LA MISSION DE THIERS A SAINT-PÉTERSBOURG
Impression produite en Russie par la capitulation de Sedan et par la révolution du 4-Septembre. — Gabriac chargé d'affair-es à Pétersbourg. — Demande de bons offices adressée à la Russie par le gouvernement de la Défense. — Opinion de Gortchakoff sur la question des cessions territoriales. — Efforts de Gabriac pour obtenir son concours. — Conseil d'Alexandre II au gouvernement français : demander directement un armistice à la Prusse. — Demandes de Jules Favre à la Russie. — Refus de la Russie de s'associer à une intervention diplomatique collective des neutres. — Caractère officieux et amical de l'action du tsar sur la Prusse en faveur de la France. — Entrevue de Ferrières. — Échec des pourparlers. — Dispositions de la Russie. — Arrivée de Thiers à Pétersbourg. — Ses espérances. — Thiers et Gortchakoff. — Premier entretien. — Ni menaces ni collectif. — Audience de ïhiers chez le tsar. — État d'esprit d'Alexandre II. — Illusion conçue par Thiers sur les dispositions du tsar. — Second entretien avec Gortchakoff. — • Aveu d'un engagement de la Russie envers la Prusse. — Question de la neutralité autrichienne. — Optimisme du télégramme de Thiers à !a délégation de Tours. — Causes de cet optimisme. — Accueil fait à Thiers à Pétersbourg. — Proposition de Gortchakoff à Thiers : demande de sauf-conduit. — Motifs de cette proposition. — La Russie désire le rétablissement de la paix. — Projet de télégramme à envoyer par le tsar au roi de Prusse. — Résultat pratique de la mission de Thiers.
Alexandi-e II s'était rendu à Moscou le 1"' septembre : c'est là qu'il apprit, le 3, la capitulation de Sedan. On a raconté et certains historiens ont rapporté que, ce soir-là, il but à la santé du roi Guillaume et brisa son verre, pour donner à son toast plus de solennité. Bien que peu charitable, voire même peu généreux à l'égard de Napoléon III et de la France, ce geste n'est pas pour étonner de la part d'Alexandre II, que nous verrons se livrer par la suite à des manifestations tout aussi démonstratives et plus publiques encore de sympathie envers la Prusse victorieuse. Hâtons-nous toutefois de constater que la correspondance de l'ambassade ne fait pas la moindre allusion à ce toast, dont il est bien invi-aisemblable que l'écho n'ait pas retenti à Pétersbourg. Gabriac télégraphie au contrake, le 7 septembre, que le tsar avait appris « avec une stupeur profonde » la capitulation de Sedan et qu'un tel désastre, unique dans notre histoke, l'avait d'autant plus vivement ému que
l'opinion publique russe, qui nous avait toujours été plutôt favorable, était devenue presque unanime à souhaiter nos succès.
La révolution du 4 septembre causa, par contre, plus d'inquiétude; que de surprise au tsar. Il s'attendait, même avant Sedan, à la chute de l'empire. Les dernières communications du gouvernement impérial faisaient elles-mêmes prévoir son eiïondi-ement. Alexandre II ne laissa pas cependant d'en être contrarié. Mais ce qui l'effraya fut moins la proclamation de la République que la perspective des désordi'es et de l'agitation qui pouvaient s'ensuivre. Ce qu'il redoutait avant tout, c'était la révolution, dont il craignait que la jomuée du 4 ne fût que l'annonce et le prélude. '•■ En ce qui me concerne, devait-il dire plus tard, cela ne me regarde pas et ne regarde que la France. Je crains seulement les hommes de désordi-e et, surtout, l'instabilité, qui est si peu encourageante pom* traiter avec un gouvernement. » Pour le moment, il ne considérait le gouvernement qid venait de s'installer à l'hôtel de ville que comme une œuvre de fait, organisée pour la défense du pays.
Jules Favre (1) s'empressa d'ailleurs de rassurer la Russie sur les conséquences de la révolution. Il affirma que le gouvernement de la Défense nationale avait la ferme volonté de maintenir l'exécution des lois et qu'il en avait la force, que les hommes du 4-Septembre n'étaient pas des dictateurs et ne demandaient qu'à pouvou* consulter le pays. On se montrait assez inquiet à Saint-Pétersbourg de l'écho que les événements de Pai'is rencontraient en Pologne ; on craignait que le nouveau gouvernement, dont les membres étaient presque tous partisans déclarés des Polonais, ne les encomageât à la révolte. Jides Favre s'en expliqua avec le chargé d'aïïahes de Russie, M. Okouneff. Il ne lui dissimula pas que la Pologne avait toujours eu ses sympathies ; mais cette cause ne pouvait, selon lui, être servie ni par l'insurrection, ni par la guerre. Il le chargea de transmettre au gouvernement russe les assm-ances les plus formelles de tranquillité de la pai't du gouvernement français.
A la nouvelle du 4-Septcmbre, le général Fleury avait résigné ses fonctions. Le comte de Gabriac (2), premier secrétahe de l'ambassade, accepta, à la demande de Jules Favre, la mission de représenter à Saint- Pétersbourg le gouvernement de la Défense nationale. En prenant possession du ministère des affahes étrangères, Jules Fa\Te tint à eon-
(1) M'ii:stre des affares éa-angères du gouvernement de la Défense naticnale.
(2) M. de Gabriac a publié, dans un ouvrage intlndé Souvenirs diplomatiques de Russie et d'Allemarjne, le récit de sa m'sslon àJPétersbourg et donne des extraits de sa c.rresp ndance. Paris, Pion, 1896.
naître l'état des rapports de la France avec la Russie. Il lui parut que, dans plusieurs occasions, l'empereur Alexandre et le prince Gortcliakoff s'étaient montrés bien disposés à notre égard et « qu'ils n'avaient jamais admis pour nous qu'une paix fondée sur le maintien de notre intégrité territoriale ». Invoquant ces assurances et répudiant, comme on vient de le voii", toute intention de créer des difficultés à la Russie, il espérait que les dispositions de ce gouvernement envers la France seraient restées les mêmes que par le passé et chargea Gabriac de lui demander ses bons offices auprès de la Prusse, en vue d'une pacification (7 septembre 1870).
Quand Gabriac se présenta chez Gortchakoff, le chancelier venait de prendre connaissance de la circulaire du 6 septembre 1870. « Il faut pourtant bien, dit-U à notre chargé d'affaii'es, vous préparer à quelques sacrifices. Pas une pierre de vos forteresses, pas un pouce de votre territoire, c'est fier, mais c'est vraiment trop peu. Que pourriez-vous dire de plus, si la guerre était indécise dans ses résultats? » Dès les premiers mots de Gortchakoff, il ne restait rien de l'illusion dont Jules Favre s'était bercé. Loin de n'admettre pour nous qu'une paix fondée sur notre intégrité territoriale, le chancelier posait en principe qu'il était chimérique de voiûoir nous refuser à toute espèce de cession de territoire.
« Je compris là, ajoute tristement Gabriac, le danger des thèmes oratoires dans les discussions d'affaires. » Dans son indignation patriotique, Jiûes Favre jugeait criminelle et inadmissible l'hy^jothèse d'un démembrement de la France ; dans son bon sens terre à terre et pratique, Gortchakoff jugeait cette hypothèse logique et inévitable. Le refus de nous avouer vaincus n'était pour lui qu'une héroïque inconséquence ; la prétention de sauvegarder l'intégrité de notre territoire, un thème oratoire brillant et vide.
« Je demandai à mon toiu: au chancelier, dit Gabriac, de me faire connaître les réahtés oii l'action de la Russie pourrait nous servir. » Dès qu'il avait connu l'issue de la bataille de Sedan, Alexandre II avait spontanément écrit au roi Guillaume pour l'engager à la paix et le détoui'ner d'exiger de nous des cessions territoriales. Ce n'était que la répétition du vœu qu'il avait déjà exprimé, à la demande de Fleury, après nos premiers revers. Son action se bornerait-elle à le renouveler, dans la même forme que précédemment? S'en tiendrait-il à l'intervention isolée, officieuse et amicale, qui avait été la sienne depuis le début de la guerre ? Ou bien consentnait-il au contraire à agn par d'autres moyens et sous une forme différente, sous la forme diplomatique et collective ?
Dès qu'il \àt Gabriac aborder ce terrain, Gortchakoff se déroba. Bien que sincèrement désireux d'adoucir pour nous l'amertume de la défaite, il ne croyait pas encore possible une intervention en notre faveur. La Prusse se refuserait, disait-il, à toute médiation des neutres. Gabriac ne négligea aucun argument pour gagner le chancelier à notre cause. En terminant l'entretien, il fit appel à « la situation que créerait dans l'avenir le souvenir des services rendus à la France par la Russie. L'avenir, dit-il, appartient définitivement à la liberté ; c'est avec les nations qu'il faut aujourd'hui établir des rapports, plus qu'avec les cabinets, et il aurait souhaité que la Russie ne laissât pas échapper cette occasion d'acquérir des titres durables à la sympathie de notre pays )>. Il pouvait paraître audacieux, dans l'état d'abattement et de désarroi où se trouvait alors la France, de parler de reconnaissance et de services futurs. Mais, même amoindrie et affaiblie par une longue lutte, la France ne serait jamais une quantité négligeable et la promesse de son alliance, une fois les hostilités terminées, constituait une garantie dont la valeur pouvait tenter Alexandre IL Supposer qu'il se préoccupât, dès cette époque, de contenir l'excessive puissance de l'Allemagne, n'était pas lui prêter une intention bien invraisemblable et, dans ce cas, lui serait-il indifférent de se fake une ennemie de la France? L'argument n'était pas sans portée et ce que la France pouvait offrir de plus tentant, dans les circonstances actuelles, c'était encore elle-même.
Gortchakoff devait voir le tsar et lui rendre compte de son entretien avec notre chargé d'affaires. Le lendemain (10 septembre), il pria Gabriac de passer chez lui.
Alexandre II conseillait à notre gouvernement de ne pas s'obstiner à la lutte et de demander directement au vamqueur un armistice, pour traiter de la paix. Lui-même venait d'écrire de nouveau au roi de Prusse, pour l'engager à consentir à cet armistice. Pas plus que Gortchakoff, il ne croyait à l'efficacité de notre résistance. Il ne pensait pas que nous puissions, après Sedan, nous relever de notre défaite. Il lui semblait impossible de résister, avec des troupes en formation, à l'avalanche des armées régulières qui nous envahissaient. Dès lors, à quoi bon nous révolter contre ce que nous ne pouvions empêcher, proclamer ce que nous n'étions pas de force à imposer? Nous étions vaincus ; la sagesse nous ordonnait de nous soumettre aux conséquences de la défaite.
Le jour même où Gortchakoff nous donnait, au nom de son maître, le conseil de demander directement un armistice, Jules Favre expédiait à Gabriaclun télégramme, priant la Russie de le demander pour nous
(10 septembre). Les armées allemandes étaient en marche sur Paris ; la capitale allait être investie, assiégée, bombardée peut-être. Le gouvernement français désirait la paix, mais à des conditions honorables, c'est-à-dire sans cessions territoriales. Plutôt que de subir cette exigence, la France se préparait à une lutte à outrance, H était encore temps de sauver Paris et de prévenir cette guerre d'extermination, à condition d'agir promptement et efficacement. Que la Russie donne l'ordre à son ambassadeur à Londres, le baron de Brunnow, de se rendre à Paris et de s'entendre avec les représentants des autres puissances neutres, en vue d'effectuer, auprès du quartier général prussien, une démarche collective qui amènerait un armistice, puis une médiation.
Dans l'extrémité où se trouvait la France, il semblait à Jules Favre que l'excès même de nos malheurs, l'héroïsme de notre résistance, la dureté de nos vainqueurs fussent des titres à la sympathie des nations neutres et dussent faire impression sur l'âme généreuse d'Alexandre II. Aussi insistait-U, dans ses télégrammes à Gabriac, sur les considérations d'humanité qui faisaient un devoir à la Russie de prévenir, puisqu'elle le pouvait, ces outrages à la civilisation, que seraient le bombardement de Paris et la prolongation de la guerre. Gabriac savait par expérience, depuis son premier entretien avec Gortchakoff, quel fond il fallait faire sur l'efficacité de ces thèmes oratoires. Aussi, quand il se rendit le surlendemain, chez le chancelier, pour lui soumettre les propositions de Jules Favi'e, avait-il complètement abandonné les « thèses de la sensibilité et de l'humanité, qu'autorisait la vue de nos malheurs, pour ne toucher qu'à celles des intérêts de la Russie et de l'extension démesurée de la puissance de l'Allemagne en Europe )\
C'est dans cet esprit que Gabriac présenta à Gortchakoff les demandes de Jules Favre. Le chancelier se dérobait souvent à une question, jamais à une discussion. & Nous discutâmes longuement, passionnément même, raconte Gabriac, l'utilité d'une démarche collective de l'Europe, à laquelle je voidais toujours l'amener. » Gortchakoff afficha un profond scepticisme, quant aux velléités d'action attribuées par notre gouvernement à l'Autriche et à l'Angleterre : « Il ferait beau jeu de voir le prince Metternich se rendre au quartier général prussien ! » Quant à l'Angleterre, il ne croyait pas qu'elle s'associât, sans la Russie, à une démarche de ce genre; et, si la Russie refusait de s'y prêter, c'était dans notre intérêt. Qu'on laissât fau'e l'empereur Alexandre, sans « compliquer les questions par une intervention collective qui irriterait inutilement ». Enfin, comme Gabriac recommandait au chancelier d'être
énergique et lui faisait observer qu'il n'y avait pas de temps à perdre, s'il voulait préserver Paris : « Nous ferons notre possible », répondit-il. Mais où s'arrêterait le « possible »?
A la suite de cet entretien, Gabriac lut à Gortchakoff un télégramme sur lequel il désirait avoir son assentiment, avant de l'expédier à Jules Fa^Te. Il arriva à cette phrase : « La Kussie n'admettra pour nous qu'une paix fondée sm* notre intégrité territoriale. » Le chancelier l'arrêta. « Ne pas admettre, lui dit-il, un état de choses, quand on est une grande puissance, c'est prendre au besoin les armes pour s'y opposer. La Eussie ne peut aller jusque-là. » Une formule moins positive, et qui traduisait plus exactement la pensée du gouvernement russe, dut prendre, dans le texte du télégramme, la place de la phrase inciimmée. « Le désu- de la Russie qu'un démembrement nous soit épai'gné n'est pas ignoré à Berlin. » Telle fut la formule que, sous la dictée du chancelier, notre chargé d'affaires inséra dans sa rédaction.
Le jour même oiî ce télégramme partait, conigé, pour Paris, Jules Favre, dans un télégramme adressé à Gabriac, revenait à la charge, en faveur de sa combinaison. Gortchakoff s'était plaint de ne pas connaître, autrement que par la circulaire du 6 septembre, les conditions auxquelles nous consentirions à traiter. Jules Favi-e les énonçait ainsi (1) : intégrité du territoire, indemnité de guerre. Si ces bases, ajoutait-il, paraissent équitables à Saint-Pétersbourg, que l'ordre soit donné à M. Okouneff de se concerter avec les représentants des autres puissances et de se rendre avec eux au quartier général prussien. Il autorisait Gabriac à donner l'assurance que ce service porterait ses fruits. Les pouvoii's du gouvernement de la Défense étaient trop transitoires pour qu'il lui fût permis de s'engager sur une question de politique générale. Jules Favre pouvait cependant affirmer que la nation française, quels que fussent ceux qui la gouverneraient, saurait apprécier la conduite du cabinet de Pétersbourg et s'associerait franchement à la politique que cette conduite commanderait. Mais, pour être utile, l'action devait être prompte. Les Prussiens étaient à Lagny. Jules Fa\Te attendait à Paris le dernier moment, c'est-à-dke le moment où la ville serait sur le point d'être investie, pour aborder lui-même la Prusse, si les puissances ne l'avaient pas prévenu d'ici là.
La discussion continua, le 14 septembre, entre Gortchakoff et Gabriac sur cette proposition de Jules Favre. Le chancelier avait fait dire à
(1) 12 septembre 1870.
Bismarck que le refus d'entrer en négociation avec le gouvernement de la Défense nationale, sous prétexte que c'était un gouvernement de fait, était une objection sans valeur. M lui ni son maître ne voulaient sortir de cette action amicale et officieuse en faveur d'im armistice.
Cependant les ministres d'Italie, d'Espagne et de Turquie à Paris avaient reçu de leurs gouvernements l'autorisation de se rendre au quartier général prussien, pour y faire la démarche demandée par Jules Favi'e. Lord Lyons promettait son concom-s, si Okouneff était autorisé à se joindre à ses collègues. Le succès de la combinaison dépendait donc du gouvernement russe ; Jules Favre le suppliait de ne pas y mettre obstacle (13 septembre).
Gabriac se rendit encore une fois chez Gortchakoff (18 septembre). Mais ce fut pour entendre de sa bouche le refus définitif de se prêter à une démarche collective et l'exposé, déjà rebattu, des raisons pour lesquelles il préférait une action isolée et officieuse.
Le gouvernement de la Défense nationale avait essayé d'entraîner la Russie à une intervention diplomatique et collective auprès de la Prusse, en vue de préserver notre intégrité territoriale. Il avait échoué. A nos demandes d'intervention, la Eussie avait répondu par le conseil de traiter, d'entrer en négociation dÙTCte avec le vainqueur, et par la promesse de nous y aider, au moyen d'une action amicale et personnelle de l'empereur Alexandre auprès du roi Guillaume. Le gouvernement impérial aurait-il obtenu davantage, s'il se fût maintenu au pouvoir après Sedan? Alexandre II aurait-il accordé à la France monarchique plus qu'il n'accorda à la France républicaine? Rien n'autorise à le supposer. On ne saurait trouver, dans les paroles du tsar au général Fleury, l'indication de dispositions et d'intentions autres que celles qui se sont manifestées après la révolution du 4 septembre. Tout dément au contraire cette hypothèse, qui ne résiste pas à l'analyse. L'abstention de la Russie, aussi bien que sa bonne volonté à notre égard, tenaient à des causes totalement indépendantes de la forme du gouvernement qui existait en France. Ces causes, qui sui'vivaient à la chute de l'emph-e, et à l'avènement de la République, devaient dicter à Alexandre II, envers un régime qui lui était antipathique, une attitude identique à celle qu'il avait observée envers le régime déchu.
Abstention et bonne volonté, ainsi peut se définir cette attitude, qui reflétait exactement les sentiments dont Alexandre II était animé : attachement inaltérable à la Prusse et désir de ménager la France. Ce n'était en somme que la continuation de l'état de choses que Fleury
avait noté, tout au début de la crise : « L'empereur veut rester en termes affectueux avec la Prusse, en même temps qu'en relations courtoises avec la France. » Seulement, ce qui, avant la guerre, était déjà difficile à concilier, était devenu, après Sedan, presque incompatible. Et cependant, si contradictoires qu'ils puissent paraître, ces deux désii's coexistaient et se combinaient dans le cœur d'Alexandre II, qui s'ingéniait de bonne foi à les concilier. Il portait intérêt à la France, il éprouvait de la sympathie et de la pitié pour ses malheurs, et il cherchait à le lui prouver, parce qu'il déskait conserver ses bonnes grâces. Mais il était lié à la Prusse, engagé à la servk par son abstention et, au besoin, par son action sur les neutres, intéressé à la laisser atteindre son but, tant que lui-même n'avait pas atteint le sien, et il ne voulait, pour complaire à la France, ni manquer à ses engagements, ni compromettre ses intérêts.
Le 18 septembre, aucune intervention diplomatique ne s'était produite et, l'instant que Jules Favi'e s'était fixé pour aborder directement le vainqueiu" étant arrivé, notre infortuné ministre se fit conduke aux avantpostes prussiens, d'où il fit demander au comte de Bismarck un saufconduit pom se rendre auprès de lui. Un télégramme en porta la nouvelle à Gabriac, en lui enjoignant de la présenter à la Kussie comme une preuve de la déférence du gouvernement provisoire aux conseils de cette puissance.
Presque aussitôt se répandit la nouvelle que le sauf-conduit avait été accordé et qu'une entrevue avait lieu à Ferrières, entre Jules Favre et le chancelier allemand. Gortchakoff s'en montra d'autant plus satisfait qu'il se figurait ce résultat dû à ses efforts auprès de M. de Bismarck, pour faii'e admettre par le cabinet prussien la possibilité d'entrer en négociations avec le gouvernement de la Défense nationale (1).
La satisfaction de Gortchakoff ne fut pas de longue durée. Il apprit à la fois par des télégrammes d'Okouneff, son chargé d'affakes à Paris, et de d'Oubril, son ambassadeur à Berlin, la rupture des négociations ouvertes à Ferrières en vue d'un armistice. Seulement, il y avait divergence, sur un point capital, entre les mformations de source française et les informations de source allemande. Le cabinet prussien prétendait n'avoir demandé, pour conscnth" à un armistice, que Toul, qui était déjà pris, Strasbourg, qui ne pouvait tenu- longtemps, et Verdun. Les conditions que Jules Favi*e déclarait avoir repoussées consistaient au cou-
(1) 19 et 20 septembre 1870.
traire, outre celles qui précèdent, dans la remise d'un ou de plusieurs des forts qui commandent la capitale, si l'Assemblée se réunissait à Paris, et dans la continuation des opérations militaires autour de Metz. Pour conclure la paix, l'Allemagne exigeait déjà la cession de l'Alsace entière et du tiers de la Lorraine. Prévoyant le mécontentement que causeraient à Saint-Pétersbourg la rupture des négociations d'armistice et l'ajournement des élections qui devaient s'ensuivre, Bismarck n'avait pas hésité, pour en rejeter sur nous la responsabilité, à tronquer le compte rendu de ses pourparlers avec Jules Favre et à omettre une partie de ses conditions.
Peu s'en fallut que ce calcul ne réussît, Gabriac eut quelque peine à dissiper le malentendu. Il ne pouvait y avoir de doute sur les conditions que l'Allemagne mettait à la paix : elles ressortaient assez clairement des circulaires du comte de Bismarck. Gabriac essaya d'obtenir de Gortchakoff un mouvement de révolte, un geste de protestation contre ces conditions, qui tenaient si peu compte des conseils de modération d'Alexandre IL « En posant, dans la future paix, le germe de guerres nouvelles, l'Allemagne, dit-il, renverse comme à plaisir les bases mêmes du droit international. » Gortchakoff lui répondit (1) qu'il fallait être pratique; que les puissances étaient seules juges de leur attitude. La Russie n'avait pu faire davantage pour le moment, et, cette tentative de conciliation ayant échoué et la guerre reprenant de plus belle, l'Europe n'avait qu'à attendre pour agir une occasion plus favorable.
L'arrivée de M. Thiers, annoncée pour le lendemain même, dispensait Gabriac d'insister davantage. H appartenait à ce nouveau et illustre négociateur de chercher à faire revenir la Russie sur sa décision.
Thiers (2) arriva à Samt-Pétersbourg le mardi 27 septembre au matin, après avoir voyagé sans s'arrêter depuis Vienne, d'où il était parti dans la sohée du 24. Il n'en résolut pas moins de se rendre, le jour même, à deux heures, chez le prince Gortchakoff, à Tsarkoïé-Sélo.
« Il espérait assez de la Russie », rapporte Gabriac, qui employa la
(1) 26 septembre 1870.
(2) Le réci^ de la m'ss'f n de Thiers à Pétersbuiirg a éié pubLé dans ses Notes et Soifvenirs, Paris, Calmann Lévy, 1903.
LA TtUERRE franco-allemande 499
matinée du 27 à le mettre succinctement au courant des véritables dispositions du tsar et de son ministre. Ce rapide aperçu de la situation le rendit un peu soucieux.
« J'avais connu autrefois le chancelier simple ministre à Stuttgart, raconte Tliiors. Il était alors maigre, modeste et réservé. Je le retrouvai, aujourd'hui, plein de santé, confiant en lui-même, ayant pris l'habitude de la domination depuis qu'il avait tenu l'Europe en échec dans la déplorable affaire de Pologne, mûri, en un mot, par de longues années d'un pouvoh- continu et heureux. Jamais je n'ai reçu un accueil plus cordial. » Gortchakoff excellait à se mettre en frais pour accueillir un ^dsiteur avec grâce, cordialité et empressement. Dans le cas présent, il n'avait pas à se fake violence. Thiers et Gortchakoff étaient d'anciennes connaissances et « avaient une sympathie naturelle l'un pour l'autre ». La personnalité de Thiers, sa réputation universelle, son merveilleux talent d'orateur et de causeur, l'ardeur juvénile de son caractère, malgré ses soixante-dix-huit ans, étaient de nature à prédisposer en sa faveur quiconque avait la bonne fortune de s'entretenu- avec lui et, plus que tout autre, le spirituel, brillant et quelque peu vaniteux chancelier de Russie. Aux yeux de l'étranger et en présence des conditions anormales oii se trouvait notre pays, Thiers représentait en outre « une sorte d'autorité nationale avec laquelle on devait compter ». H sentait le pouvou* venir à lui et l'Europe discernait en lui le maître futur et très prochain des destinées de la France. Sa prévision des événements, son opposition à la guerre étaient enfin des titres, dont il comprit lui-même, à ce moment, « la valeur auprès des cours étrangères ».
Gortchakoff l'écouta avec attention, et sans le contredire, exposer les causes de la guerre, de manière à établh' que la France n'en était pas responsable. H n'interrompit le récit de Thiers que pom- se rendi-e un hommage indh-ect, en relevant une charge contre le gouvernement déchu : la Russie nous avait offert, en 1866, de protester contre la dissolution de la confédération germanique, et nous n'avions pas su saisir alors la perche qu'elle nous avait tendue. H alla ensuite au-devant des explications que son interlocuteur s'apprêtait à lui fournir sur le régime républicain, en déclarant « que la république no lui causait aucune crainte et qu'il savait de bonnes républiques \ H aimait, ainsi que l'observa Thiers, à se montrer exempt de préjugés et il ne lui était pas indifférent qu'un juge aussi éclairé liu trouvât « l'esprit sagace et élevé d'un véritable homme d'État ». Oui, s'empressa d'approuver Thiers, (' c'est une république qui est, aujoui'd'hui, le meilleur de vos amis et
peut-être y en aura-t-il bientôt deux dans vos affections; au moins, je le souhaite, » Le chancelier répondit en soimant : « Je le voudrais bien », puis il se hâta de se retrancher deiTière l'instabilité des conditions politiques en France et d'élever des doutes siu- la durée de la République. Thiers s'efforça de lui communiquer sa propre confiance : le gouvernement actuel de la Fi-ance était composé, en majorité, d'hommes sages et modérés ; les prochaines élections placeraient la direction des affaires entre les mains d'hommes de même opinion; les conventions passées avec le gouvernement de la Défense nationale seraient fidèlement observées par ses successem's et, s'il arrivait qu'un jour Gortchakoff trouvât en face de lui un nouvel interlocuteur, il rencontrerait chez ce dernier « l'éqmvalent de la manière de penser » de Thiers. « Ah ! si c'était vous ! s'écria le prince à ces mots ; mais ce sera vous, j'aime à l'espérer. » Prenant texte de nos désastres, il exprùna ensidte la crainte que la France ne fût plus « capable d'un effort énergique ». Tliiers protesta encore contre cette appréhension et s'appliqua à le convaincre que « la France, dès qu'elle serait sagement gouvernée, reprendrait son ra,ng en
Europe ».
Exactement renseigné sur notre situation politique et militah-e, revenu d'une partie de ses préventions et de ses erreurs, Gortchakoff serait-il plus disposé à s'engager avec nous?
Thiers aborda enfin cet objet, qui était celui même de sa mission. C'est au nom de son propre intérêt qu'il adjura la Russie de « se mettre à la tête des puissances, pom* arrêter l'ambition toujours grandissante de la Prusse ». Suivie par tous les neutres, elle n'am-ait pas besoin d'aller jusqu'àla guerre, pour obliger l'Allemagne à respecter l'équilibre européen. « Que votre souverain, dit-il, parle pom' nous avec une insistance qui signifie, de sa part, la volonté d'être écouté. » — c Des menaces ! se récria aussitôt Gortchakoff, l'empereiu: n'en fera pas. Quand on menace, il faut être prêt à frapper. Ses idées ne sont pas de ce côté ! L'empereur a déjà parlé pour vous ; il parlera encore. » Mais il ne sortirait pas de cette voie, dans laquelle il était allé, d'ailleurs, — Gortchakoff ne le laissa pas ignorer à Thiers, — aussi loin que possible. Seulement, au lieu de reconnaître l'inutilité de cette correspondance de famille, le chancelier attribuait aux démarches antériem-es de son maître des résultats imaginah-es : l'entrevue de Ferrières, l'admission du principe d'un armistice.
Alors, « pour agk plus fortement », Thiers revint, avec l'autorité qui s'attachait à sa personne et à sa mission, sur l'argument développé,
quelques joiu's auparavant, par Gabriac. H parla d'une alliance, qu'il avait pleins pouvoirs pour proposer. « Il nous restait, dans le présent et dans l'avenir, assez de forces et de richesses pour faire de nous un allié qu'on ne rencontrerait pas deux fois, un allié surtout contre l'Allemagne, si près d'être formidable. » Et il traça à grands traits le tableau de l'Europe, telle qu'elle sortirait de la guerre franco-allemande, si rien ne venait en prévenir l'issue. Sous le second Empire, la France, au moment même où elle avait été désireuse de resserrer ses liens avec la Russie, avait toujours paru y mettre des réserves et des restrictions. Le gouvernement de la Défense nationale se montrait plus positif dans ses offres et plus catégorique dans ses solutions : la France vaincue offrait son alliance au prix d'une assistance efficace contre son vainqueur.
L'offre en soi n'était pas pour déplaire à Gortchakoff ; mais c'est le moment qui lui paraissait mal choisi. En échange de services futurs et problématiques, il fallait prêter à la France un concours immédiat et effectif. Sans doute, il ne s'agissait encore que d'un concours diplomatique, mais qui pouvait répondre que les choses en resteraient là? Sans doute, on pouvait compter sur la fidélité de la France aux engagements pris en retour de ce service ; mais il fallait commencer par se brouiller avec l'Allemagne, et c'est ce dont Gortchakoff ne se souciait pas. En un mot, il voulait bien de l'alliance de la France ; mais il ne voulait pas y mettre le prix, « Ce n'est pas aujourd'hui, répondit-il à Thiers, le moment de la conclure. Pas de marché ! Nous nous occuperons plus tard d'unir la France à la Russie, Pour le moment, occupons-nous de la tirer du mauvais pas où elle se trouve, »
Thiers n'en demandait pas davantage. Il proposa aussitôt le moyen d'y réussir. « Si vous vous mettiez hardiment en avant, dit-il, l'Autriche, l'AngleteiTe et l'Itahe, qui n'ont besoin que d'être encom-agées par votre exemple, vous suivraient et, devant l'Europe par vous ranimée, la Prusse se montrerait plus modérée. » « Ah ! du collectif, du collectif, se récria encore Gortchakoff ; je vous comprends, mais nous n'en voulons pas. Cela ne servirait qu'à irriter la Prusse, qui n'admet pas l'immixtion des neutres dans la présente guerre, et nous perdiions l'influence très réelle que nous possédons à Berlin. »
Ni menaces ni collectif, c'cst-à-dhe continuation de l'action officieuse et amicale jusqu'alors exercée en notre faveur : telle était la conclusion de cet entretien, qui avait duré plus de deux heures. D'un commun accord, Thiers et Gortchakoff décidèrent d'en renvoyer la suite à un autre jour. Mais, s'il ne se refusait pas à causer de nouveau, le chancelier
502 ALEXANDRE II, r.OUTCHAKOFF ET NAPOLÉON III
ne laissa pas cependant ignorer à son hôte qu'il considérait la discussion comme épuisée, au moins pour le moment. Ils attendraient « que les événements se développent ; car, jusqu'à ce qu'ils soient plus accentués, il était impossible de faire rien d'efficace ». Et, terminant l'entretien sur ces mots, Gortchakoff conduisit Thiers visiter les salons et les galeries de Tsarskoïé Sélo, tout en l'initiant aux qualités morales « de sou maître et à la puissance de la Russie ».
« Je le quittai, dit Thiers, comblé de ses amabilités, » H avait lieu en effet d'être plus satisfait des amabilités du chancelier que des dispositions de la Russie à notre égard. Quand il fut de retour chez Gabriac^ ce dernier s'aperçut bientôt que Thiers n'avait pas obtenu pour nos intérêts plus qu'il ne lui avait été promis à lui-même. De bons offices excluant toute parole comminatoire et toute démarche collective auprès de la Prusse : c'est ce qui n'avait cessé de nous être promis et tenu. H restait à Thiers la chance d'obtenu* davantage de l'empereur, par qui il avait sollicité l'honneur d'être reçu.
Le jeudi 29 septembre, Alexandi'e II, venu à Saint-Pétersbom*g, reçut Thiers au Palais d'Hiver. Lui tendant la main, il lui dit qu'il était charmé de le recevou" dans son empire et, après l'avoir fait asseoir, mit aussitôt la conversatiou sur le sujet qui l'amenait en Russie, Initié par Gortchakoff aux explications de Thiers sur l'origine de la guerre, il daigna en approuver l'esprit. Comme son chancelier, il montra moins de préventions contre le régime républicain que contre le désordre et l'instabilité qu'il craignait de voir s'implanter en France, Rassuré par Thiers sur ce danger : « Tant mieux, dit-il ; mais maintenant venons à la situation présente, » Rappelant alors « les entreprises de la Prusse, depuis la spoliation du Danemark jusqu'à ses prétentions de démembrement, aujourd'hui affichées, à l'égard de la France », Thiers demanda à l'empereur, « s'il pouvait voir, de sang-froid, s'élever au centre du continent, à la place de la paisible Allemagne d'autrefois, une puissance conquérante qui s'étendrait du Sund jusqu'au Danube, et même jusqu'à l'Inn ». H ne lui prédit que des éventualités certaines et attendues de tous, en lui annonçant la réduction de la Bavière, du Wurtemberg et du grand-duché de Bade à la situation d'États vassaux, la proclamation de l'empire germanique et la transformation de l'Allemagne en un État unifié de plus do quarante millions d'âmes. Il entreprit ensuite discrètement d'éveiller les inquiétudes d'Alexandre II, relativement aux dangers qu'une pareille puissance ferait courir à ses voisins. Glissant avec ménagement sur la menace qui pouvait s'ensuivre poiu" les provinces baltiques, il demanda
encore à l'empereur « si, pour arrêter un tel débordement d'ambition, il ne trouverait pas sage de s'opposer aux actes qu'on se proposait d'exercer contre la France, et de se faire ainsi une alliée fidèle de cette France qui, sous un bon gouvernement, retrouverait bientôt toute sa force passée ».
C'était, à l'offre près d'une alliance, que Napoléon III n'avait jamais franchement proposée à la Russie, la langage même que Fleury avait été chai-gé de lui tenir, au moment de l'incident Hohenzollern et après nos premiers désastres. C'était, presque en propres termes, celui que Gabriac avait fait entendre à Gortchakoff, après Sedan. Répété par Thiers et dans des circonstances qui en rendaient l'opportunité si manifeste, ce langage trouverait-il plus d'écho qu'il n'en avait rencontré jusqu'alors?
Alexandre II ne voyait pas sans inquiétude s'accomplu- ou se préparer les événements que Thiers venait d'évoquer devant lui, et dont son bon sens lui montrait toute la gravité. Il était loin de mépriser l'alliance de la France, alliance dont il comprenait au contrah'e l'utilité dans l'avenir et qu'il se préoccupait de ne pas reudi'e impossible. « Je sais, répondit-il à Thiers, combien est sérieuse, pour l'Europe et pom* mon empire, la création d'une puissance telle que vous la décrivez. Je voudrais bien acquérir une alliance comme celle de la France, alliance de paix, et non de guerre et de conquête. « Et malgré ces déclai*ations, qui étaient sincères, H restait parfaitement résolu à persévérer dans son attitude, envers l'Allemagne comme envers la France.
Une seule raison aurait pu le déterminer à en changer : c'est s'il avait vu dans les prétentions de l'Allemagne une menace directe contre la sécurité de ses propres États. Malheureusement, il n'éprouvait pas ce sentiment et nos négociateurs ne réussissaient pas à le lui inspirer. Sans doute, il n'était pas rassm'é par l'exemple que l'Allemagne donnait de sa puissance, ni par les conséquences qu'elle entendait th'er de sa victoire. Il se serait volontiers passé de voir cette puissance s'accroître encore de tout ce que perdrait la France. Mais, s'il ne le désu'ait pas, s'il souhaitait même le contraire, il ne croyait pas cependant qu'il y eût péril pour lui-même à laisser s'accomplk cette éventualité. Il pensait que les prétentions de l'Allemagne pouvaient recevoir satisfaction, que la France pouvait être amoindrie, dans la mesiu^e où l'exigeaient ses vainqueurs, sans danger réel pour l'équilibre de l'Europe et, par suite, pour la Russie. Pour qu'il s'opposât à cet amoindrissement, qu'il désapprouvait cependant, il a manqué l'intérêt majeur, l'instinct de conservation.
Dans ces conditions, il ne pouvait entrer dans son esprit de sacrifier au maintien de notre intégrité territoriale ce qu'il considérait comme l'intérêt primordial de son empire : l'union intime avec le cabinet de Berlin. Les victoii-es de la Prusse n'avaient fait qu'augmenter le besoin qu'il avait d'elle, et le sentiment de ce besoin. L'inquiétude même que lui causait l'excessive puissance de l' Allemagne l'enchaînait à elle, d'un dévouement moins spontané et moins confiant qu'autrefois, mais d'autant plus fort. Il se sentait tenu envers elle à plus de ménagements, à plus de complaisance, à mesure qu'elle s'approchait du but, c'est-à-dne du moment où elle pourrait se passer de lui et lui refuser le prix de ses services, s'il lui en fom-nissait le prétexte, car on ne suppose pas que ce fût gratuitement qu'il avait pris envers elle certains engagements : il y avait mis ses conditions et stipnlé son prix ; et maintenant U craignait que ce ]^nx ne lui échappât, avant qu'il eût eu le temps de le réclamer, si, par quelque imprudence, il se faisait une ennemie de l'Allemagne.
Dans quelle mesure cette préoccupation laissait-elle à sa bonne volonté envers la France les moyens de s'exercer? C'est ce qu'il importe de bien déterminer. « Indiquez-moi, dit-il à Thiers, le moyen de vous aider ; je l'emploierai volontiers. Je suis mtervenu déjà avec chalem-. Je recommencerai ; mais enfin je ne puis aller ni jusqu'à la guerre, ni jusqu'à des menaces qui mèneraient à la guerre, car je me dois avant tout à mon pays. » Ces paroles pouvaient fah'e supposer qu'Alexandre II ne s'arrêterait qu'à la guerre, ou du moins à des menaces qui risquaient d'entraîner la guerre. La suite de son discours était bien faite pour confiiTOer cette impression. « Je suis convaincu comme vous, continua-t-il, de la nécessité de la paix, et d'une paix acceptable par la France, ratifiable par l'Em'ope. Je l'ai dit, je le redirai encore ; je ferai en un mot tout ce que je pourrai : mais la guerre, il ne faut pas me la demander. » Entre ce qu'U avait déjà fait et ce qu'il se refusait expressément à fau'e, il y avait place pom* une intervention diplomatique, qui pouvait être ef&cace. Thiers se hâta de répliquer qu'il ne demaudait pas la guerre, mais seulement de « bons offices ef&caces », qui ne sam-aient en aucun cas déterminer la Prusse à com'ir les chances d'une guerre avec la Russie. « Je vous ai donné ma parole, repartit l'empereur ; vous pouvez y compter. »
Thiers prit congé sm* ces mots et, comme l'empereur n'avait formellement exclu de son programme d'action que la guerre, ou des menaces qui auraient eu pour conséquence de la rendre inévitable, il en conclut qu'Alexandre II lui avait donné sa parole de ne s'arrêter qu'à cette limite. Comme il savait, d'autre part, qu'on pouvait se fier à la parole
LA (iUEHUE FRANCO-ALLEMANDK 505
d'Alexandre II, il en conclut encore que l'empereur irait aussi loin qu'il avait promis d'aller.
n en était, malheureusement, tout autrement des véritables intentions d'Alexandre IL Le sentiment, qu'il venait d'invoquer, de ses devoirs envers son pays, ne le poussait pas seulement à exclure de son programme la guerre, ou des menaces qui risquaient de conduire à la guerre, mais encore tout ce qui était de nature à affaiblir ou à compromettre son intimité avec la Prusse, en faisant du tort à cette puissance : c'est-à-dire toute action ofiBcielle, toute intervention diplomatique, isolée ou collective. Convaincu que cette entente était nécessaire au bien de son empire, résolu par suite à la conserver intacte et à l'abri de toute atteinte, il devait se maintenir rigom-eusement dans les limites de l'action ofiBcieuse, qui était seule compatible avec le maintien intégral de cette étroite union.
« Comment avez- vous trouvé mon empereur? » demanda Gortchakoff à Thiers, au moment où celui-ci sortait du cabinet d'Alexandre IL « Comme le plus droit et le meUlem- des hommes, répondit Thiers, et je crois que je m'adoucirais sur le gouvernement personnel, si j'étais appelé à en servir un pareil. » Ce n'est pas le désh- d'être agréable à Gortchakoff qui dictait à Thiers ces paroles élogieuses; elles étaient l'expression exacte de sa pensée et traduisaient fidèlement son impression. Alexandre II eut en effet le don, précieux entre tous, pour un souverain, de renvoyer ses interlocuteurs conquis et charmés. Tous ceux qui ont traité avec lui ont subi le charme de sa nature, à la fois captivante et loyale. Alors même qu'il leur a résisté, il a su s'imposer à leur sympathie et à leur respect, grâce à ce don inné de séduction, qui se doublait chez lui d'une sincérité et d'une loyauté si manifestes. On ne saurait donc admettre qu'il ait eu le dessein de donner le change à Thiers sur ses intentions ; il en était incapable. On ne saurait nier d'autre part que ses paroles fussent de nature à faire naître un malentendu. Peut-être se laissa-t-il entraîner par le désir, très légitime, de montrer sa bonne volonté à son interlocuteur ; peut-être celui-ci s'empressa-t-U un peu trop, de son côté, de prendre acte d'une parole qui avait besoin d'éclaircissements. Quoi qu'il en soit, Thiers remporta de son entretien avec l'empereur l'impression qu'on pouvait attendre de lui quelque chose de plus qu'il n'avait donné jusqu'alors.
Aussi entreprit-il de démontrer à Gortchakoff que la Russie pouvait faire plus qu'elle n'avait fait, sans pour cela faire la guerre, ni même proférer des menaces de guerre. « J'ai beaucoup à répondre, dit-il, à ce que
506 ALEXANDRE II, GORTCIl AKOFF ET NAPOLÉON III
l'empereur m'a dit au sujet de la guerre. Ce n'est pas la guerre, c'est seulement un langage ferme et net des puissances neutres. On me dit toujours qu'on a parlé, qu'on parlera encore ; mais il faudrait quelque chose de plus effectif. — Quoi? répondit Gortchakoff. La guerre? Nous ne pouvons la faii'e. » Ainsi, le chancelier croyait ou affectait de croire qu'entre des conseils amicaux et la guerre, il n'y avait place pom" rien. Dès qu'on lui reprochait son abstention, il se hâtait de fermer la bouche à son interlocuteur par ce seul mot, la guerre, comme si, pour arrêter la Prusse, il eût été nécessake de recourir à cette extrémité. Thiers déjoua cette tactique et lui montra qu'entre l'abstention et la guerre, il y avait place pom* une intervention diplomatique. « Si toute l'Europe, dit-il, parlait net, même sans menaces, elle influerait sur la conduite de la Prusse. » — « La Prusse ne veut pas entendre parler des neutres, lui répondit Gortchakoff. Elle ne céderait que devant les neutres en armes, et ils ne prendront pas cette attitude. Dès lors, il ne peut y avoir d'efficace q\ie ce que nous du'ons à titre de puissance amie, de laquelle on ne peut rien refuser, ni une recommandation, ni un conseil. » C'était une autre de ses théories favorites. Il avait toujours prétendu nous être plus utile en n'adressant pas à Berlin des représentations officielles et publiques et en laissant à l'empereur le soin de défendre notre cause auprès du roi. Ce paradoxe trouvait malheureusement créance en Russie, même parmi nos partisans, et un grand personnage, qui nous était favorable, dit un jour à Gabriac : « Le roi a beaucoup d'amitié pour l'empereur. Il tiendra infiniment plus de compte, à un jour donné, des lettres de son neveu que de notes plus ou moins évasives signées Gortchakoff, Granville, Beust ou Visconti-Venosta. » Singulière illusion, et qu'on ne s'explique guère de vok sur\'ivre à tous les démentis du passé !
Acceptant toujours ce qu'on lui promettait, Thiers tâcha ensuite d'obtenir quelques éclaircissements sur l'attitude de la Russie envers l'Autriche. « Vous ne voulez rien fake, dit-il à Gortchakoff; mais au moins n'empêchez pas les autres de fahe. Pourquoi vous opposez-vous aux armements de l'Autriche? En agissant de la sorte, vous êtes, en réalité, les aUiés de la Prusse contre nous.. Vous vous dites nos alliés de cœur ; mais votre conduite dénient vos paroles ! — Vous touchez, lui répondit Gortchakoff, à un sujet des plus délicats, des plus difficiles... Il y a là un engagement de V empereur auquel il ne faut pas se heurter. » On ne doutait plus en Fi-ance, depuis longtemps, que le veto mis par la Russie aux armements de l'Autriche ne résultât d'un engagement envers la Prusse. Cette conviction reposa désormais sur l'aveu d'un des
contractants. Il avait été entendu, à Ems, entre les deux souverains, que toute démonstration de TAutriclie en noti'e faveur aurait pour coroUaii'e une démonstration identique de la Russie en faveur de la Prusse. « Je crois savoii-, écrivait Gabriac à quelque temps de là, que la Russie était autorisée, ou obligée éventuellement, à occuper le grand -duché de Posen, au cas oii une intervention du cabinet de Vienne en notre faveur aurait pu faire craindre des troubles en Pologne. »
Faut-il rappeler tout le tort que cet engagement nous avait causé dans le passé? H avait paralysé la bonne volonté de l'Autriche, empêché cette puissance de s'engager avec nous, d'intervenir en notre faveur, permis à la Prusse de dégarnir entièrement ses frontières de Bohême et de diriger toutes ses forces contre nous. Affectant d'oublier ce passé si récent, Gortchakoff ne craignit pas d'affiimer que le veto de la Russie « ne nous privait de rien » : en aucun cas, les Autrichiens n'auraient armé ; ils étaient trop heureux de trouver un prétexte derrière lequel s'abriter. Ce pouvait être wai dans le présent, mais c'était manifestement faux pour le passé. Thiers ne s'arrêta pas à relever cette erreur volontane : « Eh bien, répliqua-t-il avec beaucoup d'à-propos, laissez les Autrichiens hbres, vous les confondrez ainsi... Si j'étais chancelier d'Autriche, je ne me gênerais pas ; j'armerais, et je vous défierais de me fau'e la guerre ! » Décontenancé, Gortchakoff répondit, avec embarras, que cela dépendrait de la frontière vers laquelle se diiigeraient les armements autrichiens. (' Cette réponse, rapporte Thiers, me convainquit que le veto de la Russie était purement comminatoire. )- On peut se demander si cette conclusion n'était pas un peu témérane et si le veto de la Russie était aussi dépourvu de sanction que Thiers voulut bien le dù'e. En tout cas, si Gortchakoff découvrait ainsi sou jeu, c'est qu'il n'y avait plus d'inconvénient à le décou\Tu-, que le moment était passé où l'Autriche pouvait être tentée d'intervenir en notre faveur et oii elle aurait pu l'essayer avec quelque chance de succès.
La conclusion de cet entretien est que nous n'avions, poiu* le moment, rien à espérer que de nous-mêmes. « Ah ! si vous aviez le moindre succès, insinuait Gortchakoff, comme tout s'arrangerait ! « Mais la bonne volonté de la Russie se bornait, en tout et pour tout, à faire des vœux pour ce succès, qui, modifiant la situation, lui permettrait de reprendre sou rôle d 'intermédiane ofiicieux et, rendant la Prusse plus traitable, rendrait en même temps les conseils amicaux du tsar plus efficaces. « Ne partez pas, dit Gortchakoff à Thiers ; vous auriez l'an mécontent et ce serait
maladroit... Venez me voii-, et nous serons ainsi en mesm-e de saisir l'à-propos si les circonstances le permettent. >>
Le smiendemain, l^r octobre, Thiers expédia à la délégation de Tours un télégi-amme rendant compte de ses entretiens avec l'empereiu: et le chancelier. (■ La Prusse et la Kussie ont pris, disait-il, des engagements qui gênent beaucoup Faction du gouvernement russe. Néanmoins, l'empereur m'a déclaré que tout ce qu'il pomTait pour amener une paix acceptable, il le ferait, et qu'il ne s'arrêterait qu'à une limite, la guerre ; et comme il est un parfait honnête homme, on peut compter sur sa parole. Le prince Gortchakoff m'a fait la même déclaration et j'ai acquis la certitude personnelle de ce qui a déjà été fait à cet égard. On m'a promis que les efforts seraient grands en notre faveur, lorsque se débattraient les conditions de la paix. On dira son avis sur cette paix et on déclarera hautement que, si elle n'est pas équitable, elle ne recevra ni l'approbation, ni la satisfaction de la Russie et qu'elle sera un acte de force dépom'vu de toute garantie européenne. On voudrait que, par quelque effet des chconstances, cette paix pût être débattue entre les puissances, et alors on la ferait tom'ner en notre faveur. On voudi'ait aussi un succès de nos armes, pour répondre à la Prusse qui se plaint qu'on lui dispute le fruit de sa victohe... »
En lisant ce télégramme, on est frappé de l'optimisme qui s'en dégage. Bien qu'il n'en résultât, somme toute, que des espérances et nul fait acquis, ces espérances semblaient promettre un concours efficace et sérieux. Thiers ne désespérait même pas d'obtenu-, avant son départ, quelque chose d'immédiat et d'effectif. « Mardi, disait-il, après diverses entrevues et de nouvelles tentatives dont f espère un résultat, je repartirai. » Il est certain qu'il se faisait des illusions, qui frappèrent d'ailleurs Gabriac sm- le moment même, dès qu'U eut pris connaissance du télégramme expédié par Thiers.
Il faut bien reconnaître que les paroles de l'empereur avaient été de natm'e à donner à Thiers une opinion inexacte et sans doute trop favorable, que son télégramme reflète avec fidélité. Malgré cela, il se dégage de ce télégramme une impression sensiblement plus optimiste que de la lecture attentive et calme des Souvenirs, où Thiers a consigné ses entretiens avec Alexandre II et Gortchakoff. Cette différence s'explique aisément. Thiers était très satisfait et quelque peu ébloui par l'accueil chaleureux que lui avaient fait l'empereur, le chancelier et la société russe. Il était touché de la sympathie qui lui était témoignée, ému des paroles d'intérêt, d'encom'agement, de pitié qui étaient prononcées
devant lui ; et, dans sa reconnaissance, il ne se rendait pas compte que cet accueil était surtout personnel. « M. Thiers, dit Gabriac, — qui fut un témoin très sagace de ces tristes heures, — M, Thiers était l'intérêt du moment. Tout le monde désù-ait le voir. On admmiit la fermeté et l'énergie avec laquelle un homme de son âge venait plaider les intérêts de son pays malheureux. Son patriotisme avait une ardeur communicative. » On s'efforçait de lui être agréable, d'adoucir l'amertume de sa tâche. Dans l'intervalle de ses entretiens avec l'empereur et le chancelier, il rencontrait la société russe chez Gabriac et dans quelques salons qui lui avaient ouvert leurs portes. Là, il ne trouvait que sympathies envers la France ; sa présence les réchauffait encore. Il plaisait, il enlevait son auditoire.
La famille impériale elle-même s'associait à cet élan général d'intérêt et de sympathie. La Tsarevna exprimait spontanément le désir de voir Thiers et lui laissait une impression indicible de charme et de bonté. Le Tsarévitch, qui avait d'ailleurs la réputation d'être « tout à fait Français », entrait, dès les premiers mots, en entière communion d'idées avec lui et lui promettait ses bons offices auprès de son père. Bien que plus réservé, le grand-duc Constantin, frère de l'empereur, faisait montre lui aussi de dispositions amicales et laissait espérer le concours de son influence auprès de Gortchakoff. C'étaient là des sympathies moins démonstratives que celles du public, mais qui semblaient avoh plus de chances d'arriver jusqu'à l'empereur et de se faire entendre de lui.
En outre, par une erreur très française, Thiers se figurait que les sentiments devaient nécessairement se traduire en actes, pourvu que les paroles qui exprimaient ces sentiments fussent elles-mêmes sincères. Or, Alexandre II prétendait éprouver de la compassion pour nos malheurs, de la bienveillance pour notre cause ; il témoignait à Thiers ces sentiments, qui étaient les siens. Eh bien, s'il était sincère, — et il ne pouvait pas ne pas l'être, — il devait, pensait Thiers, mettre ses actes eu rapport avec ses paroles et donner une sanction aux sentiments qu'il nous exprimait. De cette erreur provenaient en grande partie les illusions de Thiers. Non, Alexandre II était sincère et cependant ses sentiments devaient ne pas se traduke en actes, ou se traduire en actes insignifiants, parce que c'étaient des sentiments d'ordre purement moral, pm-ement privé, qui ne pouvaient engendrer que des manifestations extérieures de même natiu:e et de même portée.» Les senthnents exprimés au général Flem-y et à M. Thiers, dit M. Sorel(l), étaient des senti-
(Ij Histoire diplomatique de la guerre franco-allemande.
ments tout personnels ; ils ne pouvaient avoir, dans la réalité, d'autre suite que des démarches intimes de souverain à souverain, intercessions tout officieuses et sans conséquence pour la politique des États. »
Le 2 octobre, en sortant de son audience du grand-duc Constantin, Tliiers passa à l'impro^^stc chez le prince Gortchakoff. « Nous avons des nouvelles de Berlin, lui dit le chancelier en venant à lui. On commence à y sentir le poids de la guerre et l'on ne serait pas fâché d'y mettre un terme. Il faut saisir cette occasion de faire la paix. » L'espoir et la joie rayonnaient sur le visage de Gortchakoff. Enhardi par ces bonnes dispositions et confiant dans les protestations d'amitié qu'on lui adressait de toutes parts, Thiers proposa aussitôt de demander à l'empereur sa médiation. « Ne me parlez pas de cela! » s'empressa de répondre le chancelier, et il se retrancha derrière la modestie d'Alexandre II, pour décliner un rôle qui sortait des limites dans lesquelles son maître entendait se renfermer. « Mais, sans tant d'apparat, ajouta-t-il, nous vous servirons d'intermédiaires et nous nous y emploierons de notre mieux. Vous ferez entendre raison à votre gouvernement, nous aux Prussiens, et nous finirons par lier les deux bouts. «Ces derniers mots laissent apparaître le plan qui s'était formé dans l'esprit du prince Gortchakoff : mettre à profit le voyage de Thiers à Saint-Pétersbourg, pour provoquer et hâter le rétablissement de la paix, qui était la seule chose à laquelle la Russie tînt véritablement.
Ce qui tenait à cœur au gouvernement russe, à l'empereur Alexandre en particulier, c'était le rétablissement en France d'un pouvoir régulier, par la convocation des électeurs et la réunion d'une assemblée. Les explications et les assurances de Thiers avaient eu raison des préventions conçues moins contre la forme même du nouveau gouvernement que contre les tendances personnelles de ses membres, dont Thiers s'était porté garant. Mais elles n'avaient pu fahe take le désir de voir substituer à ce gouvernement de fait un gouvernement de droit, à ce gouvernement provisoire un gouvernement définitif, pourvu de l'autorité que donnent, dans chaque pays, la sanction du droit interne et le respect des formes légales. Telle est la raison qui faisait souhaiter à Alexandre II la conclusion d'un armistice, sans lequel il n'y avait pas d'élections ni d'assemblée possibles.
D'autre part, la résistance de la Franco, d'abord si mal vue du tsar et de son ministre et accueillie par eux avec un si amer scepticisme, commençait à leur paraître plus sérieuse et plus digne d'attention. Il leur revenait d'Allemagne que la prolongation de la lutte n'était pas
sans préoccuper l'ennemi ; la résistance de Paris et la perspective d'une campagne d'hiver déconcertaient toutes les prévisions. Un mois s'était écoulé depuis Sedan et les ai'mées qui s'organisaient par toute la France étaient déjà, sur certains points, en état d'ouviir le feu contre les troupes allemandes. Sans doute, on ne croyait toujours pas, dans l'entourage d'Alexandi'e II, à l'efficacité de notre défense ; mais on espérait du moins qu'elle rendrait l'Allemagne plus disposée à entendre et à accueillir les propositions d'armistice que notre gouvernement pourrait lui présenter.
Après ses séjours à Londres, à Vienne et à Pétersbourg, après ses entretiens avec l'empereur et surtout avec le chancelier de Russie, Thiers ne pouvait plus conserver que bien peu d'illusions sur les chances d'une intervention diplomatique de l'Europe dans notre conflit avec l'Allemagne. Opposé qu'il était, par nature et par tendance, aux moyens et aux partis extrêmes, il ne devait pas s'en faire davantage sur l'issue de notre résistance à outrance. Il faut lui rendre cette justice que pas un mot, à Pétersbourg, ne trahit sa pensée sur ce point ; mais sa pensée pouvait y être connue par des informations de Paris et de Tours. Il y avait donc peu de chose à faire pour le convaincre de la nécessité de fau-e la paix et de profiter, en vue de ce but, des bons offices de la Russie. Cela fait, il ne resterait plus qu'à persuader de la même nécessité le gouvernement de la Défense nationale, et c'est à quoi 1 influence de Thiers pouvait encore être utile.
Thiers avait les pouvoks les plus étendus pour traiter d'un concours effectif, immédiat et qui eût exigé des engagements ; mais il n'en avait aucun pom* traiter de la paix. E devait donc, au cas oii il eût accepté la proposition de Gortchakoff, entrer en communication, non seulement avec la délégation de Tours, mais encore avec les membres du gouvernement restés à Paris, et parmi lesquels se trouvait Jules Favre. H le fit observer au chancelier. « Sans doute, répondit celui-ci, qui avait pensé à tout. Voici ce qu'il faut faire. : l'empereur demandera lui-même des sauf-conduits pour vous, et alors tout pourra marcher. Nous ferons la paix à nous deux, y Le prince paraissait, dit Thiers, enchanté de son idée, qui ne déplaisait pas non plus à Thiers, pour cette raison que la négociation devait être ouverte par la Russie, Il demanda cependant à réfléchir jusqu'au lendemain et prit congé de Gortchakoff, qui lui <( serra les mains avec un contentement extrême ».
Le lendemain, à deux heures, Thiers retomna chez le chancelier. Il le trouva toujours aussi accueillant, mais plus soucieux, moins satisfait
que la veille. Gortchakoff tenait à la main un paquet de dépêches venues de Londi-es et de Tours. « Tenez, dit-il à Thicrs, lisons-les ensemble. » Il commença par une dépêche du baron de Brunnovv : l'ambassadeur de Russie à Londres approuvait l'Angleterre de ne pas intervenir dans le conflit franco-allemand et conseillait à son gouvernement d'imiter cette abstention. Vinrent ensuite deux dépêches de M. Okouneff, dépeignant la situation sous des couleurs très sombres : la résistance de Paris ne pouvait pas durer et Tours c présentait un aspect de désorganisation désespérant >.. Thiers réfuta de son mieux ces rapports pessimistes et Gortchakoff laissa tomber la discussion, sans défendre ses agents. Il est clair qu'il n'avait donné lecture à Thiers de ces trois documents que pour l'impressionner en faveur de ses plans et le prédiposer à entendre ce dont il allait maintenant Tentretenh'.
Il laissa Thiers arriver de lui-même au sujet qui l'amenait, en s'enquérant d'où et de qui provenaient les nouvelles, d'après lesquelles des dispositions pacifiques se fussent manifestées à Berlin, et s'il y avait moyen de les connaître in extenso. Cette question parut embarrasser le prince. h Qu'il vous suffise de savoir, répondit-il, que ces nouvelles, tout à fait sûres, établissent que l'on sent à Berlui le besoin de finh* la guerre ; et il s'agh-ait de fake sortir de ces bonnes dispositions une reprise des négociations. Je voudrais que vous, qui êtes un homme de bon sens et un patriote, vous eussiez l'honneur de tirer votre pays de l'abîme où on l'a précipité. » La continuation de la lutte risquait de n'amener que de nouveaux revers et, par suite, une aggravation des conditions de paix de l'Allemagne. Mieux valait donc céder tout de suite. « Les Prussiens veulent garder Strasboui'g et Metz, c'est-à-dke l'Alsace et la Lorraine. En profitant du moment, on sauverait peut-être la Lorraine, »
H était difficile de présenter à Thiers d'une manière plus habile le rôle auquel on le conviait. Même ainsi présenté, ce rôle, sans doute, restait singuhèrement pénible et ingrat. « Ces choses, dit Thiers, quoique dites amicalement, étaient dures à entendre. » Être celui qui les répéterait à Paris, qui détruirait, chez les membres du gouvernement, des espérances, des illusions que Thiers partageait hier encore : ce n'était pas une mission enviable. Mais, détruire des illusions qui ne pouvaient aboutu- qu'à de plus grands désastres, n'était-ce pas faire œuvre de patriote? Et si, d'une initiative prise à temps, résultait le salut d'une de nos provinces, le devoh' ne commandait-il pas à Thiers d'agir?
Deux raisons cependant l'en détournaient encore. D'abord, il aurait fallu être certain que la situation était aussi désespérée que voulait
bien le dire Gortchakoff, et que des sacrifices aussi cruels étaient devenus nécessaires. Encore une fois, en supposant que telle fût l'opinion intime de Thiers, pas un mot ne le laissa deviner au chancelier. En second lieu, il aurait fallu que Thiers connût à cet égard le sentiment du gouvernement de la Défense nationale. « C'est pour cela, repartit Gortchakoff, qu'hier nous étions tous deux d'avis que vous deviez aller à Versailles. » A ces mots, il se leva et, allant à son bureau, y prit un papier écrit de sa main. C'était, car il avait pensé à tout, un projet de télégramme de l'empereur au roi de Prusse demandant des sauf-conduits pour Thiers. n le lut à haute voix, sans voulok cependant que Thiers en prît copie. « M. Thiers est ici, disait en substance ce télégramme. Il est sage, modéré ; il peut seul obtenir de la France les conditions nécessaires pour faire la paix. Envoyez-lui des sauf-conduits, h
Thiers déclara formellement ne pouvoh accepter ce texte. D'abord, on lui attribuait le rôle de négociateur de la paix, qui ne lui appartenait pas. En outre, on lui donnait l'air d'admettre que ses compatriotes avaient tort de ne pas se résigner à des concessions. Or, à quelles concessions s'étaient-ils refusés? A l'abandon de l'Alsace et de la Lorraine. « Eh bien, je suis de leur avis, conclut Thiers, n'en parlons pas. » Néanmoins, il ne repoussa pas positivement le principe môme de la démarche, à laquelle il voyait, nous le savons, un réel avantage : celui de fahe ouvrir les négociations par la Russie. Aussi indiqua-t-il les retouches moyennant lesquelles le télégramme lui paraîtrait acceptable. Après accord entre Gortchakoff et lui, ce télégramme se trouva ainsi rédigé :
V M. Thiers s'est montré modéré et a paru apprécier justement la situation. Un contact direct avec lui offrirait peut-être la possibilité d'abréger une lutte dont vous, moi, l'Europe, désirons la fin au même degré. Seriez- vous disposé, le cas échéant, à lui accorder un sauf-conduit, pour entrer dans Paris, puis pouvoir en sorth immédiatement, et fah'c naître ainsi la chance d'entrer en relations avec votre quartier général? » H fut convenu, en outre, que l'envoi de ce télégramme ne serait pas immédiat, mais ajourné jusqu'à l'arrivée d'un avis émané de Tliiers. Si, à son retour en France, Thiers trouvait la délégation de Tours disposée à reprendre des négociations et jugeait à propos d'en conférer avec le gouvernement de Paris, il le ferait savoir à Saint-Pétersbourg ; alors seulement, le télégi'amme serait expédié et, si les sauf-conduits demandés lui étaient accordés, Thiers s'en servirait pour se rendre immédiatement à Paris.
Ce projet de télégramme fut, en somme, le seul résultat matériel que
Thiers emportât de son séjour en Russie. Comprenant qu'il n'avait plus rien à attendre et désireux de se concerter le plus tôt possible avec la délégation de Tours, il se résolut à partir le lendemain même (4 octobre). Avant de quitter Pétersbourg, il adressa un nouveau télégramme à M. de Chaudordy, qui représentait Jules Favre au sein de la délégation. « Je pai-s de Saint-Pétersbourg, disait-il, après avoir fait auprès des personnages importants tout ce qu'il était possible pour atteindre le but de ma mission, et je crois avoir réussi, autant que la situation le permettait. » Cette réserve était nécessaire pour faire admettre la prétention, singulière à première vue, dont Thiers ne craignait pas de se targuer.
Au lieu du concom's espéré, de la note diplomatique, tirant les neutres de leur léthargie et arrêtant l'Allemagne dans sa marche vistorieuse, il rapportait un projet de télégramme privé du tsar au roi de Prusse, le priant d'accorder à Thiers des sauf-conduits pour se rendre à Paris, Est-ce là ce qu'on pouvait appeler avoh- réussi? Peut-être, à condition d'ajouter, en tout cas, que la situation ne permettait pas davantage. Et, sur ce point, il ne saurait y avoir de doute. Après une semaine de séjour à Saint-Pétersbourg, Thiers en était venu à une appréciation pai-faitement juste de cette situation. « Ce qui ressortit pour moi de ces longues journées d'entretien, écrit-il, fut que le chancelier désirait la paix, que son souverain ne la déskait pas moins que lui et qu'ils s'efforceraient tous deux de nous faire obtenir des conditions modérées. Us voulaient nous servir, par condescendance pour l'opinion russe, sans renoncer à leur rôle amical avec la Prusse, à cause des engagements que nous connaissions et, peut-être, d'autres que nous ne connaissions pas. » C'est à ce désir de la paix et à cet autre désir, moins marqué, de nous prouver leur bonne volonté qu'étaient dues les seules concessions d'Alexandre II et de Gortchakofï à notre cause. A nous de tirer parti de ces sentiments et de les faù-e tourner à notre profit. Le parti que Thiers en avait tiré peut ne pas sembler très décisif ; mais il n'aurait su, dans les circonstances présentes, l'être davantage. D'une offre que Gortchakoff lui avait faite dans l'intérêt exclusif de la paix, il avait fait naître une ressource qui pouvait, à un moment donné, être d'une réelle utilité pour la France. Du moins le croyait-il et c'est pour cela qu'il avait conscience de n'avoii" pas perdu sa peine.
CHAPITKE III
LA DÉNONCIATION DU TRAITÉ DE PARIS. Li:S PRELIMINAIRES DE PAIX
Question posée à Gabriac par la Délégation de Tours et réponse de Gabriac. — Gortchakoff écarte une suggestion anglaise de médiation, souhaite la conclusion d'un armistice et la convocation d'une assemblée. — Thiers à Tours. — Proposition anglaise et combinaison russe. — Demande adressée à Pétersbourg. — Malentendu quant à l'accueil fait par la Russie à la proposition anglaise. — Demande du saufconduit pour Thiers. — Thiers à Versailles. — Appels de la Délégation au gouvernement russe pour épargner à la France des sacrifices territoriaux. — Action officieuse d'Alexandi-e IL — Témoignages personnels de déférence envers la Prusse.
— Quiétude de Bismarck : le « carton de Russie ». — Rupture des négociations d'armistice. — Dénonciation du traité de Paris. — Notification au gouvernement français. — Espérances fondées sur cette complication diplomatique. — Démenti donné par Gabriac à ces illusions. — Refus opposé par Gortchakoff à de nouvelles demandes de Chaudordy. — Ouverture de Gortchakoff à Gabriac. — Nouvelle déception. — Convocation d'une conférence à Londres. — La Russie redouble de ménagements envers ia Prusse ; résiste à tous les appels du gouvernement français.
— Légère concession. — Chaudordy cherche à obtenir davantage, — La Russie demande à la Prusse ses conditions de paix. — La Prusse refuse de les faire connaître. — Vams efforts de Gabriac pour susciter une protestation contre les prétentions allemandes sur l' Alsace-Lorraine, contre le bombardement de Paris. — La Russie désire hâter l'ouverture de la coirférence de Londres malgré l'absence de plénipotentiaire français. — Capitulation de Paris. — Impression à Pétersbourg. — Armistice. — Concours sollicité de la Russie en vue de la discussion des préliminaires de paix. — Appel de Thiers à Gortchakoff. — Signature des préliminaires. — Suprême effort de Jules Favre pour en faire améhorer les conditions. — Idée d'une protestation des neutres à la conférence de Londres. — Échange de télégrammes entre Alexandre II et Guillaume I^^ — Conclusion.
La Délégation de Tours était impatiente de connaître le résultat du voyage de Thiers. Les deux télégrammes qu'elle avait reçus de lui la laissaient à cet égard dans une incertitude à peu près complète. Comme il ne rentrait pas directement en France et devait au contraire s'arrêter à Vienne et à Florence, eUe s'adressa à Gabriac, le 13 octobre, en lui demandant quelques éclaircissements sur les dernières entrevues de Thiers avec l'empereur et le chancelier, ainsi que sur les dispositions de la Russie. « Je ne puis malheureusement, répondit Gabriac (1), rien changer
(1) 14' octobre 1870.
5i6 ALEXANDRE H, CtORTCH A KO F-^F ET NAPOLÉON III
aux informations que je vous ai précédemment transmises... Il ne faut nous faire aucune Olusion sur l'efficacité des dispositions des puissances à notre égard. Nous n'avons rien à en attendre. » On ne pouvait déclarer plus clairement que le voyage de Thiers n'avait apporté aucun changement radical, ni même notable, à la situation.
L'objectif du gouvernement russe restait limité à la conclusion d'un armistice et son concours à la stricte exécution des promesses faites à Thiers. Aussi quand l'ambassadeur d'Angleterre vint, le 16 octobre, l'entretenir d'un nouveau projet de médiation, Gortchakoff s'y montra-t-il toujours aussi opposé. Il ne pouvait ni ne voulait se prêter à une médiation, qui aurait eu l'apparence d'un procédé d'intimidation à l'égard de la Prusse. Son idée d'armistice lui servit à écarter la proposition anglaise dont il profita, d'autre part, pour alarmer la Prusse, lui faire craindre une intervention et la rendre plus favorable à l'hypothèse d'un armistice. H y eut un échange de télégi'ammes entre Tsarskoïé et Versailles.
Quelques jours après, l'échec éprouvé par nos troupes à Artenay et leur retraite sur Orléans, puis sur la rive gauche de la Loire, fournirent à Gortchakoff l'occasion de revenu- avec Gabriac à son thème favori. H n'y avait pour nous qu'une issue à la situation actuelle : la demande d'un armistice et la convocation d'une Assemblée. L'ajournement des élections mécontentait gravement l'empereur de Russie ; Bismarck cherchait à exploiter ce sentiment contre nous, en alléguant que le parti révolutionnaire tendait à prendre le dessus en France et à maintenir le pays, contre le vœu de la majorité, dans la voie de la résistance : il importait de démentir ce soupçon. Quant à Thyi^othèse d'une médiation, il n'y avait eu à ce sujet, entre l'ambassadeur d'Angleterre et le chancelier, « que des conversations ». La Russie ne se cachait pas de désù-er que le gouvernement de la Défense nationale s'occupât exclusivement de la demande d'un armistice et de la convocation d'une Assemblée, qui seule avait qualité pour discuter les bases de la paix (22 octobre).
Entre temps, Thiers était arrivé à Tours, le 21 octobre. H entama aussitôt l'exposé de ses négociations et rendit compte à la Délégation de ce qui avait été convenu entre Gortchakoff et lui, en vue de la réouverture des pourparlers avec l'Allemagne. Le matin même du jour où fut tenue cette conférence, l'ambassadeur d'Angleterre était venu Ihe à Chaud ordy une dépêche de son gouvernement, proposant simultanément aux deux 'parties helUgérantes un armistice qui permît à la France de procéder |aux|élections et de convoquer une Assemblée
constituante. La Délégation écoutait encore le compte rendu du voyage de Thiers, quand Chaudordy vint, sans perdre un instant, lui communiquer cette proposition, La satisfaction fut à peu près unanime. Il fut admis presque sans contestation qu'on devait accepter la proposition anglaise. Mais on décida tout aussitôt de ne pas renoncer pom* cela à la proposition russe, afin de ne pas dépendre uniquc^ment de l'Angleterre. Thiers lut alors le projet de télégramme apporté de Russie. A l'unanimité de quatre voix sur quatre votants, on résolut de télégraphier à Saint-Pétersbourg, poiu' demander l'envoi de ce télégramme au quartier général allemand.
Le lendemain, le chargé d'affaù'es de Russie vint appuyer auprès de Chaudordy la proposition de l'Angleterre, à laquelle se rallièrent à leur tour l'Autriche et l'Italie. Personne ne douta, à Tours, que les gouvernements anglais et russe ne se fussent préalablement mis d'accord sur la natui'e et la portée de cette proposition et que le prince Gortchakoff n'en fût exactement convenu avec l'ambassadeur d'Angleterre à Saint- Pétersbourg. Aussi, le 25 octobre, en annonçant cette nouvelle à Gabriac, Chaudordy la lui présenta-t-il comme « une proposition à laquelle s'étaient ralliées la Russie, l'Autriche et l'Italie ». Quelle ne fut pas la surprise de Gabriac en entendant Gortchakoff, qu'il était venu entretenir de cette négociation, « exprimer son regret de l'initiative prise par l'Angleterre dans la question de l'armistice » (28 octobre) ! Il apprit du chancelier que la Russie n'était pas d'accord avec l'Angleterre sur la proposition présentée à la délégation de Tours par lord Lyons et appuyée auprès de celle-ci par M. Okouneff. Quand l'ambassadeur d'Angleterre à Saint-Pétersbourg, sir A. Buchanan, l'avait soumise à Gortchakoff, il lui avait été répondu (21 octobre) que « l'emperem' ne saurait parler avec plus d'insistance quïl ne l'avait fait dans sa correspondance avec le roi de Prusse et que Sa Majesté ne pourrait \Taisemblablement rien ajouter de plus ». Effectivement l'idée, émise à Londres, d'offrir simultanément un armistice aux deux belligérants n'avait pas obtenu l'adhésion du tsar, qui, écartant systématiquement tout projet d'intervention officielle auprès du quartier général allemand, restait simplement disposé à faciliter à la France la demande directe d'un armistice, sans se soucier le moins du monde de le demander pour elle. N'ayant rien promis de plus à Thiers, il persistait à ne vouloh- rien fau'e de plus. La démarche d'Okouneff à Tours n'avait eu d'autre but que d'encourager les membres du gouvernement dans leurs dispositions pacifiques et la Délégation avait eu tort d'en conclui'e que la Russie
fût prête à intervenir à Versailles, de concert avec d'autres puissances.
La fin de ce malentendu détruisait donc en même temps l'espoir éphémère d'une intervention collective des neutres et l'illusion non moins fugitive d'une adhésion de la Russie au principe d'une telle intervention. Le tsar s'en tenait strictement à ce dont il avait convenu avec Thiers, c'est-à-dire à la demande de sauf-conduits permettant à Thiers de se rendre à Paris et, de là, à Versailles si le gouvernement de Paris le jugeait à propos. Aussitôt que, de Tours, le désh* lui en avait été exprimé, il avait par le télégraphe demandé ces sauf-conduits au roi de Prusse (22 octobre). Son vœu fut exaucé et, le 26, Okouneff vint annoncer à Thiers que, le roi de Prusse accédant à la requête de l'empereur Alexandre, les sauf-conduits nécessaires lui seraient incessamment délivrés.
C'était le premier résultat pratique dont la France fût, depuis ses défaites, redevable à l'action officieuse d'Alexandi-e IL Encore ne faudi-ait-il pas attribuer le mérite de cette action au seul désir de rendre service à notre pays vaincu. « Ce qui tient à cœur au gouvernement russe et à l'empereur Alexandre en particulier, écrivait alors Gabriac, c'est le rétablissement le plus prompt possible en France d'un pouvoh' régulier et la réunion d'une Assemblée. « Un armistice étant la condition préalable de cette réorganisation intérieure, la démarche d'Alexandre II au quartier général allemand répondait donc exactement à la préoccupation que lui inspirait, depuis Sedan, la situation anormale de la France.
Elle laissait complètement intacte la question, à débattre entre Bismarck et Thiers, des conditions de l'armistice et, au delà, celle des conditions mêmes de la paix. Bien que la mission de Thiers à Versailles se bornât à la négociation d'un armistice, la question des conditions de paix, posée dès nos premiers désastres, continuait en effet à dominer la situation diplomatique et primait à juste titre l'intérêt d'une suspension temporaire des hostilités. Or Alexandre II et Gortchakoff avaient-ils cessé d'admettre, sans la souhaiter, l'hypothèse du démembrement de la France? Moins que jamais. Nous devions, avait dit Gortchakoff à Gabriac le 28 octobre, « nous préparer à des sacrifices comme les autres puissances avaient su en faire après des guerres malhem'euses et comme la Russie en avait donné l'exemple par la cession de la Bessarabie ».
Thiers étant, sur ces entrefaites, parti pour Versailles le 29 octobre au matin, l'éventualité d'un armistice, dont la discussion se prolongea une semaine, pouvait rendre imminent l'examen des conditions de paix. Aussi la Délégation de Tours, pendant toute la dmée du séjour de Thiers
à Versailles, cherche-t-elle à triompher de l'indiSéreiiee du gouvernement russe, à obtenir* de lui un concoui's diplomatique pour épargner à la France des sacrifices territoriaux. Ce concours ne serait, dit Chaiidordy h Gabriac, que la contre-partie de celui que la Russie avait prêté au roi Guillaume et auquel étaient dus, dans une large mesure, les succès de la Prusse. Les services rendus, les liens de famille donnaient à l'empereur Alexandre « le droit de parler avec une complète autorité (1) », et le gouvernement français comptait sur lui pour représenter au roi de Prusse l'excès de prétentions territoriales menaçantes pour le repos de l'Europe. Aussi bien de telles prétentions rendraient-elles impossible tout arrangement futur. La capitulation de Metz, dont venait de s'augmenter la liste de nos désastres, n'avait rien changé aux résolutions du gouvernement, chez qui la volonté de la défense restait plus forte que jamais.
Le tsar, à qui Gabriac transmettait ces appels réitérés, n'y restait pas totalement insensible et ne laissait pas que d'en tenir un certain compte. Mais, au lieu de parler à la Prusse « avec une complète autorité », il lui parlait sans la moindre nuance d'autorité, se bornant toujours à lui adresser des vœux platoniques. Coup sur coup, dans les premiers jours de novembre, il écrivit au roi de Prusse et à la reine de Wurtemberg, et fit partir' pour Versailles, avec des lettres de lui, le colonel de Werder et le général Annenkoff, Mais, soit sur la question de l'armistice, soit sur celle des conditions de paix, ces lettres n'exprimaient encore que des souhaits, ne contenaient que des conseils de modération. Moins que jamais nous était permis l'espoù- d'obtenir davantage. Malgré la constance stoïque avec laquelle le gouvernement de la Défense supportait ce coup, la capitulation de Metz avait produit à Pétersbourg une profonde stupeur et encore affaibli les sympathies restées fidèles à notre cause. Suivant de peu cette fatale nouvelle, celle de désordres survenus à Paris, Lyon et Marseille avait également contribué à nous aliéner en Russie le gouvernement et l'opinion. Sur la foi d'informations de som-ce prussienne, on avait cru, à Pétersbourg, le gouvernement provisoire renversé à Paris et remplacé par une Commune révolutionnaire^ Un télégramme daté du 3 novembre et arrivé le 5 avait heureusement permis à Gabriac de remettre les choses au point et de contrecarrer, comme il disait, « le travail infernal que la Prusse fait ici pour empêcher la Russie de nous continuer son appui moral ».
(Ij 3 novembre 1870.
Si « moral « que fût cet appui, Alexandre II craignait quand même que la Prusse lui en sût mauvais gré. Toujours aussi attentif à sauvegarder son entente avec elle, à ne pas compromettre le profit qu'il en attendait, il prenait soin de compenser, par des témoignages personnels de déférence, de faveur ou de sympathie, l'effet de la faible assistance qu'il prêtait à la France vaincue. Le jour même où il avait télégraphié au roi Guillaume en demandant des sauf-conduits pour Thiers (22 octobre), il avait envoyé au prince Alexandre de Prusse la croix de Saint-Georges, l'ordre militaii-e russe, avec une lettre des plus flatteuses, non seulement pour le destinataire, mais pour l'armée prussienne tout entière. Quelques jom's plus tard, le général Annenkoff, partant pour le quartier général allemand avec une lettre du tsar qui recommandait la modération au roi, avait emporté de Pétersbourg le diplôme de feld-maréchal de l'armée russe pour le prince royal de Prusse. Le même titre avait été en même temps conféré au prince Frédéric- Charles.
Aussi bien le roi et Bismarck n'avaient-ils pas besoin de ces témoignages poiu* savoir qu'ils n'avaient, pour le moment rien, à redouter d'Alexandre IL Bismarck affichait même à cet égard une quiétude absolue. Thiers ayant au com-s des conversations qu'ils eurent ensemble à Versailles, hasardé une allusion aux sympathies du gouvernement russe pour notre cause : « Apportez-moi le carton de Russie «, avait ordonné Bismarck à l'un de ses secrétaires ; et il avait pris plaisir à confondre, preuves en main, les Ulusions passées et futm'es de son trop confiant interlocuteur. Certahiement moins tranquille qu'il ne voulait le paraître pour l'avenir, Bismarck, en tout cas, avait lieu d'être parfaitement rassuré pour le présent, et c'est à juste titre qu'il avait averti Thiers de ne pas compter, pour ses négociations d'armistice, siu* le secours du gouvernement russe.
Le 10 novembre parvint à Pétersbourg un télégramme de Tours annonçant que ces négociations avaient été rompues le 7. Pour- empêcher la Prusse d'en rejeter sur nous la responsabilité, Gabriac se hâta d'indiquer à Gortchakoff la cause de cette ruptiu-e : le refus opposé par Bismarck à la demande de ravitaillement do Paris. Le gouvernement fran-
çais, ne renonçant pas à reprendre ultérieurement les négociations qui venaient d'avorter, conservait le même intérêt à se ménager l'assistance de la Russie, notamment pour obtenir le consentement de la Prusse au principe du ravitaillement. Or la Russie venait précisément de prendre une initiative qui introduisait un élément nouveau dans la situation internationale.
Elle avait, comme le disait le 11 novembre Gortchakoff à l'ambassadeur d'AngleteiTe, appelé l'attention des puissances signataires du traité de 1856 sur certaines stipulations de cet acte diplomatique. Prenant prétexte des infractions commises, depuis la paix de Paris, aux traités les plus essentiels, pour prétendi'e que le di'oit écrit avait perdu quelque chose de son autorité et de sa valeur, le gouvernement russe avait, par une cii'culaire communiquée à tous les États intéressés, déclaré s'affranchir des entraves imposées à sa liberté d'action dans la mer Nou-e et dénoncé les clauses restrictives de sa souveraineté. Seules la forme et la brusquerie de cette dénonciation pouvaient sui'prendi'e, mais non le fait : on avait de prime abord, en Europe, compris qu'aux services rendus à la Prusse par la Russie un prix avait été stipulé et l'on avait deviné la nature de ce prix. Surprise par la rapidité des événements, la Russie se payait elle-même, avant que la Prusse en eût définitivement fini avec les Français et pût chicaner sur le règlement de compte.
La France ne pouvait être exclue de la communication faite à tous les signataires d'un traité dont le nom seul rappelait la part qu'elle y avait prise. La cii'culah-e russe fut en effet communiquée à la Délégation de Tours, mais plusieurs jours seulement après que l'Europe entière en avait eu connaissance, de manière à marquer la distance entre un gouvernement de fait et des gouvernements de droit ; encore la communication en fut-elle présentée comme une simple formalité et accompagnée d'un commentah-e par trop dépourvu de bonne grâce. Après s'être borné à « faire pai't » au gouvernement de la Défense nationale de « la modification apportée » au traité de Paris, Gortchakoff concluait : « La guerre de 1854 et le traité de 1856 ont été le premier pas accompli dans la voie des perturbations politiques qui ont ébranlé l'Europe et ont abouti à de si fâcheuses conséquences. Quel que soit le gouvernement qui s'étabhsse définitivement en France, sa tâche sera de réparer les maux causés par un système politique dont le résultat a été si fatal. ): La détresse de la France et de son gouvernement rendait particulièrement déplacée cette invitation dédaigneuse à renier la guerre
322 ALEXANDRE H, GORTGiïAlvOFF ET NAPOLÉON III
de Crimée. Cette absence même de ménagements prouvait bien, d'autre part, que la (Jéuonciation du traité de Paris n'avait pas sensiblement modifié la situation respective de la France et de la Russie.
H pouvait toutefois entrer une certaine part d'affectation et de calcul dans l'assurance avec laquelle Gortchakoff dictait leur conduite aux membres du gouvernement provisoire. Après tout, leur assentiment était nécessaire, au même titre que celui de tous les gouvernements signataiiTS du traité de 1856, pour légitimer après coup l'acte d'autorité de la Russie : ce pouvait être pour eux l'occasion et le moyen d'obtenir quelque chose d'elle, et le langage d'Okouneiï tendait à le laisser espérer. A trois reprises, les 17, 18 et 19 novembre, Okouneff avait eu avec Chaudordy de longs entretiens. Pour décider le gouvernement de la Défense à reconnaître purement et simplement le fait accompli, il avait de luimême allégué la similitude d'intérêts existant entre la France et la Russie et, Chaudordy lui ayant répliqué que c'était bien le moment pour la Russie de nous prouver cette communauté d'intérêts : « Il ne faut pas, en politique, avait-il repris, s'occuper exclusivement du présent, mais songer à l'avenir, car c'est ainsi que se créent les relations utiles. » Comme Chaudordy insistait à dessein sur l'obligation où nous nous trouvions de répondi'e à la communication du gouvernement russe, Okouneff lui avait alors laissé entrevoù- « combien nous aurions avantage à trouver, lorsque les représentants des grandes puissances seraient réunis autour d'un tapis vert, un concours qui pourrait nous conserver l'Alsace et la Lorraine ». L'allusion d'Okouneff à ce concours avait décidé Chaudordy à tenir compte du désir de la Russie à ne pas répondre, pour le moment, à la ckcidaire de Gortchakoff et à gagner du temps en consultant Paiis sur la réponse à faire. Tout aussitôt, il avait prescrit à Gabriac de chercher à obtenir de Gortchakoff & certaines déclarations importantes pour nous et qui seraient conformes à ce que lui avait dit Okouneff sur l'Alsace et la Lorraine ».
Avant même d'avoii" reçu ces instructions, Gabriac avait déjà mis Chaudordy en garde contre les illusions qu'elles dénotaient. Invité à presser le gouvernement russe de se prononcer en faveur du ravitaillement de Paris, il avait répondu, le 17 novembre : c Je ne pense pas qu'il y ait rien à espérer de la Russie dans le sens de la déclaration dont vous me parlez... Je crois que les sympathies prussiennes de l'empereur Alexandre se sont plutôt accrues qu'elles n'ont diminué, depuis un mois, à la suite des désordres de Lyon, de Mai'seille et de Paris, et j'ai lieu de penser que, pour le moment, nous n'avons pas à attendi'e de la Russie
plus qu'elle n'a fait, et qu'elle désire actuellement ne se mêler de rien. Tout dépendra d'ailleurs des événements militaires; notre victoire d'Orléans a produit ici une réelle impression... » Le lendemain, persévérant à regret dans son rôle ingrat de contradicteur, Gabriac opposait cette fois un démenti direct aux espérances dont s'inspii'aient les instructions qu'il n'avait pas encore reçues : « Je voudi'ais me tromper, écrivait-il (1) ; mais il me semble que nous n'avons, vu les dispositions actueDes du gouvernement russe, que peu de chose à attendre aujourd'hui comme concours utile. H est possible, probable même que, si on paivenait à réunir immédiatement un congrès qid décidât de nos destinées, la Russie s'efforcerait, en retour de notre adhésion à sa politique orientale, de nous épargner un démembrement. Mais la Prusse admettrat-elle à présent la réunion de ce congrès, à moins d'y être forcée par la prolongation de notre défense?... Malhem^eusement, sous l'impression de rapports prussiens, auxquels on ajoute une foi presque absolue, on nous considère comme plus faibles que nous ne le sommes. Notre assentiment à l'abrogation du traité de 1856 sera donc considéré comme un acte de raison et de sagesse, mais je ne pense pas qu'on nous croie autorisés, dans les circonstances actuelles, à demander en retour de cet assentiment une satisfaction équivalente poui* nos intérêts. D'un autre côté, une protestation de notre part serait ou dédaigneusement mise de côté, ou, si elle était suivie d'une alliance effective avec l'Angleterre, elle amènerait la conclusion d'une alliance entre la Prusse et la Russie, pleine des plus gi*ands périls. )>
L'expérience ne justifia que trop les pré\asions pessimistes de Gabriac. C'est en vain qu'il s'efforça de décider Gortchakoff à insister auprès de Bismarck en faveur de ce qu'on appelait « l'ai'mistice ravitaillé v. Même à cette concession, qui ne préjugeait en rien les conditions finales de la paix, Gortchakoff se refusa obstinément. « J'ai essayé par tous les moyens possibles, écrit Gabriac, d'obtenir de la Russie une nouvelle démarche auprès de la Prusse, dans le sens que vous m'avez indiqué. Le prince m'a dit que, là où M. Thiers avait échoué, il craignait bien do ne pouvoir être plus heureux (2). » Cette réponse évasive lui ayant laissé quelque espoir de réussh-, Gabriac, très ému par l'infortune au service de laquelle il se prodiguait sans succès, s'ingénia ce joiu:-là à y intéresser Goitchakoff. Impuissant à le convaincre, tout au plus parvint-il à lui faire partager un peu de l'émotion que lui-même éprouvait. Le chan-
(1) 18 novembre 1870.
(2) 21 novembre 1870.
celier demanda à recevoir de la France de nouvelles propositions d'armistice, qu'n se déclara disposé à transmettre ensuite aux Prussiens : ce lut la seule concession qu'il fit à l'émouvante douleur de son interlocuteur, la seule conséquence pratique de son élan de compassion.
Cette faible concession, cette timide velléité de bous offices stimule cependant l'ai'deur de Chaudordy, qui s'acharne à livrer assaut à l'indifférence et au parti pris d'abstention de la Russie. Ai'guant de son embarras à formuler une proposition sans connaître les dispositions du quartier général prussien, il sollicite à cet égard un avis du gouvernement russe et, faute d'opinion formée à Pétersbourg, une démarche de lui à Versailles. « Un État régulier en France serait la conséquence d'un armistice, ajoute-t-il (1) en faisant valoii- les avantages qu'il sait les plus propres à toucher le tsar, car nous ferions immédiatement des élections et l'Assemblée se réunh'ait de suite. Ce serait un avantage pom- tout le monde et un grand pas vers la paix. La Russie prendrait en cela un rôle d'où il résulterait pour elle une bonne situation vis-à-vis de nous. >> Ces arguments laissent une fois encore Alexandre II et Gortchakoff insensibles et le chancelier, empêché pai' une indisposition de recevoh Gabriac, lui fait transmettre le 29 novembre le refus de sui\Te Chaudordy sur le terrain oii celui-ci a essayé de l'entraîner. (^ La Russie, écrit Gabriac ce jom-là, ne se soucie pas d'être i'iutermédiah-e de propositions qu'elle considère comme devant être rejetées par la Prusse, ou de prendre en ce moment une initiative quelconque dans les négociations entre cette puissance et la France... Depuis trois mois, la Russie a dit et fait tout ce qu'elle croyait pouvok due et fake eu notre faveur ; on m'a même assmé et je vous répète très confidentiellement qu'une ou deux lettres de l'emperem- Alexandie au roi Guillaume étaient restées sans réponse. La Russie ne pourrait donc aujom'd'hui transmettre que des propositions pailant d'un autre ordre d'idées, c'est-à-dhe celles que nous serions obligés de fane à la suite de nouveaux désastres. C'est donc pour le moment un sujet complètement épuisé (2). »
Une luem* d'espoh* traverse l'esprit pom-taut sceptique de Gabriac, lorsqu'il voit, le 30 novembre, Gortchakoff revenir de lui-même au sujet qu'il a cru épuisé. Peut-être, lui a fait dire le chancelier, pomTÎons-nous « reprendi'c les négociations en nous adressant dhectemeut au quartier général prussien, qui ferait connaître les conditions auxquelles un aimistice serait possible. » L'avis paraît trop intéressant à Gabriac pour
(1) 26 novembre 1870.
(2j 29 novembre 1870.
qu'il ne désire pas entendre, de la bouche même de Gortchakoff, les raisons qui l'ont motivé et surtout constater par lui-même si la Russie est toujours aussi opposée à solliciter pour nous cet armistice. Un accès de goutte empêche encore Gortchakoff de le recevoir le 1^^ décembre, à Tsarskoïé-Sélo ; mais Westmaii, que Gabriac voit le lendemain à Pétersbourg, a bientôt fait de le ramener à la pénible réalité. Le prince de Reuss, ministre do Prusse, avait dit au chancelier que peut-être son gouvernement serait disposé à rouvrir avec le nôtre la négociation rompue le 7 novembre : tel était le motif de l'a^ds donné à Gabriac. Mais, dans la pensée d'Alexandre II aussi bien que de Gortchakoff, cette négociation ne pouvait être renouée que par une démarche directe de la Délégation auprès du quartier général prussien, et non par l'intermédiaire de la Russie, qui, loin d'être prête à solliciter en notre nom un armistice, ne voulait même plus, comme elle l'avait pourtant fait pour Thiers, demander à la Prusse de nouveaux sauf-conduits pour notre plénipotentiaire. Le conseil donné à la France de s'adresser à son vainqueur n'était donc accompagné cette fois d'aucune promesse de concours, même officieux, même moral.
C'est qu'en effet la circonstance même sur laquelle nous avions compté pour rendre la Russie plus favorable à nos intérêts se retournait maintenant contre nous, L'Angleterre avait proposé la convocation d'une conférence internationale pour statuer sur la question du traité de Paris ; la Prusse avait accepté la proposition et suggéré le choix de Londres comme lieu de réunion. La Russie, qu'inquiétait la facilité avec laquelle Anglais et Prussiens s'étaient mis d'accord, avait plus que jamais besoin de pouvoir compter sur la fidélité de ses amis de Berlin, dans la prochaine conférence oii elle avait, elle aussi, consenti à se rendre. Aussi était-elle plus attentive que jamais à ne pas leur déplaire.
Cette préoccupation, non seulement la détournait de favoriser en quoi que ce fût les desseins du gouvernement de la Défense, mais l'inclinait même à les contrecarrer. En acceptant de participer à la conférence de Londres, le gouvernement français s'était flatté d'obtenir, comme Gabriac lui-même l'y avait convié, « un bon résultat pour nos affaires », grâce à « la voix de l'Europe assemblée, qui nous était en majorité redevenue favorable ». Pour la même raison, la Prusse tenait beaucoup à ce que le plénipotentiau'o français, Jules Fa\Te, ne pût arriver à Londres avant qu'elle-même fût venue à bout de la résistance de la France. Dès le principe, Gortchakoff refusa de demander à Bismarck les sauf-conduits nécessaires à Jules Favre pour sortir de Paris
et aller à Londres : TAngleterre, prétexta-t-il, s'étant chargée dos invitations, c'était à elle qu'il appartenait de nous rendre ce service. Ce ne fut que le 30 décembre qu'à l'instigation d'Alexandre II il donna à Bismarck, par l'intermédiaire du prince de Reuss, le conseil d'envoyer un sauf-conduit à Jules Favre.
Dans l'intervalle, de nouveaux et pressants appels du gouvernement provisoire l'ont trouvé toujours aussi résolu à ne pas s'écarter du rôle dont il s'est interdit de sortir. Le 9 décembre, avant le départ de la Délégation de Tours pour Bordeaux, Chaudordy, laissant prévoir- la prolongation de la résistance, aussi bien de Paris assiégé que des armées de province, a chargé Gabriac de représenter à Pétersbourg que la fatigue des belligérants fournit aux neutres l'occasion d'obtenir par lem* influence modératrice la fin d'une lutte sans merci. Dès le lendemain, Gabriac s'est remis à plaider auprès de Gortchakoff sa cause perdue d'avance : c'est, lui dit-il, « le moment pour l'Europe d'intervenir d'une manière utile en prenant le rôle des témoins dans un duel acharné entre deux peuples ». A cette demande d'intervention, Gortchakoff oppose pour sa part le refus le pin? catégorique : « Les résultats généraux de la guerre ne lui paraissaient pas sensiblement modifiés et d'ailleurs, entre le programme de M. Jules Favre et celui du quartier général allemand, il y avait une trop grande distance pour qu'elle pût être rapprochée autrement que par des faits militaires décisifs (1). » Invité à arrêter le combat, il nous conviait, soit à ressaisir l'avantage, soit à nous avouer vaincus. Quant à la Russie, elle avait agi en notre faveur autant qu'il avait dépendu d'elle et le résultat négatif de son action ne pouvait la déterminer à en accentuer le caractère. « Nous ne pouvons pas faire plus que nous n'avons fait, concluait Gortchakoff (2). Nous avons peu obtenu jusqu'ici, je le reconnais, mais l'empereur n'a pas caché au roi sa manière de voir et nous vous avons rendu plus de bons ofiices que vos amis les Anglais, qui vous reviennent un peu, j'en conviens, mais qui vous ont été bien peu favorables |au début de la guerre. «
Même dans l'état d'anéantissement où se trouvait alors la France, la crainte d'un rapprochement entre elle et l'Angleterre conservait encore quelque chose de l'influence qu'elle avait jadis exercée sur l'esprit de Gortchakoff. Thiers s'en était avisé, pendant son séjour à Saint-Pétersbourg, et il avait même fondé sur cette observation plus d'espoir qu'il n'eût convenu. Mais trop tardives, trop timides avaient été les sympa-
(1) 10 décembre 1870.
(2) Même date.
thies éveillées à Londres par nos malheurs, pour que l'ingénieuse idée de provoquer, entre Anglais et Russes, une sorte d'émulation secourable pût être autre chose qu'une chimère, dont le sort, en décembre 1870, avait depuis longtemps été celui de beaucoup d'autres illusions perdues. Simple réminiscence de la part do Gortchakoff, la pointe de dépit qu'incidemment il a laissé percer contre l'Angleterre ne dénote chez lui aucune disposition à céder aux instances de la France et Gabriac, esprit trop positif pour se leurrer de cet espoir, s'estime heureux d'obtenir, en guise de fiche de consolation, la confirmation pure et simple d'une assurance déjà reçue : la promesse de « retourner au quartier général prussien toute proposition, émanant de l'ensemble de la Délégation, qui paraîtrait susceptible d'être appuyée, en exceptant l'idée d'un armistice avec ravitaillement, qui, dans la pensée du chancelier, était refusée d'avance ». A ses dépens et aux nôtres, Gabriac avait appris à se contenter de peu : « Vous avez donc ici, mandait-il à Chaudordy (1), une porte ouverte pour négocier, le jour où. vous le croiriez utile, bien entendu à la condition que vous persistiez à vous maintenir, à propos du traité de 1856, dans la même ligne d'abstention et de réserve que précédemment. Car autrement, nous ne pourrions rien demander à la Russie. » Combien était parcimonieusement compté ce qu'elle consentait à donner, pour prix de cette abstention et de cette réserve !
Du peu qu'elle nous accorde, aucun emploi possible, aucun usage à faire, objecte aussitôt Chaudordy, qui ne perd pas courage. Ce n'est pas à la France qu'il appartient de fixer les conditions de la paix, c'està-dire l'étendue de ses sacrifices ; elle ne peut que juger si les prétentions de la Prusse lui paraîtraient acceptables : donc, que la Prusse propose et la France examinera. Et le concours offert par Gortchakoff pour transmettre à Bismarck des propositions françaises, Chaudordy le lui demande pour transmettre à la Délégation des propositions prussiennes. Proposez, lui avait dit Gortchakoff, et je transmettrai à Versailles. — Interrogez Bismarck, lui réplique Chaudordy, et communiquez sa réponse à Bordeaux. « La Russie, ajoute-t-il en découvrant son but, pourrait ainsi prendre le rôle de médiateur. » Un demi-succès vient d'abord couronner cette nouvelle tentative : sur les instances de Gabriac, Gortchakoff consent à demander à la Prusse ses conditions de paix et écrit, séance tenante, au prince de Reuss de venir le voir. Mais sans doute, le ton dont Gortchakoff a posé la question à Reuss a-t-il profondément différé de celui
(1) 10 décembre 1870.
que Chaudordy eût désiré lui voir prendre. Toujours est-il que lorsque, le 30 décembre, Gabriac retourne chez Gortchakoff, c'est pour apprendre que le chancelier en a été pour sa peine : la Prusse refusait de faire connaître ses conditions de paix, en prétendant que c'était à nous cà indiquer les nôtres. Et, bien que ne paraissant pas partager cet avis, Gortchakoff sembla cependant à Gabriac « désireux de se renfermer à cet égard dans une grande réserve » ; discrétion dont notre chargé d'affaires conclut que « les efforts de la Russie avaient de nouveau échoué devant des prétentions obstinées et inflexibles «. Comment en eût-U été autrement, dès l'instant que la Russie s'en était tenue à un mode d'action dont l'insuffisance avait été surabondamment démontrée?
Éconduite, elle n'éprouve pas la moindre envie d'insister, de réparer ce qui, si Gortchakoff a dit vrai et Gabriac a^i juste, avait été un échec. Au cercle de cour du 1 /13 janvier 1871, après avoir présenté ses vœux à Alexandre II, Gabriac cherche à profiter de l'occasion pour obtenir de lui quelque assurance, en faveur du malheureux pays pour qui l'année a si tragiquement commencé : « J'ai trouvé, écrit-U, chez Sa Majesté de la bienveillance et le désir de voir la guerre se terminer, mais aussi une intention marquée de ne pas entrer en conversation sérieuse sur cette question. » Un peu plus heureux avec l'impératrice, qui, d'elle-même, lui parle « avec une émotion extrême des maux de la guerre actuelle », il réussit à glisser une allusion à l'Alsace, « aussi française et plus fidèle, s'il est possible, que toute autre province ». — « Je le sais », lui répond l'impératrice, qui, sans lui donner le temps d'insister, passe aussitôt à un autre sujet. Et, si peu que soit l'acquiescement de la souveraine à son appréciation sur l'Alsace, il n'y voit pas moins « le seul avantage positif retiré de cette entrevue », tant il est habitué à ce que ses protestations n'éveillent aucun écho. Trois jours après commence le bombardement de Paris. Gabriac cherche à exciter l'indignation de Gortchakoff contre un acte qu'il qualifie d'outrage à la civilisation et de vandalisme inutUe : le chancelier lui répond qu'il regrette profondément de savoir notre capitale exposée aux ravages d'un bombardement, mais que. Paris étant une \alle fortifiée, il ne peut pas protester.
Il continue aussi à ne pas vouloir aider Chaudordy à utiliser, au profit de la France, la réunion des plénipotentiaires chargés de reviser le traité de Paris. Nous l'avons déjà vu faire, consciemment ou non, le jeu de la Prusse, en arguant d'un scrupule envers l'Angleterre pour refuser pendant quinze jours de demander à Bismarck l'envoi d'un saufconduit à Jules Favre. H ne tient pas plus de compte de nos intérêts,
quand, à quoique temps de là, le désir d'en finir avec la question des détroits le pousse à hâter l'ouverture des délibérations, en passant outre à l'absence de plénipotentiaires français, La tactique de Bismarck, qui esquive, sous de mauvais prétextes, l'envoi du sauf-conduit attendu par Jules Favre, trouve alors une auxiliaire dans la Russie, impatiente de voir la conférence ouverte et réglée la question qui l'intéresse. Cette impatience, bien que manifestée par Gortcliakoff, ne l'empêche pas, il est vrai, de consentir à ce que la conférence s'ajourne pour attendre l'arrivée de Jules Fa\Te, toujours enfermé dans Paris. Mais lorsque Gabriac vient, le 19 janvier, le prier de se prêter à une nouvelle prorogation, le chancelier refuse catégoriquement. Sans doute, Alexandre II, l'impératrice, Gortchakoff lui-même expriment-ils leurs regrets de l'absence de Jules Favi'e ; sans doute acquiescent-ils, au moins parleur silence, aux protestations de Gabriac contre les procédés déloyaux dont Bismarck a usé pour retarder l'arrivée à Londres du plénipotentiah'e français ; sans doute le tsar en témoigne-t-il même son mécontentement au prince de Reuss : mais le refus notifié n'en demeure pas moins maintenu et la reprise de la conférence fixée au 24 janvier.
Il arriva ainsi que la réunion de cette conférence coïncida avec le moment le plus absorbant et le plus angoissant pour Jules Favre et pour ses collègues : celui de la reddition de Paris, des négociations d'armistice, des élections générales et des préliminaii-es de paix. La France eût-elle gagné quelque chose à l'ajournement qu'elle avait souhaité? En voyant l'Europe l'attendre pour commencer ses délibérations, Jules Favre eût-il mieux compris le parti qu'il pouvait tii-er de cette cii'constance? On peut en douter, devant l'incompréhension dont il ne cessa de faire preuve à cet égard et le peu de cas que Thiers luimême faisait de cette ressource, dont l'intérêt n'était guère saisi qu'à Bordeaux et, dans la Délégation même, par Chaudordy. H n'en reste pas moins que, dans l'état de dénuement où se trouvait alors la France, la Russie n'avait pas même consenti à laisser Chaudordy jouer comme il l'entendait cette carte suprême.
La nouvelle de la capitulation de Pari?, qu'un télégramme de Bordeaux annonça à Gabriac le l^^" février, ne causa pas do surprise à Pétersbourg.
Étonnés qu'une aussi grande vilh eût pu résister cinq mois, les Russes se rendaient bien compte que sa reddition était imminente, dès l'instant qu'elle n'avait pu être débloquée ni par les sorties de ses défenseurs, ni par les armées de secours. La Délégation de Bordeaux avait d'ailleurs elle-même, après le commencement du bombardement, laissé prévoir la fin du siège de Paris, en chargeant Gabriac de déclarer qu'il fallait s'attendre, dans ce cas, à ce que la résistance se prolongeât dans les départements. De la capitulation prévue comme de la prolongation de la lutte en province, elle avait cherché à se fahe un argument qui décidât la Russie à s'entremettre pour nous épargner des cessions territoriales. L'argument n'avait eu ni plus ni moins de succès que les précédents. Gortchakoff avait rendu compte à Alexandre II des protestations de Gabriac contre les prétentions avouées de l'Allemagne sur l'Alsace et la Lorraine et le tsar, pendant une cérémonie de cour, avait exprimé au prince de Reuss le vœu que le gouvernement prussien s'entendît directement avec Jules Favre. Pareil vœu était superflu et presque hors de propos, alors que Jules Favre avait déjà pris l'initiative de négociations directes avec Bismarck, en vue d'un armistice qui permît d'élire une Assemblée et, ultérieurement, de conclure la paix.
Dans l'intervalle d'un mois qui sépare la conclusion de l'armistice de celle des préliminaires de paix, le gouvernement français fit un suprême effort pour entraîner la Russie à exercer sur la Prusse une pression efficace. Le 5 févL'ier, Gabriac vint demander à Gortchakoff que le gouvernement russe fît entendre sa voix avant que Bismarck eût formulé ses conditions de paix. Les dispositions dans lesquelles ii trouve le chanceUer présagent dès lors le sort de sa requête, comme de celles qui la suivront. Gortchakoff est très mécontent du décret rendu, à l'instigation de Gambetta, et déclarant inéligibles en France, à l'Assemblée nationale, les anciens fonctionnaires du régime impérial. Bien qu'il ne le dise pas, ce qui l'ÙTÎte est moins le caractère incontestablement excessif et même arbitraire de la mesure, que l'influence dont eUe atteste la prépondérance : l'influence de Gambetta, du parti de la guerre à outrance et de l'intransigeance sur la question de l'intégrité territoriale. Avant tout, la Russie veut, en effet, la paix et c'est au fond la seule chose dont elle ait cure. Ce désir dominant, impliquant une facile quoique triste résignation à nos sacrifices, a été clairement senti et finement caractérisé par Gabriac, devinant sous les paroles de tous les Russes qu'il rencontrait alors un conseil muet qu'il traduit ainsi • « Puisque vous ne pouvez plus lutter et que nous ne pouvons pas vous aider, finissez-en. Le plus tôt sera le mieux. »
Le décret sur l'inégibilité des fonctionnaires impériaux rapporté Gambetta sorti du gouvernement, Thiers nommé chef du pouvoir exécutif et chargé de négocier la paix, le conseil tacite de la Kussie se trouvait suivi et son vœu exaucé. Va-t-cllc en tenir compte à la France et agh- enfin en sa faveur? Le 18 février, Gabriac tente encore d'obtenir une démai'che d'Alexandre II pour diminuer l'énormité des exigences qu'à trop juste titre on attribue à la Prusse ; il fait valoir les dispositions amicales qui se manifestent à Londres et la nécessité d'agir vite, vu le court délai de rarraistice. Le tsar, lui est-il répondu, a récemment encore prêché la modération au roi Guillaume. Le rappel de ce concours stérile est la seule réponse faite à Gabriac.
Trois jours après, Thiers connaissait le cas que le roi de Prusse avait fait des conseils de modération de l'empereur de Russie. En présence des terribles conditions énoncées par Bismarck, après deux journées de discussion avec lui, il prend le parti de se tourner vers la Russie et de faire appel à son intervention. Le 23 février, il écrit à Gortchakoff une lettre émouvante, éplorée, où il commence par s'indigner contre la rapidité avec laquelle Bismarck, lui mettant le poignard sur la gorge, entend l'obliger à traiter. « H est évident, dit-il, qu'on veut nous contraindre à accepter des sacrifices impossibles. » Malheureusement, parmi ces sacrifices, Thiers insiste ensuite exclusivement sur ceux qui sont d'ordre financier. « Imaginez-vous qu'on a osé nous demander six milliards ! Si l'on ajoute à cette somme de six milliards la somme de trois milliards que nous a coûté la présente guerre, cela fait neuf milliards. Comment trouver neuf milliards à la fois et quel est le pays, si riche qu'on l'imagine, qui pourrait fah'e face à de telles exigences? » La nature de ces protestations semble bien limiter aux conditions financières de la paix l'objet de l'intervention que Thiers implore de la Russie, si elle ne veut « qu'une conflagration recommence au centre du continent ; » et ce qui corrobore cette interprétation, c'est l'argument qu'il the des concessions mêmes de la France, résignée à des sacrifices dont il lui fait un titre à la sympathie des neutres : c Quand la France refusait tout sacrifice, vous pouviez la désapprouver ; mais aujourd'hui qu'elle en fait de considérables, c'est un devoir pour l'Eiu-ope entière d'insister pour qu'on ne la pousse pas à des résolutions désespérées. «
Bien que transmise par le télégraphe, cette lettre mit deux jours à parvenu- à Saint-Pétersbourg. On ne pouvait vraiment s'attendi-e de la part d'Alexandre II à ce qu'il fît plus qu'on ne lui demandait. La lettre de Thiers n'avait expressément imploré d'assistance que pour adoucir
la dureté d'exigences financières : le tsar télégraphia au roi Guillaume V qu'il espérait bien que la conclusion de la paix ne serait pas arrêtée par une question d'argent ». Encore ce vœu parvint-il à Versailles trop tard pour avoir pu influer sur les conditions des préliminaires, signés le 26, le joui' même où le télégramme d'Alexandre II était parti de Pétersbourg.
Si durs étaient les sacrifices consentis par la France, que son gouvernement semble n'avoir pu s'y résigner complètement, tant qu'ils n'ont pas été définitivement consommés. La possibilité d'atténuer l'étendue des cessions tenitoriales paraît avoir été notamment l'objet d'illusions plus tenaces de la part de Jules Favre que de Tliiers ; d'où, chez le premier, une insistance plus grande à prier la Russie d'en épargner à la France au moins une partie. Aux termes dont il se sert en transmettant la lettre de Thiers à Gortchakoff, on perçoit déjà cette différence : les bons offices qu'il attend alors de la Russie ne sont pas limités aux conditions financières, mais tendent à obtenir « une solution honorable des difficultés terribles » contre lesquelles lutte la France. Un autre télégramme, de deux jours postérieur, établit nettement son désir d'épuiser tous les moyens pour tenter d'adoucir les conditions générales de la paix, et indique la ressource dans laquelle il place son suprême espoir : une protestation des neutres, au sein de la conférence de Londres. Traçant à Gabriac un tableau tragique de la situation faite à la France et des \àolences de la Prusse, il lui prescrit : « Tâchez de faire comprendre au prince Gortchakoff à quel point ces violences accusent l'inertie des grandes puissances et combien elles auraient d'intérêt à y mettre un terme. Je voudrais qu'elles saisissent l'occasion de la conférence pour faire une déclaration collective (1). » Ce télégramme étant parti la veille de la conclusion des préliminaires, dont Jules Favre annonce lui-même la signature pour le lendemain, il constitue bien un appel adressé à la Russie pour les faire atténuer, grâce à une intervention des neutres dont elle eût pris la tête. ■■■■^
Au premier abord, l'accueil fait par Gortchakoff à cette idée ne dément pas chez Gabriac tout espoir de la lui faire admettre. Lui en ayan ' parlé le 27 février, il écrit : « Le chancelier ne m'y a pas paru très disposé. Il tient avant tout à terminer cette affaire de la mer Nohe qui lui a causé de graves soucis. Cependant, il n'a point exclu formellement cette idée, sur laquelle il ne serait peut-être pas impossible de le faire revenir »
(1) 25 février 1871.
Encouragé par cet accueil, Jules Favre revient à la charge dans un télégramme du 1er mars : « Je crois, dit-il, qu'à Toccasion des exigences inqualifiables que nous lait subir cet abus de la victoii'e, il ne serait pas impossible de cons^rer par une déclaration collective des neutres les réclamations que notre ambassadeur pourrait faire entendre au sein de la conférence. » Et il charge Gabriac d'en parler de nouveau à Gortchakoff. Mais sans doute Gabriac s'était-il abusé sur les dispositions du chancelier de Kussie envers une proposition à laquelle toute sa politique depuis le début de la guerre devait empêcher qu'on ne le crût favorable. Condamnée d'avance, la proposition tombe en effet d'ellemême, devant l'éclatant démenti que vient lui infliger une démonstration toute contraù-e.
Le 1er mars paraît dans le Journal de Saint-Pétershourg le texte de deux télégrammes échangés, le 27 février, entre Guillaume I^^ et Alexandre IL Aussitôt les préliminaÙTs signés, l'empereur d'Allemagne avait télégraphié à l'empereur de Russie pour lui en fah'e connaître la teneur et le remercier de ses services. Le tsar lui avait répondu dans les termes suivants : « Je vous remercie de m'avoir appris les détails des préliminaires de paix. Je partage votre joie. Dieu veuille qu'une paix durable suive ces préliminaires ! Je suis heureux d'avou: été en situation de vous prouver mes sympathies comme ami dévoué. Puisse l'amitié qui nous imit assurer le bonheur et la gloire des deux pays. »
Péniblement ressenti en France, cet échange public de congratulations produisit en Russie même une fâcheuse impression. D était, en effet, d'autant plus superflu qu'il était plus justifié et les événements étaient assez éloquents par eux-mêmes pour se passer d'interprètes officiels. Alexandre II n'avait pas besoin de s'associer publiquement au triomphe des vainqueurs, d'en témoigner une satisfaction peu généreuse envers la France, pour que sa solidarité avec la Prusse fût mise en évidence. S'est-il proposé de réagh- contre les tendances de ses propres sujets, qui n'appréciaient pas comme lui la dureté des conditions de paix et l'amoindrissement de la France? Ou bien a-t-il voulu prendre acte de l'hommage que l'empereur Guillaume avait rendu à ses services? Peu importe. De quelque manière qu'on cherche à exphquer son geste, ses titres à la gratitude de la Prusse demeurent au-dessus de toute contestation.
Ils se sont imposés de prime abord à l'esprit des contemporains. L'impression dernière qui, sur le moment même, prévalut parmi les Russes fut que leur gouvernement avait rendu à l'Allemagne un service signalé : et c'en était un en efiet que d'avoir, par une menaxie positive, maintenu
l'Autriche dans la neutralité ; par une abstention systématique, prévenu ou écarté toute intervention collective des neutres en faveur de la France. Ces services étaient la conséquence d'engagements pris par la Russie antérieurement à la déclaration de guerre et comportant pour elle une contre-partie : l'abrogation des clauses du traité de Paris qui limitaient sa souveraineté dans la mer Noire. Son attitude d'un bout à l'autre de la guerre a été déterminée par les conditions de ce pacte intervenu entre son gouvernement et celui de la Prusse ; elle en a reflété les obligations précises et mis à profit la latitude restreinte; elle n'a exclu que ce qui était incompatible avec les engagements souscrits ; elle a admis tout ce qui pouvait se concilier avec eux. Malheureusement, tout ce qui aurait pu, à la rigueur, être d'un secours efficace à la France, se trouvait appartenir à la première catégorie et tout ce qui entrait dans la seconde était condamné à rester sans influence sur la solution du conflit.
Ce n'est qu'à la solution désastreuse de ce conflit que nous a paru épuisé le sujet de cette étude, consacrée aux rapports d'Alexandre II avec Napoléon III. Dans la phase finale de leurs relations, le 4-Septembre nous a semblé n'être qu'un épisode. Tant que le sort de la France, tant que la question territoriale sont restées en jeu, l'attitude de la Russie a gardé à nos yeux son principal intérêt. C'est pourquoi nous n'avons pas arrêté au moment précis où Napoléon III a disparu de la scène l'exposé du rôle d'Alexandre IL
Ce rôle a consisté, en somme, à laisser s'accomplh-, après l'avoir rendu possible, un dénouement qui se résume dans le renversement de l'Emphe et le démembrement du territoire français. Fatal à Napoléon III et à la France, il n'a peut-être pas été très profitable à la Russie, qui, l'expérience semble le lui avoù* prouvé, n'a pas eu à se féliciter du résultat de la guerre de 1870. Ni l'un ni l'autre des deux souverains et des deux pays ne paraît donc avon eu à se louer du tenne auquel a abouti l'évolution de leurs rapports. Nous espérons avoir montré ])ar quelles étapes ils s'y sont acheminés.
Rien n'est plus facile que de concevoir, rétrospectivement, cette évolution différente de ce qu'elle a été, aboutissant au terme, tout opposé, que certaines de ses phases ont laissé entrevoir et espérer. Le peut-on
cependant sans faire, en quelque sorte, abstraction des hommes qui l'ont faite telle, de leurs desseins, des facteurs essentiels de leur politique et, jusqu'à un certain point, de l'esprit public de leur temps? Xous ne le pensons pas, et ce sont les motifs de cette opinion que nous voudrions exposer en terminant.
Il a dépendu de rsapoléon III d'anticiper de quarante ans sur la conclusion de l'alliance franco-russe. La Russie s'est offerte à lui ; Morny l'a supplié d'en venu- oii elle voulait : Napoléon III ne s'est pas laissé convaincre. Faute peut-être : mais faute qui s'explique et par les objets et par les lacunes de sa politique.
Pour faire de la Russie l'auxiliaii-e diplomatique de la France, dans les Principautés d'abord, en Italie ensuite, point n'était besoin d'une alliance en forme, qui équivalait par ailleurs au sacrifice de l'alliance anglaise. H est ^Tai que certaine conception de la politique française impliquait des hypothèses oii l'aUiance russe devait être précieuse et même nécessaire. Mais ces hypothèses, prévues et signalées par Morny, étaient en opposition formelle avec les desseins et les vœux de Napoléon III. Rien n'était et n'est resté plus étranger aux dispositions de Tempereur qu'une politique hostile ou shnplement égoïste envers l'AHemagne, une guerre de conquête contre elle, une intervention ^^olente dans son évolution intérieure. Si l'idée d'agrandir la France du côté du Rhin s'est présentée à son esprit, ce n'est jamais par la force qu'il a songé à la réaliser. Loin de lui apparaître comme une menace, contre laquelle il dût se prémunir, le rôle historique de la Prusse lui est appai'u comme une sorte de loi naturelle et lui a insph-é, au fond, une réelle sympathie. Le fait est sans doute moins cà^ l'honneur de sa perspicacité qu'à celui de ses intentions : mais un conflit armé avec la Prusse, avec l'Allemagne, est, de toutes les pré^^sions possibles, ceUe qu'il a le plus répugné à admettre. Dès lors, que lui importait que l'aUiance francorusse pût seule « faire passer l'Allemagne par le trou d'une aiguille »? Pour apprécier la valeur de cette alliance, il lui a manqué de vouloù* du mal à l'Allemagne et, par suite, d'en redouter de sa pail.
C'est ce dont il est essentiel de se pénétrer, pom- comprendi-e l'attitude de Napoléon III envers Alexandre IL En la considérant aujourd'hui, on a quelque peme à se défendi'e contre l'obsession du temps présent. On est tenté de transporter à ce passé, si récent et pourtant si distant, l'état de choses et les sentmients de l'heure actuelle; de s'miaginer la France du second Emph-e en proie à l'inquiétude chronique qu'inspire à la France de nos jours le pérU de l'Est et en quête de la garantie relative
t|iie celle-ci a trouvée dans Falliance russe. Pareille conception est un simple anachronisme. Elle ne con*esponcl ni à l'état d'esprit de Napoléon III, ni à celui de l'immense majorité de ses sujets. Le sentiment d'insécurité, le besoin de protection extérieure, le souci d'équilibre qui ont orienté vers la Russie la politique française sont nés des désastres de 1870. Avant ces désastres, personne en France n'a associé l'idée de i'aUiance russe à ceUe de défense, de garantie permanente contre l'AUemagne. L'opposition libérale, la plus prompte à s'alarmer des progrès de la Prusse et à en dénoncer le danger, n'a pourtant pas fait l'association de ces deux idées : car elle a été aussi la plus ardente à manifester ses sympathies à la Pologne. Morny lui-même, lorsqu'il a tenté d'allier la France à la Russie, a plutôt vu dans cette union un moyen d'intimidation et de coercition envers l'Allemagne que de préservation contre elle. Quant à Napoléon III, il n'a été, sous ce rapport, ni en avance, ni en retard sur l'esprit public de son temps. Il a demandé à la Russie l'appoint nécessaii-e au succès de certaines combinaisons ; il n'a pas discerné de motif impérieux d'union avec elle ; il n'a fait dépendre d'elle ni dessein hostile à Tx^llemagne, ni condition essentielle de sécurité pour la France.
Ainsi s'explique-t-on qu'il ait constamment subordonné ses relations avec la Russie aux projets, voke même aux prmcipes auxquels il a entrepris de les faire servii'. Le fait de cette subordination a été mis en évidence de prime abord : c'est l'objet même du dissentiment qui s'est élevé entre Napoléon III et Morny ; c'est l'origine et de son entente avec la Russie, et de sa rupture avec eUe. Napoléon III est venu à elle avec ses alliances, anglaise et piémontaise, et avec ses idées ; il n'a répudié, pour lui complaire, ni les unes, ni les autres ; il l'a explicitement conviée à faire cause commune avec lui dans les Principautés, en Italie ; il lui a laissé entrevoii- son idéal politique : la régularisation des vraies nationalités.
Comptait-il la nation polonaise au nombre de ces \Taies nationalités qu'il souhaitait voir régulariser? Il semble bien que oui. Sans doute ne prétendait-il pas amener la Russie à s'amputer de bon gré ni concilier ces deux termes contradictoù'es : entente franco-russe et affranchissement de la Pologne. Mais entre une aussi absurde prétention et un complet désistement, il y a place pour un moyen terme : faire tourner au profit des Polonais l'amitié de la France et de la Russie, la fake servir à l'amélioration de leur condition matérielle et morale, au développement de leurs libertés publiques et de leur autonomie administrative. Cette solution intermédiaire est celle dont Napoléon III a caressé l'es-
poil-, chimérique ou non.. Ne le voit-on pas en eiïet, dès le congrès de Paris, chercher à nouer avec Orloff une conversation sur la question polonaise; puis intercéder directement aui)rès d'Alexandre II, à Stuttgaît, en faveur d'une amnistie générale ; prêcher encore la modération et la mansuétude en présence de l'insm-rection? Pendant la pénible lutte qu'il a soutenue alors contre l'opinion publique, sa résistance même n'a-t-elle pas été encouragée par une confiance illusoire dans l'influence apaisante, modératrice que son intimité avec le tsar lui permettait d'exercer à Pétersbourg? Napoléon III n'a donc pas fait à l'entente franco-russe le sacrifice absolu, intégral de son intérêt pour la Pologne. Si peu que ce fût, ce qu'il en a gardé suffisait à rendre inévitable sa rupture avec Alexandre II, le jour où les Polonais contraindraient leur maître à une hnplacable sévérité. L'entente des deux empereurs n'a pas cessé d'être à la merci d'une insurrection assez forte pour nécessiter l'anéantissement des Ubertés polonaises et l'étouffement de la révolte dans le sang ; elle a donc contenu dès sa naissance le germe de sa dissolution.
Pour tuer ce germe, pour réduh-e à l'état de senthnent purement platonique ces sympathies polonaises, communes à Napoléon III et à ses sujets, ce qui a fait défaut est cet intérêt supérieur, cette sorte d'instinct de conservation qui ne pouvaient être éveillés que par la conscience d'nn danger latent du côté de l'Allemagne. Or, pareille crainte n'a eu aucune part aux efforts de Napoléon III pour resserrer ses liens avec Alexandre 1^^, aucune part à ses hésitations avant de les rompre. La cause de ces efforts consiste dans les péripéties de deux entreprises, l'émancipation de la nation roumaine et celle de la nation italienne. C'est sur ces péripéties seules que l'empereur a gradué le rapprochement franco-russe. Les étapes de ce rapprochement — entrevue de Stuttgart, ^'isite du prince Napoléon à Varsovie, mission réitérée de la Roncière Le Noury à Pétersbourg, négociations et mémorandum de 1860 — correspondent exactement aux phases successives de deux enfantements laborieux, celui de la Roumanie et celui de l'Italie. Une seule de ces phases, la guerre de 1859, a amené Napoléon III à recourir aux bons offices de la Russie contre l'Allemagne : mais comme ce recours n'a été rendu nécessaire que par une interprétation abusive, erronée de ses intentions en Prusse et en Allemagne, il n'a eu, à ses yeux, qu'un caractère accidentel et temporaire. La difficulté disparue, la quiétude est revenue et la leçon n'a pas porté ses fruits.
Bienveillantes et confiantes, telles sont restées les dispositions de Napo-
léou III envers rAllemagiie, quand éclate TinsuiTection de Pologne. Kaisons d'intérêt, scrupules de conscience le retiennent alors de prendre contre Alexandre II le parti des insurgés, le font différer pendant deux ans de céder aux injonctions de l'opinion. Mais dans ces hésitations et ces ajournements, n'intervient pas la seule considération dont l'appoint pouvait être décisif : la crainte de compromettre la sécurité de la France, en cas d'une attaque à l'Est. S'il en avait été autrement, Napoléon m et ses ministres n'auraient pas choisi, pour rompre avec Alexandre II, le moment précis où la Prusse venait de faire accepter ses services à la Russie, et la convention Alvensleben, au lieu d'être le signal de la rupture, l'eût conjurée.
On s'imagine volontiers ces dispositions d'esprit bouleversées par Sadowa et les événements de 1866, l'empereur et son gouvernement prenant subitement conscience du vide laissé à leurs côtés par la Russie et se donnant pour tâche de l'y replacer. Là encore, la réalité diffère sensiblement de ce tableau. En éveillant dans toute la France un profond sentiment de stupeur, d'amertume et d'inquiétude, Sadowa a surtout inspiré au gouvernement impérial le désir d'une compensation, jugée nécessake au rétablissement de son prestige dans le monde et de sa popularité dans le pays. Telle est la préoccupation à laquelle répond, de sa part, l'effort accompli pour se réconcilier avec la Russie et renouer avec elle l'entente rompue. Ce n'est pas l'effort suprême d'un gouvernement acculé à une guerre certame et soucieux, soit de s'assurer un con cours, soit d'en priver son adversaire ; c'est l'effort mesuré d'un gouvernement disposant son jeu en vue d'une partie diplomatique. Attitude franchement sympathique à des vues dont la Prusse n'a pas lieu de s'alarmer : voilà le service qu'au dire même de Moustier, Napoléon III attend de la Russie. L'opposition catégorique de la Prusse, l'alternative d'une humiliation ou d'une guerre ont été si peu prévues qu'elles prennent l'empereur au dépourvu, rendent caduque toute sa combinaison et attestent l'inanité du rapprochement ou plutôt du replâtrage francorusse, en présence d'une extrémité sur laquelle il n'a pas été calculé.
Certes, rien ne prouve que, plus claii'voyant. Napoléon III eût été plus heureux : pour que la France pût compter sur la Russie même en cas de conflit déclaré avec la Prusse, sans doute ne suffisait-il pas qu'il le voulût. Du moins est-U permis de supposer que, s'il l'avait voulu, son effort aui'ait été moins tardif, plus énergique et plus complet ; qu'il n'aurait pas attendu, pour négocier, que Gortchakoff en eût pris l'initiative ; qu'il aurait fait, dans le marché, la part plus belle à sa parte-
LA GUERRE Flî A NCO-ALLEM ANDE 539
iiaire. Cette part, il la lui a, comme toujours, faite en Orient et ne s'est montré, à vrai dire, ni regardant à s'engager, ni récalcitrant à s'exécuter. Mais, comme toujours aussi, il en a exclu ce qui tenait le plus au cœur des Russes : la revision du traité de Paris. On a dit de sa politique que, révolutionnaire en Occident, elle avait été conservatrice en Orient. Conservatrice, il s'en faut qu'elle Tait été sur plus d'un ])oint, même en Orient ; mais elle l'a été, effectivement, sur le point le plus sensible à l'honneur russe, sur la question de la mer Noii'e : si bien qu'on a vu le traité de Paris amendé ou transgressé par Napoléon III lui-même en plus d'une occasion, mais maintenu intact dans celle de ses disj30sitions que le tsar était le plus intéressé à faii'e abroger. Est-ce ainsi que l'empereur eût procédé, s'il avait vu dans la Russie l'arbitre d'une guerre imminente entre la Prusse et la France?
L'alerte du Luxembourg ne la lui a pas fait voir sous cet aspect. Au contraii'e, l'espoir d'une compensation évanoui, son zèle pour le rapprochement franco-russe semble s'être refroidi, comme si l'objet en avait disparu. Attirés à Paris, Alexandre II et Gortchakoff ont peine à nouer une conversation politique, qu'ils ne peuvent fake sortir des généralités. Le sujet qui les intéresse entre tous, le régime de la mer Noire, est soigneusement passé sous silence. Peu à peu sont atténuées ou reprises la plupart des concessions faites à leur politique en Orient et, par suite, l'entente ébauchée entre Paris et Pétersbourg languit, se traîne et expire. Tant s'en faut cependant que la France soit alors rassurée sur les intentions de la Prusse ; la défiance est désormais bien éveillée à son endroit. Mais qui songe à déduire de cette défiance la nécessité de pouvoir compter sur la Russie? Ce n'est à coup sûr pas le gouvernement, qui abandonne la tentative d'entente avec elle ; ce n'est pas davantage l'opinion publique, qui répète tout bas le cri de « Vive la Pologne », dont Alexandi'e II a été salué à Paris, applaudit au plaidoyer d'Arago pour Berezowski et au verdict des jiu-és de la Seine.
Ses sûretés contre la Prusse et l'Allemagne, la France de ce temps-là les cherche du côté de l'Autriche et de l'Italie. Que la Russie puisse et veuille les rendre caduques, elle ne le conçoit pas. Ni l'empereur, ni son gouvernement n'ont eu la notion anticipée du rôle que devait précisément jouer la Russie. S'ils l'avaient eue, ils n'auraient pas éprouvé autant de surprise en le lui voyant assumer, en apprenant le veto opposé par Alexandre II à l'intervention de l'Autriche. Si Flcury avait été expressément chargé de conjurer ce péril, l'événement n'aurait pas été pour lui-même une révélation. Cette fois encore, les lacunes de la con-
5i0 ALEXANDRE II, GORTCIIAKOFF ET NAPOLÉON HI
ception expliquent celles de l'effort. Créer une entente par des conversations, plus que par l'énoncé de projets arrêtés : ainsi Napoléon III définit-il lui-même l'objet de la mission de Fleury. C'est en effet à nouer une entente par des conversations que s'emploie Fleury, alors que des engagements positifs seraient à peine suffisants à garantir, en cas de guerre, la stricte neutralité de la Russie. Dans les instructions qu'il lui a données, l'empereur lui a prescrit un langage évasif sur la question d'Orient et n'a fait aucune allusion à celle de la mer Noire. Ainsi est resté, jusqu'au dernier moment, à la disposition de la Prusse le moyen dont elle a fait usage, en 1870, pour obtenir de la Russie la promesse de paralyser l'Autriche et de ne s'associer à aucune intervention collective des neutres.
A cette promesse scrupuleusement tenue, la Russie elle-même a peutêtre perdu plus qu'elle n'a gagné. Recouvrer sa liberté d'action dans la mer Noire maintenue close, c'est un maigre profit, un médiocre salaire, comparativement à la perte d'influence et de puissance relative infligée à la Russie par la constitution de l'Allemagne contemporaine. Payée de ce prix, la revision partielle du traité de Paris a été achetée cher. De même que Napoléon III en déclinant leur offre d'alliance, peut-être Alexandre II et Gortchakoff ont-ils donc commis une faute en s'engageant avec son advcrsahe. Peut-être bien : mais leur faute, si faute il y eut, s'explique comme la sienne par les tendances et par les lacunes de leur politique.
La Russie de ce temps avait un champ d'activité et un point faible. Son champ d'activité était l'Orient et son point faible la Pologne. La Prusse ne menaçait pas la Russie dans son champ d'activité, oii elle n'avait pas alors d'intérêts propres, et elle la couvrait du côté de son point faible, où elle avait des intérêts concordants avec ceux de la Russie. Mieux qu'une tradition, une longue habitude avait accoutumé la Russie à considérer la Prusse comme inoftcnsive pour ses intérêts et utile à sa sécurité,
La guerre de Crimée n'avait pas dérangé cette habitude. Moustier eût déshé qu'elle ne prît pas fin sans que Russes et Prussiens eussent échangé des coups de fusil : son vœu n'avait pas été exaucé. Troupes et diplomatie prussiennes étaient restées l'arme au pied. Ce n'est qu'à la dernière extrémité que, contrainte et forcée, la Prusse avait faibli sous la pression des aUiés. En dépit de cette défaillance, son attitude avait dénoté, en même temps qu'une réelle fidélité à la Russie, une complète indifférence quant à l'objet initial du conflit. La Russie avait donc cou-
tirnié à voir en elle une puissance dont la rapprochait un intérêt essentiel, tandis qu'aucun ne l'en séparait.
Ainsi ont fait Alexandi-e II et Gortchakoff. Us sont arrivés au pouvoir convaincus que, de la Prusse, la Russie n'avait rien à craindre, mais bien quelque chose à attendi'e, et ils en sont restés convaincus pendant la majeure partie de leur longue collaboration. Car cette conviction n'a été sérieusement ébranlée qu'en 1870 et positivement anéantie qu'en 1878. Il faut aller jusqu'à la guerre franco-allemande pour voir s'éveiller chez Alexandi-e II et Gortchakoff l'appréhension de la puissance allemande et jusqu'au congrès de Berlin pour voir cette appréhension se transformer en la conscience tardive d'un danger. C'est seulement lorsque l'AUemagne eut donné la mesure de sa force, réalisé son unité et accru son territoh*e, qu'ils ont compris la nécessité de poser des bornes à son ambition. C'est seulement lorsque la Russie eut rencontré l'Allemagne dans son champ d'activité, qu'ils ont vu en elle une rivale.
Cette constatation n'est pas à l'éloge de leur perspicacité. Mais c'est le propre des politiques utilitaires d'être le plus souvent ta courte vue et la leur a été, par nécessité, essentiellement utilitake. Au lendemam d'une défaite, elle n'a pu tendre qu'à en effacer les conséquences, par les moyens les mieux appropriés à cette fin. Utilitaire par son but, elle a donc été empirique dans ses moyens. Ces qualificatifs ne sont sans doute guère en harmonie avec le dogmatisme dont Gortchakoff a volontiers fait parade. Ils jurent beaucoup moins avec les allures et avec le ton d'Alexandre II et, tout compte fait, la politique extérieure qui a été le fruit de leur collaboration correspond bien plutôt à l'opportunisme sans artifice, à l'emphisme du second qu'au dogmatisme apparent du premier.
Si on l'eût traité d'emph-ique, Gortchakoff se fût certainement récrié et senti atteint dans son amour-propre : c'est pourtant ce qu'il fut, lui aussi, et cela ne le dhninue en rien. Il a laissé échapper un jour, en causant avec MontebeUo, l'aveu de son empirisme. « Ma politique, a-t-il dit, est bien sùnple ; c'est celle des hommes à barbe de mon pays : tous ceux qui font du mal à la Russie sont mes adversaires et tous ceux qui lui font du bien sont mes amis, quelque nom qu'ils portent. » Nous voilà loin des alliances naturelles, des intérêts permanents et des systèmes a priori. Sans vouloir prendre une boutade plus au pied de la lettre que des déclarations de principe, il faut pourtant reconnaître à celle-là plus d'analogie avec la réalité; et si la politique extérieure d'Alexandi'e II et de Gortchakoff a reflété, dans quelque mesure, réclce-
tisme pratique qui est énoncé dans cette boutade, on doit constater que la France s'est alternativement classée parmi leurs adversaires et parmi leurs amis, tandis que la Prusse s'est tenue au nombre des seconds, aussi longtemps qu'elle a eu quelque chose à attendi'e d'eux.
L'en exclure de leur propre initiative est une idée qui ne leur a jamais traversé l'esprit, alors même qu'ils ont été avec la France en termes d'étroite amitié. Auraient-ils rompu avec la Prusse, si la France avait fait de cette rupture la condition d'une entente avec eux? C'est une question à laquelle il est impossible de répondre, puisque la France ne les a jamais mis en demeure d'opter entre elle et la Prusse. On ne peut contester par contre que, d'eux-mêmes, ils n'ont pas renoncé à l'entente prussienne et qu'ils l'ont maintenue simultanément avec l'entente française. Leur fidélité à la première n'a pas été sans se traduire par des concessions positives, par des ménagements flagTants et, de ces services comme de ces précautions, généralement contraires aux vœux de Napoléon III, on est obligé de conclure que, pendant toute la durée de l'entente franco-russe, l'entente russo-prussienne n'a cessé d'inspirer à Pétersbourg autant sinon plus de sollicitude qu'à Berlin.
C'est que l'entente avec la France n'a pas fait disparaître, pour la Ptussie, la raison d'être de l'entente avec la Prusse. Chacune a eu sa raison d'être dans un intérêt distinct. La France a été utile à la Russie dans son champ d'activité. Alexancke II et Gortchakoff ont eu recours à elle pour rentrer en scène en Orient, s'en rouvrir l'accès, en écarter les obstacles, y tenir leurs adversaires en échec, remettre la main aux affahes turques. Lorsqu'ils ont fait appel à ses services contre une puissance européenne, Autriche ou iVngleterre, c'est toujours un intérêt oriental qu'ils ont eu en vue ; de même lorsqu'ils ont cherché à dissoudre r alliance franco-anglaise, à semer la discorde entre Paris et Londres. Dans une entente avec la France, ils ont vu l'instrument, le levier de la politique russe en Orient.
Ils y ont cherché ce que la Prusse ne pouvait pas leur procurer ; ils n'y ont pas trouvé ce que la Prusse leur assurait : une protection relative du côté de leur point faible, c'est-à-dire de la Pologne. Sous ce rapport, la France ne leur a jamais fourni d'autre garantie que celle de son amitié même, garantie essentiellement révocable, puisqu'elle dépendait uniquement de sa bonne volonté. Et ils ont toujours craint que sa bonne volonté vînt à leur fahe défaut. Les tendances politiques de Napoléon III, ses applications répétées du principe des nationahtés, ses compromissions avec la révolution leur ont insphé, à Alexandre II surtout, d'hmné-
diates inquiétudes ; ils en ont discerné le péril pour la domination russe en Pologne. Les témoignages qu'ils ont recueillis de ses sympathies polonaises les ont mis en garde contre sa défection. Devenu leur ami, il n'a jamais cessé, par l'usage même qu'il a fait de leur amitié, de leur apparaître conmie un advcrsaii'e possible.
Comme le bien qu'il leur a fait, le mal qu'il pouvait leur faire a contribué à les attacher ta lui, La valeur qu'ils ont attribuée à son amitié a été très grande. Elle se mesure à leur désii" d'une alliance avec lui, aux concessions qu'en Italie et ailleurs ils ont faites à ses principes, aux louanges dont ils ont célébré ses services. Gortchakoff a positivement fait la théorie de l'aUiance franco-russe. Son originalité n'est pas tant de l'avoù* désii'ée, prônée, vantée, que de l'avoir érigée en principe, en système politique. Volontiers doctoral, il s'est posé lui-même en adepte et en apôtre de cette idée d'alliance naturelle, qui a été tant de fois émise au sujet des deux pays. Alexandre II a parlé de ses rapports avec la France sans emphase ni dogmatisme. Il ne s'est jamais prétendu attiré vers elle par l'évidence d'une loi historique. Aux plus beaux jours de son intimité avec Napoléon III, dans ses épanchements avec Morny et avec Montebello, il s'en est généralement tenu au fait matériel et au moment présent, se félicitant de ce qui existait et se bornant à faire des vœux pour l'avenk. Il s'est pourtant, lui aussi, affirmé convaincu que l'entente des deux empires était conforme à leurs intérêts permanents. De toutes ces déclarations, qu'elles émanent d'Alexandre II ou de Gortchakoff, il y a une conclusion à tirer et il n'y en a qu'une : c'est qu'ils ont rendu pleine justice à la valeur pratique de leur entente avec la France. Des plus réservées aux plus explicites, toutes ont cette signification et n'en ont pas d'autre. Ce sont des hommages sincères aux mérites d'une entente, dans la stabilité de laquelle elles laissent percer quelque doute.
L'événement a justifié ce doute. L'insurrection de Pologne a fait perdi'e à Alexandre II et à Gortchakoff l'amitié de Xapoléon III, redevenu hostile, et sa rupture avec eux a prouvé la sagesse de la précaution qui leur avait fait maintenir leur entente avec la Prusse. Ptcsserrée au moment où se détendait celle qui les liait à la France, cette entente les a seule empêchés de se trouver complètement isolés en Europe et la conscience de l'isolement, dont elle les avait seule préservés, les a confirmés dans l'opinion qu'elle était nécessaire. De cette expérience s'est aussi dégagée pour eux un autre enseignement : c'est que, si la France ne leur était pas utile contre la Prusse, dont ils n'avaient rien
à craindi-e, la Prusse au contraii-e leur était utile contre la France, qui pouvait de nouveau les mettre en péril.
C'est dans cet état d'esprit que les a trouvés la guerre de 1866 : elle ne l'a pas sensiblement modifié. Les victoires de la Prusse ont pu dépasser l'attente d'Alexandre II et de Gortcliakoff ; la rapidité de ses succès contrarier certaines de leurs dispositions ; l'indépendance de ses procédés heurter leurs principes ou froisser leur amour-propre : mais ni l'issue de la lutte, ni ses conséquences pratiques ne leur ont fait voir dans les progrès de la Prusse un danger pour la Russie. Cette appréhension, totalement absente de leur esprit, n'a été pour rien dans leurs timides velléités d'intervention, dans leurs courts mouvements d'impatience, dus à des considérations accessoires dont la Prusse a eu facilement raison. Ni Sadowa, ni l'absorption de la Hesse, ni celle du Hanovre, ni la confédération de l'Allemagne du Nord n'ont éveillé en eux la crainte de la Prusse. Us ont préféré ces résultats, où ils n'ont pas vu de menace directe pour les intérêts russes, à une solution qui eût procuré un agrandissement cà l'Autriche en Orient. Nullement atteint dans son principe, leur attachement à l'entente prussienne a été encore fortifié par l'exemple que la Prusse leur avait donné de sa force et de son indépendance à leur égard.
C'est dh-e qu'aucun sentiment de défiance envers la Prusse, qu'aucun besoin de garantie contre elle n'ont eu de part à la tentative qu'Alexandre II et Gortchakoff ont faite pour renouer avec Napoléon III l'entente rompue. L'intérêt de cette entente est resté pour eux le même qu'autrefois : celui de la politique russe en Orient. A cet intérêt seul, l'amitié de la France a été redevable de l'attrait qu'elle n'a jamais complètement cessé d'exercer sur eux. Après la rupture de leur première entente avec elle, comme après l'échec de leur tentative pour faire revivre cette entente, Gortchakoff a continué à faire la théorie de l'alliance franco-russe. En pleine crise polonaise, en septembre 1863, il a déclaré au ministre d'Italie qu'ayant été toute sa vie partisan de l'alliance française, il restait convaincu qu'elle était dans les intérêts des deux empires et se reformerait un jour, « parce que les alliances naturelles finissent toujours par triompher des difficultés de chconstance et dos fautes des liommes ». A la veille du conflit franco-allemand, il a fait encore profession de croire à la conmiunauté d'intérêts de la France et de la Russie et s'est proclamé « le promoteur de l'idée de l'alliance franco-russe, le défenseur de cette politique tant qu'il vivrait ». Sans doute, tout cet étalage de logique n'a-t-il servi qu"à rendre plus
choquante la contradiction des théories de Gortchakoff avec l'attitude de son gouvernement pendant la guerre de 1870. Mais dans ses déclarations de principe il ne faut voir, sous la forme tliéâtrale et dot^matique qu'il affectionnait, que la manifestation de ses regrets pour une ressource dont il appréciait la valeur et celle de sou désir de ne pas s'en priver tout à fait.
Pour assurer cette ressource à la Russie, Alexandre II et Gortchakoff ont connu le prix qu'il y fallait mettre. Pas plus que l'apport de la France dans une association avec eux, l'apport exigé d'eux n'a jamais changé de nature. De ses services en Orient, la France a toujours entendu être payée par eux en Occident, Ils ont admis cette réciprocité. Mais, moins que jamais après 1866, ils n'ont admis l'hypothèse de servk la France contre la Prusse. Toute demande positive de ce genre eût probablement coupé court au rapprochement de 1867, comme aux coquetteries sans conséquence de 1870. Moustier et Gortchakoff n'ont pu ébaucher une entente, Fleury n'a pu se fahe bien venir et écouter à Pétersbourg que parce que la France n'a voulu, soit en 1866, soit en 1870, ni humilier la Prusse, ni la contraindre à la guerre. Mais quand, malgré la France, l'affahe du Luxembourg a dégénéré en un conflit francoaUemand, l'appui de la Russie lui a totalement fait défaut. Elle ne l'a recouvré que lorsque, sa renonciation au Luxembourg étant un fait accompli, Alexandre II et Gortchakoff ont su ne pas aller à l'encontre des vœux de la Prusse en travaillant à un accommodement pacifique. De même en 1870 : ils ont été avec la France i)our maintenir la paix eu écartant la candidature HohenzoUern ; ils ont été contre elle, quand ses exigences ont pris un caractère vexatoire pour la Prusse. La guerre éclatant, même sans qu'il y eiit de sa faute, ils eussent été contre elle en tout état de cause.
Car il y avait un engagement de leur part envers la Prusse, engagement auquel les avait conduits la pente naturelle de leur politique. Devenue puissante, la Prusse était restée pour eux l'alHée de jadis. Sans intérêts propres en Orient, elle leur avait offert de mettre à leur service l'influence que sa puissance nouvelle lui donnait sur le règlement des questions orientales. Elle leur avait promis ce que Napoléon III ne leur avait jamais positivement accordé : son concours pour reviser le traité de Paris. Son alliance représentait désormais pour eux ce qu'avait représenté naguère l'alliance de la France, dont la bonne volonté n'était plus nécessaire qu'à titre d'appoint secondaire dans la balance européenne. Quant au reste, ils continuaient à ne pas prendre ombrage de
la puissance de la Prusse. Ils ne s'en faisaient pas une idée exacte. S'attendant à ce que l'Allemagne, attaquée chez elle, fût contrainte à faire une guerre défensive, ils ne prévoyaient pas T écrasement et le démembrement de la France. Leur inquiétude était que, FAutriclie étant entraînée dans la lutte, la tranquillité des pro\ànces occidentales et la sécurité des frontières de la Eussie ne fussent compromises. En paralysant l'Autriche, ils avaient donc cru servir doublement les intérêts russes, et en Orient, et en Occident.
Dire qu'ils ont été détrompés par les résultats de la guerre, ce serait s'avancer beaucoup. Mais il est certain qu'ils ont désormais considéré comme atteinte la Umite de leurs complaisances pour l'Allemagne. Avant 1870, l'argument que Fleury avait essayé de tirer des envahissements du germanisme n'avait produit aucun effet sur Alexandre II et Gortchakoff. En 1875, il n'a même pas été nécessaire de faire appel à cet argument pour qu'ils prissent à tâche de détourner Bismarck de ses velléités d'agression contre la France. C'est le premier stade de leur évolution vers elle. Le second coïncide avec le congrès de Berlin. Chaque fois que le gouvernement français avait voulu éveiller leur défiance envers F Allemagne, il leur avait fait craindre les entreprises du pangermanisme contre les provinces baltiques. C'est ce que leur avait dit Fleury, répété Thiers et Jules Favre. Ils étaient restés fort calmes devant l'évocation de ces menaces. Personne n'avait songé à leur dire qu'un jour viendrait où l'Allemagne, ayant voix au chapitre en Orient, s'y placerait dans le camp des adversaires de la Russie. Imprévu d'eux comme des autres, cet événement a définitivement renversé la conception qu'ils s'étaient faite du rôle de l'Allemagne à l'égard de l'empire russe.
Aux deux extrémités de sa carrière ministérielle, en 1859 et 1879, Gortchakoff a été amené à prendre l'ambassadeur de France pour confident d'un même aveu. « La Russie, dit-il à Montebello en 1859, a eu beaucoup à se plamdre de ses amis et beaucoup à se louer de ses ennemis : elle ne veut pas recommencer ce jeu de dupe. » Et en 1879, il dit au général Le Flo « : Ah ! Sa Majesté en est bien revenue sur le compte de ses anciennes alliées et ce n'est plus de ce côté que se portent ses regards. » C'est, en des termes différents, un aveu identique et cet aveu de désenchantement coïncide, à vingt ans d'intervalle, avec la pratique ou l'ébauche d'une entente avec la France. Voilà, croyons-nous, un genre de témoignages moins sujets à caution que des déclarations de principe. Alexandre II et Gortchakoff ont conformé leur pohtique extérieure aux
rudes leçons de rexpérience. Ils sont venus à la France sous le coup des déceptions infligées à la Russie par d'autres alliés, par l'Autriche en 1855, par l'Allemagne en 1878. Peut-être était-il nécessaire que la Russie eût passé par cette série do déceptions pour qu'une alliance franco-russe pût être ce qu'elle est aujourd'hui.
A mesure que s'est précisée, à Pétersbourg, l'idée nouvelle d'une solidarité d'intérêts avec la France, \âs-à-vis de l'Allemagne, l'antique conception dont Gortchakoiï avait si souvent fait l'apologie a tendu à passer de la théorie à la pratique. L'entente qu'Alexandre II lui-même a entrevue vers 1879 et que son successeur a réalisée s'est rapprochée, par son but et son caractère, de celle que Gortchakoff avait définie un jom", avec plus ou moins d'à-propos, en 1870 : « Les bons rapports qui unissent les deux extrémités doivent modérer et faire sérieusement réfléchir ceux qui sont au milieu. «