CHAPITRE PREMIER
MORT DE NICOLAS I" ET AVÈNEMENT d'ALEXANDRE II
Mort de Nicolas Is^ — Situation militaii-e et diplomatique au moment de sa mort. — Impression produite à Paris. — Espérances fondées sur le nouveau tsar Alexandre II. — Attitude du gouvernement français et de Napoléon III. — L'impression en Angleterre, à Constantinople, à Vienne, à Berlin. — Influence exercée par l'événement sur les dispositions des neutres. — Attitude publique d'Alexandre IL — Circulaire de Nesselrode aux agents diplomatiques de Russie. — Lettre de Nesselrode à M. de Seebach. — Napoléon ajourne son projet de voyage en Crimée jusqu'à l'issue des conférences de Vienne.
Dans la soirée du 2 mars 1855 parvint à Paris la nouvelle d'un grand événement : Nicolas I^^ était mort à Saint-Pétersbourg, le même jour, à midi. Le tsar avait été emporté d'une façon si imprévue et si subite, que la nouvelle de sa maladie et celle de sa mort avaient été connues à Paris presque en même temps. Le l^r mars on avait appris qu'il était dangereusement malade ; dans la journée du lendemain des dépêches venues de Rerlin annoncèrent coup sur coup sou état désespéré et sa mort.
On était alors en pleine guerre de Crimée. Soixante-dix mille Français, Anglais et Turcs, auxquels allaient bientôt se joindre quinze mille Piémontais, assiégeaient Sébastopol. L'annonce de leurs premiers succès à l'Aima, à Balaklava, à Inkermann, à Eupatoria, avait assombri les derniers jours et hâté la fin de l'empereur de Kussie.
Avant de mourir, il avait eu la douleur de voir ses troupes échouer dans toutes leurs tentatives, soit pour barrer aux alliés la route de Sébastopol, soit pour les forcer à en lever le siège et à se rembarquer.
Finalement, il avait dû se résigner à reth'er le commandement de ses forces en Crimée à son ami et à son confident le prince Menchikoff, et à le confier au prince Michel Gortchakoff.
Si favorable que la fortune se fût jusqu'alors montrée envers les alliés, l'avenir restait cependant pour eux gros de périls et de menaces. A la suite de l'échec du 17 octobre, ils avaient dû renoncer à enlever Sébastopol de vive force ; la tranchée avait été ouverte contre la place et un siège en règle avait commencé. Rien n'était moins assuré que le succès de cette opération, poursuivie au milieu de difficultés sans exemple. L'opinion se prenait à en douter et sa méfiance semblait se communiquer aux généraux et aux armées qui ne conduisaient pas assez vite, au gré de Napoléon III, les opérations du siège. Aussi l'empereur des Français se disposait-il à partir pour la Crimée, afin d'y prendre le commandement suprême des troupes et de réchauffer par sa présence l'ardeur des soldats et des chefs. Ce projet, très sérieusement agité aux Tuileries, rencontrait toutefois dans le public et jusque dans l'entourage de Napoléon III une très violente opposition.
Dans ces conditions, l'attitude des neutres était, pour la Russie aussi bien que pour les alliés, d'un intérêt primordial. Seules deux grandes puissances militaires restaient encore en dehors de la lutte : l'Autriche et la Prusse. Que l'une d'elles consentît à se joindre à la coalition, c'était la complète défaite des Russes et la fin de la guerre assurées dans un avenir prochain.
Si toutes deux au contraire persistaient dans lem* neutralité, la Russie pouvait, en prolongeant sa résistance, lasser la patience de ses adversaires et acheter la paix sans avoir à la payer de trop lourds sacrifices. Aussi tous les efforts de la diplomatie franco-anglaise tendaient-ils, depuis le début de la guerre, à gagner la Prusse et surtout l'Autriche à la cause des aUiés, tandis que ceux de la diplomatie russe tendaient, simultanément, à priver la coalition de cet appoint.
L'homme à qui était échue la tâche mgrate de retenir l'Autriche dans
la neutralité était le prince Alexandre Gortchakoff. « J'ai confiance en vous, lui avait dit Nicolas I^^" en l'envoyant à Vienne au mois de juin 1854, mais je n'espère rien de vos efforts et je m'attends à vous voir revenir avant un mois avec la nouvelle de notre rupture avec l'Autriche. »
Huit mois s'étaient écoulés depuis cette prédiction, et la rupture redoutée ne s'était pas encore produite.
Mais si elle avait pu être évitée jusque-là, elle ne paraissait plus pouvoir l'être longtemps et, avant de disparaître, Nicolas P^ avait encore eu cette amertume de voir l'Autriche, qu'il avait sauvée en 1848, se lier avec les puissances occidentales par un traité qui semblait devoir être le prélude de sa participation à la guerre.
Tout en faisant de l'Autriche l'alliée des puissances occidentales, le traité du 2 décembre suspendait, en quelque sorte, sa résolution définitive jusqu'à l'issue des négociations entamées en vue de la paix. La guerre de Crimée offre en effet cette particularité que, pendant longtemps, les négociations ont marché de pah* avec les opérations militaires et, tandis que l'on se battait sous les murs de Sébastopol, on discutait, à Vienne, sur les conditions auxquelles la paix pourrait être rétablie. Vienne était le centre principal de l'activité diplomatique, comme Sébastopol était celui de l'activité militaire. C'est dans la capitale de l'Autriche que diplomates français, anglais et russes déployaient toutes les ressources de leur art, moins pour se mettre d'accord sm* les conditions de la paix future que pour entraîner le gouvernement autrichien dans leur parti.
Les bases de la négociation se trouvaient depuis longtemps définies. Contenues dans les notes de Vienne, du 8 août 1854, elles sont connues dans l'histoire diplomatique sous le nom de « quatre garanties ». La première avait trait au protectorat que la Russie prétendait exercer sur les principautés moldo-valaques et sur la Serbie : ce protectorat devait être remplacé par une garantie collective des puissances. La seconde proclamait la liberté de la na^^gation du Danube et de ses embouchures. La troisième stipulait la re^àsion du traité de 1841 « dans un intérêt d'équilibre européen ». La quatrième enregistrait l'abandon par la Russie du protectorat qu'elle s'arrogeait sur les sujets chrétiens du sultan, de rite orthodoxe.
Un article du Moniteur, commentant ces garanties, avait indiqué ce que le gouvernement français entendait par ces mots : <( Revision du traité de 1841 dans un intérêt d'équilibre européen. » Ils signifiaient que les forces navales de la Russie dans la mer Noke seraient limitées
de manière à assurer à la Turquie la sécurité qui lui faisait défaut. La Kussie avait commencé par repousser ces conditions avec indignation. Puis, sous l'influence des revers et de la mauvaise fortune, elle avait consenti à en admettre le principe et à les prendre pour bases de discussion avec l'Autriche et les puissances alliées. C'est le 28 novembre que cette concession avait été notifiée au cabinet de Vienne. De cette date au commencement de mars 1855, trois mois s'étaient écoulés sans que l'on pût procéder à l'ouverture des conférences, tant était encore illusoire l'accord des parties sur les principes posés comme conditions préalables de leur négociation. Le moment était cependant arrivé où allait être épuisée la ressource des pourparlers préliminaires et des réunions préparatoires. Les cabinets de Paris et de Londres venaient d'annoncer qu'ils se feraient représenter aux futures conférences par M. Drouyn de Lhuys (1) et par lord John Russel. L'un des derniers actes de Nicolas I^^ fut de dicter les instructions et de signer les pleins pouvoirs des plénipotentiaires russes, le prince Gortchakoff et M. de Titoff.
La Prusse ne devait pas figurer à ces conférences. La France, l'Angleterre et l'Autriche cherchaient à exploiter le vif désk qu'elle avait d'y prendre part pour obtenir son adhésion au traité du 2 décembre. Mais le roi Frédéric-GuUlaume, uni à l'empereur Nicolas par les liens de l'affection et de la parenté, éprouvait une extrême répugnance à se laisser entraîner. Les alliés n'en attachaient que plus d'importance à gagner son concours et à dissoudre, de ce fait, l'antique et intime alliance qui unissait la cour de Berlin à celle de Pétersbourg. « Quant à moi, je l'avoue, écrivait notre ministre en Prusse (2), quels que soient les tristes côtés de la guerre, je verrais avec regret et inquiétude la paix conclue avant que les Allemands aient échangé des coups de fusil avec les Russes. Tant que cela n'aura pas eu lieu, le charme ne sera pas rompu et nous ne tarderons pas, la paix faite, à nous en apercevoir. » S'il ne devait pas être donné au marquis de Moustier de voir les Allemands et les Russes échanger des coups de fusd, du moins les circonstances pouvaient-elles alors le lui faire espérer.
Un émissaire spécial du roi Frédéric-Guillaume, le général de WedeU, négociait à Paris la conclusion d'un traité. Les pourparlers qu'il avait entamés avec Drouyn de Lhuys venaient d'aboutir à la rédaction d'un projet, soumis à l'approbation du cabinet de Berlin. Le gouvernement prussien surbordonnait son assentiment à deux conditions, que repous-
(1) Ministre des affaires étrangères.
(2j Moustier à Thouvenel, 8 décembre 1854,
saient formellement les alliés : la première était l'interdiction du territoire germanique aux troupes étrangères; la seconde, l'engagement de ne rien entreprendre contre la tranquillité de la Pologne. Ces deux difficultés retardaient encore l'accession de la Prusse à l'alliance du
2 décembre.
C'est sur ces entrefaites qu'éclate, le 2 mars, comme un coup de tonnerre, cette nouvelle inattendue : l'empereur Nicolas est mort.
Une immense espérance s'empare tout à coup de Paris et de la France entière : la paix est faite. Rien ne peut donner une idée plus fidèle de cette impression, d'autant plus intense qu'elle est plus irraisonnée, que le spectacle offert, le lendemain, par la Bourse. La liquidation de février s'est faite en baisse; celle de mars menace de se terminer de même. Et voilà qu'à la seule nouvelle, « Nicolas l^r est mort )>, une hausse immédiate se produit sur toutes les valeurs au comptant et à terme. La rente
3 pour 100 atteint sans transition 3 francs de plus que les précédents cours de fermeture ; l'emprunt russe est à 86 et demi ; le Crédit mobilier gagne 52 francs ; toutes les valeurs industrielles montent dans des proportions considérables. Les demandes sont nombreuses, mais les vendeurs sont rares (1).
L'optimisme dont fait foi cette brusque ascension de toutes les valeurs se reflète, le même jour et les suivants, dans les commentaii-es de la presse : il s'y montre déjà, pourtant, moins confiant et moins sûr de lui.
Au premier abord, on avait cru la paix faite : la guerre n'était-elle pas l'œuvre personnelle de Nicolas F^" et, ce souverain disparu, n'était-il pas naturel que la paix se rétablît pour ainsi dii-e d'elle-même? A la réflexion, les faiblesses de ce raisonnement ne tardèrent pas à apparaître et, à la première impression, se substitue une autre, déjà plus voisine de la vérité : la mort de Nicolas pi" n'équivaut pas à l'annonce de la paix ; mais c'est une circonstance très favorable au rétablissement de relations pacifiques avec la Russie.
Telle est l'opinion qu'expriment, sans distinction de nuance ni de parti, tous les journaux, depuis Y Univers et la Gazette de France jusqu'au Constitutionnel.
Au milieu d'appréciations qui ne peuvent être bienveillantes sur la politique de Nicolas P^^ la presse française sait conserver, quant à la personne et au caractère de l'empereur défunt, l'impartialité la plus digne. Pour l'adversaire loyal qui vient d'être abattu en pleine force,
(1) Cf. Germain Bapst, le Marécliul Caurolert, t. II. Paris, Pion, 1904.
en pleine lutte, elle n'a ni amertume de sentiment, ni violence de langage. Tout en se livrant aux espérances que fait naître la disparition d'un ennemi redoutable, elle ne cesse d'observer à son égard l'égalité la plus respectueuse. « C'est un grand roi qui disparaît, écrit Louis Veuillot, un roi qui toujours sut tenir un langage honorable pour lui et la Russie. » Un autre publiciste rappelle le mot inspiré à un ambassadeur de Charles X par l'apparition de Nicolas pr, le jour de son couronnement : « Je viens de vok Pierre le Grand ci\41isé. » Le Moniteur, organe officiel du gouvernement, donne, à cet égard, l'exemple et le ton aux autres journaux.
Ce n'en était pas mohas un ennemi de la France qui disparaissait et un ennemi dont la mort ni même la défaite ne pouvaient faire oublier de si tôt l'humeur hautaine et les procédés blessants. Autant Nicolas F^ laisse, en somme, peu de regrets, autant l'avènement de son successeur fait naître d'espérances.
Alexandi-e II s'était, jusqu'alors, scrupuleusement renfermé dans son rôle de césarévitch. L'effacement dans lequel l'avait maintenu l'autorité d'un père particulièrement jaloux de son pouvoir n'avait rien ou presque rien laissé deviner des idées et des dispositions qu'il apportait sur le trône.
La veille encore, l'opmion se préoccupait peu de connaître les desseins d'un prince qui ne semblait pas destiné à recueillir si tôt la couronne» La rumeur publique ne l'en désigna pas moins comme un partisan déclaré de la paix. A plusiem's reprises, affirniait-on, il n'avait pas caché sa désapprobation de la politique qui avait conduit la Russie à la guerre, ni ses vœux en faveur d'une solution pacifique du conflit. Qu'y avait-il de vrai dans ces allégations? Le peu qu'on connaissait du caractère d'Alexandre II permettait de ne pas lem- refuser toute authenticité.
« Une certaine douceur de caractère non exempte de timidité empreinte sur ses traits, attestait qu'à une impérieuse et inflexible autorité succédaient, dans le souverain, des quahtés d'un autre ordi'e et sur lesquelles les amis de la paix fondaient de grandes espérances. »
C'est dans ces termes qu'une publication contemporaine (1) décrit le contraste qu'au physique et au moral, Alexandie II seniblait présenter avec son père. La plupart des qualités qu'on vantait en lui, humanité, doucem-, modestie, aussi bien que les défauts dont on le prétendait affecté, timidité, indécision, faiblesse de caractère, étaient précisément
(1) L'Annuaire des Deux Mondes.
opposées aux qualités et aux défauts de Nicolas I^^". H n'est pas jusqu'au physique qui ne parût chez le nouveau tsar présenter des différences caractéristiques avec celui de son prédécesseur. Aussi grand que l'empereur Nicolas, Alexandi'e II n'avait « ni sa majesté, ni sa brusquerie impérieuse, ni son regard pénétrant et inquisitorial ». Son maintien naturel avait plus de charme que de majesté et une impression de douceur, répandue sur tous ses traits, remplaçait l'air altier de son père.
Il n'en fallait pas davantage pour donner l'essor à toutes les illusions : Alexandre II désirait la paix ; il saisirait la première occasion de la conclure, fût-ce au prix de concessions auxquelles son père n'eût pas souscrit.
Dans les milieux politiques on se garda de ces exagérations. On comprit que, quelles que pussent être ses inclinations personnelles, Alexandre II avait à tenu- compte de la situation dont il héritait, du sentiment de ses peuples, de la mémoire de son père, de l'honneur de ses armes. On ne s'attendit pas à le voir conclure une paix immédiate ; mais on s'accorda généralement à reconnaître qu'il serait plus facile d'arriver à une entente avec lui qu'avec Nicolas P^. On peut juger des impressions du monde politique par la lettre qu'écrivait à l'un de ses collègues M. Thouvenel, alors directeur des affaires politiques au ministère des affaires étrangères (1) : « Mes derniers épanchements, lui écrivait-il, ont été lamentables. Aujourd'hui je suis tout rose. C'est ma manière de porter le deuil de Nicolas... je ne partage pas du reste l'opinion générale : je ne crois pas la paix faite. Mais d'impossible qu'elle était, elle est devenue possible. Le successeur de l'empereur Nicolas peut consentir des choses et entrer dans des explications que l'orgueil et la passion interdisaient à l'auteur de la guerre. De notre côté, nous n'avons pas à témoigner au nouveau souverain les défiances que justifiait la politique astucieuse de son père. »
Le gouvernement se montra encore plus réservé dans son appréciation en quelque sorte officielle de l'événement. Nicolas P^" mort, la politique qu'U a suivie est morte, pensait-on couramment en France comme à l'étranger. L'empereur Nicolas disparu, la politique du cabinet de Saint-Pétersbourg n'en subsiste pas moins dans ses grandes lignes, dit au contraire le gouvernement à ses agents diplomatiques, et, pour juger des changements qu'elle a pu subh-, U faut attendre les premiers actes
(1) M. Louis Thouvenel, fils de i'iiomme d'État du second Empire, a publié des extraits de la correspondance particulière de son père dans trois ouvrages : Nicolas 1^'^ et Napoléon III, Trois années de la question d'Orient (Par^s, Calmaim Lévy, 1891 et 1897) et Pages de Vhistoire du second Empire (Paris, Pion, 1903).
8 ALEXANDRE II, Ti 0 llTCIIA KOFF ET NAPOLÉON III
d'Alexandre IL Aussi, point de confiance prématurée, d'optimisme njustifié, de ralentissement inopportun dans les opérations militaires ni dans racti\até diplomatique. « Voilà l'empereur Nicolas mort, écrit le 3 mars le maréchal VaUlant au général Bizot. Nos préparatifs ici et vos efforts là-bas ne doivent pas se ralentir ou être diminués par ce grave événement. »
Et le même jour Drouyn de Llniys mande àBenedetti, chargé d'affaires de France à Constantinople : « H serait téméraire de préjuger aujourd'hui les conséquences de ce grave événement ; mais, en attendant qu'elles se développent sur le terrain des négociations, les opérations de la guerre doivent être poursuivies sans préoccupation étrangère à leur objet et je vous invite à l'écrire de ma part à M. le général Canrobert. »
Fallait-il cependant s'en tenir à cette expectative et, ces précautions prises, négliger de parti pris les faibles chances que le changement de règne faisait naître en faveur d'une conciliation? Napoléon III ne le pensa pas et, avec beaucoup de tact, il saisit l'occasion qui s'offrait de prouver au nouveau souverain qu'il lui faisait la guerre sans haine et ne désirait rien tant que se réconcilier avec lui.
Aussitôt qu'il connut la mort de Nicolas I^^ il fit appeler le baron de Seebach, mmistre de Saxe à Paris, chargé pendant la guerre de la protection des intérêts russes en France. M. de Seebach était le gendre du comte de Nesselrode, chancelier de l'empire de Kussie. Napoléon III lui exprima ses condoléances et le pria de les transmettre à l'empereur Alexandre. Sur la demande du ministre de Saxe, U autorisa même la célébration officielle d'un service funèbre dans la chapelle de l'ambassade de Russie.
Ces discrets témoignages de ses sentmients personnels n'honorent pas seulement la délicatesse de Napoléon III : ils font également honneur à son sens politique. Car, tout en laissant intacte sa liberté d'action, sans anticiper en rien sur ses résolutions, ils donnent à Alexandre II une indication précieuse sur l'orientation de nos idées et de nos vœux. Désormais, le tsar saura que ses dispositions pacifiques, si elles sont réelles, ne rencontreront de notre part que des encouragements.
La mort de Nicolas P^ fut accueillie dans toutes les capitales avec la même stupeur et la même émotion qu'à Paris. Partout aussi elle fut considérée comme une circonstance favorable à la pais et, d'une manière générale, l'on peut dire avec le baron de Hubner (1), qu'elle a « fait respirer
(1) Ministre puis ambassadeur d'Autriche à Paris. Le journal du baron de Hijbner a été publié sous le titre : Neuf ans de souvenirs d'un amhassadeur d'Autriche à Paris (Paris, PI n, 1904).
FIN DE LA r.UERRE DE CRIMÉE ET CONGRÈS DE PARIS 9
l'Europe plus librement ». Mais elle nVn a pas moins donné naissance dans chaque pays, selon les passions et les intérêts qui y dominaient, à des sentiments très différents.
En Angleterre, la joie éclate violente et s'étale sans pudeur dans la presse et dans les manifestations de la rue. Au théâtre de Nothingham, le rideau ^'ient de tomber sur le premier acte de Lucia de Lammermoor, quand l'un des acteurs paraît sur la scène, tenant à la main la deuxième édition d'un journal et lit au public la dépêche annonçant la mort de Nicolas P^ La salle éclate en applaudissements ; les spectateurs, debout, réclament l'hymne national, qui est exécuté par l'orchestre, repris en chœur par les artistes et le public. Pareille scène se reproduit dans nombre de villes du royaume. Aucun souci de convenance, aucun sentiment de respect pour la mémone du mort ne viennent tempérer l'explosion de cette joie, ni en atténuer l'expression dans la presse.
Tandis qu'en France l'espérance de voir la paix se rétablir l'emporte de beaucoup sur la satisfaction de voir la mort frapper un adversaire, en Angleterre c'est l'inverse qui se produit : il semble réellement que le peuple anglais triomphe avec la mort d'un ennemi non moins détesté que redouté; l'événement lui apparaît avec un caractère surnaturel, comme un châtùnent céleste infligé au défunt et un avertissement donné à son successeur. Le Times évoque les lettres de feu apparues à Balthazar et veut voir la main de Dieu dans cet arrêt du destin qui frappe l'auteur même de la guerre, expiant par la mort son injuste agression ; l'effet de cette « sentence capitale » doit, selon lui, se faire sentir jusque dans les cours allemandes. La Crimée apparaît au Morning Herald comme une terre fatale à la famille impériale de Russie : c'est Là, à Baktclii-Sérail, qu'Alexandre P^ a rendu le dernier soupir ; c'est là qu'a sombré la fortune et que s'est usée la robuste vieillesse de Nicolas F^. La mort de ce souverain doit, d'après le Morning Chronicle, frapper d'une « terrem- religieuse » la Russie et l'Europe entière. A ce langage toujours amer, souvent violent, on peut mesm-er combien l'empereur Nicolas inspirait plus d'effroi et de haine au peuple anglais qu'au peuple français.
En annonçant sa mort à la Chambre des lords, Clarendon n'en exprima pas moins l'avis que cet événement ne manquerait pas d'exercer une influence importante et décisive sur les négociations engagées et peutêtre sur la politique de la Russie. La Bourse de Londres se ressentit, bien que moins violemment que celle de Paris, de ce com-ant d'opinion : les fonds anglais montèrent de deux points et demi. Mais la presse s'y
10 ALEXANDRE II, GORTGUAlvOFF ET NAPOLÉON III
abandonna avec beaucoup moins de complaisance et de confiance que les journaux français. Elle ne reste pas sourde aux échos pacifiques que la mort de Nicolas I^»' éveille de toutes parts en Europe : mais elle subordonne la réaKsation de ces espérances à des garanties matérielles, sur lesquelles elle insiste beaucoup plus que sur les chances mêmes de conciliation. Il faut que Sébastopol soit pris et démantelé et la flotte russe de la mer Noire détruite : en dehors de ces conditions il n'y a pas de pacification possible. Dans tous les journaux, à quelque parti qu'ils appartiennent, c'est la même mise en demeure belliqueuse au nouveau souverain, le même refus de désarmer sans garanties formelles et précises, succédant au même jugement partial sur le défunt et à la même joie inconvenante de le savok disparu.
A Constantinople, la confiance et l'espoir se répandent, à la nouvelle de l'événement, dans les cercles diplomatiques et étrangers. « On s'accorde généralement à considérer comme plus vraisemblable le prochain rétablissement de la paix », écrit notre chargé d'affakes, M. Benedetti. Mais cet optimisme ne pénètre pas dans les miheux ottomans, au seuil desquels l'arrête l'invincible et légitime défiance des Turcs contre la politique russe. Cinq jours après la mort de l'empereur Nicolas, M. Benedetti s'entretenait avec le grand vizir et le ministre des affahes étrangères des garanties qu'il convenait d'exiger du nouveau tsar, pour consentir à déposer les armes. Il fallait avant tout, selon les ministres du sultan, limiter très étroitement les forces de la Russie dans la mer Noire ; car, « s'il n'était pas satisfait à cette nécessité dans une proportion suffisante, la paix ne serait plus que l'ajournement de la guerre à une époque prochaine ; le successeur de l'empereur Nicolas la reprendi'ait, dès que les circonstances lui donneraient lieu de supposer qu'il ne serait pas exposé à rencontrer l'Europe entière coalisée contre lui (1) ».
A Vienne, où la Russie conserve de nombreux partisans, surtout dans les rangs de l'armée, le malheur subit qui frappe cette puissance a pour effet de lui ramener les sympathies défaillantes. L'empereur François- Joseph, atterré, se rend en personne chez le prince Gortchakoff et lui exprime en termes chaleureux sa profonde douleur « de perdre un ami éprouvé, au moment où il espérait lui donner les preuves de sa gratitude et d'un retour sincère aux anciennes voies ». L'émotion du souverain impose à son ministre une cii'conspection plus grande que jamais; le comte Buol se montre réservé et sobre de considérations sur la portée
(1) Benedetti, 7 mars 1855.
FIN DE LA GUEUilE DE GRIMÉE ET CONGRÈS DE PARIS 11
do Févénement. Selon lui, « la situation n'est pas changée, excepté en ce sens que l'autour des complications actuelles a disparu de la scène ». L'archiduc Guillauino est chargé do porter à Saint-Pétersbourg les condoléances de l'empereur d'Autriche; sa mission est présentée, il est vrai, comme une mission de simple courtoisie.
C'est à Berlin que la mort de Nicolas F^ provoqua l'émotion la plus
profonde. La nouvelle plonge la cour dans un état d'abattement et de
douleur invraisemblable. Frédéric-Guillaume refuse de parler d'aucune
affaire et pleure comme un enfant. « Comment, dit-il à son ministre
Manteuffel, voulez-vous que je m'occupe d'affaires et surtout d'une
alliance avec les puissances occidentales? Le corps de l'empereur est
encore chaud. » Lord John Russel se trouvant alors à Berlin, le roi est
obligé de faire violence à ses sentiments pour le recevoir et l'écouter.
« C'est au moment où m'anivaient de Pétersbourg les nouvelles les
plus déchirantes, dit-il à la grande-duchesse Olga, sœur de Nicolas F^,
que j'ai dû recevoir lord John Russel, qui est venu se planter devant
moi comme un bâton pour me parler de politique. » La cour prend le
deuil pom- quatre semaines ; un deuil de même durée est ordonné pour
l'armée, ce qui ne s'était fait jusqu'alors que pour la mort d'un roi de
Prusse (1).
L'effet de cette émotion ne tarde pas à se faire senth' sur la politique. Quelques jours après, le comte de Hatzfeldt vient lire à Drouyn de Lhuys une dépêche de Manteuffel. Le roi Frédéric-Guillaume, plongé dans le deuil le plus profond, jugeait le moment inopportun pour continuer avec les puissances occidentales des pourparlers qui avaient pour objet la conclusion d'un traité. Toutefois, afin de donner à celles-ci un gage de ses intentions bienveiQantes, il autorisait son ministre à déclarer en son nom qu'il adhérait au protocole du 28 décembre, où se trouvait consignée l'interprétation des quatre garanties.
Drouyn de Lhuys prit acte de cette adhésion, mais il n'en exprima pas moins le regret que des sentiments sans doute très dignes de respect eussent réagi sur des intérêts politiques demeurés les mêmes après comme avant la mort de Nicolas F^.
Un peu plus tard (17 mars), le général de Wedell vint porter au gouvernement français un message verbal du roi de Prusse. S'il était ùnpossible à Fi-édéric-Guillaume de s'occuper d'affahes actuellement, il ne serait pas opposé à l'idée de signer, dans quelque temps, un traité con-
(1) Moustier, passim, début de mars 1855,
forme à celui qui lui avait été soumis, pourvu qu'une démarche préalable l'invitât à se faii'e représenter aux conférences de Vienne. Les alliés ne se souciaient pas d'admettre la Prusse à ces conférences, à moins que ce ne fût comme auxiliaii'e. Tout espoir de voir les Allemands échanger des coups de fusil avec les Russes paraissait donc à peu près évanoui.
Si l'attitude des neutres s'était modifiée à la suite du 2 mars, c'était plutôt au détriment des alliés qu'en leur faveur. Aussi attendait-on, non sans une certaine anxiété, à Paris comme à Londres, les premières manifestations des intentions d'Alexandre II, pour connaître l'influence que la mort de Nicolas pr avait exercée sur la politique russe.
Avant même que son père eût rendu le dernier soupir, iVlexandre avait invité le successeur du prince Menchikoff, le prince Gortchakofi, à / rejoindre immédiatement Sébastopol, emmenant avec lui toutes les forces disponibles de l'armée du Danube. Le jour même de son avènement, il avait reçu le serment des troupes et adressé à ses peuples un manifeste, par lequel il plaçait son règne sous le patronage de ses plus ambitieux prédécesseurs. « Fasse la Providence, disait-il dans cette proclamation, que, guide et protégé par elle, nous puissions affermir la Russie dans le plus haut degré de puissance et de gioÙT, que par nous s'accomplissent les vœux et les désii's de nos illustres prédécesseurs, Pierre, Catherine, Alexandre le Bien- Aimé et notre auguste père, d'impérissable souvenir. » Jamais, au cours de ses confidences à sir Hamilton Seymour ni à aucun moment de sa carrière, iSicolas I^^ n'avait osé se réclamer de tels patrons ni avouer l'ambition de réaliser leurs desseins. Aux soldats de Crimée, Alexandre II avait adiTSsé un rescrit mis à l'ordre de l'armée le 7 mars et destiné à prévenu- le contre-coup que la mort de leur souverain pouvait exercer sur le moral des troupes. « Passé dans la vie éternelle, disait le nouveau tsar, le chef suprême des guerriers orthodoxes bénit d'en haut leur fermeté et leur intrépidité sans égales. »
En recevant le corps diplomatique venu lui présenter ses condoléances, Alexandre II avait prononcé un discours où, parlant à l'Europe, il avait affirmé son intention de rester fidèle à la tradition de son père. « Je persévère, avait-il dit, dans la ligne des principes qui ont servi de règle à mon oncle et à mon père. Ces principes sont ceux de la Sainte-Alhance et, si cette Sainte-AUiance n'existe plus, ce n'est certes pas la faute de mon père... Ses intentions sont toujours restées droites et légales et si, en dernier lieu, elles ont été méconnues par quelques-uns, je n'ai pas de doute que Dieu et l'histohe ne lui rendent justice. La parole de mon
père m'est sacrée ; comme lui, je suis prêt à tendre la main à une entente sur les conditions qu'il avait acceptées. » Alexandre II ne renonçait donc pas à poursuivi-e les pourparlers entamés en vue de la paix, et, effectivement, l'un de ses premiers actes avait été de renouveler les pleins pouvoirs des négociateurs désignés par son père pour le repré- L senter. Mais il déclarait en même temps s'en tenir aux conditions approuvées par l'empereur Nicolas et paraissait presque se défendre d'être disposé à de plus larges concessions. Le cabinet français reçut par Bruxelles communication de ce discours. Il ne s'en montra ni très ému, ni très surpris, mais en tira la conclusion qu'il convenait d'en tirer. « Que tels soient réellement, conclut Drouyn de Lliuys, les principes du nouveau règne qui commence en Russie, on le conçoit, car la force exorbitante de cette puissance date du jour oii ils ont, été proclamés. Mais nous ne sam'ions, pour notre part, voii" dans cette déclaration un gage de dispositions bienveillantes (1). »
Actes et paroles d'Alexandi'e II démentaient, plutôt qu'ils ne confirmaient, les espérances pacifiques qu'avait fait naître son avènement. H est vrai que le gouvernement russe parut, peu de jours après, vouloir lui-même rassurer l'opinion et atténuer l'impression produite, à l'étranger, par les énergiques déclarations de son nouveau chef. Ce fut le comte de Nesselrode qui se chargea de ce soin et s'en acquitta dans une ch'culaire adressée, le 10 mars, aux agents diplomatiques de Russie et tout aussitôt rendue publique. « Notre auguste souverain, exposait le chancelier, recueille avec une piété filiale, dans la succession de son bien-aimé père, deux obligations qui lui sont également sacrées. La première exige de Sa Majesté le développement de toute la puissance que Dieu a mise dans ses mains pour la défense de l'intégrité et de l'honneur de la Russie. La seconde hnpose à Sa Majesté le devoù" de consacrer avec persévérance ses soins à l'achèvement de l'œuvre de paix dont l'empereur Nicolas avait déjà sanctionné les bases. » Puis, interprétant à sa manière les dernières volontés du défunt empereur, l'ingénieux chancelier démontrait que, rester fidèle à la pensée de Nicolas P^" et réaliser ses suprêmes résolutions, c'était en somme poursuivi'e, dans un « sincère esprit de concorde », les pourparlers engagés en vue de la paix. Ce document remettait quelque peu les choses au point. Il dénotait un certain désir de ne pas repousser, de parti pris, le principe d'une transaction.
Ces idées se trouvaient exprimées avec moins de réserve et de précau-
(Ij Drouyn de Lliuys, 17 mars 1855,
tions dans une lettre personnelle de Nesselrode à M. de Seebach. Le ministre de Saxe avait rendu compte au chancelier russe des témoio-nao-es de courtoisie dont il avait été l'objet, à l'occasion de la mort de Nicolas P^, et, après en avoir instruit son souverain, Nesselrode avait ' ; répondu par une lettre que M. de Seebach vint lire à Napoléon III. 1 « Les difficultés qui pourraient retarder la paix, écrivait le ministre d'Alexandi-e II, ne seront pas notre ouvrage. Vous avez rendu une entière justice aux intentions de notre auguste souverain, en énonçant la conviction où vous êtes de son désù" sincère de prêter la main à une réconciliation, pourvu qu'elle soit accomplie à des conditions conformes à la dignité de la couronne. » Puis il constatait une vérité qui se manifestait avec une évidence chaque jour croissante et se dégageait, pour ainsi dire, de l'état de guerre lui-même : c'est qu'entre la France . et la Russie, il y avait guerre sans haine, hostilités sans animosité, et que l/l la bonne intelligence renaîtrait d'elle-même, aussitôt qu'elles auraient ' déposé les armes. « La paix, déclarait-il en terminant, se fera quand l'empereur Napoléon le voudra. A mes yeux la situation se résume dans cette vérité. Je n'ai rien à y ajouter. » Écrite par ordi'e d'Alexandre II, et probablement revue par lui avant d'avoh été expédiée, cette lettre constituait donc un indice qui n'était pas à négliger, relativement aux nouvelles tendances de la politique russe.
Or, l'esprit dont eUe était animée semblait le gage de dispositions
sensiblement moins intransigeantes et moins intraitables que le langage
officiel du jeune souverain ne pouvait le faire craindre.
Alexandre II restait, pour ainsi dii'e, sur les positions occupées par
I Nicolas P^. Mais, s'il avait trompé les espérances de ceux qui avaient
; considéré son avènement comme l'annonce d'une paix immédiate, il ne
s'en montrait pas moins disposé à engager une conversation d'oii la paix
pouvait sortir.
Cédant à des sollicitations très pressantes, Napoléon III s'était résigné à ajourner l'exécution de son projet de voyage en Ciimée. Persigny avait remué ciel et terre pour l'amener à cette décision ; Morny s'était prononcé dans le même sens. Clarendon était venu, de Boulogne, l'en adjurer au nom de la reine Victoria : Hûbner lui avait remis, le 12 mars, une lettre par laquelle l'empereur d'Autriche lui donnait le même conseil. Devant ces avis unanimes. Napoléon III s'était décidé à attendre, pour se mettre en route, l'issue des négociations entamées à Vienne.