loué! nous n'avions pas dix ans, on nous a délivré du tambour, des clairons, du maniement des armes et de tout l'attirail militaire. Une ordonnance du roi, notre sire, nous a rendu le doux frémissement de l'abeille athénienne et le duo du rossignol en lutte avec l'alouette matinale qui s'élève, en chantant, des plaines de Vérone. Il y en eut bien quelques-uns qui retrouvèrent, un peu plus tard, le travail de la Muse antique ; les plus nombreux se passèrent volontiers de l'étude savante, et peu de gens s'aperçurent de cette immense lacune. Le vent souffle où il veut; l'esprit est comme le vent : ne lui demandez pas des diplômes inutiles ; il s'affranchit de la règle, il dédaigne les chemins tracés. D'autres soucis le conduisent et le gouvernent.

Or le grand mérite et le grand talent de M. Alexandre Dumas, c'est qu'en effet il se passait si bien des leçons de la Muse et de l'enseignement des maîtres que pas un n'a jamais songé à lui reprocher cette espèce de bâtardise. Don Juan d'Autriche et le beau Dunois ne s'inquiétaient guère des fils légitimes de leur seigneur

féodal. Il était né pour écrire et pour causer, à tel point que dans sa parole, écrite ou parlée, on retrouve encore aujourd'hui les rares qualités et les défauts merveilleux de cet esprit habile à tout apprendre, à tout oublier, à tout comprendre, à tout négliger; esprit rare, attention rapide; esprit subtil et talent bourgeois; intelligence habile , exécution souvent brutale ; un artisan plus qu'un artiste; un forgeron trèshabile, un ciseleur médiocre; uncyclope effrayant dans sa forge allumée, au bruit du soufflet qui souffle et du marteau qui tombe et retombe en bondissant sur l'enclume... Enfin, que vous dirai-je? un artisan maladroit s'il s'agit de mettre en œuvre le fer même qu'il est habile à bien forger.

Tout son théâtre est ainsi fait : moitié granit et moitié sable ; un bronze corinthien où l'or pur est mêlé au plus vil métal; des rêves impossibles et des vérités à tout perdre ; des inventions à tout sauver. 0 mélange inexplicable des choses les plus contraires et des sentiments les plus divers ! Il est vrai le Monte-Cristo : tantôt damné, tantôt sauvé; brillant, bruyant; le plus volon-

taire et le plus facile des humains. Toujours dans l'extrême, et content des positions les plus difficiles; aujourd'hui le centre intelligent de l'univers, le lendemain il va se mettre au niveau d'un cabotin de la province. Et tout cela saupoudré, semé, parsemé de romans, de contes, d'histoires et d'aventures; la tragédie avec le conte et le roman surgissant à chaque pas que fait cet homme, à travers les créations de son cerveau

^oila ce qui nous poussait,, lorsque

M W-7^ans sa v*^e nata^e-> 4U'^ a tant c^év-^S^Jllfbrée et tant aimée, un jour de l'été brûlant, nous cherchions la maison sombre où naquit Alexandre Dumas. C'est à peine une maison, c'est mieux qu'une cabane. Il n'y a rien de si petit, sinon, peut-être, à Strafford-sur-1'Avon, l'humble logis où naquit le grand Shakespeare. On éprouve en ces murs dévastés le même sentiment d'orgueil et de respect. Souvent Alexandre Dumas disait au propriétaire de sa maison :

Gardez-la bien, je la veux acheter ! C'était encore un des rêves de la fin de sa vie. — H y a longtemps qu'elle serait à lui, disait le bon propriétaire, M. Cartier, si mon humble maison avait valu seulement trois cent mille livres. Le fait est que, par fortune et par respect, la maison est restée inhabitée. Elle appartient à un groupe de chaumières mêlées à de petits jardins. Si l'année est abondante, et s'il faut amonceler les javelles, le propriétaire ne se gêne guère pour faire un grenier de ce logis poétique. Aux temps ordinaires, la maison reste ouverte, et le premier venu est admis à la visiter. On en ferait facilement un petit Louvre en l'honneur du maître, et chacun de nous se fût fait un devoir d'apporter sous ces poutres enfumées quelques-uns de ces souvenirs précieux que la mort agrandit outre mesure. Hélas! il n'aura pas de musée, à peine s'il aura le tombeau que lui doit la France entière. Il est vrai que M. de Lamartine n'a guère été plus heureux.

pf^pfâ 'établissement du roman moderne, où ^IKSÎM. Alexandre Dumas devait jouer un Urrè^si grand rôle, formera plus tard un chapitre considérable dans notre histoire littéraire. On retrouvera dans ces pages, semblables au feu caché sous la cendre, le talent particulier de nos plus rares et plus sincères écrivains. Dans ce chapitre à part, qui ne rappelle en rien les habitudes et les produits de l'art français, brilleront de tout leur éclat, dans une suite de pages véhémentes, les maîtres du roman mo-

derne. Et de même que la peste racontée par Boccace, au premier chapitre de ses Nouvelles, quand Mme Pampinée et le Décaméron jaseur de ces belles amoureuses attirent à leur charme les jeunes gentilshommes des palais florentins, les historiens de cette période, où le conte et le drame ont régné d'un règne absolu, s'ils veulent entrer carrément dans leur sujet, seront forcés de raconter les misères et les funérailles du premier choléra. Mais quoi ! toutes ces pestes se ressemblent. Le mal est le même ; il reproduit les mêmes symptômes; il pousse les malheureux dans les mêmes abîmes. Si donc les historiens à venir se trouvent embarrassés de raconter ce commencement des plus beaux contes que l'esprit humain ait inventés dans les jours les plus misérables, ils trouveront dans l'histoire éloquente du grand Thucydide, l'Homère en prose de l'histoire grecque, une si parfaite description de la peste d'Athènes que pas un ne saurait la refaire :

« ... En général, on était frappé subitement et sans cause apparente, au milieu de la meilleure santé. D'abord, on éprouvait de grandes

chaleurs à la tête, ies yeux devenaient rouges et enflammés; la gorge, la langue, étaient sanguinolentes; la respiration déréglée. En peu de temps, le mal gagnait la poitrine et causait de fortes toux. Quand il s'attachait au cœur, il y excitait des soulèvements, et l'on éprouvait, avec de violentes douleurs, toutes les éruptions de bile auxquelles les médecins ont donné des noms. La plupart des malades faisaient entendre de sourds gémissements, que suivaient des convulsions violentes. La peau n'était ni fort chaude au toucher, ni pâle, mais rougeâtre et livide. L'intérieur était si brûlant que le malade ne pouvait supporter ni les manteaux les plus légers, ni les couvertures les plus fines... »

Ce fut donc en ces jours pestiférés que la France en deuil fut envahie par cinq ou six vastes compositions qui contenaient dans leurs flancs ténébreux la terre , et le ciel , et l'abime , avec toutes les passions les plus funestes du cœur humain. Pensez un instant à ces inventions, lamentables pour la plupart, soudain vous reverrez dans le coin le plus fatigué de votre cerveau des contes, des romans, des catastrophes, des

misères sans formes et sans explication. On eût dit d'un défi que faisait l'oisiveté publique à la verve, à l'esprit, à l'invention, des plus admirables conteurs. Celui-ci, obéissant à la réalité sévère, nous racontait l'histoire des parents pauvres et des paysans qui représentent une suite de brigandage. Celui-là, sous la dictée et par la volonté du diable, écrivait d'une main pleine de tîèvre les scandales et les crimes de son héros. Eugène Sue allait, infatigable, des splendeurs de Mathilde aux lamentations des Mystères de Paris, et la foule étonnée applaudissait dans ces chapitres sans art, mais dune si terrible invention, à toutes les douleurs que peut contenir dans ses haillons et dans ses fanges une grande cité où l'on ne croit plus à rien, où l'on n'obéit plus à personne. A ces lectures malsaines, le peuple éperdu consumait sa vie, et le lendemain, l'œuvre étant épuisée, une autre arrivait plus violente. A la fin, l'un de ces maîtres, le premier de tous, s'emparant des Mystères de Paris, écrivait les Misérables, effaçant par six nouveaux tomes les vingt-quatre in-octavo qu'Eugène Sue avait déposés sur l'autel des furies.

Quelle attention c'était alors pour toutes ces pages haletantes sous la fièvre et le cauchemar! Nous avons vu l'heure où le nom seul de Lugarto, le héros scandaleux d'Eugène Sue, faisait bondir de colère et d'indignation les jeunes gens, les vieillards, le soldat revenu de la bataille et l'écolier qui lisait sous les arbres du jardin ces crimes de la fortune. Heureusement , ce Lugarto de vingt ans, très-peu fait aux actions mauvaises, fut sauvé de la haine universelle par une décision prompte et sans appel. Ne sachant comment répondre à la calomnie, et perdu dans ces souterrains, il commanda qu'une douzaine d'exemplaires de ce fameux livre, ouvert justement au chapitre Lugarto , fussent déposés sur les banquettes de son antichambre, sur les tables de ses salons; la cuisine et l'écurie n'étaient pas oubliées. Au bout de huit jours, cette maison rassasiée eût donné les vingt tomes d'Eugène Sue pour l'un de ces jolis petits romans de charmille et de cabaret que le bon Paul de Kock improvisait sous la tonnelle de son petit jardin.

Le fait est que ces machines plus qu'épiques, à moins qu'elles ne soient écrites de main de

- 6S maître, amènent avec elles ce grand danger : tout de suite on les oublie, on les dédaigne, on n'en veut plus. Au contraire, un petit roman pocheté, qui se lit en deux petites heures, aura de grandes chances de durée. On y revient sans cesse, on le relit toujours. Ce fut même un des malheurs d'Alexandre Dumas de n'être point parvenu à cette brièveté délicieuse qui devait tant servir la fortune et la popularité de ses rivaux dans Part d'écrire : Atala, Eugénie Grandet, le Lion amoureux, Mademoiselle de La Seiglièrc , Adolphe, le Vase étrusque, la Mare au Diable, le Mouchoir bleu, Ober marin découvert par M . Sainte- Beuve, et peut-être aussi un petit livre intitulé l}Ane mort, qui fut le commencement de la Dame aux camélias.

Alexandre Dumas était un géant que ne pouvait contenir un si petit esprit; il eût franchi d'un seul bond le plus vaste abime, et vous voulez qu'il s'arrête au ruisseau de Daphnis et Chloé! Quelle pitié! se disait-il : se maintenir forcément dans ces étroites limites'. Avec une seule de ces idées bien trouvées j'aurais fait vingt tomes d'une lecture agréable, et vous voudriez

me condamner à ces infiniment petites passions confinées dans ces petites maisons, chaque parole étant pesée en ces petites balances dont une toile d'araignée représente les deux plateaux! Celui-là eût été bien hardi qui eût attaché le lion rugissant à ces chaînes, qui lui donnaient tout au plus l'espace du prisonnier de Chillon autour du pilier sombre où il est enchaîné.

Mais aussi, quand il se vit lâché dans la plaine et dans le vallon du roman moderne , à l'aspect de ces victorieux que suivait la foule en leurs sentiers fantastiques, Dumas bondit comme un taureau qui s'échappe : A moi la plaine et le mont! à moi le monde 1 et malheur à qui m'arrête! On retrouva cette fois dans toute sa vigueur le rôdeur des forêts, l'arpenteur des campagnes, l'habitant de ces solitudes. Cet habitué du drame, où déjà il avait rencontré Richard d'Arlington, Don Juan de Marana, Louise Bernard, et les plus doux fantômes , s'emparait de l'espace en maître absolu. Vous vous rappelez en ce moment ces fameux Mousquetaires et ce célèbre Monte-Cristo dont le geôlier du château d'If vous montrera la prison? Vous vous rappe-

lez cette suite énergique de passions, d'aventures et de paradoxes, qui faisaient leur chemin à la façon des quatre fils Aymon, montés sur le même cheval. Dans son roman, non moins que dans ses drames, Alexandre Dumas, tour à tour pygmée ou géant, est semblable au géant de La Fontaine :

Celui de qui la tête au ciel était voisine,

Et dont les pieds touchaient à l'empire des morts.

Il est à lui seul les quatre Mousquetaires suivis de leurs trois valets, comme on voit le bon Sancho à la suite du chevalier de la Triste Figure. En venant au monde il était déjà de ces gaillards bien découplés le frère et le fils, le cousin et le camarade; et pendant quatre années, sous les arbres de la grande forêt , sans répit, sans repos, sans chercher sa voie un seul instant, il a raconté à l'Europe attentive les diverses fortunes des héros et des enfants de sa fantaisie. Esprit sans fatigue, il a donné à ses chevaliers sans peur, mais non pas sans reproche, un nom, une forme, un valet, une épée, et le monde entier les

reconnaît à leur moindre geste, à leur moindre parole. Athos et Porthos chantent en chœur la chanson de Falstaff : « Quand Arthur parut à la cour... et puis du vin! » Porthos estl'Ajax Télamon de cette odyssée en prose et bourgeoise. Athos ressemble à Porthos comme l'eau ressemble à la pluie; il est aussi bas que son ami sur l'article du linge; autant que lui il est expert au charmant jeu de vide-bouteilles et de brise-côtes. Bref, les deux font la paire ; on ne peut pas aimer celui-ci sans adorer celui-là.

Aramis est le gentilhomme de la bande. Il touche au cardinal de Richelieu par les dames, au cardinal de Mazarin par la souplesse et par la volonté. Il est fâcheux qu'Aramis n'ait pas été quelque temps au service du cardinal de Retz, qui lui eût appris bien des secrets dans l'art d'aimer et de conspirer.

D'Artagnan, c'est le héros, c'est le capitaine ; on dirait de loin la silhouette du grand Condé. Il va droit à son but par de furieuses enjambées. Qui l'a vu une seule fois est l'ami de d'Artagnan. Le bon Mélingue n'a jamais pu s'en défaire. Les uns et les autres, ce sont autant de

couteaux qui ont le fil. Dans l'œuvre entièie on entend le cliquetis des épées mêlé au bruit des baisers, au son argentin des écus d'or, au tictac de la broche , au hennissement des chevaux légers et des plus légères amours.

Dumas-d'Artagnan, voilà son nom. Certes, l'homme qui passionne ainsi la multitude, dont les héros les plus compliqués passent tout de suite à l'état d'êtres réels, et qui pousse à ce point extrême le grand art de s'emparer du vulgaire, est , à coup sûr, un de ces esprits rares et singuliers dont on ne peut méconnaître la puissance.

r, plus tard, quand, la France étant 0^1 \j retombée dans le sérieux, il fallut ex- §p pliquer et commenter l'effet produit dans les âmes et sur les esprits par ces poèmes du coin du feu , qui depuis dix ans tombaient dru comme grêle sur les lecteurs et les lectrices d'alentour, certes les explications ne manquèrent point à ce déluge qui menaçait de tout envahir. Mais la plus éloquente et la plus sincère de toutes ces critiques, qui devaient donner le dernier mot des Mystères de Paris, des Mémoires du Dia-

— 7i ble et des Trois Mousquetaires , c'est le digne fils de M. Dumas lui-même, un poète à la taille de son père, qui va porter la lumière dans ce chaos et formuler la grande accusation contre ces tristes buveurs d'opium : « Quand l'homme avance, la femme est en progrès; quand il s'arrête, elle recule; quand il monte, elle s'élève; quand il descend , elle tombe. Nous en sommes à cette dernière phase. A cette heure, l'homme descend. Il ne sait plus où il en est. Il n'admet plus aucune autorité, et proclame la morale indépendante. Il ne veut plus relever que de luimême; il rompt avec le Créateur et veut asservir la création; il se dégage de sa destinée en niant ce qu'il n'est plus digne de faire ni capable de comprendre. Tout à ses passions, il raille avec le dévouement, le sacrifice, la famille, l'amitié, l'amour, chiffrant tout et nous offrant, en échange de ce qu'il nous enlève, de ce qu'il s'enlève , pour mieux dire , nous offrant , dans l'ordre matériel comme dans l'ordre intellectuel et moral, la production à outrance, la consommation démesurée, les appétences monstrueuses, les excitations morbides, la sophistication,

le mensonge, Terreur. Il ne sait plus ce qu'il mange, il ne sait plus ce qu'il lit, il ne sait plus ce qu'il aime, il ne sait plus ce qu'il croit ou ne sait plus ce qu'il fait. Tout est apparence et fictions : valeurs de commerce, valeurs d'esprit, valeurs de cœur, religion, culte, gouvernement, littérature, insurrection même, rien n'est plus sérieux. La langue, la belle langue française, est en plein carnaval; elle court les rues comme une folle, faisant des grimaces et des culbutes pour raccrocher la populace et la popularité. Les villes ne sont plus que des Babels en long, les maisons ne sont plus que des tombeaux dorés; enfin l'homme ne sait plus ce que c'est que la conscience religieuse, morale, civile , politique, et il déclare à la face du monde que le serment fait à Dieu, au prêtre, au souverain, au peuple, n'engage à rien, et il en ordonne à la fois Pûsage et le mépris (i). »

(i) Alexandre Dumas fils, préface de l'Ami des Femmes.

éritablement, cet Alexandre Dumas Wf$k est le meilleur et le plus digne écrivain

de cette illustre biographie. Ouvrez la préface du Fils naturel, et vous verrez qu'il est impossible en effet de mieux parler.

« C'est sous le soleil de l'Amérique, mon vaillant père, avec du sang africain, dans le flanc d'une vierge noire, que la nature a pétri celui dont tu devais naître, et qui, soldat et général de la République, étouffait un cheval

entre ses jambes, brisait un casque avec ses dents et défendait à lui tout seul le pont de Brixen contre une avant-garde de vingt hommes. Rome lui eût décerné les honneurs du triomphe et l'eût nommé consul. La France, plus calme et plus économe, refusa le collège à son fils, et ce fils, élevé en pleine forêt, en plein air, à plein ciel, poussé par le besoin et par son génie , s'abattit un beau jour sur la grande ville et entra dans la littérature comme son père entrait dans l'ennemi, en bousculant, en abattant, en renversant tout ce qui ne lui faisait pas place. Alors commença ce travail cyclopéen qui dure depuis quarante années. Tragédie, drame, histoire, romans, voyages, comédies, tu as tout rejeté dans le moule de ton cerveau, et tu as peuplé le monde de la fiction de créations nouvelles. Tu as fait craquer le Journal, le Livre, le Théâtre, trop étroits pour tes puissantes épaules; tu as alimenté la France, l'Europe, l'Amérique; tu as enrichi les libraires, les traducteurs, les plagiaires; tuas essoufflé les imprimeurs, fourbu les copistes, et, dévoré du besoin de produire, tu n'as peut-être pas toujours assez éprouvé le métal dont tu te servais, et tu

— is —

as pris et jeté dans la fournaise , quelquefois au hasard, tout ce qui t'est tombé sous la main. Le feu intelligent a fait le partage. Ce qui venait de toi s'est coulé en bronze, ce qui venait d'ailleurs s'est évanoui en fumée. Tu as battu ainsi bien du mauvais fer; mais, en revanche, combien parmi ceux qui devaient rester obscurs se sont éclairés et chauffés à ta forge, et, si l'heure des restitutions sonnait, quel gain pour toi, rien qu'à reprendre ce que tu as donné et ce qu'on t'a prisl Quelquefois, tu posais ton lourd marteau sur ta large enclume. Tu t'asseyais sur le seuil de ta grotte resplendissante, les manches retroussées, la poitrine à l'air, le visage souriant; tu t'essuyais le front; tu regardais les calmes étoiles en respirant la fraîcheur de la nuit, ou bien tu te lançais sur la première route venue, tu t'évadais comme un prisonnier; tu parcourais l'Océan, tu gravissais le Caucase, tu escaladais l'Etna, toujours quelque chose de colossal, et, les poumons remplis à nouveau, tu rentrais dans ta caverne. Ta grande silhouette se décalquait en noir sur le foyer rouge , et la foule battait des mains : car, au fond, elle aime la fécondité dans le travail, la

grâce dans la force, la simplicité dans le génie, et tu as la fécondité, la simplicité, la grâce, et la générosité, que j'oubliais, qui t'a fait millionnaire pour les autres et pauvre pour toi. Puis, un jour, il y a eu distraction, indifférence, ingratitude, de la part de cette foule attentive et dominée jusqu'alors. Elle se portait autre part, elle voulait voir autre chose. Tu lui avais trop donné. C'était nous qui étions venus ! nous les enfants, nous les petits, qui avions poussé pendant ce temps -là et qui faisions le contraire de ce que vous aviez fait, vous les grands. Voilà tout. Tu es devenu « Dumas père » pour les respectueux, « le père Dumas n pour les insolents, et, au milieu de toute sorte de clameurs, tu as pu entendre parfois cette phrase: u Décidément, son fils « a plus de talent que lui ! » .

« Comme tu as dû rire!

« Eh bien, non : tu as été fier, tu as été heureux, semblable au premier père venu; tu n'as demandé qu'à croire, tu as cru peut-être ce qu'on disait ! Cher grand homme naïf et bon, qui m'aurais donné ta gloire comme tu me donnais ton argent quand j'étais jeune et paresseux, je suis

bien heureux d'avoir enfin l'occasion de m'incliner publiquement devant toi, de te rendre hommage en plein soleil et de t'embrasser comme je t'aime, en face de l'avenir ! Que d'autres de mon âge et de ma valeur se déclarent tes égaux : ne portant pas ton nom , c'est affaire à eux , et je n'ai pas plus à leur reprocher qu'à leur envier cette fiction, moi qui serais aussi connu qu'eux rien qu'à être ton fils ; mais il faut que la postérité, qui, quoi qu'il arrive, sera forcée de compter avec toi, sache bien, quand elle lira nos deux noms au-dessous l'un de l'autre, chronologiquement, dans le bilan de ce siècle, que je n'ai jamais vu en toi que mon père, mon ami et mon maître, quoi qu'on ait pu dire; que j'ai eu cette bonne chance, grâce à ton voisinage, de ne jamais m'exagérer, et de me considérer toujours comme bambin en étant obligé de me comparer toujours à ce père redoutable.

« Du reste, il y a dans mon enfance un souvenir qui secrètement battait en brèche mes jeunes vanités. C'est celui de la première représentation de Charles VII à l'Odéon. Ce fut un four, comme on dirait aujourd'hui dans cet argot parisien qui

remplacera peu à peu, si nous n'y prenons garde, la vieille langue française. J'avais huit ans, j'écoutais avec religion, parce que c'était papa qui avait écrit ça. Je n'y comprenais rien du tout, bien entendu. Tu avais voulu que je fusse présent à cette solennité; tu étais superstitieux, tu croyais que je te porterais bonheur. Tu te trompais bien. Les cinq actes se déroulèrent au milieu d'un silence morne. Aussi quelle idée avaistu de vouloir arrêter tout à coup, avec une œuvre sobre, ferme, simple, le mouvement que tu avais toi-même et le premier imprimé au théâtre? Pourquoi tout à coup cet hommage à Racine, qu'on était convenu d'appeler un polisson ?

« Nous revînmes ensemble tout seuls, toi me tenant par la main, moi trottinant à ton côté pour me mettre à l'unisson de tes grandes jambes. Tu ne parlais pas; je ne disais rien non plus: je sentais que tu étais triste et qu'il fallait se taire. Depuis ce jour, je n'ai jamais longé le vieux mur de la rue de Seine, près du guichet de l'Institut où tu ne devais pas entrer), sans revoir nos silhouettes sur cette muraille humide, léchée ce soir-là d'un grand rayon de lune. Je ne suis ja-

mais non plus revenu d'une de mes premières représentations les plus bruyantes et les plus applaudies sans me rappeler le froid de cette grande salle, notre marche silencieuse à travers les rues désertes, et sans me dire tout bas, pendant que mes amis me félicitaient: « C'est possible ; mais j aimerais mieux avoir fait Charles VU, qui n'a pas réussi. »

oici donc les dernières pages de cette oraison funèbre, entreprise au bruit du canon qui gronde et des misérables cavaliers qui s'en viennent visiter les maisons innocentes et pleines de labeur. Mais, quels que soient les destins de nos regrets et de nos plaintes d'avoir perdu ce brave homme , il nous restera du moins l'intime contentement de l'avoir retrouvé tel qu'il était, tout-puissant par le génie, le travail et la bonté. Car, pendant que nous le suivions dans sa grande voie et ses pe-

tits sentiers, semblables à nos sentes de cette Normandie où il est venu mourir, nous négligeons de raconter sa charité inépuisable et sa bonté souveraine.

Il n'a jamais refusé une aumône aux pauvres gens, un conseil aux jeunes esprits.

Profonde était sa pitié, sincère était sa bonne grâce. Rien qu'à le voir riant de ce beau rire où toute son âme était empreinte, on se rappelait ce mot de Shakespeare : « Avez-vous entendu rire le lion? » Il riait tour à tour comme un lion et comme un oiseau. Comme il était parfois très-riche, il oubliait les moments de gêne, et huit jours après un grand succès il se remettait au travail, tantôt pour un jeune homme arraché de la conscription, tantôt pour un vieillard qu'il fallait envoyer aux Bons Pauvres. Or, dans ces bonnes actions qui lui semblaient si naturelles, il ne demandait aide et conseil à personne. — Il prenait tout sur lui-même; il faisait tout par lui-même, un peu bruyant parfois, mais le bruit était sa seule récompense. Il marchait donc entouré de toutes ces bienfaisances, semblable à quelque Montyon gigantesque,

grand distributeur de prix de toute espèce, et même de prix de vertu.

Malheureusement, son bienfait s'égarait parfois et retombait sur des têtes mal choisies. Et puis il y avait des moments où la passion reparaissait pour cette fameuse première venue, si précieuse au bonhomme Duclos. Du pain, du viriy du fromage et la première venue, ami Duclos, voilà votre paradis, disait parfois Mme la marquise de Lambert. Il n'en fallait pas davantage au grand-père des Trois Mousquetaires : un pain de la veille, un vin passable et des femmes passées. Mais, à peine adoptée, il ne la regardait plus guère, et c'était comme s'il ne l'avait jamais vue. En même temps, son plaisir et sa volonté étaient de tenir chaque jour et tout le jour une grande table ouverte à tous ses lecteurs. C'était un peu moins que des amis; c'était beaucoup mieux que des parasites. Ils vivaient de sa vie; ils le regardaient travailler, ils s'installaient aux premières loges, même à cette charmante comédie où le maréchal de Richelieu jouait un si beau rôle : Qui veut être de moitié dans mon jeu? Écrite entre deux vastes

compositions romanesques, cette aimable comédie arrivait en droite ligne des belles plaines où s'élève le château d'Arqués, et non loin de la maison filiale où devait s'éteindre en si peu d'heures un des plus merveilleux inventeurs de la littérature française. Il aimait ces lieux charmants, ces doux paysages, ce ruisseau-fleuve qui fuit vers la mer à travers la prairie en murmurant sa douce complainte. Il avait rencontré Mademoiselle de Belle-Isle sur ces rivages que son cercueil traversait naguère, à peine accompagné de quelques exilés comme lui. Qu'il était jeune encore, et quels beaux rêves s'agitaient dans sa tête féconde! L'esprit, la gaieté, la grâce et les belles passions lui sortaient par tous les pores. Jamais peut-être aussi complètement que dans Mademoiselle de Belle-Isle, il ne s'était montré le poète ingénieux, plein du feu nouveau, ne copiant personne, et rencontrant souvent ces mots charmants qui peignent tout un sentiment. Quelle joie et quel bonheur c'était là pour nous autres, quand il répondait si bien aux murmures des envieux et des jaloux : Dumas baisse! il est à bout de sa peine! il devrait se re»

poser. — Se reposer! Alexandre Dumas, maître absolu des passions du drame, et, quand le nœud était trop serré, le dénouant volontiers à la façon du grand Alexandre ! Il a laissé bien d'autres œuvres où sa griffe est empreinte. Tel ce fameux Caiigula, un monstre égal à Domitien, qu'il a fait revivre un instant dans un drame insensé ; mais sa folie était si voisine de la raison !

Chacun l'aimait, mais c'était à qui lui ferait un léger obstacle, afin d'avoir le plaisir de lui voir franchir, si leste et si gai, les aventures les plus difficiles. Le Dumas voyageur était resté, nous l'avons dit, le Dumas fantaisiste.. Il mettait à contribution les moindres accidents de la route : le bouchon de l'hôtellerie, l'aboiement du dogue fidèle, le chant de l'oiseau, le cri joyeux de l'enfant, la flamme qui brûle dans l'âtre, ou la pluie en fin nuage. Dans ses courses à travers le monde, il se donnait la fête et le plaisir de tous ses défauts : il était curieux, minutieux, chercheur et battant les buissons du côté de l'invention. En ces petits détails, en cette menue monnaie de la poésie descriptive.

le revenu le plus clair de notre voyageur, c'est sa monnaie courante de chaque jour, c'est son pain, c'est son habit, c'est le cheval qui le traîne, c'est le bateau qui l'emporte, et surtout le bruit qui se fait autour de ce singulier voyageur.

ou viennent cependant l'intérêt inépuisable de tous ces livres et la curio- ^£§ site de tous ces lecteurs? Pourquoi de ces quatre ou cinq cents volumes (lui seul il en savait le nombre), signés du même nom, la

destinée a-t-elle été heureuse? Il avait

gardé, pour finir comme il avait commencé, les parcelles du feu sacré de Henri III et de Christine, Il portait son théâtre en soi-même; il était le propre racoleur de ses comédies, vêtues, parées, ornées, l'épée au côté, le fard à la joue et le plumet sur la tête. Son grand secret, —

et c'était une louange qu'il aimait à se faire à lui-même, — c'est d'avoir toujours respecté son lecteur. «Je suis aussi paternel, disait-il, que sir Walter Scott; et les mères de famille, quand j'entre en ce logis bien réglé, ne disent pas : a Va-t'en, ma tille! » Et même en ce fameux drame où tous les excès semblent couronnés par tous les crimes, dans c*es violences de la Tour de Nesle, on aurait peine à trouver quelqu'une de ces grandes fautes qui déshonorent le drame aux yeux de l'auditoire. Avec Marguerite de Bourgogne, avec Buridan, il est resté honorable, honoré, et ce n'est pas l'un de ses moindres tours de force, à trente ans qu'il pouvait avoir.

Mieux que personne (et c'était justice) il y avait un homme ici-bas dont l'adoration n'a amais manqué à l'auteur des Trois Mousquetaires Cet homme était son propre fils.

Comme il a parlé de son père! avec quel enthousiasme ! et que cette page ardente était à sa place en cette oraison funèbre écrite avec nos seuls souvenirs ! Son fils et sa fille ont été au premier rang dans les bonheurs d'Alexandre

Dumas. La fille écrit un jour cette histoire de Mme Benoist, qui fut un grand sujet d'étonnement pour son propre père. Un autre jour, comme elle tenait dans sa main légère un crayon fraîchement taillé, il advint qu'elle savait dessiner comme elle savait écrire. « 0 ma chère et digne enfant, disait ce brave homme, vous avez beau faire, Alexandre et toi, je garderai ma place au soleil. » Mais il avait pour son fils une louange voisine du respect. Nous le voyons encore au sortir du Gymnase (on venait de jouer le Père prodigue) : il était radieux. Jamais Antony, jamais Mademoiselle de Belle-Isle, n'avaient illuminé d'un rayon plus complet ce front porte-foudre. Il tendait ses mains à la foule, et chacun se glorifiait de toucher ces mains vaillantes. C'est en ce moment surtout que Garibaldi son ami eût compris toute cette âme ouverte aux plus grandes émotions qu'elle avait peine à contenir. Ce fut ainsi, j'imagine, qu'Annibal et Scipion l'Africain, à leur première rencontre , se sont contemplés l'un l'autre, étonnés jusqu'à l'épouvante. Quand le père avait dit : Mon fus! il avait dit toute chose.

On a rarement rencontré dans la littérature présente et dans la littérature passée deux images plus ressemblantes et plus diverses en même temps.

Ce jeune Alexandre eut tout d'abord cet honneur inespéré que les beaux esprits de l'Europe, afin de les reconnaître et de les distinguer celui-ci de celui-là, aient été forcés de le désigner en disant: Dumas père et Dumas fils. Ils étaient signalés toutefois par la différence même de leur esprit. Le père infatigable, le fils ami de la quiétude et du repos ; le père ardent à son œuvre et toujours au travail : aujourd'hui, demain, toujours.

Tout lui convient, tout lui réussit ; le conte, l'histoire, la fantaisie , le roman , le poème, la nouvelle, l'introduction, le prospectus, la préface, l'épilogue et même le journal, comme aussi, pour l'accomplissement de cette énorme tâche à laquelle il s'est condamné lui-même, aussitôt tout lui sert : le crime et le vice, la dentelle et le haillon, le bourreau sur son échafaud , le prêtre dans son presbytère, le voleur en sa caverne, le mendiant en son chemin, la belle fille au prin-

temps, qui passe et qui se perd sous le rayon lumineux. Il obéit au récit comme on obéit à la Muse, et tantôt il l'emporte, et tantôt il est emporté. Ainsi sa jeunesse et sa vie et son âge mûr se sont passés à obéir à la narration, à l'ogre qui a dévoré tant de beaux génies.

« Conte et conte ! » Voilà la voix qui retentit à son oreille comme, au milieu de cette période célèbre, cette voix de Bossuet qui dit : Marche ! et marche !

Au contraire, le fils est la prudence même. Il ne croit pas au hasard, à peine à l'inspiration. Avant de trouver il cherche. Il a conquis les suffrages du public pour s'être habilement maintenu dans les sentiers qu'il s'est frayés loin des grands chemins tracés par son père. Autant le premier attire à soi l'attention universelle à force de tapage et d'éclat, autant le second (le fils) redoute pour son compte le tumulte et la fièvre. H a attendu bien longtemps que lui vînt la faveur publique, il ne l'a pas forcée. Aussi bien la voilà venue; elle ne saurait lui manquer. Grâce à la mort, le père et le fils disparaissent dans la même gloire, et nous dirons désormais, parlant

- 9i de l'un et l'autre : Alexandre Dumas! Heureux le survivant, content le mort dans son tombeau! Les voilà dans la même jeunesse, et maintenant faisons place au second Alexandre.

Il parle, on l'écoute , il marche, on le suit. Il est gai, railleur, bon enfant, bon plaisant. Il invente, et si par hasard, par bonheur, l'invention lui manque, il s'en tire par un bon mot. C'est la verve en personne , et pas faquin , pas méchant, pas flatteur. Il va sans déclamer, sans insulter, sans demander son reste, ce fameux reste qui reste à ceux à qui rien ne reste. Pendant toute une année, et davantage, il rêve, il arrange, il écrit, il compose, il pose et dispose une comédie; et quand enfin sa comédie est faite, il dit aux gens : Voilà ma pièce! Alors il se donne un peu de bon temps, il se câline , il se cache, et pas d'autre prétention que d'amuser les gens d'esprit. Quant aux sots, il s'en moque. Et quand on l'accuse parce qu'il aura pris sur le vif quelque modèle affreux d'une coquine ou d'un coquin de la bonne compagnie, il est tout prêt à vous raconter l'histoire de cette bonne femme avalant un verre d'eau-de-vie : « Ah !

disait-elle en se rengorgeant, c'est très-fort.., •> puis, tendant son verre : « Donnez-m'en encore pour deux sous! »

Quant à nous, ses contemporains, nés à la même heure et frappés des mêmes révolutions, nous ne saurions nous séparer sans un regret véritable du grand artiste que nous pleurons. Il était fait, vous le voyez, pour sculpter luimême sur son tombeau sa propre statue : orages , tempêtes , chansons , parfums. Ce n'est pas celui-là, certes, qui eût laissé en réserve ce livre de Pétrarque intitulé : Mon secret. Il n'avait de secret pour personne; il se servait, à la moindre occasion, des couleurs les plus revenantes (c'est un mot de M. de Lamennais lui-même). Et voilà comment il est si facile, à peine mort, de raconter sa vie et son labeur. Dumas est tout entier dans nos souvenirs ; il ne s'est inquiété de rien ni de personne. — « Que faites-vous là p demandait son ami au philosophe Hobbes une heure avant sa mort. Votre testament ? — Je n'ai rien à laisser, répondit le philosophe, et je compose mon épitaphe. Ils sont de force à graver un barbarisme sur la

pierre de mon tombeau. » Alexandre Dumas n'a pas connu cette inquiétude : il était bien sûr de la poésie et du poète de ses funérailles. Ces grands noms sont faits pour les grands tombeaux.

Vous avez vu parfois dans le coin d'un vieux parc un réservoir en belles pierres moussues, où se rendaient, obéissants, les flots de la terre et du ciel. Si par malheur quelque avarie emporte un morceau de cette voûte où tout chante, on voit soudain s'écrouler la muraille, et ces eaux si longtemps fécondes çà et là se répandre, inutiles et perdues. Voilà, j'imagine, un exemple affligeant de cette agonie intelligente. Il a résisté longtemps, mais, la muraille écroulée, il reste à peine de tous ces trésors amoncelés en ce lieu formidable de quoi désaltérer la fauvette et le chardonneret. Quelle abominable confusion ! le pâtre ignorant passe et regarde, indifférent à cette ruine. On la rebâtira demain... Mais demain ne reviendra pas.

Nous ne reverrons point de nos jours ce monceau charmant de passions généreuses, de vanités naïves , d'inventions sans égales, de contes

légers, de drames sans fin. Nous ne retrouverons plus cet ami , ce poëte et ce chevalier. Il est mort facilement et s'est éteint dans un sourire. Apollon et Diane l'ont tué de leurs douces flèches, disait Homère en parlant d'un héros de Y Iliade. — « Enfin, mon cher Parménon, vous conviendrez avec moi que celui-là qui a vu luire à ses yeux le soleil et l'océan, de son lit de mort, n'a plus rien à désirer sur la terre et peut disparaître en remerciant les dieux. »

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