EVENTAIL ET POIGNARD
et moderne
aussitôt à la fièvre de sa main passionnée, de rendre, dans sa palpitation et sa matité, la tiédeur vivante des formes animées.
Et c'est pourquoi il semble se désintéresser tout à fait des nécessités du marbre dont il traite les exigences naturelles avec une liberté qui est presque de l'impertinence. Ses statues donnent rarement l'impression d'avoir dormi dans le bloc comme, par exemple, celles de Rodin. Il affectionne, au contraire,
Maiwjuesie. — A. Falguièiie
les évidements, les saillies, le dégagement des membres du corps, le détachement des jambes, l'isolement complet des bras. Et si, parfois, ses ouvrages ont été interprétés avec une intelligence remarquable, comme l'Eve et la Diane, exécutées par Victor Péter, ou le Saint Vincent de Paul, c'est également la raison pour laquelle ses plâtres donnent souvent une sensation peutêtre plus savoureuse que ses marbres.
De même, Falguière a eu médiocrement le sens de la sculpture monumentale et je n'insisterai pas sur ses compositions de l'Arc de Triomphe, du Trocadéro, etc. Mais quelques réserves qu'on puisse faire sur ces travaux et quels que soient les regrets qu'on éprouve de ce que de si incomparables facultés n'aient pas toujours été employées avec une direction réfléchie,
avec méthode, avec épargne et avec discipline, Falguière n'en demeure pas moins comme un des sculpteurs les plus extraordinairement doués de ce temps.
Sculpteur, il l'est, comme il était homme, dans le sang et dans la chair. Même lorsque la brosse du peintre semble donner quelques imprudents conseils à l'ébauchoir, même dans ses créations les plus turbulentes, le statuaire se retrouve toujours par l'obéissance aux lois statiques, par le sentiment de la plénitude du relief, des masses, des volumes, par l'établissement des plans larges et savamment reliés au moyen de modelés souples sans accidents et sans accents inutiles, que quelques noirs sobres et colorés. On éprouve au plus haut point devant ses ouvrages le besoin de tourner autour, la sensation de de la réalisation concrète d'une forme dans l'espace.
Il n'a pas de « canon » habituel, il se modifie constamment avec la vie qui s'offre à lui. C'est pourquoi la Diane, la Callislo, la Nymphe chasseresse, elles Bacchantes diffèrent tellement de nature et d'idéal plastique. Mais partout les formes sont pleines, rondes, bien déterminées, distinguées, jamais vcules, molles ou indécises.
Car c'est aussi un artiste de race, et dans ses audaces les plus risquées, dans ses tentatives qui pouvaient sembler le plus compromettantes, on ne sent jamais la moindre, vulgarité, mais bien au contraire un sens tout à fait exquis de la forme, qu'il a comprise parfois avec toute la sensibilité intelligente qu'y apportèrent les meilleurs slaluaires antiques.
C'est par cette compréhension éclairée des véritables leçons de l'antiquité, par cet amour profond de la nature et de la vie, que Falguière se rattache à la grande lignée des plus beaux sculpteurs qui ont honoré notre école, depuis Puget, à travers Falconet, Pigalle et Houdon, jusqu'à Rude, Rude auquel il appartient plus étroitement, comme on peut s'en convaincre devant son Vainqueur au combat de coqs, si parent du petit Pêcheur napolitain, et surtout par ses figures commémoratives ; soit que cela tienne originairement à l'influence de son ami Carpeaux, soit plutôt au culte commun de Rude et de Falguière pour l'antique, soit encore à la vertu de ce sang robuste et plébéien qui chez tous deux a gardé la personnalité et pour ainsi dire la virginité de la vision au travers des doctrines d'école.
Dans ce siècle inquiet et tourmenté, où tant d'autres ont eu l'ambition de traduire leurs troubles, leurs agitations, leurs angoisses ou leurs espoirs,
A. FALGTIIÈRB. — NïMPHE CHASSEttSSSE
Falguière, il est vrai, n'a rien eu personnellement à dire, si ce n'est, en
Saint Vincent de Paul, groupe marbre.
vrai païen méridional, la beauté des êtres, la joie et la puissance de la Vie.
Mais la Vie, il l'avait aimée d'un amour si intense, non seulement tout intellectuel et idéal, mais fait de toute sa pensée, de tout son sang, de toute sa propre vie, qu'il semble, tant la création est comme un acte d'amour, qu'il l'a possédée et réalisée. Et, à leur tour, ses martyrs et ses héros ressuscites, ses créatures de marbre animées éternellement par son souffle, assureront à son nom, parmi les hommes, la perpétuité delà vie.
Léonce BENEDITE.