Alexandre Falguière
adame Falguière m'avait fait l'honneur de me demander d'écrire une étude sur l'œuvre de son mari, pour servir de préface au présent cata- • logue. Je viens de constater, en lisant le travail de M. Léonce Bénédite, que le mien serait parfaitement inutile ou tout au moins ferait double emploi. On ne saurait mieux connaître ni apprécier le talent du grand sculpteur que n'a fait le distingué et zélé conservateur du musée du Luxembourg. Surtout lue devant les œuvres, cette appréciation laisse une idée tout à fait juste et complète de son objet; elle est l'auxiliaire le plus sûr que puisse désirer le visiteur.
Je me borne donc à saluer ici la mémoire de l'artiste et de l'homme dont j'ai été le confrère et l'ami, en associant à cet hommage la compagnie à laquelle nous appartenions tous deux et où il laisse les plus vifs souvenirs d'admiration et d'affection. C'est à ce point de vue que ces quelques lignes ne sauraient être tout à fait inutiles.
Corps artistique, l'Académie des Beaux-Arts est aussi une réunion amicale et la cordialité qui y règne lui donne une physionomie particulière.
Celle cordialité ne naît pas seulement de la fraternité des arts et de la carrière suivie de concert, mais, pour la plupart de ses membres, elle se fonde sur l'enseignement reçu à l'École des Beaux-Arts, sur la camaraderie et les rapports de maîtres à élèves dans les ateliers, sur les souvenirs d'Italie où presque tous se sont rencontrés, pensionnaires de la villa Médicis ou voyageurs indépendants. Elle se fortifie de toutes les occasions qui rapprochent les artistes, salons annuels, sociétés, réunions, grandes œuvres poursuivies par tout un groupe d'architectes, de peintres et de sculpteurs, comme l'Opéra de Garnier, l'Hôtel-de-Ville de Ballu et la Sorbonne de Nénot. A l'Académie des Beaux-Arts, on a beaucoup de souvenirs communs et l'on se tutoie beaucoup.
Par son origine et son caractère, Falguière était l'homme-né d'une pareille confraternité. Il était toulousain jusqu'aux moelles, et le toulousain n'admet la vie que communicative. Or, on sait quelle est dans les arts l'importance du groupe toulousain et la place qu'il tient partout où l'on sculpte, où l'on peint, où l'on chante. Sculpteur, peintre et chanteur, Falguière était à lui seul tout cela, maître du ciseau et du pinceau, amateur passionné de musique. Un morceau de peinture bien venu sous sa main lui causait plus de joie qu'une œuvre magistrale de sculpture, car en sculpture il élait toujours certain du succès, et en peinture il avait la joie du tour de force. Mais il n'était jamais plus heureux que lorsqu'il pouvait chanter. Il avait une belle voix de ténor et un répertoire musical des plus riches, qui comprenait depuis la Toulousaine de Deffès, ce chant national, jusqu'à YHenri VIII de Saint-Saëns, en passant par la sérénade du Don Juan de Mozart. Il n'allait guère à un repas de corps sans glisser quelque musique dans sa poche et son premier soin en arrivant était de s'assurer comme accompagnateur d'un confrère musicien.
C'était alors une double joie de l'entendre, pour le plaisir qu'il donnait à autrui et pour celui qu'il se donnait à lui-même. La musique le grisait et il s'y livrait avec une telle fougue que l'accompagnateur avait
quelquefois peine à le suivre. Un compositeur dont il venait de chanter un morceau lui disait en riant : « C'est très bien, mais je t'ai fait des concessions de mesure comme je n'en ai jamais fait à personne. »
Gais souvenirs que la mort est venue endeuiller bien brusquement ! Falguière a été jusqu'au bout d'une vitalité si exubérante et si prodigue, que l'approche de la vieillesse semblait n'avoir aucune prise sur son activité, sa force et sa belle humeur. A peine si, au début de l'année qui devait l'enlever, il ressentait quelque fatigue et se plaignait de vagues malaises. Il continuait à produire et à se dépenser. Bientôt des souffrances de plus en plus vives lui ordonnaient le repos et les soins. Il n'avait garde d'obéir et résistait avec une énergie insouciante aux exhortations inquiètes de son médecin, de sa famille et de ses amis. N'avait-il pas à terminer le monument d'Alphonse Daudet, pour la ville de Nîmes, et surtout à diriger ses ateliers, où se pressaient les élèves et les auxiliaires, celui où il enseignait à l'Ecole des Beaux-Arts, et celui où il produisait, rue d'Assas?
Il était déjà mortellement atteint, lorsque arriva le jour fixé pour l'inauguration du monument de Daudet. Il ne se traînait plus qu'avec peine; il n'en voulut pas moins partir pour Nîmes, laissant derrière lui de cruelles inquiétudes. Une fois arrivé, il retrouvait toute sa vigueur pour diriger la mise en place, mais le jour de l'inauguration, brisé par la douleur, il ne pouvait quitter sa chambre d'hôtel et assistait de sa fenêtre à la cérémonie. Il eut juste le temps de repartir pour Paris, et, rentré au foyer domestique, il prenait le lit pour mourir,
Quelques jours avant le départ pour Nîmes avaient lieu, à l'École des Beaux-Arts, les concours pour les grands prix de Borne. Là aussi, il avait surmonté la souffrance à force de passion pour son art et de dévouement pour ses élèves. Je le vois encore remplir ses fonctions de juge avec une conscience admirable, revenant à plusieurs fois devant chaque œuvre, alors que le moindre mouvement était une torture pour lui, et ne déterminant son vote qu'après des comparaisons répétées.
Le caractère de l'homme se peint dans son œuvre. Joie de vivre, énergie, cordialité, conscience, les figures sorties des mains de Falguière respirent tout cela, et chacune d'elles nous fait sa confidence sur l'âme et la vie du grand artiste. Les voici groupées pour quelques jours, et de leur réunion se dégage le plus éloquent témoignage que l'œuvre d'un maître puisse porter sur elle-même. Tous les visiteurs de cette exposition en emporteront une admiration chaleureuse. Personne n'éprouvera ce sentiment avec plus de vivacité que ceux qui ont eu l'honneur et la joie de vivre dans l'intimité de Falguière, d'être ses confrères et ses amis.
Gustave Larroumet.
Le lendemain de la mort de Falguière, il semblait que notre petit coin de la rue d'Assas se fût éteint subitement. Dans cette vieille cité du n° 68, oii avait travaillé Paul Huet, où Paul Dubois accomplit nombre de ses plus belles œuvres, où Delaplanche promenait devant la grille sa grosse figure pleine de bonhomie et de malice, Falguière, depuis plus de trente ans, animait tout de son geste rapide et de l'éclat grondeur ou joyeux de sa voix.
On le voyait mêlé à tous les gens de ce quartier paisible et provincial d'imprimeries, d'ateliers, de couvents et d'écoles; brusque et familier, simple et bon enfant, populaire et aimé de tous, jusque des ouvriers
1 Cette étude paraîtra au moment où s'ouvrira à l'École des Beaux-Arts l'exposition des œuvres de Falguière. mort le 20 avril 1900. La Revue a déjà eu l'occasion de reproduire plusieurs de ses œuvres : Le poêle, t. I. p. 49. — Le poète, héliogravure, t. I, p. 2oS. — Monseigneur Lavigerie, t. III, p. 4j3. — Le monument Bizet ù l'Opéra-Comique, héliogravure, t. IV, p. 325. — Balzac, t. V. p. 475- — La Bochejacquelein. t. VIII, p. 121.
typographes de la maison Lahure ou du gros fruitier qui était alors établi au
coin de la rue de Fleurus. On eût dit que c'était lui qui tenait le quartier éveillé.
On le rencontrait, vers le soir, dans les parages du Luxembourg, trottant
de son pas pressé, avec son corps ramassé, Irapu et robuste, sa tête vigoureuse
aux cheveux drus et bouclés, au front carré de petit taureau méridional, sa lèvre boudeuse sous la moustache courte, son nez grognon aux narines ouvertes, ses yeux sombres cernés de poches lourdes, son air distrait et préoccupé, ce je ne sais quoi de bougon qu'on remarque dans la physionomie têtue d'Ingres.
Mais comme il fallait peu de chose pour faire tomber toutes ces apparences soucieuses, et avec quel entrain, quels rires d'enfant accompagnés de chants sonores, il attaquait son ouvrage !
D'habitude, il se levait tard, mais il ne quittait guère l'atelier de tout
Le VAINQUEUR AU COMBAT DE COQS (musfo du Luxembourg1. l'inrès- midi et COmmC il
avait supprimé de son existence toutes les obligations extérieures et mon- 'daines, il trouvait le moyen, dans ces quelques heures, d'abattre une besogne considérable, à déconcerter ses plus habiles collaborateurs.
Il en est qui ne peuvent travailler que dans la solitude et le silence. F aiguière avait besoin de sentir autour de lui l'activité, le mouvement et le bruit. Son atelier,' qui n'était pas très vaste, et auquel il avait ajouté des annexes voisines,
A. Falguière. — Diane
était toujours encombré de modèles qui posaient ou se présentaient, d'élèves qui modelaient dans un coin, de camarades en visite, de praticiens ou d'architectes, et, là où un autre aurait perdu la tête, il travaillait avec une ardeur toute juvénile, une fièvre sacrée, un enthousiasme joyeux, une sorte d'ivresse de la chair vivante et de la création.
Il passait d'un élève à l'autre, bourrant celui-ci, approuvant celui-là, tordant une armature, drapant un mannequin, posant ou groupant ses modèles, demandant un conseil, répondant à tout et à tous, sans perdre de vue l'inspiration du moment, et, le soir, il quittait l'atelier, suivi de quelques plus jeunes amis, d'un pas alerte et sans fatigue.
C'est qu'il était de ce Midi paradoxal et contradictoire qui produit des caractères âpres et rudes comme Jean-Paul Laurens, des songeurs mystérieux comme Henri Martin, qui, en même temps, fait un poète d'un coiffeur ou d'un cordonnier et crée des sculpteurs comme Mercié, Idrac, Marqueste, surtout comme Falguière. Car Falguière incarnait Toulouse; il était à lui seul tout ce Midi qui aime la splendeur des réalités vivantes et les divins mensonges de l'art, qui se repaît de rythmes, de formes, d'éloquence, de couleur, et qui a un ardent et insatiable appétit d'enfant gâté pour tout ce qui est nouveau, brillant, sonore et animé.
Il en avait, d'ailleurs, reçu les dons les plus heureux. Rarement on vit nature plus primesautière et plus spontanée. Il produisait tout sans effort dans le flot abondant d'une sorte d'improvisation perpétuelle et passionnée.
Tout d'instinct et d'impulsion, semblait-il, il garda jusqu'à ses derniers jours ces merveilleuses facultés enfantines grâce auxquelles le monde est toujours tout neuf comme au réveil d'un matin de Noël. On se demandait ce qu'il savait, ce qu'il avait pu apprendre, quel livre il avait jamais ouvert, s'il avait connu les poètes et les historiens autrement que par les programmes d'école, et cependant il n'éprouvait aucun embarras de ces lacunes, car il avait en lui tout ce qu'il fallait pour les combler.
Ce n'est pas, on doit se garder de le croire, qu'il faille trop arguer de son ignorance et en tirer quelque conclusion à contre-sens. Assurément, Falguière n'avait aucune culture méthodique et il était incapable d'en recevoir les éléments. Mais il avait un esprit très avisé et très éveillé, un œil toujours ouvert. A la connaissance complète des conditions de son métier il joignait un sentiment très vif de tout ce qui était beau dans le passé et une curiosité
très attentive pour tous les chefs-d'œuvre des civilisations les plus diverses qu'il admirait à plein cœur avec un jugement libre et sain et sans s'en laisser imposer par l'autorité de l'histoire et le prestige du temps. Il adorait la naïveté des sculptures de nos cathédrales de France, le charme de leur gesticulation, tantôt si juste et si simple, tantôt si candidement maniérée. Quant à l'antiquité, ce fut là sa source de prédilection.
Dès son séjour en Italie, ce fantaisiste heureux, pour qui le travail n'était qu'un jeu et qui n'employait pas son temps rien que dans les musées et les églises, relevait avec un intelligent amour les fresques antiques du musée de Naples, dont les calques nombreux demeurent encore dans ses carions.
A travers toutes les variations que peut subir le développement de l'idéal plastique d'un artiste de notre époque, si peu disposé à la critique que soit son jugement, ce fut toujours vers l'antique que revenait s'appuyer de préférence l'inspiration de Falguière; ce fut toujours sur les chefs-d'œuvre antiques qu'il basa les principes de son enseignement.
Garpeaux, qu'il aima beaucoup et qui fut son correspondant à Paris alors qu'il était installé à Home, Carpeaux, dont l'âme frémissante cl agitée répondait si bien à ses propres appels de passion et de vie, Carpeaux lui avait bien infusé son culte pour Michel-Ange. Falguière, certes, admirait cet extraordinaire génie, et on pourrait noter de loin en loin quelque trace de cette admiration dans tel ou tel ouvrage, où l'on retrouve les grandes proportions et les larges plans simples du grand florentin. Mais toute cette mélancolie et tout ce tourment, tout ce fond tragique et contenu, à la fois barbare et chrétien, ne convenaient pas à son âme toute païenne, latine et objective. Un jour qu'un ami lui montrait la photographie de je ne sais plus quel chef-d'œuvre de Buonarotti : « C'est beau, c'est beau, s'écria-t-il,... mais tout cela ne fiche pas par terre le petit Tireur d'épines ».
Falguière avait donc reçu, à son berceau, de sa bonne ville de Toulouse, sous le regard bienveillant de Clémence Isaure, l'écrin le plus brillant des dons les plus précieux répartis à ses lils privilégiés par ce ciel généreux : l'activité et l'insouciance, l'audace et la mesure, limagination et le jugement et, par-dessus tout, la jeunesse éternelle et l'amour ardent de la vie.
Il y était né en 1831, le 7 septembre, dans un ménage plus que modeste. Le père -était maçon, et c'est ce qui explique, sans doute, qu'on se fût préoccupé
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