PEINTRE
La Garonne, qui est notre bonne Fée de de Gascogne, dota Falguière avec prédilection : elle le fit naître à Toulouse, et il fut chanteur, puis lui mit dans les doigts le ciseau pour susciter la vie et le pinceau pour en dire l’éclat.
Et les campanes de Saint-Sernin tintèrent sur les tuiles.
Falguière peintre, que nous entreprenons
Mais la première toile vraiment expressive de son tempérament de peintre — et de sculpteur — nous paraît-être l’Abatage d’un bœuf (1881).
La bête, sombre, courbant la tête sous la traction violente d’une corde ; les bras musculeux, les jambes tendues, l’attitude penchée dans l’effort de l’homme qui tire ; l’élévation du marteau chez celui qui va frapper, la couleur
L’Abatage d’un bœuf (peinture).
d’étudier — avec insuffisance, marquons-le dès l’abord — est fort effacé aux yeux du public par l’illustration du sculpteur.
Celui-ci a été loué comme il convient, nous essayerons de dire tout le bien que nous pensons de celui-là. L’indication chronologique de ses toiles est donnée ; nous serons mieux à l’aise pour décrire selon la valeur et notre propre choix, n’ayant plus à énumérer.
Falguière peintre naquit à la notoriété grâce à ses Lutteurs (1874). Le groupe est d’une belle vigueur, on 'peut en juger à la reproduction.
naturelle et vivante, donnent une admirable mesure de l’énergie créatrice de Falguière.
L’an d’après c’était : Éventail et Poignard. Le tableau est au musée du Luxembourg. La couleur est malheureusement quadrillée de fines lézardes. Une femme, une Espagnole, le teint de pâte chaude et lumineuse comme fait des paillettes de Murillo, debout, l’épaule à l’angle d’un mur, à la main la navaja, l’éventail rouge à ses pieds et qui luit comme un caillot, attend. Eventail, navaja, c’est même jeu pour toute bonne Catalane ou Navarraise, —
c’est le vocabulaire de l’amour. La femme attend. L’infidèle? La rivale ? Elle exprime la résolution farouche, la jalousie ramassée, la vengeance prête, fatale.
Hylas (1884) nous repose, dans son paysage arcadien, de cette vision dramatique. Hylas est
vement de surprise et d’effroi ! Les pipeaux se sont tus'; tandis qu’une bucolique flûte encore dans l’écho, un pas, une rumeur a troublé le val. Acis et Galatée, en suspens, écoutent.
Admirons au passage l’ Aïeule et l’ Enfant, la Madeleine (1887), et voici un morceau d’éclat,
attiré dans l’eau glauque par les nymphes. L’une d’elle est sortie des flots et sa main en a gardé toutes les caresses, et toute leur musique chante dans sa voix. L’air est tissu d’une lumière sourde et savante qui se dégage avec douceur, emplit la toile, devient plus chaude et plus riche à la considérer un moment.
Dans Aciset Galatée (1885), l’heureux mou-
de coloris espagnol, les Nains mendiants (1888) Pauvres béquillards tors, miséreux, douloureux, leur détresse trempe dans la clarté du ciel de Grenade, et sur ces visages, et dans ces yeux, et parmi ces haillons, flottent les tons dorés d’un soleil heureux.
Des maîtres espagnols nous viennent en mémoire : Murillo, Goya.
Falguière, dans cette toile si personnelle, semble avoir surpris leurs secrets.
Dans l’atelier de la rue d’Assas que nous visitions ces jours derniers, il nous a été donné de voir force croquis, études, toiles , poussés à des degrés différents, rapportés de Grenade et de Castille. Muletiers, toreros, carmens, tout cela fait une série vive, colorée, pittoresque, endiablée et, je ne sais comment, on pousse des
Madeleine, peinture (Musée de Pau).
ollé! on entend des doigts claquer, les tambourins ronfler, et rouler les castagnettes.
L’âme ardente de Falguière doit bien correspondre à l’âme espagnole. A Toulouse on s’écrase aux corridas. Les deux tempéraments, — - espagnol, toulousain, — pas plus que les deux pays ne sont si distants ! (Mais chut... ! je n’ai rien dit, on m’accuserait, par la Madone ! de faire de la politique internationale. Rue d’Assas, s’il vous plaît !)
Nous nous sommes longuement arrêtés devant l’esquisse du grand tableau symbolique
qui décore le plafond central de la salle des Illustres, au Capitole de Toulouse. Le sujet : Clémence Isanre.
L’ensemble apparaît harmonieux et d’un bel et large lyrisme. L’antiquité, le moyen âge, les Muses et Clémence Isaure s’y meuvent dans une lumière toute méridionale, limpide et subtile comme la lumière des dieux. Des femmes s’élèvent selon de beaux rythmes et tendent des rameaux. Au dessous, la Garonne, Toulouse.
Moins complètes et plus restreintes, certaines esquisses nous ont permis de saisir, dans le négligé et l’improvisation, la manière du maître. Ce sont des notations rapides, mais sûres, exactes, des notes hâtives qui auront un jour leur emploi, très diverses et d’un très haut intérêt.
Nous frappent : Un intérieur de boucherie, tons rouges de la viande accrochée ; — Une bataille au milieu de la salle ; une enfant épouvantée s’enfuit en criant ; — Répétitions de musicien : à travers les vitres la campagne verdoie Une amazone d’un mouvement très original ; — Dénicheurs d’oiseaux ; beaucoup de naturel dans les gestes des enfants ; — Un berger qui, dissimulé à demi derrière un arbre, regarde avidement des femmes sur le lac ; — Un boucher qui taille dans un bœuf suspendu à un tronc. Tout cela est simplement indiqué, par plans. Il semble que Falguière sculpte encore sur la toile. Trois taches de couleur, et il obtient le mouvement.
Le maître qui nous guidait dans son atelier fait rouler jusqu’au jour favorable une toile inachevée qu’on peut déjà compter pour un chef-d’œuvre : la Cène. Dieu merci ! dans toutes les écoles que de Cènes n’avons-nous pas vues? Mais c’est partout le même groupement académique, la même tenue figée des convives, le rayonnement placide des figures apostoliques, l’absence d’émotion. Falguière a saisi et fixé le moment dramatique où Jésus, prédisant qu’il sera trahi par un des siens, tous les disciples, — sauf l’Iscariote qui reste
à l’écart, — s’enlèvent d’un même élan pour protester de leur fidélité et de leur amour. Jean, le Bien-Aimé, appuie sa tête sur la poitrine du Nazaréen. Il fait soir. Les lampes défaillent avec les grandes oscillations dernières. Un frisson court des hommes à la nature. Par les arcades on découvre le lac, la courbe souple et brune des collines ; la lune
guière l’élargit, le recule, le transfigure, en fait un acte dramatique et saisissant.
La vie bat sous ces robes, dans cette chair, Et c’est là le grand secret du maître, — la vie. Il en est l’amant éperdu.
Païen de par sa nature méridionale, épris d’un rêve palpitant d’harmonie et de beauté, son lyrisme s’exalte, sa puissante sensualité
Mendiants espagnols. — Souvenir de Grenade (Peinture).
clairoie au ciel net. Et le conflit du clair de lune et de la lueur mourante des lampes ajoute au trouble, à l’inquiétude, à l’émotion.
Falguière nous conte, avec sa verve toulousaine, comment un soir, à Meudon, dans le décor parisien d’une escapade dominicale aux champs, il évoqua le groupement et les lumières de sa Cène en considérant la fin d’un dîner sur la terrasse, à l’heure où clignent et jaunissent les dernières bougies sous la lune blanche et bleue qui se lève. Ce spectacle de guinguette banal sans doute et aviné, Fal-
devient une force créatrice et, ressuscitant la merveille mythologique, le marbre s’éveille et la toile vit.
Nous qui avons grandi sous le même soleil et qui portons dans nos poitrines l’âpre désir toujours en haleine de la Lumière et de la Vie, nous saluons avec une admiration respectueuse le poète du marbre et de la couleur, dont les œuvres diront longtemps encore à nos enthousiasmes la splendeur, la joie et l’éternité des choses.
LÉON LAFA GE, ROGER COUDERC.
A propos de u Éventail et Poignard ”