‹ Alexandre Falguière, sculpteur et peintreChapitre 3 sur 38 · ARMAND SILVESTRE · texte numérisé non relu

ARMAND SILVESTRE

Le boite Goudelin , projet pour la ville de Toulouse.

Digressions sur la Sculpture

Les statues me plaisent sous les ombrages, près des jets d’eau, sur le gazon des pelouses, quand vient le beau printemps.

O jardin du Luxembourg, je me suis dégoûté de tant de gens pleins de mérite, de tant d’opinions excellentes, que je m’étonne de t’aimer toujours.

Allons, allons dans le vieux jardin regarder la belle sculpture, et même la laide.

Ici, c’est un jeune homme accoudé.

Certes, sa tristesse un peu niaise s’ac-

corde avec l’élégance des marronniers taillés dû voisinage. Mais des ailes vivantes frémissent autour de sa tête; un moineau franc vient se poser dans ses cheveux. Et puis, voyez ce râteau qui gît sur la verdure au bas du socle...

Là, c’est quelqu’un qui boit à même l’amphore; plus loin, c’est quelque fauve échevelé, c’est quelque satyre dansant, c’est quelque Reine tragique. ..

Enfin, réjouissdns-nous de ces colonnes de marbre tacheté que baigne un air subtil, de ces vases bien renflés, entre les orangers en caisse et les lilas fleuris couleur de vin nouveau.

Suite des bas-reliefs. — II. Bergère et Satyre.

A l’instant même que le matin prend de la force, je m’arrête volontiers sous les platanes devant la fontaine de Marie.

Des gens traversent le jardin, ils se hâtent, corvéables. Que m’importe !

Si quelque chose me distrait de ma rêverie, c’est bien le vieil homme qui nourrit les oiseaux sur son pouce, ou encore les braves canards qui barbotent en face.

Mais j’écoute, j’écoute le bruit de l’eau qui coule le long des mousses dans la vasque.

O blanche Galatée, ô bel Acis, ô malheureux Cyclope, vous avez mon cœur !

Vous retenez mes yeux, et lorsque je les détourne de vous, c’est pour les fixer sur cet arbre mort, sombre poteau ceint de lierre. Il me parle sagesse mieux que Socrate.

Sous le clair soleil, les statues sont charmantes dans les jardins ; mais comme elles touchent, désolées, sous la neige! A vrai dire, je les préfère pendant l’extrême automne; alors le vent fait tourbillonner les feuilles d’or, ces belles feuilles mortes dont j’ai tant de fois empli avec amour les paumes de mes mains.

Maudits soient les musées!

Quelle folie!... Il faut adorer les musées, il faut respirer délicieusement leur haleine funèbre.

Connaissez-vous le musée de l’Acropole d’Athènes ? C’est un tombeau.

Suite des bas-reliefs. — III. Ambhitrite .

Il y a un an, — après vingt ans d’absence, — je revins là au milieu des débris du Parthénon, en face de la mer de Phalère.

J’ai vu la baie de Naples pleine de lumières, de molles vapeurs, de chansons. Virgile s’y plaisait.

Phalère, c’est Y Iliade; le mont Hymette regarde Phalère.

Il y a un an, j’étais là, dans l’Acropole d’Athènes. Il pleuvait doucement sur les marbres brisés, sur les fleurettes poussées aux fentes des ruines.

En contre-bas du Parthénon, une pauvre maison s’élève. C’est le Musée.

Il faut descendre quelques marches grossières. Descendons-les. Entrons.

En sondant jusqu’au roc vif le plateau où s’élève l’antique citadelle, en fouillant

les masses de remblais, de terres rapportées qui, au temps de Cimon, avaient servi à niveler le rocher inégal, mon ami, M. Cavvadias, éphore général des antiquités, a mis au jour de véritables trésors d’art. Il a ramené à la lumière les marbres mutilés par les soldats de Xerxès, les ruines des temples incendiés après le pillage de l’Acropole en 480. Ce sont là des documents précieux pour l’histoire de l’art athénien avant les guerres médiques. Toutes ces sculptures, découvertes en 1882 et 1888 dans le voisinage du Parthénon montrent bien que la matière primitivement employée par les Attiques était une sorte de tuf blanchâtre offrant des variétés assez marquées, depuis le calcaire coquillier jusqu’à la pierre tendre et friable provenant de la presqu’île d’Akté, au sud du Pirée...

Mais, ô dieux, sont-ce là mes affaires?

Consulte plutôt, lecteur, si tu es si curieux, V Histoire de la sculpture grecque^

par M. Maxime Collignon, membre de l'Institut.

Quant à moi, je ferme les yeux et je revois le héros, fils de Zeus ou rejeton d’Amphitryon, le robuste Héraklès aux prises avec un monstre aux mille têtes, l’insatiable hydre de Lerne : armé de sa lourde massue, il va l’anéantir, puis il trempera dans son venin les flèches dont il doit percer Géryon, le pâtre d’Érythie.

Sur l’antique fronton rompu, la cuirasse du héros éclate rouge; une même couleur peint les jantes des roues du char où, debout, l’illustre écuyer Iolaos attend le crabe énorme envoyé par Héra au secours de l’hydre.

Idoles féminines, je vous revois aussi,

un secret sourire sur vos belles bouches. Je revois vos yeux, vos cheveux, massés sur votre front, répandus sur vos seins. Comme votre main gauche relève harmonieusement le chiton ionien, comme toute votre parure vous sied !

Idoles, que vous aviez de charme par cet après-midi voilé, cependant que l’eau du ciel résonnait goutte à goutte sur le toit de tuiles !

O jeune homme, qui portes sur tes épaules un veau, en te voyant je t’avais pris pour Hermès, le messager rapide, mais l’excellent M. Castriote, frère de Madame Schliemann et conservateur du musée, m’apprit que tu n’étais que Kombos, fils de Palès. Tu ne m’en es pas moins cher.

Suite des bas-reliefs. — I V. Acis et Galatée surpris par Polyphème.

Suite des bas-reliefs. — V. La Musique.

Au musée de l’Acropole on voit, enclavée dans le moulage d’une des frises exilées à Londres, une tête de marbre.

Elle fut découverte dans des fouilles récentes : les entrailles de la terre sacrée l’avaient défendue contre le rapace lord Elgin.

On connaît les imprécations de Etyron contre cet homme.

Faut-il maudire lord Elgin ?

Keats et Shelley doivent peut-être à son barbare larcin une part de leur génie...

Lecteur, as-tu réfléchi sur le fond essentiel delà sculpture et sur ses rapports avec les autres arts? Te demandes-tu comment Winckelmann a été amené à commettre certaines erreurs ? Sais-tu quels sont les écueils évités par les peintres et les statuaires grecs, lesquels

cherchaient avant tout à réaliser la beauté absolue? Te réjouis-tu du sort de ce Pauson qui vécut dans le mépris et dans l’extrême pauvreté à cause de son goût trivial?...

O lecteur, tu connais la plus célèbre des Dianes de Falguière; tu en possèdes peut-être un plâtre sur ta cheminée.

Crois-tu que l’artiste est impie, qui osa représenter la déesse toute nue?M. Louis Ménard, l’ennemi des philosophes, l’affirme.

J’aime et je respecte M. Ménard; c’est un septuagénaire plein de verve, il est redoutable. Artémis sans voiles l’offusque seulement, mais les divinités grecques sous des noms latins le font souffrir tout à fait.

Il me fit l’honneur de lire un de mes poèmes intitulé Proserpine cueillant des violettes :

Suite des bas-reliefs. — VI. La Sculpture.

— Monsieur, me dit-il, Proserpine n’a jamais cueilli des violettes.

— Hélas! répondis-je, c’était peut-être d’autres fleurs.

— Proserpine, reprit-il, n’a jamais cueilli ni violettes, ni aucune espèce de fleurs; vous avez confondu avec Koré.

Tu ne l’ignores point, lecteur, K6pv) est un des noms de cette divinité souterraine. Fort bien, mais la première fois que j’aurai le plaisir de rencontrer M. Ménard, je lui dirai :

— Cher maître, il est vrai que Proserpine n’a jamais cueilli des fleurs; mais Koré non plus, puisque c’est Pherréphatta. M. Alexandre Desrousseaux, qui sait le grec et qui vient de traduire les odes de Bacchylide, m’assure que du temps de Solon, qui est un temps vénérable, les Athéniens nommaient ainsi la fille de Déméter. Pherréphatta ! Pherréphatta! cher monsieur Ménard.

“JC

... Lecteur, sans doute, tu gémis autant qu’un autre sur la laideur des œuvres sculpturales qui encombrent nos places publiques. Je ne te blâme point. Mais songe que nous avons de quoi nous consoler.

Un matin ou un après-midi, si tu passes près du jardin du Luxembourg, franchis-en le seuil et va te reposer, — l’ombre des grands platanes y est délicieuse, — sur le banc qui fait face au monument de Delacroix.

Parfaitement, lecteur, Falguière, Dalou, Frémiet, Bartholomé, Rodin et quelques autres sauraient bien embellir Paris et la province.

Mais il y a ces messieurs des commissions qui sont difficiles; il y a même la « Société des gens de lettres » .

Page 1