LE POETE
( Salon 1807 )
Revue de lArt ancien et mode
de lui faire acquérir, dès l'enfance, les éléments du dessin. Il montra pour les arls des goûts très précoces et se distingua si particulièrement à l'école régionale que la municipalité le gratifia d'une petite pension pour venir se perfectionner à Paris.
Il avait, à celte première école, subi l'empreinte de deux maîtres dont il aima toujours à se rappeler le souvenir : l'un, qui était peintre, ne manquait pas de valeur, disait-il, malgré sa modestie ; l'autre, un statuaire, avait une disposition toute particulière pour arranger des mannequins admirables et nous verrons que Falguière n'oublia pas de tirer un parti aussi admirable de ces exemples et de ces leçons.
Arrivé à Paris, il s'engagea, pour grossir son maigre pécule, dans l'atelier de Cartïer-Belleuse, alors en pleine vogue et qui occupa plusieurs autres de ses illustres confrères, puis cbez un sculpteur aujourd'hui fort oublié, injustement peut-être, Jean-Louis Chenillion; enfin il se décida à entrer à l'École des Beaux-Arts dans l'atelier de JoulTroy. C'était en 1854. Il avait déjà près de vingt-trois ans. Il obtint le prix de Rome en 1839, presqu'à la limite d'âge, avec un bas-relief (un Mézence blessé par Énée et secouru par Lausus), théâtral et scolaire comme il convient, mais qui dénote déjà cependant un sentiment naturel du langage expressif des gestes.
A l'Ecole, Falguière étonnait et décourageait ses concurrents par cette heureuse facilité qui lui permettait de perdre impunément son temps pour se rattraper toujours à la dernière heure. A Rome, il surprenait encore ses camarades qui lui voyaient entreprendre et démolir, une fois terminées, trois ou quatre figures, un Caron, un Polyphème, un Saint Sébastien, dont il ne reste plus même le souvenir. Son premier envoi était un bas-relief représentant des Joueurs de cerceau; puis il envoya son Thésée enfant, dont le marbre vit le jour au Salon de 1805, une Omphale en marbre et une belle fille italienne, debout, la main sur la hanche, le large peigne couronnant des cheveux nattés en volutes : Nuccia la trastecerina, dont le bronze fut acquis par l'Etat, figures qui, toutes deux, parurent au Salon de 1866; enfin — et je cite en dernier celte statue, bien que l'envoi en fût antérieur et qu'elle figurât déjà au Salon de 1864 — le Vainqueur au combat de coqs, qui s'élance d'un pied joyeux en faisant claquer ses doigts, le visage tourné gaiment en arrière, cette œuvre si franche et si ferme, si vivante et si jeune, demeurée classique, depuis plus de trente années qu'elle est admirée dans
notre musée national, et qui assura aussitôt la réputation de Falguière. Il revenait à Paris, déjà célèbre. Coup sur coup, en 1867 et 1MK, il expossyfr--*-- -s sait le plâtre, puis le marbre, de son Tar-
cisias, sur lequel lui était décernée la médaille d'honneur. C'était le glorieux début d'une des plus glorieuses carrières d'artiste.
Dès lors, dans le petit atelier de la rue de l'Ouest (plus lard , rue d'Assas) les œuvres succèdent aux œuvres, bustes et statues, groupes et monuments, la peinture alternant avec la sculpture, avec une fécondité inépuisable, dont les Salons — bien qu'il n'en manquât pas un — ne donnent qu'une faible idée. Et même ne peuton faire entrer en ligne de compte tout ce qu'il a ébauché, abandonné ou détruit.
Ainsi, dès son entrée en scène, Falguière s'impose par deux chefs-d'œuvre.
Ce sont ces deux ouvrages, — les seuls, en y joignant un buste donné, que possède notre musée du Luxembourg — qui ont le plus contribué à asseoir solidement dans le monde entier la gloire de l'artiste. A travers l'abondante production de sa carrière, ils demeuraient pour le public les deux termes les plus parfaits des deux faces sous lesquelles lui apparaissait son génie sculptural : l'une, représentant son idéal général d'exaltation de la vie dans un sens purement anlbropomorpbiquc ; l'autre marquant sa recherche , sur des sujets déterminés, des formes expressives du caractère cl de l'âme.
Ce sont, en effet, ces deux directions parallèles qui se partageront exclusivement et -à peu près également son inspiration. D'une part, toute une théorie
Galatuée surprise dessin original pour Acls et Galathèe .
A. Falguiére. — La Poésie héroïque
de figures nues, baptisées indifféremment de désignalions bibliques ou mythologiques : Eve, Diane, Callislo. nymphe chasseresse, bacchante, femme au paon ou Junon, ou encore généralités allégoriques imposées par les nécessités décoratives des commandes officielles : la Musique, l'Élégie, l'Asie, etc. D'autre part, toute l'interminable suite de monuments commémoratifs, dont quelques-uns se rattachent sans doute à des compositions d'ordre général, comme La Savoie se donnant à la France ou La Révolution française, mais qui sont presque toujours des représentations concrètes de personnages réels du présent ou du passé.
Le Tarcisius est peut-être la seule manifestation dans le mode sentimental et expressif qui soit née spontanément dans l'esprit de Falguière d'une inspiration toute personnelle.
Il fallait que le roman célèbre du cardinal \Yiseman, Fabiola, alors en pleine vogue, eût bien vivement frappé l'imagination de l'artiste, tout imprégné encore des grands souvenirs de Rome, pour que la figure du petit martyr chrétien ait pris dans son cerveau une apparence si déterminée qu'il ait voulu à tout prix la réaliser.
Ce phénomène ne se reproduira plus dans sa carrière. Il exécutera bien, peu après, une Ophélie, où Shakespeare est si peu en cause, sous le coup immédiat d'une représentation musicale; mais tout le monde Le grimpedr (dossi" original)sait que ce n'était guère qu'un portrait charmant et un peu grêle, à peine transposé, de la grande cantatrice Christine Nilsson. Je ne parle pas à dessein des « femmes de Goethe » exécutées pour la société de la Photo-sculpture, élégants sujets de commerce, que l'artiste ne tenta jamais de sortir de l'oubli. Il était donc incapable de concevoir de lui-même, même en empruntant aux penseurs ou aux poètes, des formes qui fussent le vêlement d'une idée, le symbole de grandes vérités éternelles, l'expression de quelque enseignement moral, enfin l'image parlante des sentiments ou des passions qui agitaient les hommes de son temps. Il n'a rien d'un idéaliste, il a l'horreur des abstractions. Bien mieux, il ne se soucie même pas de l'invention ; il ne fait aucun effort pour renouveler son sujet. Le prétexte le plus rebattu, le plus banal
8 ALEXANDRE FALCUIERE
lieu commun lui suffit, du moment qu'il peut créer dans l'espace des corps denses et solides, des êtres bien concrets et vivants.
Car c'est une imagination purement réaliste. C'est en quoi il reste très méridional, très conforme à l'esprit antique, et on peut dire même, très étroitement conséquent avec les conditions de son art.
Je ne décrirai pas toutes ces figures de nudités fières, orgueilleuses ou provoquantes, qu'on peut se rappeler avoir vues exposées toujours à la même place, à l'entrée du hall du défunt palais de l'Industrie. C'était, chaque fois, pour les gens du monde, un aimable petit scandale, contre-partie ou contrepoids des scandales moins indulgemment tolérés de Rodin. Falguièrc n'y était d'ailleurs pas indifférent. Comme tout bon méridional, il était sensible à la gloire, et il ne dédaignait pas. à l'occasion, lui aussi, les lauriers d'une popularité un peu malsaine. On se pressait, on se poussait autour de ces petits corps frémissants de vie, qui apparaissaient tour h tour en plâtre, en bronze, en marbre, sans se donner parfois la peine de changer de nom.
Diane ou Cal/islo, Nymphe ou Bacchante. Femme au paon ou Danseuse. c'est sinon la même figure de femme, car au contraire chacune jouit fortement de sa propre individualité, du moins toujours la même compréhension ardente et animée de la beauté vivante de la femme.
Ici, debout, le genou plié, le pied posé sur un semblant de nuage, l'épaule droite effacée, la tête haute, les paupières demi-baissées, une altièrc beauté, aux formes allongées, mais pleines et vigoureuses, aux jambes nerveuses, aux flancs robustes, abaisse lentement le bras droit qui vient de décoeber un trait, d'un air de dédain superbe, comme si ce coup venait d'atteindre, à ses pieds, toute l'humanité. Là, une gamine turbulente au petit corps rond, ferme et polelé, aux tissus serrés, aux muscles élastiques, se lance, tout le torse en avant, la jambe gauche fortement jetée en arrière, dans un mouvement ardent de poursuite qui semble suivre le trait lâché, avec ce même geste qui dégage tous les membres et souligne plus vivement chacun des attraits de la femme. Un sourire impertinent éclaire son visage troué de deux yeux espiègles un peu « canailles ». On ne peut imaginer figure plus insolente de vie, de sang jeune et d'élan joyeux.
« Je fais une Diane, puisque les Dianes ont du succès », répondait Falguière à un ami, au moment où il se mettait à celle qu'il appela plus tard Callisto, pour la distinguer de la précédente. El toutes les maquettes de Dianes trouvées
■■■■•■ le l'Art ancien el moderne