‹ Alexandre GendebienChapitre 5 sur 14 · le général Vandersmissen a fait · texte numérisé non relu

le général Vandersmissen a fait

connaître lui-même ses relations avec le consul Ellerman, agissant au nom de lord Ponsonby.

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le complot se serait exécuté à la fois à Gand, Liège, Bruxelles et Anvers. Le foyer était à Londres. Des agents de l'Angleterre agissaient activement ; ils n'épargnaient ni les intrigues, ni l'or, ni les menaces. Sans en avoir acquis la preuve certaine, le gouvernement provisoire avait au moins de graves soupçons que le général Vandersmissen, commandant à Anvers, trempait dans cette conspiration ; il était en relations journalières avec le sieur Ellerman, consul hanovrien, et avec le général Chassé, commandant de la citadelle ('). Il avait été décidé que le général Vandersmissen serait destitué, puis on s'est contenté de le rappeler de son commandement d'Anvers et de l'envoyer à celui de Namur. Par un concours de circonstances qui tenaient moins au hasard qu'à la persistance de certains hommes dans leur projet de ramener le prince d'Orange, la résolution du gouvernement provisoire ne fut exécutée ni pendant sa courte existence, après la découverte des ramifications du complot, ni sous la régence qui lui succéda bientôt après.

« Dès les premiers jours du mois de mars, les menées orangistes se firent de nouveau remarquer par des conciliabules et par l'arrivée en Belgique de beaucoup d'hommes suspects aux patriotes par leurs relations avec le gouvernement déchu, leur amitié pour le prince d'Orange, leur servilisme et leurs regrets pour la perte d'une position sociale qu'ils ne pourraient plus espérer dans un gouverne-

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ment semi-républicain. M. le Régent recevait, accueillait même beaucoup de ces hommes, non qu'il fût leur complice, mais par bonhomie et excès de confiance.

•- La mollesse du régent, l'irrésolution de son conseil, la versatilité et l'inertie qui paraissaient calculées chez quelques hauts fonctionnaires, alarmèrent les patriotes que leur position rendait naturellement défiants. Dès les premiers jours de la régence, il fut résolu d'exiger le sermenf de tous les fonctionnaires ; c'était là une pierre de touche propre à neutraliser l'alliage impur des hommes douteux et à écarter les timides et les traîtres, aussi dangereux les uns que les autres en temps de révolution. Le projet de loi, que je fus chargé de présenter au Congrès, fut accueilli à l'unanimité au conseil et à la presque unanimité et sans discussion au Congrès.

« Un membre du conseil du régent proposa, dès la première séance, l'organisation de dix bataillons de volontaires dont les cadres, composés de trois cents hommes chacun, seraient répartis dans les diverses provinces. Il proposa, en même temps, une proclamation par laquelle tous les patriotes seraient invités à se rendre, au moment du danger, dans les villes désignées pour la formation de ces corps. Après plusieurs jours de discussion, la chose fut adoptée ; mais, toutes les fois qu'il s'agissait de l'exécution

on remettait la chose en question ; enfin, pour écarter ce projet, on alla jusqu'à dire qu'il était dangereux de l'exécuter, parce que ce serait un moyen de recrutement pour le prince d'Orange. J'insistais en même temps, et presque tous les jours, sur la nécessité d'en finir avec le roi Guillaume par la guerre, et sur l'urgence d'organiser fortement l'armée et de réchauffer le patriotisme. J'étais fortement

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appuyé par deux de mes collègues, Vande Weyer et Tielemans, et nous ne différions avec ce dernier qu'en un seul point, c'est que, tout en reconnaissant l'impossibilité de vaincre l'opiniâtre entêtement du roi Guillaume autrement que par les armes, il demandait qu'on rappelât en même temps de Paris et de Londres, M. Le Hon qui était accrédité à Paris et M. d'Arschot qui n'avait pas encore été reçu à Londres. Cette dissidence dans le conseil fut la cause finale de la dissolution du premier ministère du régent; mais le serment amena aussi des discussions fâcheuses. Le projet de loi et la formule, rédigée d'ailleurs dans la forme la plus simple, paraissaient ne devoir rencontrer aucune objection, si ce n'est de la part des hommes qu'il était destiné à écarter des affaires. Adopté d'abord à l'unanimité par tous les membres du conseil, il devint bientôt le sujet de graves discussions et de craintes exagérées de la part de deux membres du conseil : l'un prétendait qu'on éprouverait de la résistance à l'armée, l'autre annonçait que la garde civique et la grande majorité des fonctionnaires de l'ordre judiciaire, administratif et desfinancess'y refusaient. Dans le même temps, on exagérait la soi-disant indiscipline des corps de volontaires : on voulait les dissoudre. Un membre proposa même de les faire cerner et mitrailler au besoin. Je m'opposai avec énergie contre ces mesures. Je m'offris à aller recevoir le serment de l'armée et à procéder à l'organisation des volontaires. Je ne demandais que dix jours, mais aussi des pouvoirs illimités. M. le baron Emm. d'Hoogvorst, commandant général des gardes civiques, refusait, disait-on, et engageait même ses subordonnés à refuser de prêter le serment décrété par le Congrès. Je me rendis deux fois chez M. d'Hoogvorst, qui, sans s'y refuser

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positivement, paraissait très-peu disposé à s'y soumettre et affirmait que l'immense majorité de la garde civique s'y refuserait. Je proposai de le forcer à s'expliquer catégoriquement et de le remplacer immédiatement s'il ne. se soumettait à la loi du Congrès. On recula devant cette mesure qu'un peu d'énergie aurait couronnée d'un plein succès. Enfin, le 19 mars, je me rendis une troisième fois chez M. Emman. d'Hoogvorst, et, après une discussion de près de trois heures, dans laquelle intervinrent MM. Joseph et Emile d'Hoogvorst, le commandant général des gardes civiques refusa le serment.

« Au milieu de toutes les discussions que faisaient naître ces graves dissidences, un incident détermina, je pense, la dissolution du ministère. Chaque fois que j'insistais sur la nécessité de se préparer à la guerre, M. Goblet répondait qu'il ne pouvait organiser l'armée ni faire la guerre sans argent, et M. Ch. de Brouckere, ministre des finances, répliquait que les caisses étaient vides.... Sentant vivement la nécessité de sortir de l'état de marasme et du cercle vicieux dans lequel nous croupissions, je dis que le ministre des finances devait nous assurer les fonds nécessaires pour nous préparer à la guerre, ou que le ministre de la guerre devait trouver le moyen de faire la guerre sans argent ; que, quanta moi, j'étais prêt, s'il le fallait, à faire la guerre pour trouver de l'argent, à alimenter la guerre par la guerre, et, jetant mon portefeuille sur la table, je déclarai que je ne le reprendrais que lorsqu'on aurait arrêté une résolution définitive sur cette grave discussion à laquelle se rattachait, selon moi, toute notre existence.... »

Le régent avait chargé Gendebien et Vande

AL EXANDKEGENDEBIEN.

Weyer de constituer un nouveau cabinet. Mais le premier ne put s'entendre avec M. de Sauvage, que Surlet de Chokier désirait lui associer.

M. de Sauvage regardait alors comme inévitable l'avènement du prince d'Orange ('), et Gendebien voulait rendre cet avènement impossible. Pour combattre les orangistes qui s'efforçaient de provoquer une contre-révolution, pour déjouer une conspiration qui devenait redoutable, Gendebien avait, le 23 mars, dicté les bases d'une Association nationale. Immédiatement après il avait adressé au régent sa démission de ministre de la justice et de premier président de la cour supérieure de Bruxelles. Le régent refusa d'accepter la renonciation au poste de premier président ; mais Gendebien la réitéra le lendemain. « J'éprouve, disait-il, une grande satisfaction de pouvoir dire que les sept mois que j'ai consacrés à mon pays ne lui ont pas coûté un sol. Si, depuis le principe de la révolution, j'ai constamment cumulé plusieurs fonctions, j'ai constamment refusé aussi tout traitement quelconque, et aujourd'hui je renonce aux appointements de premier président, qui sont les seuls qui devaient m'indem-

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(<) Lettre de M. Gendebien à la Liberté (27 janvier 1 867).

niser des doubles fonctions de ministre de la justice et de premier président. » Le 25, le régent répondit : « C'est avec regret que je vous accorde la démission des fonctions de premier président de la cour supérieure de Bruxelles, que vous me demandez par votre lettre en date d'hier. Un seul motif me détermine à acquiescer à votre demande, celui de votre propre satisfaction. Un homme tel que vous ne peut répondre dignement aux calomnies de ses ennemis qu'en leur prouvant qu'il est toujours le même dans toutes les circonstances de sa vie, désintéressé et ami sincère de son pays. La postérité, qui arrive vite dans le temps où nous vivons, assignera à chacun sa véritable place. Ne redoutez pas plus son jugement que la perte de mon affection dont je me plais à vous réitérer l'assurance. »

Le 24 mars, dans une nombreuse réunion au Waux-Hall, V Association nationale avait été définitivement créée et, selon les expressions de Gendebien, elle se propagea dans la Belgique entière avec une rapidité que rien n'égalait. Cette ligue patriotique avait pour but l'indépendance du pays, l'exclusion perpétuelle des Nassau et l'intégrité du territoire belge Un comité directeur, établi à Bruxelles, trans

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mettait ses instructions aux comités provinciaux, qui les communiquaient, pour exécution, aux comités communaux de leurs provinces respectives. L'association avait un président : M. Tielemans, et deux vice-présidents : Van Meenen, membre du Congrès, et Alex. Gendebien, ancien membre du gouvernement provisoire. « Elle sauva, dit M. Nothomb, la révolution à l'intérieur. »

Après la constitution du deuxième ministère du régent, un nouveau rôle commence pour Gendebien. Adversaire de la diplomatie, adversaire de la conférence de Londres, dont il ne voulait point reconnaître les décisions, il ne cessa aussi de combattre les ministres qui se proposaient, par l'élection du prince Léopold de Saxe-Cobourg et une transaction avec l'Europe, de clore la révolution belge. MM. Lebeau et Devaux trouvèrent en lui leur plus redoutable contradicteur. Toutefois, le 20 avril, lord Ponsonby mandait à Palmerston que même Gendebien était disposé à voler pour le prince Léopold de Saxe-Cobourg. Mais s'il ne persista point dans ce dessein, jamais il n'abusa de sa

provoquer des manifestations anarchiques ou violentes; c'est à lui, au contraire, que Ton

grande popularité

pour

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avait recours pour les prévenir et les comprimer (').

Lorsque le Congrès délibéra de nouveau sur le choix du chef de l'État, Gendebien s'exprima en ces termes (3 juin 1831) :

« .... Aujourd'hui vous pensez à clore la révolution : je ne consulte pas mes intérêts personnels ; si je les consultais et que je voulusse consentir à servir de marchepied au prince de Saxe-Cobourg pour monter sur le trône de la Belgique, je puis croire, sans vanité, qu'avec mes antécédents, je pourrais obtenir des compensations pour ce que j'aurais sacrifié. Je fais ces observations pour prouver qu'ici encore je ne suis guidé que par ma conviction et abnégation faite de mes intérêts particuliers. Je voterai contre le prince de Saxe- Cobourg, parce que vous allez introduire dans le mécanisme nouveau de votre Constitution un rouage de l'ancienne machine de la Sainte-Alliance, qui entravera la marche de

( 4 ) M. Vande Weyer écrivait à Gendebien : « Mon cher ami, il règne en ville une grande agitation. On crie : Vive la République! Vive de Potter ! Des groupes se forment de toutes parts. On dit, on affirme, que c'est Y Association qui provoque ces mouvements. Il importe que, comme viceprésident de Y Association, vous démentiez, par une proclamation, ce bruit qui fait le plus grand mal. La garde civique sera sous les armes et saura maintenir l'ordre actuel des choses. Il ne faut pas tous les huit jours une révolution. » Gendebien rédigea immédiatement un projet de proclamation.

la révolution.... Le prince de Saxe-Cobourg est ici (ce n'est pas une personnalité contre lui, car je n'ai pas l'honneur de le connaître et je ne prétends pas lui faire injure), le prince de Saxe-Cobourg, dis-je, est le protégé de la Sainte- Alliance.... (M. »

Le prince Léopold, élu roi des Belges, ne garda point rancune à Gendebien. Une députation, dont faisait partie M. Vande Weyer, avait été envoyée à Londres pour remettre à l'élu le décret du Congrès. « Le prince, écrivait Vande Weyer à Gendebien, homme prudent et sage, est le roi qui nous convient. Il m'a beaucoup parlé de vous. Ai-je besoin d'ajouter qu'il ne pouvait mieux s'adresser pour vous bien connaître ? »

L'élection du prince Léopold était la consécration du système pacifique soutenu par le deuxième ministère du régent. Gendebien, qui personnifiait le système belliqueux, s'était montré hostile à ce choix, et il devait logiquement se prononcer avec plus d'énergie encore contre l'arrangement que, sous les auspices de l'élu du Congrès, la conférence de Londres proposait à la Belgique et à la Hollande. En effet, Gendebien, dans un discours commencé le S juillet et

(') Discussions du Congrès national, t. III, p. 255.

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continué le lendemain, combattit, et avec véhémence parfois, les préliminaires de paix conte-

nus en dix-huit articles. « Les articles, disait-il, sont évidemment inacceptables; je pense même que le Congrès ne peut entrer en délibération sur leur acceptation sans violer ouvertement la Constitution, sans se mettre en contradiction avec lui-même, sans méconnaître ses actes les plus solennels, les plus honorables... Songez bien qu'en signant ce traité déshonorant qu'on veut vous imposer sans admettre aucune modification, vous proclamez rebelle au roi Guillaume une population de quatre à cinq cent mille âmes, et vous la livrez par le même acte à sa vengeance... » Entraîné par l'improvisation, l'orateur se montra plus que sévère pour les hommes qui avaient cherché, par une transaction avec T Europe, à consolider la révolution belge. En même temps, il saisit cette occasion solennelle pour protester contre les vues annexionistes qui lui étaient sans cesse attribuées. Au mois d'août 1830, il avait pu désirer la réunion à la France, comme moyen, non comme bul; mais il n'en était plus de même actuellement. « La Belgique, disait-il, ne veut pas être réunie à la France... Aujourd'hui qu'avons-nous à désirer, si nous mettons à part

les intérêts matériels de quelques provinces?

envier à la France sous le

rapport des intérêts moraux et des institutions (')?... »

Le 9 juillet, les dix-huit articles furent adoptés par cent vingt-six voix contre soixante-dix. Douze jours plus tard, le premier roi des Belges prêtait le serment constitutionnel. En ce jour mémorable, Gendebien ne se tint point à l'écart; il rédigea la déclaration suivante qui fut remise sur le bureau du Congrès :

« Mon opposition n'ayant jamais rien eu d'hostile à la personne du prince de Saxe- Cobourg, pas plus qu'aux augustes fonctions qui lui ont été conférées par le Congrès, je puis, sans manquer à mes précédents, concourir à

l'inauguration du chef de l'État.

Mais je

déclare aussi que douze jours de réflexions n'ont pu modifier mon opinion sur l'adoption des préliminaires de paix ; je persiste dans ma précédente protestation, et je prends l'engagement solennel d'appuyer de toute la force de ma volonté et de mon énergie les efforts de la nation et du chef de l'État pour maintenir l'intégrité du territoire constitutionnel. »

(') Discussions du Congrès national, t. III, pp. 467 et suiv.

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En 1869, presque à la veille de descendre au tombeau, Alex. Gendebien fit paraître un livre intitulé : Catastrophe du mois d'août 1831. Il y disait : « La catastrophe du mois d'août 4831 a été une des plus audacieuses et des plus machiavéliques entreprises de la diplomatie moderne. » 11 faisait planer sur lord Ponsonby, commissaire de la conférence, le soupçon d'avoir préparé le désastre « par de perfides conseils et de fallacieuses assurances de sécurité et de paix. » 11 reprochait à Léopold I er de n'avoir, dès le mois de juin, c'est-à-dire même avant son avènement, « averti les trop fiants ministres belges des dangers qui les

con-

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menaçaient, » et de ne leur avoir pas fait « comprendre la nécessité de préparer une vigoureuse défense. » Ces accusations et ces reproches ne sont pas soutenables. Lord Ponsonby, d'abord grand partisan d'une restauration orangiste, avait fini par se rallier franchement à la candidature du prince Léopold, et son vœu le plus ardent était de consolider rindépendance de la Belgique. Quant à Léopold I er , avant comme après son élection, il n'avait cessé de s'enquérir, avec une inquiète sollicitude, des forces militaires que la Belgique pourrait, le cas échéant, opposer à la Hollande. Mais, quand vint la brusque reprise des hostilités par les Hollandais, Léopold, au lieu de soixante-huit mille combattants que les cadres annonçaient, ne trouva réellement sous les armes que vingt-cinq mille soldats belges.

Malgré toutes les raisons qu'on pouvait lui opposer, Alex. Gendebien resta convaincu que la catastrophe du mois d'août 1$31 était due à une ténébreuse intrigue de la diplomatie.

C'avait été sa première impression, et on ne parvint jamais à l'effacer. Il écrivait au comte de Celles, le J8 août 1831 : «... Je suis intimement convaincu qu'on n'a voulu autre chose que faire faire amende honorable par la révo-

lution à la légitimité; on a voulu prouver aux peuples que la légitimité est toujours plus puissante que la révolte... Comme j'étais à Louvain où j'ai pensé être pendu, je puis attester qu'on nous y a laissé ou plutôt fait cerner volontairement, de propos délibéré, et à dessein prémédité de faire passer notre armée et nos volontaires sous les fourches caudines; je le démontrerai plus tard... » C est ce qu'il essaya de faire par l'ouvrage publié dans la dernière année de sa vie.

Ce livre contient, au surplus, des détails intéressants sur le rôle très-honorable d'Alex. Gendebien pendant la campagne du mois d'août 1831 ; lieutenant-colonel d'état-major de la garde civique de Bruxelles, il servit en réalité comme volontaire dans la compagnie des Chasseurs de Chasteler. Ses deux fils aînés étaient aussi parmi les combattants, l'un dans l'artillerie, l'autre dans la cavalerie. 11 ignorait leur sort lorsque tout à coup on apprit à Louvain la déroute de l'armée dite de la Meuse. Les angoisses de Gendebien, en ces jours terribles, sont dépeintes avec force et vérité dans une correspondance intime. On lira avec intérêt les extraits suivants :

« Louvaio, 8 août.

« Notre position est des plus critiques. Je crois que le corps du général Daine est cerné, qu'il sera battu et pris en grande partie... Nous établissons des défenses pour Louvain ; peut-être irai-je ce soir pour en établir à Bruxelles. Si les Français, à qui on avait d'abord donné contre-ordre,

n'arrivent pas, nous sommes perdus... Ne dites rien de ce que je vous écris ; mais notre position est affreuse si les Français n'arrivent pas bien vite... »

« 9 août, 8 heures du matin.

« Emballez et sauvez tout ce que vous pourrez. Jl est très-possible que Bruxelles soit occupé demain soir ou après-demain dans la journée. Daine a été complètement battu. J'irai probablement à Bruxelles aujourd'hui pour préparer les moyens de défense. Si je ne reviens pas, ne soyez pas inquiète... Ne dites mot de tout ceci. »

La Belgique dut payer la rançon des vaincus.

Les dix-huit articles, naguère acceptés par le Congrès et par le roi Léopold, furent remplacés, comme bases du traité de séparation entre la Belgique et la Hollande, par les vingt-quatre articles, que la conférence arrêta le 24 octobre 1831. « Les dix-huit articles, » comme Ta dit un éminent publiciste, « avaient été pour la diplomatie le contre-coup des journées de septembre; les vingt-quatre étaient le résultat des journées d'août. » L'opposition des Belges

avec

énergie

contre les nouvelles exigences de la conférence parut d'abord invincible, et le roi Léopold ne dissimulait point qu'il aimait mieux abdiquer que de s'y soumettre. C'est alors que le cabinet français joignit ses instances à celles de l'Angleterre afin d'obtenir l'adhésion du roi des Belges. Cette intervention du ministère frapçais devait porter au comble l'exaspération de Gendebien. Élu membre de la Chambre des représentants par le district de Mons, il s'éleva

contre le démembrement du Limbourg et du Luxembourg. Pendant six jours (du 26 au 31 octobre), la Chambre discuta en comité secret les conditions imposées par la conférence. Le 1 er novembre, Gendebien vota contre le traité, et le lendemain, dans une lettre adressée à l'un de ses amis de France, il disait :

« .., La France a perdu aujourd'hui tous ses amis; demain ils deviendront ses ennemis les plus acharnés. Elle comptait de nombreux amis en Belgique; elle y retrouvera bientôt un Waterloo. Gomment votre stupide ministère a-t-il pu compromettre la France et la famille royale jusqu'à envoyer le maréchal Gérard et les deux princes pour engager ostensiblement et presque officiellement Léopold à accepter le déshonneur pour lui et l'humiliation pour la Belgique? Comment accrédite-t-il le bruit que la France laissera envahir, restaurer la Belgique ; qu'elle concourra même aux voies de contrainte pour asservir cette noble et gêné-

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reuse Belgique dont le seul crime est d'avoir imité .a France et d'avoir eu foi dans sa loyauté, dans son amitié, dans son courage? Je conçois que cette conduite ostensible cache un but secret, cela est possible ; mais c'est une politique bien maladroite, puisqu'elle aliène les masses crédules dont la France a besoin sans tromper les astucieux diplomates qui viennent habilement profiter d'une politique cauteleuse digne à peine du siècle de Machiavel, déshonorante pour le chef d'une nation libre et forte, indigne enfin des nobles et courageux enfants de juillet et de septembre... Adieu, jusqu'au revoir, dans mon exil en France, ou peutêtre notre exil aux États-Unis (•). »

Alex. Gendebien devient et reste pendant plusieurs années le chef de la gauche, c'est-àdire d'un groupe de libéraux et de catholiques, unis par leur commune aversion contre les œuvres de la diplomatie et contre le système dit du juste-milieu. Mais s'il était un orateur puissant et redoutable, Gendebien ne savait pas se mettre en garde contre lui-même. C'est le reproche que lui adressait un de ses plus anciens amis lorsqu'il lui écrivait : « Votre expérience ne vous a pas encore donné le calme qu'il faut

(') Le roi Léopold, de son côté, écrivit à M. Vande Weyer : « Si j'avais pu prévoir que ce serait de cette manière qu'on placerait la Belgique , certainement je ne serais pas venu

ici. n

par le temps qui court. Votre noble et généreux caractère ne peut se modérer ( ! ). »

Le patriote dominait cependant le chef de parti. On allait célébrer le second anniversaire des journées de septembre 1830. Le moment était périlleux. Le roi Guillaume 1 er refusant d'exécuter le traité des vingt-quatre articles, pourquoi, disaient les Belges, ne reprendrionsnous pas nous-mêmes, à défaut de l'intervention des puissances, les parties du territoire national encore occupées par les Hollandais? L'agitation était grande lorsque, le 27 septembre 1832, eut lieu, sur la place Royale à Bruxelles, en présence du roi Léopold et du duc d'Orléans, la distribution des drapeaux d'honneur décernés par la législature aux communes de la Belgique qui s'étaient signalées en prenant une part glorieuse au triomphe de la révolution.

En qualité de président de la commission des récompenses, Alex. Gendebien adressa au chef de l'État un discours qui fît et qui devait produire une grande sensation. « La nation, dit-il, a mis sa confiance en vous, Sire; elle est digne

( ! ) Cest Gendebien qui, lors de la discussion du projet instituant un ordre national (juillet 1832), protesta que jamais un ruban ne souillerait sa boutonnière.

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de la vôtre : fort de cette confiance réciproque, n'hésitez pas à donner le signai du combat, et j'ose garantir à Votre Majesté un anniversaire plus glorieux encore que celui qui nous cause aujourd'hui tant d'émotions... »

le roi Léopold, appréciant les services rendus par Alex. Gendebien à la cause nationale, avait signé avec satisfaction l'arrêté qui, dans la nouvelle organisation judiciaire, appelait l'ancien membre du gouvernement provisoire à l'un des postes les plus éminents de la magistrature.

Gendebien supposa que le ministère n'avait pour but que de l'éliminer de la Chambre, et, malgré les conseils de ses meilleurs amis, cédant de nouveau à un invincible sentiment de méfiance, il refusa les fonctions de procureur général à la cour de cassation pour rester simple représentant (').

(') On lit à ce sujet dans les Aperçus -. « En 1 832, malgré l'assurance que j'avais donnée au ministère que je refuserais, il me nomma procureur général à la cour de cassation. Il y avait incompatibilité entre ces fonctions et celles de représentant de la nation. C'est sans doute pour cette raison qu'on m'avait nommé, afin de se débarrasser de mon inflexible opposition à la Chambre ; c'est aussi pour cette raison que j'ai refusé ; préférant mon mandat gratuit de représentant et ne voulant l'abandonner lâchement et

La guerre n'avait pas éclaté entre la Belgique et la Hollande. Afin d'empêcher une lutle qui aurait pu devenir générale, les puissances permirent à une armée française d'entrer de nouveau dans nos provinces pour faire le siège de la citadelle d'Anvers. Après la capitulation, Alex. Gendebien, usant de l'initiative parlementaire, déposa, le 28 décembre 1832, une proposition qui tendait : 1° à voter des remercîments à l'armée française pour les services quelle avait rendus à la Belgique au mois d'août 1831 et au mois de décembre 1832; 2° à faire dispa-

raître le lion de Waterloo. En développant cette proposition le lendemain, Gendebien s'exprima en ces termes : « Je vous invite à vous affranchir du vasselage de la Sainte-Alliance, en faisant disparaître l'odieux emblème du despotisme et de la violence qui nous ont asservis pendant

le troquer contre une éminente, douce et lucrative fonction. »

Le comte de Celles avait écrit à Gendebien (Paris, 10 octobre 1832) : « Je vous félicite et je félicite le pays de vous avoir comme chef du parquet de la cour régulatrice. C'est un choix qui doit être généralement approuvé; votre esprit droit et votre âme pure ne peuvent être en doute pour qui que ce soit. Il me semble que généralement on a fait de bonnes nominations dans l'ordre judiciaire... »

quinze ans à un joug humiliant que nous avons brisé en septembre 1830. Je propose d'y substituer un monument funèbre qui, tout en conservant le douloureux souvenir d'un fait qui appartient à l'histoire, transmettra à la postérité nos regrets sur les nobles victimes des quatre parties du monde, entassées dans ces champs de carnage el de deuil. » Le projet de détruire le lion de Waterloo fut énergiquement combattu par M. Nothomb : l'orateur regardait ce monument comme l'emblème de la délivrance de l'Europe. « La journée de Waterloo, disait-il, a ouvert pour l'Europe une ère nouvelle, l'ère des gouvernements représentatifs. Cette journée a rendu à la Belgique cette indépendance qui a été dénaturée ensuite et qui a reçu une nouvelle forme, sa véritable forme, par les journées de septembre. » La Chambre donna raison à M. Nothomb ; elle rejeta la prise en considération de la motion ayant pour but de faire disparaître le lion de Waterloo; mais, à l'unanimité, elle adopta la proposition de voter des remercîments à armée* française (').

( ! ) Les sympathies persistantes d'Alex. Gendebien pour la France n'allaient point, comme on l'a prétendu, jusqu'à vouloir lui sacrifier la nationalité belge. Un journaliste

Depuis le Congrès, il existait un violent antagonisme entre Gendebien, dune part, MM. Devaux et Lebeau, de l'autre. Cet antagonisme s'était encore accru depuis la formation du cabinet où M. Lebeau tenait le portefeuille de la justice et M. Ch. Kogier celui de Tintérieur ('). Les relations de M. Rogier avec son ancien collègue du gouvernement provisoire n'avaient cependant pas été brisées; mais un incident imprévu vint tout changer.

A la fin de la séance de la Chambre du 24 juin 1833, et après une discussion qui n'annonçait encore aucun orage, Gendebien

français, H. Lamarche, frère de Jenneval, l'auteur de la Brabançonne, adressa, le 1 er novembre 1832, à l'ancien membre du gouvernement provisoire un long mémoire dans lequel il considérait la royauté de Léopold comme non avenue et proposait de donner à la Frauce ses frontières naturelles. «... Votre avis, disait-il, serait-il que Ton pourrait, vu les circonstances, et sans trop s'humilier, consentir à un arrangement sur les bases suivantes : La province d'Anvers, les Flandres, le Limbourg et le Luxembourg à la Hollande ; le reste réuni à la France qui donnerait à Bruxelles un prince pour gouverneur général... »

En tête de cette lettre Gendebien a écrit de sa main :

Pas de réponse.

(*) 20 octobre 1832.

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se disposait à répondre à M. Devaux, lorsqu'on demanda l'ajournement au lendemain. M. de Mérode insista pour que la séance se prolongeât, en reprochant à la Chambre de perdre beaucoup de temps et de tenir surtout de trop courtes séances. Gendebien déclara qu'il était prêt à répondre de suite et à prolonger la séance jusqu'à cinq heures, si la Chambre le désirait. Mais il exprima son étonnement de ce que M. de Mérode, qui venait pour la première fois à la séance depuis l'ouverture de la session et qui n'y était que depuis une heure, se permît de trouver les séances trop courtes. « Il semble, ajouta-t-il, qu'il y ait de la part des ministres et de leurs amis résolution d'interrompre toutes les discussions par d'éternels reproches de ce genre. Déjà à plusieurs reprises un ex- ministre (•) nous a accusés de perdre beaucoup de temps, et, chose étrange, cet honorable membre s'est donné un congé de plus de six mois. »

M. Devaux. « L'honorable membre me reproche d'avoir été absent pendant six mois : c'est ma santé qui est cause de cette absence.

M. Gendebien. « C'est que l'honorable mem-

(« M. Devaux.

bre écrivait dans l'Indépendant, pendant son absence.

M. Devaax. « C'est une calomnie.

M. Gendebien. « Ce mot vous coûtera cher.

M. Rogier. « Oui, c'est une calomnie. Je le dis tout haut.

M. Gendebien. << Je demande la parole pour faire remarquer à l'assemblée que M. Devaux a dit que c'était une calomnie : je serai modéré ici, mais je reprendrai tous mes droits ailleurs.

M. Rogier. « C'est très-bien.

M. Devaux. « Quand une interpellation aussi imparlementaire a été faite, j'ai répondu avec un mouvement d'indignation dont je n'ai pas été maître, mais dont j'accepte toutes les conséquences ( } ). »

La séance levée, Gendebien demanda à M. Devaux son adresse, et M. Rogier s'étant approché, il lui dit qu'il connaissait la sienne.

Déjà M. Rogier avait demandé la priorité ( 2 ).

(*) Nous avons, d'après des sources authentiques, complété la version du Moniteur.

(*) M. Rogier à M. Gendebien :

« Bruxelles, 24 juin, h 1/2 heures.

« Monsieur,

« Il entre peut-être dans vos intentions de vous adresser

Le soir même, vers sept heures et demie, les deux adversaires, avec leurs témoins, se rendirent au bois de la Cambre. Les conditions du combat venaient d'être réglées lorsque parut M. Devaux, réclamant la priorité pour lui. Gendebien lui dit : « J'applaudis aux sentiments qui ont inspiré votre démarche; mais, de mon côté, un sentiment de délicatesse ne me permet pas d'abuser de votre position. »

Les témoins de Gendebien, de leur côté, s'opposèrent au combat.

Des pourparlers s'engagèrent entre les témoins et se prolongèrent inutilement jusqu'au 26.

Ce jour-là, à onze heures du matin, Gendebien et Rogier se rejoignirent au bois de Linthout. L'arme désignée par le sort était le pistolet. M. Rogier tira le premier et n'atteignit pas son adversaire ; alors Gendebien tira également et, voyant tomber son ancien ami, accourut pour lui donner la main : mais les

à mon ami M. Devaux, avant de vous adresser à moi. Je crois avoir droit à la priorité, le propos de mon ami ayant été relevé et répété par moi, de manière à ce que toute l'assemblée l'entendit.

« J'ai l'honneur d'être, etc. »

témoins l'obligèrent à se retirer. M. Rogier avait été blessé à la joue droite. « Mes regrets, écrivit Gendebien à M. Vande Weyer, suivirent de près le triste événement qui faillit coûter la vie à un de vos anciens collègues. »

Deux mois après, presque jour pour jour, le 23 août, un duel d'un autre genre avait lieu à la Chambre entre M. Lebeau et le chef de l'opposition. Admis à développer une proposition d'accusation contre le ministre de la justice, Gendebien débuta en ces termes :

« Dans une circonstance aussi grave, je devais craindre que la parole ne m'entraînât trop loin ; et j'ai écrit les développements pour lesquels je réclame votre attention.

« Depuis trop longtemps, le sieur J. Lebeau, ministre de la justice, méprise vos décisions, brave votre autorité, et vous provoque insolemment à faire usage de vos plus importantes prérogatives, le droit de mettre les ministres en accusation.

« Habitué à l'impunité, comptant trop sur votre longanimité, sur vos répugnances à soulever d'aussi graves questions, le sieur Lebeau crut pouvoir vous braver toujours impunément; et, dans votre séance du 14 août, il provoqua lui-même sa mise en accusation, au sujet

de la violation la plus flagrante de plusieurs articles de notre Constitution.

« Je relevai le gant qu'il jetait pour la vingtième fois peut-être au milieu de nous; j'ai pensé, Messieurs, qu'il était du devoir de la Chambre, autant que de sa dignité, de punir l'insolence, et d'arrêter enfin la main sacrilège qui menace de destruction le palladium des libertés et du repos public, la seule arche

de salut pour les peuples et les gouvernements.

« Voulez-vous fermer le gouffre des révolutions, faites respecter la loi des lois, prononcez sans hésiter le châtiment réservé aux grands coupables, ou tout au moins fulminez l'anathème de l'impopularité sur le téméraire qui ose la violer.

« J'ai accusé le sieur J. Lebeau d'avoir violé les art. 7 et 128 de la Constitution »

M. Nothomb, qui s'était chargé de la défense de M. Lebeau, n'eut pas de peine à démontrer que l'extradition d'un banqueroutier français, effectuée en l'absence d'une loi formelle et spéciale, était le prétexte de la proposition d'accu sation. D'après les développements donnés par M. Gendebien à son réquisitoire, il s'agissait, en réalité, d'une lutte décisive entre la politique

dont M. Lebeau était la personnification et le système dont le chef de l'opposition avait énergiquement, mais inutilement poursuivi le triomphe. Le défenseur du ministre des affaires étrangères de 1831 se montra également sévère pour les adversaires de son ami. 11 disait :

« Comme ami de M. Lebeau, je le félicite de cette accusation; comme ami de mon pays, comme ami des institutions nationales que j'ai aidé à foncier, j'en suis affligé. Après les deux mémorables procès dont la restauration et la révolution de France nous ont légué le souvenir, quel spectacle offrons-nous à l'Europe? Nous parodions ce qu'il y a d'extrême, ce qu'il y a pour ainsi dire de tragique dans la vie parlementaire. Craignons les conséquences de cette profanation : on ne profane point un principe impunément. Alors surtout qu'une réaction s'opère dans les esprits, l'opposition a besoin d'être modérée et circonspecte : les attaques irréfléchies contre les gouvernements affaiblissent, déconsidèrent les libertés publiques, en procurant au pouvoir des succès trop faciles, et en le fortifiant outre mesure. Voyez la presse : par son mépris des hommes et des principes, par l'inconstance de ses doctrines, par ses accusations forcenées, par son système de dénigre-

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ment et d'incrédulité, elle s'est frappée d'impuissance. C'est un malheur que cette impuissance de la presse, réduite pour longtemps parmi nous à un rôle secondaire ; l'impuissance de la tribune serait un plus grand malheur : le gouvernement représentatif manquerait d'une de ses bases ; ïl faut que la tribune reste debout à côté du trône »

L'assemblée passa à l'ordre du jour à la majorité de cinquante- trois voix contre dix-huit (').

Au mois d'avril de l'année suivante, après les déplorables troubles dont Bruxelles avait été le théâtre, Gendebien s'efforça de nouveau d'accabler le ministre de la justice. « Des rapports de police, dit un historien, avaient signalé

( f ) Quatre jours après, le 27 août, M. Nothomb écrivait

au général Goblet :

« Mon cher général, la séance de vendredi a été superbe comme un jour de bataille ; notre victoire a été complète ; c'est à tel point que l'on commence à soutenir que Lebeau, en provoquant l'accusation, n'avait d'autre but que de se procurer un facile triomphe : véritable piège qu'il avait tendu à ses adversaires, tactique admirable qui le place sur la même ligne que le vieux Talleyrand à qui il n'est plus permis de faire des fautes. . . . Tous nos mouvements avaient été concertés dans une réunion prépararoire. M. de Muelenaere était le conducteur du Parlement etc. »

plusieurs étrangers parmi les rédacteurs les plus exaltés des feuilles orangistes, et d'autres

réfugiés politiques étaient

gravement soup-

çonnés d'abuser de l'hospitalité pour fomenter des troubles attentatoires à l'honneur du gouvernement et de la nation. Usant d'un droit de légitime défense, formellement consacré par la loi du 28 vendémiaire an VI, M. Lebeau enjoignit aux plus turbulents de sortir du pays dans les vingt-quatre heures. Mais cette décision devint elle-même l'objet de critiques amères. Ceux qui avaient accusé le gouvernement de mollesse et de condescendance coupable dans la répression des troubles l'accusèrent cette fois d'agir avec une sévérité excessive ( ] ). » Parmi les expulsés

se trouvait Cabet, l'hôte et l'ami de Gendebien ; la gendarmerie avait même fait une descente chez l'ancien membre du gouvernement provisoire pour s'assurer du départ du proscrit. Irrité, Gendebien (séances du 28 et du 29 avril) récapitula tous les griefs qu'il avait contre le gouvernement, a Retirez-vous, s ecria-til, retirez-vous donc au plus vite, ministres; car vous êtes un obstacle au bonheur de mon

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(*) La Belgique sous le règne de Léopold /"", par J.-J. Thonissen, t. II, p. 191.

pays. » Jamais il n'avait été plus véhément Écoutez :

«.... On a choisi pour l'expulsion un homme qui a combattu sous la restauration le despotisme de tous les ministères ; qui a défendu les accusés dans les plus grands procès politiques de la France; qui a défendu tous les hommes généreux qui ont été compromis pour les délits de la presse ; un homme qui a été rayé du tableau des avocats pour ses défenses énergiques; un homme qui a été aveugle pendant quatre ans par suite d'excès de travail pour défendre les hommes politiques poursuivis par les ministres de Louis XVIII. Cet homme a concouru à la révolution de juillet ; il a concouru puissamment à placer Louis-Philippe sur le trône ; cet homme a été nommé procureur général en France; il est resté dans ces fonctions jusqu'au ministère du i 3 mars : quand il a vu le système bâtard que l'on adoptait alors, en homme d'honneur, il n'a pas voulu donner les mains à un pareil système, il s'est retiré. Il est maintenant condamné pour un délit politique, pour avoir dit que Louis-Philippe était décidé à faire fusiller et mitrailler les Français toutes les fois qu'il le faudra; chacun sait qu'il ne s'en est pas fait faute depuis. Il demande un asile à un homme qui n'a pas conspiré comme ceux qui expulsent aujourd'hui, mais qui a le courage de continuer la révolution que d'autres avaient commencée, qui a tout exposé pour cette révolution, repos, santé, famille; et c'est dans le domicile de ce citoyen, c'est en violant le domicile de ce Belge, meilleur patriote que les ministres, que ces ministres arrachent l'honorable hôte qu'il avait accueilli; en un mot, c'est moi qu'ils ont choisi pour subir l'humilia-

tion d'une violation du domicile et du droit d'asile; c'est moi qu'ils ont choisi pour témoin d'une double violation de la Constitution, pour la conquête de laquelle j'ai fait tant de sacrifices. Non content d'avoir enlevé de mon domicile l'honorable M. Cabet, on fait courir le bruit que c'est M. Babet qu'on a arrêté, empoisonneur venu tout exprès de Hollande pour assasiner le Roi; on fait circuler mille bruits plus absurdes encore, s'il est possible...

« Messieurs, veuillez, je vous prie, comparer la conduite des ministres avec la loi des infâmes républicains de l'an 93, époque à laquelle j'étais proscrit avec ma famille; en 93, enfin, chez l'homme le plus vulgaire, si M. Cabet s'était présenté, et si cinq autres citoyens avaient répondu de son civisme, il serait resté : et alors que moi, répondant sur 1 honneur de l'hôte que j'ai reçu du malheur, et qu'on aurait dû respecter, on me l'arrache. La situation d'un proscrit, les services que j'ai rendus au pays seraient en vain invoqués ; on m'enlève mon hôte ; on ordonne de le traiter comme une bête fauve et de le conduire à la frontière avec les mêmes précautions qu'on prend contre un tigre qu'on veut empêcher de se jeter sur sa proie.

« Et vous voulez vous faire beaucoup d'amis en humiliant des citoyens contre lesquels je vous défie t vous ministres, d'articuler la moindre accusation. Depuis assez longtemps on fait des insinuations contre moi ; eh bien ! accusez-moi ; qu'une voix s'élève dans mon pays pour m'accuser, à l'instant je me présente à la justice. Tout le monde peut-il en dire autant? Je ne le pense pas. Je ne ferai pas comme fit le ministre en septembre 1831, comme il fit en juillet 1833; je ne provoquerai pas une accusation pour la décliner ensuite : non, messieurs; que l'on m'accuse et je me présen-

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terai devant mes juges, je justifierai tous les actes de ma vie, et je prouverai qu'il n'en est pas un dont je ne puisse me glorifier.

« Avocat depuis vingt-cinq ans, qu'on articule un seul grief contre moi dans l'exercice de cette profession délicate; qu'on articule un seul grief contre moi comme citoyen. Et c'est chez ce citoyen que vous profanez le droit d'asile, et c'est lui que vous calomniez ! La loi dont vous vous servez a été faite pendant les moments de crise de la révolution française ; alors que l'Europe était soulevée contre la France, que l'or corrupteur de l'Angleterre circulait en France, et c'est chez moi que vous l'appliquez; mais en vous servant d'une telle loi, ne craignez-vous pas à votre tour l'expulsion? Si un changement de politique arrivait, ne seriezvous pas heureux de trouver un asile à l'étranger? Prenez-y garde, pour peu que vous vous obstiniez à suivre les doctrines de l'arbitraire que l'on prône maintenant, vous pourriez bien un jour ne pas trouver dans le monde entier, une pierre où reposer votre tête : les peuples les moins civilisés font la guerre à l'arbitraire? et par un juste retour des choses de ce monde, par une juste application de la loi du talion, on pourrait vous frapper avec l'arbitraire... »•

Encore une fois la majorité de la Chambre refusa de s'associer au blâme que l'opposition voulait infliger au ministère.

Ces grandes luttes, auxquelles il prenait une part si active, avaient fini par lasser Gendebien. En 1835, il prit la résolution de quitter l'enceinte législative et il invita les électeurs de

Mons à faire choix d'un autre mandataire.

« Fatigué, a-t-il dit, des discussions, des luttes souvent acharnées, irritantes ; désespérant des résultats d'une opposition presque toujours stérile, quoique logique et consciencieuse; sentant d'ailleurs la nécessité de mettre un terme aux sacrifices de temps, de fortune, de santé (je n'ai jamais reçu l'indemnité payée aux membres de la Chambre), je pris la résolution de rentrer dans la vie privée, que je n'aurais jamais dû quitter. » Mais cédant aux conseils de ses amis, piqué du langage de certains journaux qui raillaient son prétendu isolement dans le pays, il se remit sur les rangs, cinq jours avant l'élection, et fut de nouveau réélu à une grande majorité.

Les quatre années qui s'écoulèrent encore jusqu'à la retraite définitive de Gendebien furent relativement calmes. MM. Lebeau et Rogier avaient quitté le pouvoir au mois d'août 1834 et leur ancien adversaire supportait avec moins d'impatience l'administration dirigée par M. de Theux. Il y voyait avec satisfaction un de ses anciens compagnons d'armes, l'honorable M. Ernst, devenu ministre de la justice.

Lorsque J.-F. Gendebien, le vénérable] président du tribunal de première instance de Mons,

descendit dans la tombe, le 4 mars 1838, l'ancien membre du gouvernement provisoire écrivit au roi Leopold :

« Sire, l'intérêt que Votre Majesté avait la bonté de porter à notre père nous autorise, nous impose même le devoir de porter à sa connaissance qu'hier 4 mars, à midi, il a cessé de vivre.

« Parvenu dans sa quatre-vingt-sixième année, notre père a fourni une longue et laborieuse carrière qui lui a acquis l'estime de ses concitoyens. Puisse-t-elle avoir mérité aussi une place dans l'estime de Votre Majesté !

« C'est au nom de la famille dont je deviens le chef- et si vous le permettez, c'est aussi en mon nom, Sire, que je m'acquitte envers Votre Majesté de ce devoir pieux.

« Veuillez recevoir, Sire, l'expression de notre profond respect. »

Le Roi répondit :

a Bruxelles, le 8 mars 4838.

« J'apprends avec une véritable peine la mort de votre respectable père, et je prends la part la plus vive à la douleur que cette perte vous fait ressentir, ainsi qu'à toute votre famille. Les dignes et honorables qualités de M. Gendebien m'étaient connues et j'éprouve de la satisfaction à me rappeler les circonstances où je me suis trouvé à même de lui donner des témoignages de mon

« estime. »

Le 14 mars, le représentant des Pays-Bas à Londres déclarait à la conférence qu'il avait

l'ordre de signer le traité des vingt-quatre articles, jusqu'alors repoussé par Guillaume I er avec une invincible obstination.

Cette détermination allait avoir une influence décisive sur la carrière de Gendebien.

Depuis 1831, il personnifiait, comme chef de l'opposition, le système qui était une protestation permanente contre les arrêts de la conférence de Londres. Ce système, à la fois généreux et téméraire, était à la veille de succomber définitivement. En effet, la Belgique pouvaitelle lutter contre les cinq grandes puissances réunies pour lui imposer des conditions d'existence qu'elles déclaraient irrévocables ? Gendebien, cependant, fit un suprême effort pour ramener à lui l'opinion; et jamais, dit un contemporain, sa voix n'avait trouvé des accents mieux inspirés et plus entraînants. Le discours qu'il prononça fut son testament politique.

L'ancien membre du gouvernement provisoire rappela la conduite patriotique qu'il avait tenue depuis 1830 et s'attacha à démontrer les conséquences désastreuses d'une lâche soumission. Il termina par des paroles qui annonçaient aussi une détermination irrévocable : « Si je ne puis vous empêcher de condamner nos compatriotes, dit-il, je puis du moins partager

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leur sort. Notre condamnation sera égale :

à l'instant où vous prononcerez votre arrêt, je me condamne, moi, à l'ostracisme politique. » Le *9 mars, les représentants se trouvaient à leur poste au nombre de cent. Cinquante-huit votèrent pour l'adoption du traité; quarantedeux votèrent contre. A l'appel de son nom, Gendebien s'exprima en ces termes : « Non, trois cent quatre-vingt mille fois non pour trois cent quatre-vingt mille Belges que vous sacrifiez à la peur. » Puis il écrivit sa démission de membre de Ja Chambre et sortit aussitôt de l'enceinte législative pour n'y plus reparaître. Quelque temps après il donnait aussi sa démission de membre du conseil communal de Bruxelles et de bâtonnier de l'ordre des avocats. « Homme d'un caractère tout d'une pièce, bon et rude à la fois, dit un publiciste, se faisant pardonner l'ardeur de ses attaques par la sincérité de ses convictions et l'absence de

toute ambition, Horace l'eût nommé aussi :

Justum et tenacem propositi virum. Entré aux affaires, , comme membre du gouvernement provisoire, il les quitta en honnête tribun ('). »

(') Du Gouvernement représentatif en Belgique (1831- 1848), par E. Vanden Peereboom, t. 1 er , p. 314. Alex. Gendebien, au moment où il quitta pour toujours

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Alex. Gendebien demeura inflexible dans sa résolution. En 1843, il refusa une candidature qui lui était proposée dans le district de Soi-

le palais législatif, reçut de nombreuses lettres qui le félicitaient de sa conduite virile. M. de Potter lui écrivait de Paris (23 mars 1839) : » Des dissentiments graves nous ont presque constamment divisés pendant les quelques semaines que nous avons parcouru côte à côte la carrière politique pour laquelle, vous devez en être maintenant convaincu, je n'ai jamais eu qu'une vocation de circonstance, véritable vocation forcée. Je n'admire pas moins sincèrement vos généreuses paroles contre l'acceptation du traité des vingt-quatre articles, et votre belle retraite au moment où ce suicide national a été consommé...» M. Adelson Castiau, qu'entraînait vers Gendebien une parfaite communauté d'opinions, lui disait (Mons, 24 mars 4859) : «... Après être resté, comme toujours, le plus grand de nos hommes politiques, vous avez voulu faire reconnaître en vous le premier de nos orateurs ; double palme aussi flatteuse que le laurier de la plus belle victoire et qui, dans les annales du patriotisme et de l'éloquence, vous vaudra la place d'honneur. En vous retirant de la scène politique dans un tel moment et après le plus beau de vos triomphes parlementaires, vous y avez laissé des traces impérissables de votre passage ; la révolution, ses principes, ses croyances, ses conquêtes et ses espérances, tout cela s'était incarné en vous et disparaît avec vous... »

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gnies; en 1847, il déclina avec la même fermeté les offres honorables qui lui venaient de l'arron-

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dissement de Charleroi. « C'est après réflexion et avec un profond chagrin, disait-il, que je prends la résolution de ne pas rentrer dans la carrière politique. »

Il se consacra entièrement au barreau et à l'administration des hospices de Bruxelles dont il était devenu receveur général après la mort de son beau-père, Antoine Barthélémy.

Comme ses ascendants, il atteignit les limites de la vieillesse. Il avait quatre-vingt et un ans lorsqu'il s'éteignit à Bruxelles, Je 6 décembre J869.

Une affluence considérable assista trois jours après aux funérailles d'un des principaux fondateurs des libertés belges. La Chambre des représentants avait envoyé une députation à cette triste cérémonie. On y remarquait 'aussi plusieurs anciens membres du Congrès national et un ancien membre du gouvernement provisoire, Charles Rogier.

Le bâtonnier de l'ordre des avocats, M. Lavallée, retraça la carrière de son éminent prédécesseur qui, de 1834 à 1853, avait été élevé quatorze fois à l'honneur du bâtonnat.

M. Van Humbéeck, vice-président de la

Chambre, au nom de la représentation nationale, rendit un noble et viril hommage à Tindomptable athlète. Il s'exprima en ces termes :

« Je viens remplir devant ce cercueil la mission la plus élevée : je suis appelé à me faire l'interprète de la reconnaissance d'un peuple.

Lorsque la mort frappe un fondateur de notre nationalité, les représentants de la Bel-

gique indépendante lui doivent, au nom de la nation entière, ce dernier et. respectueux hommage, que nous venons rendre aujourd'hui à Alexandre Gendebien. Ce devoir devient plus impérieux, à mesure qu'un temps plus long nous sépare de cette époque de régénération politique, si féconde en gloires radieuses et en dévouements énergiques. Moins il reste de ces hommes parmi nous, plus nous devons affirmer que les traditions qu'ils nous lèguent leur survivront et qu'on ne verra s'amollir chez leurs descendants ni la conviction politique ni la fierté nationale. Si l'avenir devait réserver des épreuves à notre chère Belgique, puissionsnous, pour les traverser, trouver en nous cette fermeté d'àme et cet amour du bien public dont Gendebien nous laisse le glorieux exempte et l'impérissable enseignement. »

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