‹ Alexandre Falguière, sculpteur et peintreChapitre 34 sur 38 · ROGER MARX · texte numérisé non relu

ROGER MARX

Monsieur le Directeur de la Plume.

On m’aprend que vous alez publier une étude sur Falguière. Les rédacteurs de la Plume étant des gens dégoût, je suis certain q’ils rendront justice au talent de cet éminent artiste, et je m’associe davance aux éloges q’ils feront de ses œuvres.

Je voudrais pourtant faire une réserve à propos de ses statues de Diane, dont la nudité me paraît impie et blasfématoire. Ne me dites pas q’étant le dernier fidèle des Dieus de la Grèce, je plaide pro domo mea., et qe la religion n’a rien avoir avec l’art ; je prétends le contraire. Si vous avez de la place à me doner, je prendrai la qestion d’un peu haut.

La religion grèqe a trouvé la forme de ses dogmes dans la poésie dabord, puis dans la sculpture. L’épopée omérique, 'première expression des croyances populaires, avait représenté les Energies cosmiqes sous des images empruntées à la vie umaine. Tèle est la vivacité de ces images, tèle est la nèteté de la langue poétiqe, qe' chaqe Dieu prit bientôt dans l’imaginacion du peuple une fisionomie parfaitement définie. Qand la sculpture évoqa tous ces tipes divins, ils lui aparurent aussi distincts, aussi palpables qe des modèles vivants. Ele les traduisit par la plastiqe, la véritable langue du Politéisme, car c’est la forme qi établit les diférences.

Maquette non exécutée d'un Monument à La Fayette,

Les tipes divins créés par la statuaire sont les radicaux d’une langue qi parle aus ieus. Ils en expriment les idées générales par les formes multiples de la beauté umaine, et il n’i a pas un des principes du monde moral et du monde fisiqe qi n’ait trouvé dans l’art grec sa plus juste et sa plus parfaite expression.

Qand Fîdias eut fixé les tipes de Zeus et d’Athènè, Polyclète celui de Hèrè, Alcamène celui d’Arès, Lysippe celui d’Eraclès, Pyromachos de Pergame celui d’Asclépios, Scopas et Praxitèle ceus d’Afroditè et des divinités marines, d’Apollon, d’Ermès, de Dionysos et de son cortège de Satyres et de Ménades, leurs successeurs durent se conformer à ces tipes consacrés par le génie des maîtres, de même qu’aujourd’hui une Madone qi s’écarterait trop du tipe de la Vierge-mère fixé par Rafael, ne serait pas considéré corne un portrait ressemblant, le peuple ne la reconnaîtrait pas. Suposez qu’un peintre musulman, s’il i en a, s’avise d’envoyer à

Croquis pour une Madeleine.

l’Exposicion universèle une étude de famé dans le costume d’Eve avant le péché, en l’intitulant Portrait de la sainte Vierge. Je suis sûr que le juri, fut-il aussi impie qe Rochefort, refusera cet envoi, à moins qe l’artiste n’en change le titre. C’est ce qu’on aurait dû faire pour Falguière, qi a suivi le mauvais exemple doné par Jean Goujon et par Houdon. Qoiqe le paganisme soit une religion morte, il n’est pas permis de blasfémer ses types divins. Artémis, que vous apelez Diane, ne s’est jamais montrée nue à persone. Un jour, un chas seur nomé Actéon l’a aperçue en train de se baigner, et qoi q’il n’i eut pas préméditacion, il en a été puni : èle lui a lancé qelqes goûtes d’eau, qi lui ont fait pousser des cornes, et il a été mangé par ses chiens. La même chose serait arrivée à Falguière si la Déesse s’était reconue dans son portrait ; eureusement ce portrait ressemble plus à une cocote q’à une vierge immaculée.

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