LES CONFÉRENCES DE VIENNE
Dispositions dans lesquelles les puissances se rendent aux conférences de Vienne. — Instructions des plénipotentiaires russes. — Intention véritable du gouvernement russe : retenir l'Autriche dans la neutralité. — Première réunion des plénipotentiaires. — But inavoué des belligérants : agir sur l'attitude de l'Autriche. — La troisième garantie (régime de la mer Noii-e) : initiative déférée à la Russie. — Les alliés refusent de discuter la quatrième garantie avant d'avoir réglé la troisième.
— Appréciation de Thouvenel sur la situation. — État d'esprit des Autrichiens.
— DroujTi de Lliuys à Londres et à Vienne. — Napoléon III à Londres : conférences militaires avec les ministres anglais. — La Russie décline l'initiative qui lui a été déférée. — Proposition des plénipotentiaires anglais et français. — Contreprojet de Gortchakoff repoussé par Drouyn de Lhuys et John Russel. — Nouvelle proposition de Gortchakoff. — Solution transactionnelle imaginée par Buol, acceptée ad référendum par Droujoi de Lhuys. — Désaccord avec Napoléon III.
— Démission de Drouyn de Lhuys en France, de John Russel en Angleterre. — Clôture des conférences de Vienne. — L'Autriche reste dans la neutralité ; la Prusse aussi. — Tension entre les alliés et l'Autriche.
De part et d'autre, on se rendait à ces conférences sans grand espoir, sinon sans grand désir d'aboutir à une entente.
De tous les pays, c'est en France qu'on souhaitait le plus sincèrement trouver une transaction honorable. La lenteur des opérations militaires, l'attente toujours trompée d'un succès décisif avaient fini par provoquer dans le public un certain découragement. On commençait à perdre confiance dans le résultat final de la lutte, c'est-à-dii'e dans la chute de Sébastopol. Cette impression se faisait jour jusque chez des personnes qui tenaient de très près au gouvernement. « Les nouvelles de Sébastopol n'encouragent pas à la guerre, écrivait Thouvenel, le 17 mars. Si je croyais à un succès, je ne conseillerais jamais de cesser le feu avant la chute de Sébastopol. Malheureusement, je crains plutôt, sans compter les épidémies, un de ces revers qui font époque dans la vie militau'e d'un peuple. » Ces doutes, ces appréhensions inclinaient les esprits à la paix et leur faisaient désh'er qu'on s'entendît avec la Russie, au prix de concessions réciproques. « On marche à grands pas à se contenter d'une paix suffisante »,
écrivait encore Thouvenel et, se plaçant lui-même au nombre de ceux qui marchaient à grands pas vers ce but, le dii'ecteur des affaires politiques ajoutait : « Dans l'état des choses, ce serait grave de repousser des propositions acceptables. C'est une responsabilité que je n'oserais pas prendi'e sur moi (1). » En allant voir Drouyn de Lhuys, le 11 mars, Hlibner le trouva dans des dispositions favorables à la paix. Le ministre des affakes étrangères ne désespérait pas d'arriver à une interprétation de la troisième garantie c[ui rencontrât à la fois le consentement de la Kussie et celui des puissances alliées.
IS'apoléon III lui-même n'échappait pas à ces impressions. Ayant été reçu pai" l'empereur le 12 mars, pour liù remettre une lettre de François- Joseph, Htibner écrivait en sortant de son audience : « jN'apoléon III admet que les négociations de Vienne peuvent amener la paix. H s'habitue à l'idée que la paix est possible sans être précédée de la prise de Sébastopol. » Mais il va sans dii'e que le gouvernement français n'eût consenti à traiter qu'à des conditions pouvant être interprétées comme un succès et, d'ailleurs, il avait à tenir compte des dispositions de l'AngleteiTc, son aUiée.
Or, celle-ci ne croyait pas à la paix et ne la voulait pas : tout au moins y mettait-elle des conditions auxquelles le gouvernement russe ne pouvait pas souscrke. Seule, peut-être, elle avait pris les armes avec le dessein arrêté de réduke pour longtemps la Russie à l'impuissance et elle était décidée à ne pas les déposer avant d'avoir atteint ce but. Quant à la Turquie, pouvait-eUe désirer la fin d'une lutte qui épuisait lentement son plus redoutable adversaire et qui garantissait d'autant mieux sa sécurité qu'elle se prolongeait plus longtemps?
En Autriche, l'empereur François-Joseph avait pris très à cœm' le succès de rœu\Te de pacification entreprise sous ses auspices. Il était d'autant plus désireux de voir la paix se rétablii", qu'il se souciait moins de tenir" ses engagements de décembre. Résolu à ne pas rompre avec les Russes, il ne voulait pas, par suite, s'approprier des conditions de paix dont le rejet eût entraîné une rupture. Buol était plus enclin que son maître à se montrer rigoureux envers la Russie. Mais l'influence du souverain était là pom- tempérer, le cas échéant, l'ardem' du ministre et l'empêcher de soutenu-, au delà d'une certaine limite, les exigences des puissances aUiées.
De son côté, la Russie venait-elle à la conférence avec l'intention de faire les concessions qu'elle savait nécessaires à la paix?
(1) 24 mars 1855.
FIN DE LA r.UEUUE DE CllIMÉE ET GONGUÈS DE 1»A1!IS 17
Les instructions de ses plénipotentiaires étaient restées celles que l'empereur Nicolas leur avait tracées quelques jours avant sa mort. Sur les première, deuxième et quatrième garanties, ces instructions ne leur prescrivaient de réclamer que quelques modifications de détail. Mais il n'en allait pas de même de la troisième. Sur ce point, les instructions de Gortchakoff et de Titoff ne les autorisaient à consentir qu'à l'ouverture de la mer Noire au pavillon militaire de toutes les puissances, pour^al toutefois que les bâtiments de guerre russes fussent libres à lem- tour de traverser les détroits. C'était demander un avantage sous couleur d'accorder une garantie. L'accès de la Méditerranée ouvert à /" ses na\Ti-es eût largement dédommagé la Russie du préjudice que pouvait lui porter la présence d'une escadre étrangère dans la mer Noire. Quant aux diverses combinaisons d'ores et déjà indiquées par les aUiés comme pouvant servir- d'application sérieuse à la troisième garantie, telles que neutralisation de la mer Nou'e ou limitation des forces navales de la Russie dans cette mer, les instructions des plénipotentiaires russes [j n'en faisaient pas mention et interdisaient par conséquent à Gortchakoff de s'y rallier.
Le gouvernement russe ne pouvait se fah-e Ulusion au point de croire ses adversaires disposés à se contenter de cette satisfaction de pure forme. H ne se faisait en effet aucune illusion. Mais alors qu'allait-il faii-e aux conférences et pourquoi prenait-il la peine de négocier?
Lorsque la Russie avait adhéré en principe aux quatre garanties et consenti à en discuter l'application, le gouvernement français avait! immédiatement suspecté sa sincérité. R s'était rappelé le refus hautain l qu'elle avait opposé, quelques mois auparavant, à ces mêmes conditions et l'exclamation indignée de Gortchakoff, après avoir pris connaissance du texte où elles étaient développées : « J'ai consenti à mettre mon nom à une paix de sacrifices, mais pas de ceux qui porteraient atteinte 7 à la dignité et à l'honneur de mon pays. » Qu'était-il donc survenu depuis ( lors et quelle considération avait détermmé la Russie à des concessions qu'elle repoussait avec indignation, un mois auparavant? Les \actoires de l'iUma et d'Inkermann ne constituaient pas — les Français le recon- j naissaient eux-mêmes — de ces succès décisifs qui réduisent l'adversaire U à l'épuisement. « Ce n'est donc pas à des faits militahes, écrivait Drouyn de Lhuys, que l'on doit attribuer le changement d'attitude du cabmet de Saint-Pétersbom-g et je crois sincèrement que l'on serait dans l'eiTem-, après les déclarations que je viens de rappeler, de voir de la modération et un désir de paix, là où il n'y a qu'une tactique de diplomatie pour
d8 ALEXANDRE II, GORTCHAKOFF ET NAPOLEON III
venir en aide à la guerre. Ainsi la résolution dont M. le prince de Gortchakoff a été l'organe n'est à nos yeux qu'un embari'as suscité à l'alliance du 2 décembre. C'est cette alliance que l'on veut rompre et dont on se flatte tout au moins d'ajourner les effets et de paralyser les moyens d'action. Les efforts de la Eussie jusqu'au traité ont tendu à empêcher l'Autriche de s'unir complètement à la France et à l'Angleterre sur le terrain diplomatique ; leur but évident aujourd'hui est d'em.pêcher les puissances de se trouver ensemble sur le terrain militaire. Le fond des sentiments reste le même : la paix aux conditions qu'il a caractérisées ne saurait être le vœu sincère du gouvernement russe. Ce qu'il souhaite, c'est de n'avoir devant lui que ses adversaires actuels, quitte à régler plus tard son compte séparément avec l'ancien allié qu'il accuse d'ingratitude et de trahison (1). »
Pour être de quelques semaines antérieures à la mort de Nicolas I®r, ces considérations n'avaient rien perdu de leur actualité et pouvaient encore s'appliquer aux dispositions du gouvernement nisse, au moment où les plénipotentiaires se réunirent à Vienne.
Leur première réunion eut lieu le 15 mars. Le comte de Buol la présidait, en sa qualité de premier ministre d'Autriche. Lord John Russell et lord Westmoreland représentaient l'Angleterre ; le baron de Bourqueney, la France, en attendant l'arrivée de Drouyn de Lhuys. La Turquie était représentée, en l'absence d'Ali pacha, par Arif Effendi ; la Russie par le prince Gortchakoff et M. de Titoff. Bourqueney a donné, dans la dépêche qu'il adressa le lendemain à Drouyn de Lhuys, un aperçu de la physionomie de cette première séance. Ce qui, d'après lui, l'avait caractéTisée, c'était l'union parfaite qui n'avait cessé de se manifester entre le plénipotentiaire autrichien et les plénipotentiaires anglais, français et turc. Gortchakoff ne s'attendait, paraît-il, pas à une union si complète. C'est à la compromettre qu'avaient tendu ses efforts et il avait été forcé de s'avouer son impuissance. « Malgré les politesses de langage, continuait le diplomate français, le protocole qui se rédige pour recevoir la signature des plénipotentiaires russes est un protocole de vaincus. Telle a été aussi leur attitude dans la conférence. H était impossible de ne pas y reconnaître un désir ou un besoin extrême de la paix. Ce désir ou ce besoin iront-ils jusqu'aux sacrifices qui peuvent en assurer le rétablissement? Je n'oserais ni l'affirmer, ni le nier (2). »
On aperçoit déjà dans ces lignes la preuve de l'extrême importance
(1) Drouyn de Lhuys, janvier 1855.
(2) Bourqueney, 16 mars 1856.
que les alliés attachaient à maintenir et à affirmer leur entente avec l'Autriche. Dès cette première séance, un incident minime, un détail de forme vint mettre cet intérêt en lumière. Lorsqu'il s'agit de signer le protocole qui devait être rédigé après chaque réunion, le prince Gortchakoff demanda qu'il fût fait trois colonnes pour recevoir les signatures des plénipotentiaires : la première, pour ceux des alliés, la seconde pour ceux de la Russie et la troisième pour ceux de l'Autriche, puissance neutre. Les plénipotentiah-es français et anglais, soutenus d'ailleurs par Buol, s'élevèrent avec énergie contre cette prétention et exigèrent que le représentant de l'Autriche signât dans la même colonne qu'eux, en qualité de représentant d'un gouvernement allié de leurs pays. On apportait ainsi autant de soin, d'un côté, à distinguer entre les alliés de décembre et ceux d'a^Til que, de l'autre, à confondre ces deux catégories.
C'est qu'on se savait d'avance séparé par de trop grandes divergences de vues pour pouvoir* se mettre d'accord, et, sous l'influence de cette impression, au but officiel de la conférence se substituait un but inavoué, et pourtant deviné de tous : agir sur l'attitude de l'Autriche. « Au fond, écrit un diplomate russe qui fut mêlé à ces événements, le baron Jomini (1), tout se réduisait de part et d'autre à des efforts destinés, pour les alliés, à multiplier le nombre de nos adversaires ; poiu- nous, à le réduire au seul chiffre des quatre puissances avec qui nous étions déjà en guerre. »
Les apparences étaient peu favorables au succès des plénipotentiaires russes. Leur position dans cette discussion était des plus pénibles ; leur isolement se manifestait à tout instant ; tout le monde paraissait d'accord pour les accabler. « La conférence, écrit Jomini, ne présentait nullement le spectacle d'une délibération digne et sérieuse entre hommes d'État du premier rang sur les plus grands intérêts de l'Europe dans des circonstances d'une gravité exceptionnelle, mais plutôt celui d'un tribunal, prévenu, hostile, devant lequel nous étions appelés à comparaître avec la certitude d'être condamnés d'avance. »
L'accord s'établit sans trop de difficulté sur les deux premières garanties. On paraissait craindre d'aborder la troisième; on sentait qu'elle serait la pierre d'achoppement à laquelle les négociations viendraient se heurter.
Lorsqu'on y arriva, Buol proposa de laisser aux plénipotentiaires russes l'initiative des mesures à prendre pour atteindi'e le but défini
(1) Le baron Jomini, haut fonctionnaii-e du ministère des affaires étrangères de Russie, est l'auteur d'un ouvrage anonyme en deux volumes intitulé Étude diplomatique sur la guerre de Crimée et le Congrès de Paris,
dans la troisième garantie. C'était une ruse imaginée pour contraindre la Russie, ou bien à être l'artisan de sa propre hum-iliation, ou bien à formuler des propositions insuffisantes qui fissent retomber sur elle la responsabilité de la rupture. Gortchakoff n'en fut pas dupe et, alléguant le silence de ses instructions, se borna à en référer à sa cour. Buol proposa alors, pour occuper le temps nécessaire à cette consultation, d'aborder immédiatement la discussion de la quatrième garantie, sur laquelle il semblait qu'on dût tomber rapidement d'accord. Mais ce fut au tour des plénipotentiaires anglais, français et turc de se déclarer sans instructions. Si trois sur quatre, parmi les points en litige, se trouvaient réglés à la satisfaction des alliés, il était à craindre que l'Autriche soutînt mollement leurs demandes, en ce qui concerne le dernier. Ainsi en jugeat-on à Paris, à Londres et à Constantinople, et l'ordre fut envoyé aux trois représentants do n'aborder la discussion de la quatrième garantie qu'après en avoir fini une fois pour toutes avec la troisième.
« Sachez, écrivait Tliouvenel à M. Benedetti le 14 awil, qu'il y a quatre-vingt-dix-neuf chances pour une contre la paix, si les plénipotentiaires russes restent garrottés par leurs instructions. » On se demande à \Tai dire pourquoi leur gouvernement eût relâché pour eux les chaînes de ses instructions. La partie était loin d'être définitivement perdue pour lui : il tenait encore en main phi s d'un atout. Sébastopol résistait toujours ; les opérations du siège avaient fait peu de progrès pendant le mois de mars et, si une grande sortie des assiégés avait produit peu de résultats, la situation paraissait encore assez incertaine aux assiégeants pour que l'assaut fût remis de jour en jour. Aussi souhaitait-on ardemment en France que la guerre prît un caractère plus nettement favorable à nos armes. «Vous voyez, écrivait encore Thouvenel(l), que nous sommes au moment décisif et qu'une \àctoh-e devant Sébastopol serait pour nous une espèce de bataille de Denain. Car enfin, ne pas prendre Sébastopol, c'est déjà beaucoup ! Nous contenter d'une paix qui ne satisferait pas les diplomates, c'est impossible. Or, je ne vois pas pourquoi, dans Vétat des choses, la Russie consentirait à la paix avant d'avoir encore tenté la fortune des armes. »
A défaut d'une défaite, l'attitude de l'Autriche aurait pu donner à réfléchir à la Russie et la déterminer à des concessions. Or, l'Autriche était hésitante, balancée entre des influences rivales : celles de Buol, qui penchait vers les alliés, de l'empereur qui cherchait à être impartial, des
(1) Le 31 mars 1855.
généraux qui ne se gênaient pas pour déclarer qu'une guerre faite à la Russie serait un acte de honteuse ingratitude. Hubner, que ces hésitations impatientaient, définissait ainsi l'état d'esprit qui régnait à la cour d'Autriche : « A Vienne on traverse de nouveau une de ces crises qui ne se répètent que trop souvent dans le cours de cette complication orientale. En ce moment, la tâche à résoudie est de trouver une formule contenant les conditions de paix des puissances occidentales, dont le rejet par la Russie constituerait pour l'Autriche le casus helli. Mais voilà précisément ce qu'on ne veut pas à Vienne. Grande concentration de troupes, à la bonne heure ! Mais en faire usage? Jamais. C'est ainsi que se résume le programme de certaine puissante coterie mUitahe à Vienne. »
La conférence s'était ajournée jusqu'à l'arrivée de la réponse attendue de Pétersbourg. Dans l'intervaUe, Drouyn de Lhuys arriva à Vienne. En quittant Paris, il s'était rendu à Londi'es, où il s'était entendu avec lord Pahiierston et lord Clarendon sur le sens exact de deux solutions, dont les plénipotentiahes français et anglais devraient s'attacher à fahe prévalok- l'une dans la conférence. La première consistait dans la neutralisation de la mer Noire, d'où toute marine de guerre serait exclue ; la seconde dans une limitation nettement déterminée des forces navales de la Russie dans cette mer.
Tandis que Drouyn de Lhuys venait prendre sa place à la conférence de Vienne, l'empereur et l'impératrice arrivaient à Londres. Reçus par le peuple anglais avec les témoignages de sa sympathie la plus vive, ils furent les hôtes de la reine Victoria et du prince Albert à Osborne (16 au 21 avril). Ni les petits dissentiments qui s'étaient manifestés entre les commandants des deux armées en Crimée, ni le mécontentement avoué que causait à Londi'es le projet de voyage de Napoléon III en Orient, n'influèrent sm- l'accueil que les souverains français reçurent en Angleterre, tant du public que de la famille royale. Car l'emperem-, et cela dénote le degré de confiance qu'il avait dans l'issue des négociations, était revenu à son idée de se rendre en Crimée, pour y prendi-e le commandement suprême des troupes françaises. Désheux, en tout cas, d'imprmier aux opérations une impulsion plus énergique, il avait apporté à Londres un projet contenant une certaine répartition des forces et un plan de campagne. Ce projet, exammé dans des conférences tenues entre Napoléon m et les ministres de la rehie, fut signé, en forme d'approbation, par les deux mmistres de la guerre, au palais de Bucldngham, le 21 avril.
Telles sont les dispositions que l'on prenait à Londi'es, tandis que les diplomates discutaient, à Vienne, sur les conditions de la paix. EUcs
disent assez l'idée qu'on se faisait, en France et en Angleterre, sur le résultat probable des uégociatious.
Le 17 avi-il, la conférence se réunit pour entendre la réponse reçue de Pétersbourg, Le gouvernement russe déclinait purement et simplement l'initiative qui lui avait été déférée par Buol. Il était prêt à écouter et à I discuter loyalement les propositions qui seraient formulées pai' d'autres, / pouj'vu qu'il n'y en eût aucune qui portât atteinte aux di'oits de souve- ■ raineté de l'empereur sur son propre territoii'e. Force était donc aux plénipotentiaii'es des puissances alliées, ou de déclarer la négociation close, ou d'accepter à lem* tour l'initiative qui lem* était renvoyée. Ils ne se faisaient pas d'illusions sur l'accueil réservé à leurs propositions. Après avoir entendu la réponse du gouvernement russe, Drouyn de Lhuys avait demandé à Gortchakofl' si le tsar considérerait ses droits comme lésés par une limitation de ses forces navales dans la mer Noii'e. Le représentant d'Alexandre II avait répondu qu'une réduction quelle qu'elle fût de ses forces maritimes à un effectif déterminé n'aurait jamais lieu du consentement de la Russie. Après une teUe déclai'ation, la confé- I i rence aurait pu se séparer. Les plénipotentiaires anglais et français ne ; ; le voulurent pas, parce que leur tâche n'était pas épuisée, tant que l'Autriche restait dans la neutralité.
Ils se concertèrent donc avec Buol sm- le choix d'une solution à proposer en commun aux Russes. Le mmistre autrichien écarta de prime abord le premier des deux systèmes sur lesquels les cabinets de Paris et de Londres étaient tombés d'accord, à savoir celui de la neutralisation. Drouyn de Lhuys et John Russel se rabattirent alors sur le second, celui de la limitation, Buol accepta de s'y rallier et promit son appui I dans la conférence à ses coUôgues de France et d'Angleterre. Mais il I eut soin de spécifier que le rejet de cette proposition ne serait point ^ ; considéré par l'Autriche comme un casus belli.
Le 19 avril, Drouyn de Lhuys développe son projet devant la conférence. Il Ihnitait strictement à quatre vaisseaux, quatre frégates et bâtiments légers l'effectif des forces navales que la Russie aussi bien que la Turquie seraient autorisées à entretenir dans la mer Noke. En outre, chacune des autres puissances pourrait, avec l'agrément du sultan, faire entrer dans cette mer des forces égales à la moitié de celles des riverains. Le sultan jouirait enfin de la faculté d'ouwii-, en cas de nécessité, les détroits à toutes les forces de ses alliés. On s'attendait à voir le prince Gortchakoff repousser de prime abord cette solution ; il demanda quarante-huit heures pour y répondre.
Deux jours après, il vint faii'e connaître à la conférence son refus d'accéder à la proposition du plénipotentiaii^e français. Puis, tout aussitôt, il donna lecture d'un contre-projet qui n'était autre que le plan indiqué dans ses instructions : l'ouverture des détroits aux marines de guerre de toutes les nations. Gortchakoff savait mieux que personne que cette combinaison n'avait aucune chance d'être accueillie. Mais, si ? la conférence s'était séparée sur le refus opposé à la Russie par la proposition de ses adversaires, c'est sur elle seule que serait retombée la. responsabilité de la rupture et il eût été difficile à l'Autriche de refuser; l son concours aux alliés. C'est pourquoi le représentant de l'empereiu: Alexandi'e avait pris le parti de prolonger la délibération, en formulant à son tour des propositions qu'il savait inacceptables, mais dont le rejet am'ait pom- conséquence de fake retomber la responsabilité sur ses adversaires,
Drouyn de Lhuys et John Russel refusèrent même de discuter le contre-projet russe et déclarèrent leurs instructions épuisées. Sans attendre plus longtemps, lord John Russel quitta Vienne, « révélant par ce départ précipité qu'à ses yeux la conférence n'avait été qu'une comédie et que la pièce était jouée (1) ».
A ce moment, personne en Europe ne doutait plus du résultat négatif de la conférence, Benedetti écrivait de Constantmople le 25 avril : « L'instmct d'ailleui's, non moins que la réflexion, a fait supposer à la Porte que la Russie ne saurait encore renoncer à sa politique traditionnelle, en faisant à la paix le sacrifice de ses moyens d'agression contre la Turquie et le gouvernement ottoman apprendra sans siuprise la ruptiue des négociations. » Chose curieuse, laruptiu'e vh'tuelle de la conférence date du jour même où Benedetti écrivait ces lignes, La défiance invétérée des ministres du sultan à l'égard de la Russie ne les trompait pas. Les Russes n'étaient pas encore résignés à faire à la paix le sacrifice de lem's moyens d'agression contre la Turquie et c'est de leiu: part surtout que les négociations n'étaient « qu'une indigne comédie dont le dénouement avait été fixé d'avance ».
Gortchakoff se chargea d'y ajouter un nouvel acte. Il s'était aperçu que sa dernière proposition avait produit un très mauvais effet sur l'Autriche. Buol n'avait pas eu de peine à démontrer à l'empereur les arrièrepensées, que dissimulait le projet d'ouvertui'C des détroits. François- Joseph, trouvant que la Russie allait vraiment trop lom, était prêt à
(1) JOMINI, op. cit.
24 ALEXANDUE II, GOllTCHAKOFF ET NAPOLÉON Hl
promettre son concours matériel à ses alliés de décembre. Drouyn de Lhuys croyait sa cause gagnée. Aussi vit-on le premier plénipotentiaire russe provoquer lui-même, le 26 avril, une nouvelle réunion de la conférence afin d'y développer une seconde suggestion. Ce plan, diamétralement opposé au précédent, consistait dans la fermeture des détroits, en laissant au sultan la faculté de les ouvrii-, en cas de besoin, à la marine de guerre de quelque État que ce fût, Drouyn de Lhuys et lord Wcstmo-
l reland se bornèrent à rappeler que, la Russie ayant repoussé péremptoi-
\ rement le principe de la limitation, lem's instructions étaient épuisées.
^ Buol, au contraii-e, tout en reconnaissant l'insuffisance du second contreprojet russe, déclara y trouver les éléments d'une transaction possible. Gortcliakoiï se hâta de prendre acte de cette déclaration, qui était en quelque sorte la constatation de son succès. L'accord plus apparent que réel, jusqu'alors maintenu entre les aUiés de décembre, venait en effet de subir- une atteinte manifeste.
Drouyn de Lhuys repartit pour Paris. La conférence ne se sépara pourtant pas encore définitivement. Avant de lever la séance, Buol avait annoncé que l'Autriche ne considérait pas toute chance de paix comme évanouie et se réservait de chercher dans les divers projets qui venaient d'être développés les éléments d'une solution transactionnelle, qu'elle soumettrait ultérieurement à la conférence. Cette solution, le premier ministre d'Autriche croyait l'avoh trouvée, en imaginant ce qu'on a appelé depuis le système de V accroissement proportionnel. L'Angleterre, l'Autriche et la France eussent été autorisées chacune à entretenu- deux frégates dans la mer Noh'e ; dans le cas où la Russie aurait augmenté l'effectif actuel de ses forces dans cette mer, les trois puissances eussent augmenté proportionnellement les lem-s ; la Turquie serait restée hbre d'ouvrir, en cas de besoin, les détroits aux flottes de ses alliées ; enfin l'Angleterre, l'Autriche et la France auraient signé entre elles un traité dont les clauses seraient devenues exécutohes le jour où la Russie aurait rétabh dans la mer Noire l'effectif qu'elle y entretenait avant la guerre.
Les inconvénients que présentait ce système étaient nombreux. Son défaut le plus grave était de ne constituer, pour l'amour-propre de la France et de l'Angleterre, qu'une satisfaction assez médiocre, après les
I sacrifices qu'elles avaient fait l'une et l'autre pour arriver à leurs fins.
IfV Mais Drouyn de Lhuys était un partisan convaincu de l'aUiance autrichienne. 11 plaçait l'avantage de consohder cette alliance et de la rendre définitive au-dessus du but même de la guerre, et il lui semblait que cet
avantage dût largement dédommager la France du regret de ne pas infliger à la Russie une humiliation assez complète. Aussi n'avait-il pas cru devoir refuser son assentiment à la suggestion de Buol et l'avait-il acceptée avant de quitter Vienne, sous réserve de l'approbation de son gouvernement. Lord John Russel avait imité l'exemple de son collègue français.
Ms au com'ant par télégramme du système accepté ad référendum par son ministre des affaires étrangères, Napoléon se montra d'abord peu disposé à l'accueillir. Il fît part à Thouvenel, le 27 avril, de son intention de le repousser et lui confia qu'il venait d'être encouragé dans cette résolution par une lettre personnelle du prmce Albert. A la demande de Drouyn de Lhuys, l'empereur consentit cependant à suspendre sa décision définitive jusqu'au retour de son ministre à Paris.
Le l^r mai, celui-ci a un entretien de deux heures et demie avec Napoléon IIL Après un examen approfondi du projet, l'empereur se décide à l'accepter, à l'exception de deux modifications, que Drouyn de Lhuys marque séance tenante, sous sa dictée. Napoléon III l'invite à en transmettre sans délai le texte à Londres, en priant le comte Walewski (1) de l'appuyer auprès du gouvernement britannique. H l'autorise à mettre en même temps lord John Russel, par lettre particulière, au courant de ces circonstances. Le lendemain, l'empereur lui-même en parle au baron de Hiibner. A la communication qui lui a été adressée, Walewski répond de Londres que si le gouvernement français insiste en faveur de cette solution, le cabinet britannique, bien qu'à regret, y donnera son assentiment.
Deux fois, Drouyn de Lhuys supplie l'emperem*, par écrit, de renouveler ses instances à Londres. Napoléon III n'en fait rien. Le 4 mai, enfin, il fait savok à son ministre qu'il désire examiner cette question, le même jour, avec lord Cowley et lui. Dans cette conférence, en présence de l'ambassadeur d'Angleterre, l'empereur rejette ce que trois jours auparavant il avait prescrit à Drouyn de Lhuys de fah'e appuyer à Londres. Le soir même, Drouyn de Lhuys faisait parvenu" aux Tuileries sa démission de ministre des affahes étrangères.
Amsi entre le 1^^" et le 4 mai, Napoléon III avait changé d'avis. Que s'était-il passé dans l'intervalle? Sous l'influence de quels conseils l'empereur s'était-il déjugé? C'est ce qu'il n'est pas encore possible de due avec certitude. Ce qu'on peut affirmer toutefois, c'est qu'une \àolente pression avait été exercée siu: lui d'Angleterre, où le projet déplaisait fort. L'empereur était encore sous l'hnpression des acclamations reçues
(1) Ambassadeur de France à Londres.
2G ALEXANDRE II, G 0 IlTCIl AKOFF ET NAPOLEON III
à Loudi-es, des souvenirs rapportés de sa visite à Osborue, Ces impressions devaient fortifier en lui l'attachement qu'il avait voué à l'aUiance anglaise et l'éloigner de tout ce qui pouvait compromettre ou affaiblii* cette alliance, A la différence de son ministre, il était peu séduit par l'avantage d'une alliance permanente avec l'Autriche, poiu- laquelle il éprouvait peu de sympathie. H attachait beaucoup moins de prix à ce résultat qu'au maintien intégral de son alliance avec l'Angleterre et au triomphe éclatant de ses armes eu Crhuée. La vérité est qu'après une courte période de tendances pacifiques et de dispositions conciliantes, due à ce qu'il avait cru ces sentiments partagés par la Russie, il était revenu à ses errements antérieurs, lorsqu'il avait vu ses espérances se dissiper. 11 préférait maintenant la guerre à une paix qui n'eût pas donné pleine satisfaction à l'amom'-propre national.
En Angleterre, lord John Russel avait dû également donner sa démission, après une séance de la Chambre des communes dans laquelle il avait été assez malmené.
Malgré ces chconstances qui enlevaient toute chance de succès à la combinaison de Buol, la conférence devait encore se réunk, quand ce n'eût été que pour constater le désaccord et prononcer sa propre dissolution. Cette dernière séance eut lieu le 4 juin. Induit en erreur par des confidences volontairement incomplètes de Buol, Gortchakoff était arrivé à la réunion avec l'intention arrêtée de ne pas repousser la proposition du pléuipotentiahe autrichien. Bien que la communication du texte exact de cette proposition lui réservât certaine surprise, il prit le parti de ne rien changer à ses intentions et l'accepta ad référendum. Sachant fort bien que les plénipotentiahes français et anglais avaient pour instructions de repousser ce projet, il n'avait, en agissant ainsi, d'autre but que de les embarrasser. Il y parvint aisément. Bourqueney, impatient de voir clore une négociation stérile, « s'emporta jusqu'à due qu'il n'assistait à la séance qu'avec l'ordre formel de rompre ». Lord Westmoreland, plus froid, n'était pas assez net, au gré de son collègue français. Aussi Bourqueney lui poussait-il le coude à chaque instant, en lui disant à mi-voix : « Mais parlez donc ! monti'ez vos instructions ! vous avez l'ordre de rompre. » Finalement, les plénipotentiaires des puissances occidentales déclarèrent que, « les propositions formidées par le gouvernement autrichien ne réalisant pas entièrement les conditions indiquées par les instructions de leurs cours, ils regardaient pour Icm* part la mission de la conférence comme terminée ».
Ahisi prit fin le grand effort diplomatique tenté, de mars à juin 1855,
poiu- mettre un terme immédiat ou prociiaiu à la guerre, soit eu trouvant une transaction acceptable, entre les susceptibilités des Eusses et les exigences des alliés, soit en déterminant l'Autriche à se joindre à la coalition. Il n'avait abouti qu'à prouver l'importance de la divergence qui sépai-ait encore les adversaires de Crimée et l'invincible répugnance de l'Autriche à se laisser entraîner dans le conflit.
Du même coup disparaissait la dernière chance d'y entraîner la Prusse. Tenue à l'écart de la conférence, elle s'était bien gardée de repousser pércmptoh'ement les instances de notre ministre à Berlui, tant qu'elle n'avait pas été entièrement rassm'ée sm- les intentions de l'Autriche. Si cette puissance s'était en effet jomte à la coahtion, la neutralité fût devenue, smon unpossible, au moins très difficile à la Prusse. Aussi le cabinet de Berlin s'efïorçait-il de fahe crou-e à une action officieuse de sa part sur la cour de Russie, pom* l'amener à céder. A plusiems reprises Manteuffel se fait un mérite aux yeux de Moustier d'avoù- écrit à Pétersbom-g de ne compter, si la guerre continuait, ni sur le concours de la Prusse ni même sm- sa neutralité. Il est vrai que lorsque Moustier va aux renseignements, il s'aperçoit hivariablement qu'une ckconstance quelconque a empêché le dépai't de la lettre. Mais le roi n'en est pas moins décidé à ne pas laisser ignorer à Pétersbom'g sa manière de penser : « D'ici à deux jom's, la paix ou la guerre sortira des conférences. Si c'est la paix, j'applaudkai ; si c'est la guerre, je ne perdi-ai pas une mhiute pour faù'e une déclaration qui ne laissera aux Russes pas plus qu'aux autres de doutes sm- mon attitude (1). »
Ce fut la guerre et, la participation de l'Autriche se trouvant pour le moment écartée, il advhit des promesses du roi de Prusse ce qu'il était advenu des velléités belliqueuses de l'Autriche.
Les aUiés se retrouvaient dans la même situation qu'au commencement de l'année 1855, à cela près que leurs relations avec l'Autriche étaient devenues très tendues depuis la rupture des conférences de Vienne. L'aUiance du 2 décembre n'existait plus guère que sm' le papier. Sm* le consed du général Hess, l'emperem' François-Joseph congédia, en alléguant des nécessités budgétaires, soixante mille réservistes qui avaient été appelés sous les drapeaux. Buol eut beau fake déclarer par ses journaux que « la réduction de l'armée n'était pom* l'Autriche qu'une halte, non pas un changement » ; l'opinion ne s'y trompa point, pas plus en Angleterre qu'en France.
(1) Moustier, passim, avril 1835.