‹ Alexandre FalguièreChapitre 4 sur 8 · NOUVEL OPERA-COMIQUE · texte numérisé non relu

NOUVEL OPERA-COMIQUE

Imp.L F

sonier, de notre temps, exagérait si Lien les mêmes scrupules que tous ses chevaux étaient peints d'après des maquettes de cire, modelées elles-mêmes sur des réductions mathématiques en plâtre durci du squelette de cet animal ; on sait aussi qu'il laissait errer sur ses pelouses de Poissy des modèles costumés pour les surprendre dans l'oubli des altitudes professionnelles ; il se servait avec intelligence et critique des renseignements fournis par la photographie instantanée sur la marche des animaux, enfin il employait toutes sortes de petits « trucs » très ingénieux pour se donner la sensation de la chose vue.

Falguière agit à peu près de même. Avec un extraordinaire talent de mise en scène, il se sert du modèle pour organiser de véritables tableaux vivants.

Il ne se contente pas d'établir ses personnages ou ses figures dans la pose nécessaire et le geste correspondant; il a encore la faculté merveilleuse de répandre la vie, de la faire naître autour de lui, d'insuffler aux autres son rêve et sa pensée, d'électriser et de rendre vivant, agissant, pensant, souffrant, dans le sentiment et dans l'action, celte figure inerte du modèle, figée dans l'immobilité de la pose convenue, aux muscles dormants, aux nerfs détendus, cette « académie », pour tout dire, qui, tant de fois, ne sert guère à l'artiste qu'à lui offrir un masque morbide et trompeur de la vie.

La photograpbie, destinée à conserver la trace de cette réalisation vivante et passagère dans toute l'intensité de son effet momentané, nous a, pour nousmêmes, conservé un certain nombre de précieux souvenirs qu'il eût été instructif de publier si la place nous l'eût permis. On y eût vu nombre de ses meilleurs ouvrages préparés par cette méthode qui remonte au début de sa carrière, comme le prouve l'image curieuse que nous reproduisons ci-contre. C'est le modèle de Tarcisius.

Cet adorable petit martyr chrétien qui succombe dans un tel élan de foi, d'amour et de sacrifice, Falguière arrive, par l'effet d'une singulière puissance magnétique, à le créer déjà avec la chair vivante de quelque obscur rarjazzo de la place Jussieu.

Regardez le document qui lui a fourni le point de départ concret de l'exécution de son chef-d'œuvre ! Si la magie mystérieuse de l'art a dépouillé le personnage de toute sa particularité étroite, si elle a enveloppé cette petite épave d'humanité défaillante de toute sa noblesse, de toute sa haute simplicité, de sa grande généralité idéale, la misérable figure réelle de ce pauvre petit bohème d'ateliers, sous la volonté et le souffle créateur d'un artiste et d'un

ALEXANDRE FALGUIEKE

poète, h'est-elle pas devenue déjà d'une éloquence vraiment tragique et touchante?

Photographies, tableaux vivants, moulages sur nature aussi, si vous voulez, Falguière, évidemment, se servait de tous ces moyens discutables, de tous ces procédés compromettants, mais son âme ardente et féconde, sa main

•TarCISIUS (élude de modèle vivant)

fiévreuse et hardie savaient de tous ces expédients terre à terre et dangereux faire jaillir le miracle de l'art.

Ainsi, Falguière n'est pas un idéaliste, ou, du moins, son idéal personnel est-il purement plastique. Mais lorsqu'il s'est donné ou plutôt lorsqu'il a reçu, soit dans le Tarcisias, soit dans ses commandes de monuments commémoralifs, la mission de représenter quelque grande physionomie légendaire ou historique, comme il comprend l'idéal des autres! Comme il partage leur conviction, comme il embrasse leur foi, comme il semble se substituer à

eux

11 dégage tout de suite et sans effort le caractère dominant de ses héros, il en fait de véritables types, de hautes personnifications morales qui deviennent inoubliables. Tarcisius, Saint Vincent de Paul, La Rochejacquelein, Lavi-

A. Falgïïière. — Diane Calysto

gerie, Gambetta, pour ne citer que ses plus illustres ouvrages, nous apparaissent chacun comme l'expression la plus intense des diverses formes de la foi religieuse, de la foi politique ou patriotique.

La réalité, môme lointaine, de ces personnages, l'exalte. Ils ont existé, donc ils existent. Il les voit, il les connaît, il n'a jamais connu qu'eux et, peut-

T.IRCISIL'S, MARTYR CHRÉTIEN, statue marbre (musée du LuxemLi

être même ici, son ignorance le sert-elle encore. Il ne s'embarrasse pas delà complexité du caractère humain, il va droit à la raison qui justifie notre hommage.

Mais aussi, pourrait-on dire, comme il sait les faire parler ! comme il connaît la valeur expressive du geste, comme il s'en sert avec justesse et à propos. Il sait bien que l'art est le plus puissant et le plus mystérieux langage qui puisse s'échanger entre des hommes, que les rythmes des lignes et les harmonies des tons peuvent y jouer un rôle d'accompagnement explicite, mais que, surtout dans la statuaire, dont les moyens sont si bornés, qui ne dispose pas de tous les artifices de la peinture, tout le vrai mode expressif est limité à une sorte de pantomime surprise sur un geste qui doit demeurer éternel.

Ce seul geste, quel tact, quel jugement, quelle sorte de divination il faudra pour le choisir entre tant d'autres, si l'on veut qu'il exerce sur notre imagi-

nation ce pouvoir pour ainsi dire surnaturel de signification symbolique!

Ce geste qui sera tout l'homme, qui dira tout de son caractère et de ses actes accoutumés, Falguière l'a toujours trouvé d'instinct. On sent qu'il l'a fait lui-même en entrant dans son personnage. Ses qualités méridionales semblent l'y avoir servi à souhait. Mais qu'on se garde de croire qu'il sorte jamais de la mesure. Il est loin, certes, des gesticulations de théâtre ou des désarticulations déclamatoires en moulin à vent qui caractérisent la statuaire de nos carrefours. Son geste est toujours très sobre et sans emphase. Ce qui lui donne une force expressive extrême, c'est qu'il n'est pas localisé dans certaines parties du corps, dans les bras, par exemple, qui sont les instruments habituels d'échange de notre langage muet, mais qu'il a noté les moindres indexions simultanées des autres membres. Voyez le Tarcisius : tout ce corps qui se presse dans un dernier effort pour défendre et préserver la divine substance et se relève encore dans un mouvement d'amour et de don total de l'être ! ce visage expirant avec l'expression d'une sorte de haute et chaste volupté, douloureuse et sacrée! cl, à côté de ces mains si émouvantes, qui retiennent, qui abritent dans une pression si tendre, ces genoux qui se serrent, ce pied qui se retourne, ce vêtement lui-même dont les plis viennent partager toute la détresse et tout le ravissement du corps ! En face du modèle en vie, préparé avec tant d'intuition, d'art et de sentiment, le* marbre démontre victorieusement combien l'art est supérieur à la réalité.

Voyez maintenant le Saint Vincent de Paul. Avec quelle tendresse, ses doigts écartés, par un sentiment délicat de précaution toute maternelle, élèvent ces deux pauvres petites larves humaines à la hauteur de la poitrine, comme pour les recueillir, les réchauffer, dans un mouvement qui semble aussi les offrir à Dieu ! Et le jeu des muscles expressifs du visage, qui illumine celte ligure un peu étrange d'un tel sourire, d'un tel rayon de bonté infinie qu'on ne pourra jamais représenter la bonté et la charité avec une plus simple et plus émouvante éloquence !

Et maintenant, c'est le cardinal Lavigerie! Son pied gauche s'arrête et se fixe sur le sol avec autorité, sa main droite s'étend et s'ouvre plus pour saisir que pour bénir, et la double croix du primat d'Afrique va s'implanter comme un drapeau. Le prélat semble débarquer en conquérant et prendre possession de ce sol vierge, au nom de la chrétienté. Et c'est La Rochejacquelein, la jeune, hère et belle figure de héros royaliste, digne adversaire de héros repu-

Fai.ouikkk (A) — Femme au, peu

blicains tels que Hoche et Marceau. Un imperceptible mouvement d'épaule, un pied qui s'avance, une main qui s'appuie avec fermeté sur le sabre, tandis que l'autre tient simplement un gant, la tète un peu dressée dans le col ouvert, le chapeau à peine levé, des yeux qui semblent très clairs, une petite bouche sérieuse, grave et charmante ; tout cela est à peine sensible et donne pourtant, par l'ensemble, l'impression du plus noble défi ; tout cela constitue la plus jeune, la plus ardente, la plus mâle et la plus douce image de guerrier combattant pour sa foi.

Et, en face, la grande et vibrante figure de Gambetta qui secoue les foules et du sein meurtri de la France fait, de son geste impérieux, jaillir encore des armées. Et l'œil creux de l'amiral Courbet, et sa bouche serrée, et son doigt qui commande et se lève comme par dessus bord ; et la main de Fermât qui calcule et jusqu'à la main prudente de Grévy! Et, d'ailleurs, tous ses personnages, depuis ses Dianes qui lancent des flèches jusqu'à Corneille qui cherche un vers, sont toujours plus ou moins agissants, dans l'action qui leur est propre.

On me permettra d'être bref sur la peinture de Falguière. Ce n'est pas qu'il n'ait montré, dans celte manifestation distincte, des capacités réelles, de robustes et franches qualités. Mais il faut savoir nous limiter. De plus, on pourrait dire que, quels que soient les mérites d'exécution de ses ouvrages les plus célèbres, le Saint Jean-Baptiste ou la Suzanne, Caïn et Abel ou les Lutteurs, Éventail et Poignard ou Junon, les Nains ou YAbatage d'un taureau, ces tableaux restent néanmoins de la peinture de sculpteur.

Car il profite à peine de l'éclat ou de la variété des tons, il néglige le rôle accessoire du décor, l'illusion de la mobilité des êtres sous la mobilité des phénomènes les plus divers de la lumière et de l'atmosphère dans les profondeurs de l'espace.

Il y cherche encore des effets de relief, de ronde bosse ; il forme encore des figures qui pourraient être des statues ou des groupes. Bien mieux ! il les exécute souvent, non seulement sur la donnée, que j'indiquais, de ces sortes de tableaux vivants fournis par les modèles, mais même sur des maquettes en terre, pour se donner encore plus fortement la sensation des dimensions habituelles à la sculpture.

C'est un mode nouveau de traduction de son unique mais impérieux besoin de créer des formes expressives et pleines. Son caractère réaliste y est encore

plus apparent que dans la statuaire, car il y prend directement pour guides les grands maîtres espagnols, Velasquez et Goya, qui s'étaient révélés à lui dans toute leur puissante originalité au cours d'un voyage en Espagne, dont le souvenir est resté vivant en nombre de pochades sur nature et de copies violemment esquissées; et c'est de là que sont nées plusieurs de ses dernières Compositions.

Comme exécutant, par la force, la sûreté, et la qualité de la matière, il se rapproche du groupe formé autour de Courbet, des Ribot, des Vollon, des Carolus Duran, etc. Quelques eaux-fortes hardies, d'un bel accent, accompagnent cette œuvre peinte, qu'on n'aurait pu d'ailleurs connaître dans tout son ensemble que si l'on avait pu vivre dans l'intimité de Ealguière. Car son impatience à produire était telle, surtout dans un art qui se prêtait davantage à la hâte de l'improvisation, que chacun de ses tableaux passait par des transformations quasi quotidiennes à travers lesquelles le sujet primitif était parfois totalement

Jeanne d'Arc (étude de modèle vivant).

LA RoCHEJACgUELEIN

oublié. Très souvent encore, par paresse de se procurer une toile neuve, il n'hésitait pas à brosser ses nouvelles inspirations sur quelque peinture ancienne, fût-ce même, comme pour le Saint Jean-Baptiste du musée d'Anvers qu'on put sauver de cette fin certaine, un des tableaux dont il avait recueilli le plus de succès.

C'est cetle impatience et cette hâte qui ont parfois compromis les plus beaux dons de cet artiste et qui, par contre aussi, ont peut-être conservé parfois à son œuvre sa fleur de spontanéité, de fraîcheur et de vie.

Mais il avait un ardent et irrésistible besoin de créer. Sa fécondité d'imagination était inépuisable. Il lui fallait, à tout prix, jeter sur l'heure toutes sortes d'idées brûlantes qu'il reprenait et remaniait ensuite dix fois si l'ouvrage ne lui était pas retiré ou si une idée nouvelle ne venait pas chasser l'autre. « Je voudrais passer ma vie à faire des esquisses », disait-il, et il remplissait son atelier de toutes sortes de Dianes, de Muses, de Sources, de Bacchantes, de Jeannes d'Arc, de jeunes femmes tenant des arcs, des lyres, des urnes, des épées, des torches ou des drapeaux, formes diverses de la femme sous tous les aspects de l'exaltation de son petit corps ardent et frémissant.

Aussi la matière préférée de Falguière est-elle la terre glaise. Il serait volontiers le chef d'école dans ce genre, que M. Eugène Guillaume appelait, dès 1881, « la sculpture pétrie ». La terre était seule capable de répondre

Le cardinal Laviueiiie

Falôuièrc miix'

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