LE COURONNEMENT DE L’ARC DE TRIOMPHE
Au centre de l’Etoile, d’où rayonnent douze avenues, d'où les regards se perdent à loisir dans les oasis parisiennes et les merveilles de la bâtisse moderne, surgit, splendide, le portique de Napoléon et d’Austerlitz. L’étranger s’arrête, frappé de stupeur, devant cette arche colossale, où s’alignent d’innombrables noms de généraux et de batailles. Il a vu Rome et ses portes de gloire, celles de Drusus, de Gallien, de Constantin, de Septime et de Titus, aucune n’a cette hauteur désespérée. Il suit de l’œil, s’abîme dans la contemplation, énumère les modillons, les pilastres et les motifs guerriers ; l’archivolte l’écrase de son élan, l’attique lui semble un des bandeaux qui ornent le front de l’Histoire ; il songe, fasciné de voir incrustée à ses pieds, dans le pavé, cette étoile de l’honneur pour laquelle l’humanité se passionna, et son admiration le transporte en extase sur chacune de ces choses, peut-être sottes dans le détail, si nobles et majestueuses dans l’ensemble.
Un architecte, Chalgrin, conçut celle-ci en la copiant, une nation mit trente ans pour l’é-
difier : c’est l’effort anonyme d’une multitude. Les siècles romains s’y rattachent à l’inspiration moderne, on retrouve toute l’époque latine dans ce monument de l’orgueil français, de Scipion à Napoléon. La Victoire à, d’âge en âge, passé sous le cintre roman. L’architecture a, sans le savoir, instauré le geste de force, le geste complet, r edout able, qui sans cesse s’achève et recommence. En cela elle fut symbolique autant que logique. Et le Temps a respecté ces voûtes triomphales.
Elles sont grandes par elles-mêmes, dans leur structure brutale. La statuaire est venue les compléter, leur donner le charme de la beauté, les grâces de la vie. Les bas-reliefs s’y alignèrent, tableaux figés dans la pierre ou le bronze. Il y eut d’adorables sourires de femmes sur ces commémorations de joies tragiques. Des groupes passionnés les ont flanquées ou couronnées. Tels ceux de Rude, Etex, Cortot et Pradier pour l’arche de l’Etoile. Il y manquait le quadrige harmonique qui complète le fronton de maintes autres. Le Toulousain Falguière en eut la compréhension, tenta de combler ce vide, s’y consacra longuement. Il rêva d’un Triomphe de la Révolution et le réalisa. La maquette énorme trôna quatre ans sur la porte géante, belle d’allure et d’effet, mais on craL gnit qu’une telle masse de métal n’en compromit la stabilité.
C’était en 1882. Je le vois comme d’hier, ce projet altier. La République est assise sur un char, dressant un drapeau dans la nue, une table de la loi repose sur ses genoux. Les roues du véhicule quasi céleste tournent avec la violence des vérités en marche, écrasant les niais et les rois, les chevaux idéologiques bondissent dans l’espace, sur la cité géante où leur galop retentit depuis un siècle déjà. A l’arrière, un ouvrier va combattre et mourir pour le bonheur social. Sa famille l’environne, avec les embrassements de l’adieu. Cependant l’enthousiasme l’entraîne, et il tombe, percé de coups, dans les bras d’un de ses frères d’armes.
Ce maître sculpteur est un laborieux. Souvent il se cantonna en un « art d’institut, pondéré et connu », en cet endroit il imagina de compléter l’évocation de puissance du plein cintre, de faire planer sur nos têtes une conception épanouie. Quel ciseau eut jamais scène plus superbe, décor plus merveillleux, synthèse plus ample à concrétiser? Les quatre chevaux fougueux représentaient les passions populaires; les deux femmes, qui les tenaient en en main, la Justice et la Liberté ; les êtres foulés aux pieds, l’Anarchie et le Despotisme. Cela valait mieux en somme qu’un défilé de César flanqué de licteurs. La poésie d’une nation pouvait y revivre les strophes de jadis, et l’œil n’avait rien à reprocher à ce groupement que ses formes monstrueuses liaient à l’édifice. ' Il disparut devant la tyrannie de la pesanteur, fondit comme avait fondu la colossale statue de neige de la Défense , à laquelle Théodore de Banville a consacré de lyriques stances et Théophile Gautier des pages enflammées, que Falguière dressa sur les remparts de l’année sanglante.
C’est dans l’âme de cette ville que la Révolution poursuit son cours impétueux, chaque jour. L’époque a pu l’endiguer, mais ne l’arrêtera pas. Les monuments ont leurs tristesses, comme les hommes. Celui-ci a vu la fragilité des pierres et des triomphes.
Ce n’est plus qu’un souvenir, qui flottera longtemps. Le plâtre s’écaillait, laissant reparaître les voliges de la carcasse, en de larges plaques lépreuses. La pluie léchait les haillons informes de la grandiose femme et du drapeau, le vent rageur en arrachait un lambeau à chaque nouvelle aube, et le spectateur pensif sentait la destruction étreindre son cœur. Au loin, le mont Valérien s'auréolait de brumes, la Seine déroulait ses eaux lourdes. Et l’immense ruche s’étendait, vibrante de rauques rumeurs, pleine de crimes et de gloires. On oublie les uns et les autres.
LÉON RIOTOR.