ALEXANDRE FALGUIÈRE DANS SON ATELIER
Monument de la Révolution (Croquis), destiné au Couronnement de ï Arc de Triomphe.
Préambule
Dans le marbre héroïque où ton ciseau planté Comme un soc, fait germer le lis blanc de ton Rêve, O sublime ouvrier, dont l’âme tend, sans trêve,
Vers les grands deux païens où fleurit la Beauté,
Le spectre a tressailli de Vénus Astarté Qui, dans sa tombe blanche, à ton appel se lève, Falguière en qui l’élan de Phidias s'achève ,
Vers l’idéal au cœur de la pierre dompté ;
Maître qui, réveillant dans leurs grâces lointaines,
Les vierges de Samo s et les filles d’ Athènes ,
Et dressant , — comme un feu rallume sur l’autel , —
Sur leurs antiques corps de modernes visages,
Fais revivre , à travers la majesté des âges ,
La Femme , seule auguste en son charme immortel!
Ainsi ai -je tenté d’exprimer, dans un sonnet, l’impression que me donne l’admirable artiste si digne de la double manifestation dont il est l’objet, dans cette Revue et au Nouveau-Cirque où son œuvre va être exposé. La nomenclature serait trop longue des belles œuvres qui lui méritent cet hommage, depuis le Vainqueur au Combat de Coqs et le Tarcisius , ces deux purs chefs-d’œuvre de sa jeunesse, jusqu’à cette statue puissante du Cardinal Lavigerie , laquelle affirme encore la virilité en plein épanouissement de son génie, en attendant son monument de Pasteur, dont la composition, pittoresque et bien ordonnée tout ensemble, ne saurait manquer de faire une de ses œuvres les plus acclamées.
C’est par des étapes de merveilles qu’on suit son laborieux chemin depuis plus de quarante ans, puisque son Thésée enfant remonte ’à 1857. On comptait les Salons des Champs-Elysées par la statue de Falguière qui y occupait la place d’honneur, toujours la même, à l’entrée, et qui devenait immédiatement le centre réel du jardin dévolu à la sculpture, emplissant tout le reste de son rayonnement de beauté. La Danse et le Larochejaquelein en furent les derniers hôtes. Dans le voisinage, quelques bustes superbes — celui de Mmc Claire Lemaître fut le dernier, — complétant cet
Le Vainqueur au Combat de Coqs .
(Musée du Luxembourg.)
Monument de Pasteur vu de face (Esquisse).
envoi toujours magistral, toujours égal, toujours impatiemment attendu, toujours dépassant, par quelque éclat de talent, ce qu’on en espérait. Ah !
que j’en veux aux démolisseurs qui n’ont pas même laissé une ruine du temple autour de cette place ! une ruine avec cette inscription : « Là habitèrent les derniers dieux )>.
Ce grand païen, ce pur héritier de la race artistique grecque et latine, ce noble enfant de la Rome française qu’il eût suffi à immortaliser, demeure, en effet, sinon le seul représentant, du moins le seul incontesté d’une tradition d’où les plus beaux chefs-d’œuvre sont sortis. Son secret est fort simple. C’est celui même des maîtres qu’il égale et dont tant de siècles le séparent pourtant ! Un retour incessant, une fidélité
servile à la Nature, unique maître des maîtres de tous les temps. A celle-ci, c’est avant tout le mouvement qu’il emprunte dans sa rigueur mathématique, — car l’équilibre se comporte suivant d’immuables lois et l’harmonie des poses en est essentiellement tributaire ! Ainsi donne-t-il, par avance, une âme matérielle, pour ainsi parler, aux contours qui achèveront d’exprimer son impression ou sa pensée. S’il traite quelquefois ceux-ci avec une liberté plus grande, c’est toujours par une science approfondie des proportions dans ce qu’elles ont de naturel et de définitif. Car on est plus près de la Nature en observant toujours le
Monument de Pasteur vu de dos (Esquisse).
respect de ses relations qu’en y voulant ériger, par une fausse fidélité, l’exception à la dignité de la règle.
Comme il le possède, ce glorieux idéal du corps féminin que le temps a respecté dans les races élues et qui constitue, pour tout esprit en qui survit la race, la Beauté.
Du dogme mythologique, pour ainsi parler, il ne se préoccupe pas plus
La Poésie héroïque (au Capitole de Toulouse).
que les contemporains des dieux eux-mêmes, j’entends de ceux qui les ont créés. Aucune recherche d’érudition dans son symbolisme volontiers rudimentaire. Si, par sa volonté, une femme s’appelle Diane, parce qu’il lui a mis un arc à la main, ou Junon, parce qu'un paon développe son éventail à ses pieds, son vrai nom est « la Femme », c’est-à-dire ce que la Beauté vivante a produit de plus parfait pour le désir et pour la torture des hommes. Ne lui en demandez pas davantage. Les admirables auteurs des Vénus antiques/ — voyez celle de Vienne, — n’ont pas cherché plus loin... si loin même, quelquefois.
Croquis pour le plafond du Capitole, a Toulouse.
Cet homme si prodigieusement épris de la ligne est, avant tout, de par sa vision, un coloriste. J’entends qu’il demande le dessin non pas au trait, qui n’en est jamais que l’expression la plus matérielle, mais qu'il le cherche dans les jeux de l’ombre et de la lumière. Sa peinture, qui a été souvent d’un maître... (ô le délicieux plafond que nous inaugurerons bientôt à la salle des Illustres du Capitole toulousain!...) sa peinture, dis-je, ne laisse aucun doute à ce sujet. Mais on découvrira la même chose à regarder toutes ses statues qu’animerait plus aisément que la vision d’Ingres, celle de Delacroix. Je pense, en disant cela, à sa sculpture. On trouverait plutôt les plis fougueux et pesants du manteau épiscopal de Lavigerie sur les épaules de l’évêque de Liège que sur celles du prélat du Vœu de Louis XIII. Je signale cette observation et j’y insiste pour faire bien comprendre comment Falguière est classique à la facondes maîtres et non pas à celle des ...pompiers, puisque le mot est consacré. En ce temps de révolte contre la ligne, au moins contre la recherche qu’en faisaient les grands statuaires d’Athènes et de Rome, et de confiance absolue dans la simple impression dont seules les ébauches se contentaient autrefois, il représente par excellence, et de toute l’autorité de son génie cet art de l’expression bien autrement malaisé, qui fit d’ailleurs les seules œuvres durables, parce que, seul, il aboutit à une formule définitive ; mais il le représente avec un bel élément romantique et une liberté d’invention qui lui donnent autant de saveur que de vérité.
Ce n’était donc pas seulement dans les anciens salons du Palais de l’Industrie que Falguière a tenu une place exceptionnelle qu’il tient encore dans notre souvenir. Cette place, il la tient aussi dans l’art contemporain, et il la défend en accumulant comme des barricades glorieuses les chefs-d’œuvre sur le chemin de la Révolution, tenant, et faisant tressaillir au-dessus de toutes les têtes, non pas un drapeau, mais une lyre, la lyre divine d’Orphée, toujours vibrante sous l’hymne de l’immortelle Beauté. Tel il se dresse entre les affronts du temps, l’avilissement de la pensée humaine, la colère de l’impuissance et les œuvres immortelles d’un passé dont il renouvelle les merveilles, prêtre d'un idéal qui a agenouillé les hommes devant les autels, soldat d’unç victoire qui fut celle de la civilisation sur la barbarie, de l’esprit sur la matière, de ce qui est Beau sur ce qui est monstrueux.
Et ceux-là, seulement, que l’amitié du maître honore au point de leur ouvrir, à toute heure, son atelier, savent avec quelle simplicité, quelle naïveté auguste, quel cerveau de poète et quel cœur d’enfant, avec quelles mains vaillantes d’ouvrier et quelle belle humeur chantante d’enfant du soleil, ce grand homme fait cette grande chose, ce noble artiste joue ce rôle immense.
Falguière! Mais c’est l’âme latine elle-même, avec son amour éperdu de la Beauté, sa verve toujours renouvelée au vin clair des vendanges, son front toujours hanté d’un rayon de lumière tombé, non pas de l’astre stupide qui nous compte les jours, mais de l’auréole immortelle flamboyant à la chevelure d’Apollon.