CHAPITRE PREMIER
l'ambassade du général fleury
Le général Fleurj' ambassadeur à Pétersbourg. — Son succès personnel. — Question du SIeswig. — Alexandi'e II consent à écru-e au roi Guillaume. — Satisfaction et félicitations de La Tour d'Auvergne. — Réponse dilatoire du roi de Prusse. — Cabinet E. Ollivier. — Abandon de la question du SIeswig. — Alexandre II désire maintenir simultanément l'intimité avec la Prusse et les bonnes relations avec la France. — Influences de cour promettant d'être favorables à la France. — Le grand-duc héritier et sa femme. — Illusions encouragées par la négociation relative au SIeswig. — Espérances fondées sur le parti russe et antiaUemand ; sur le respect des traités ; sur les sentiments pacifiques du tsar ; sur la crainte du germanisme ; sur l'intérêt oriental. — Excessive réserve de Napoléon III et de Fleury sur la question d'Orient et la revision du traité de Paris. — Gortchakoff s'en rend compte,
— Entrevue d'Ems. — Engagements russo-prussiens. — Candidature Ilohenzollerni
— Alexandre II et Gortchakoff n'avaient pas cru la paix menacée par la Prusse. — La France demande leur intervention. — Ils l'accordent. — Limites de leur action*
— Retrait de la candidature HohenzoUem. — Demande de garanties. — Mécontentement du tsar. — Refus d'appuyer la demande. — Déclaration de guerre. — La Russie paralyse l'Autriche. — Vains efforts de Fleury pour faire revenir la Russie sur sa résolution. — Motifs de cette attitude. — Inanité et faillite de toutes les ressources sur lesquelles Fleury a compté pour rendre la Russie favorable à la France. — Premières défaites françaises. — Étonnement à Pétersbourg. — Fleury cherche en vain à obtenir que le tsar rende sa liberté à l'Autriche. — Efforts du gouvernement français pour amener la Russie à se prononcer contre le démembrement du territoire. — Argument tiré des dangers courus par la dynastie impériale. — Sedan, — Le 4 septembre.
x\u mois d'octobre 1869. Napoléon III mit fin à la mission du baron de Tallcyrand-Périgord et l'appela au Sénat. Il lui donna i)our successeur à Saint-Pétersbourg un familier des Tuileries, grand officier de la
couronne, brillant cavalier, coui'tisan heureux, causeur spirituel, capable et digne de conqnérii' la faveur d'Alexandre II par sa grâce, sa verve et sa séduction. Le général Fleury reçut pour mission de plaire, de se faii'e bien voir de tous, de replacer l'ambassade de France au rang que les cii'constanccs lui avaient fait perdre et d'effacer au plus \àte les traces du dissentiment qui s'était élevé entre les deux cours au sujet de la Pologne.
Si l'on s'en tient à ce côté extérieur de sa mission, le général Fleury a parfaitement réussi. Son succès personnel fut très grand ; sa belle prestance, sa bonne humeur, ses qualités éprouvées d'homme du monde lui acquirent d'emblée à la cour, dans la société et dans l'armée russes les sympathies universelles. « Une seule chose fait des progrès chez nous », écrivait, en janvier 1870, un de ses officiers d'ordonnance (1), « et c'est le principal, c'est-à-dire la faveur croissante du général auprès de l'empereur de toutes les Kussies. » C'était la première fois depuis le règne de Nicolas I^r auprès de qui le général de Castelbajac avait été accrédité en quahté de ministre plénipotentiaire, qu'un général français paraissait comme ambassadeur à la cour de Russie, où l'on prise plus les soldats que les diplomates. Alexandie II se plut à retrouver chez Fleury la verve et l'entrain militaires ; il le prit tout à fait en goût. « Il l'emmène sans cesse dans ses chasses à l'ours », racontait l'aide de camp du général, « et le fait voyager avec lui sur une seule fesse, dans son traîneau à une place. » C'était, assurait le même officier, « le suprême de la faveur » et, sans aller jusqu'à prétendre avec lui que « la politique dût s'en trouver bien », reconnaissons du moins que l'ambassadeur de France était rentré en grâces auprès de l'empereur de Russie, que la glace était rompue entre les Tuileries et Saint-Pétersbourg et qu'extériem-ement les relations étaient redevenues ce qu'elles étaient avant 1863.
« Quand nous avons été envoyés ici », continuait le collaborateur du général, « c'était, vous le savez, pour rétablh des relations compromises depuis les affahes de Pologne. Ceci est fait. C'était aussi pour produhe habilement un petit résultat de nature à satisfahe l'opinion et l'amourpropre national. » La Prusse s'était engagée, par l'article 5 du traité de Prague, à n'occuper que provisoù-ement les duchés de l'Elbe et à faire voter librement sm' lem- sort les populations septentrionales du Sleswig. Trois ans après avoii' pris cet engagement, elle ne l'avait pas encore exécuté. Amener le roi Guillaume à s'y conformer, en obtenant
(Ij Le capitaine de Verdière.
d'Alexandre II qu'il le lui rappelle : tel est le « petit résultat » auquel Fleury avait reçu pour instructions de travailler.
A la manière dont il avait été accueilli, le général Fleury (1) jugea d'emblée sa position assez forte pour entrer immédiatement en matière, et, dès ses premières audiences du chancelier et de l'empereur, il aborda hardiment l'objet principal de sa mission. Le succès justifia sa hardiesse. L'empereur lui promit d'ouwh, sur la question, une négociation secrète avec le roi de Prusse, et il lui tint parole. A la fin de novembre 1869, Gortchakoff annonça à Fleury que l'empereur venait d'écrne à son oncle « une lettre pressante » pour lui recommander d'exécuter loyalement ses engagements à l'égard du Sleswig et le général de Schwemitz, attaché mUitake de Prusse à Saint-Pétersbourg, partit pour Berlin en emportant ce message. Qu'entendait Gortchakoff par une « lettre pressante? )) Une recommandation tout amicale et tout officieuse, ne contenant sans doute que l'expression d'un vœu. Quel cas ferait Guillaume Fr des vœux et des conseils amicaux de son neveu? C'est ce dont il importait de se rendre compte.
De Paris arrivèrent à Flemy des félicitations pour ce premier succès. Le prince de La Tom' d'Auvergne lui fit compliment de ses débuts. Le règlement de la question du Sleswig serait « une satisfaction donnée à l'opinion publique, un gage des dispositions conciliantes de la Prusse ». Mais sm'tout « l'intervention amicale de la Russie dans cette affaire replacerait le cabinet de Pétersbom'g, vis-à-vis de la Prusse comme vis-à-vis de nous, sur le terrain où il pouvait espérer servir le plus utilement les intérêts de la paix. » Entendez : cette intervention placerait Alexandre II — qui s'était jusqu'alors invariablement tenu aux côtés de la Prusse — dans une position intermédiare, neutre et indépendante, d'où il lui serait possible de rendre des ser\dces à la France. Ainsi s'élargissait, quand le ministre la précisait, la portée du « petit résultat » que le général Fleury avait entrepris d'atteindre.
Un mois se passa. Aucune allusion n'était faite à la réponse de Berlin. Au commencement de janvier 1870, Fleury profita d'un bal de cour pour demander au tsar si son oncle avait répondu à la lettre qu'il lui avait écrite. Cette réponse était enfin arrivée ; mais elle n'était pas telle qu'on avait pu l'espérer. Le roi de Prusse promettait de réfléchh-; il reconnaissait volontiers l'importance des conseils de son neveu ; mais il
(1) D'imp"!rfants extraits de la CDiTespoiulance dipl-matique dti général Fleury ont été publiés par s m fils, le comte Fleury, dans un ouvrage intitulé : La France et la Russie en 1870. Paris, Emile-Paul, 1902.
ne pouvait encore prendre de parti définitif. Était-ce une fin de nonj-ccevoir? Non, répondait Gortcliakoff en commentant, le lendemain, devant Fleury, la réponse du roi Guillaume. Il ne fallait pas l'interpréter comme un refus, tout au plus comme « un petit temps d'arrêt ». Ainsi l'interprétait l'empereur qui, ne voulant pas sans doute s'avouer son échec, n'abandonnait pas la partie.
Sur ces entrefaites le 2 janvier 1870, le ministère auquel appartenait le prince de La Tour d'Auvergne céda la place au cabinet que présidait M. E. Ollivier ; le comte Daru prit possession du portefeuille des affaires étrangères. Les nouveaux ministres, désii-eux d'éviter tout ce qui pourrait initer la Prusse ou lui fournir un prétexte d'attaque, renoncèrent à réclamer l'exécution intégrale du traité de Prague en ce qui concerne le Sleswig. Tandis que Fleury se préparait à reprendi-e le chemin du Palais d'Hiver pour solliciter d'Alexandre II une nouvelle démarche auprès de son oncle, des instructions arrivèrent de Paris, qui lui prescrivaient de n'en rien faire. Il lui re^dnt cependant que le tsar avait écrit une seconde lettre au roi de Prusse, dans le même esprit que la première. On ne lui dit pas s'il y fut répondu de Berlin, ni si cette réponse fut plus satisfaisante que la précédente. Ses instructions lui défendaient de s'en enquérir ; il s'en abstint et, entre Alexandre et lui, il ne fut plus question du Sleswig.
La rupture de la négociation et l'absence de conclusion laissèrent le champ ouvert aux conjectm-es. Quel parti aurait pris Guillaume pr, en présence d'un troisième et plus pressant avis de son neveu? Jusqu'oii Alexandre II aurait-il pu être entraîné dans la voie où il s'était engagé? Se serait-il laissé conduire au delà de l'intervention amicale? Aurait-il consenti à parler haut à la Prusse, à lui laisser entendi-e qu'il pouvait passer du conseil h l'action? Autant de questions dont la réponse restait livi-ée à l'inspiration de chacun, et l'attitude aussi bien que la conduite d'Alexandre II autorisaient les conjectures favorables.
« La Russie, écrivait Fleury, veut rester en termes affectueux avec la Prusse, en même temps qu'en relations courtoises avec la France. »
On ne saurait mieux définir le but auquel tendaient les efforts d'Alexandre II. Rester en « relations courtoises )>avec la France, tout en demeurant en « termes affectueux )> avec la Prusse, ce n'était pas chose
facile en 1870, et Alexandre II en fit rexpérience. Il s'évertua, il s'ingénia aussi longtemps que possible, et avec une difficulté toujours croissante, à concilier ces deux termes conti'adictoires.
En décembre 1869, par exem]3le, il envoie le grand-cordon de Saint- Georges à son oncle le roi de Prusse. Cette manifestation, l'évocation, voulue ou iiTéfléchie, des victoires communes à la Russie et à la Prusse provoquent en France une légitime émotion. Immédiatement, surpris peut-être par la répercussion d'un acte auquel il n'avait pas voulu donner tant de portée, il s'efforce d'en corriger la fâcheuse impression par un bon procédé à l'égard de la France. Le tsarévitch, les grands-ducs Constantin, Nicolas, Michel et Wladimù-, ainsi que le duc de Mecklembourg, se présentt'nt, dans la même journée, à l'ambassade de France. L'empereur lui-même, contre toute étiquette et tout précédent, vient inopinément rendre visite à l'ambassadeur. Parle-t-on avec une insistance inquiétante d'un voyage de Guillaurne et de Bismarck à Saint-Pétersbourg sous prétexte de célébrer l'anniversaire du mariage d'Alexandre II (1)? Celui-ci saisit la première occasion qui s'offre à lui, l'anniversaire de la naissance du prince impérial, pour venir, accompagné des gi'ands-ducs, des grandes-duchesses et de Gortchakoff, assister à la représentation théâtrale que le général Fleury donne, en cet honneur, à l'ambassade de France.
« Je suis persuadé de cette pensée », conclut Fleury de tous ces exemples, « que le tsar est bien intentionné pour la France et pour l'empereur. » Se serait-il efforcé de tenir la balance égale entre la France et la Prusse, s'il lui avait été indifférent de froisser, d'inquiéter, d'm-iter la première, à plus forte raison s'il lui avait voulu du mal? C'est sincèrement qu'Alexandre II déplorait la fatalité qui transformait en manifestation de malveillance à l'égard de la France tout témoignage d'intimité avec la Prusse ; car cette fatalité aUait à l' encontre de ses désii's personnels.
Non pas qu'il éprouvât, comme l'a cru Fleury, « le désir véritable de se rapprocher de la France ». C'est c ménager la France » que le général am*ait dû écrire pour traduire exactement le sentiment d'Alexandre IL Sans vouloir, pour le moment, resserrer ses liens avec la France, le tsar entendait cependant ne pas trop les détendre, ne pas les rompre sm'tout. Sans aller jusqu'à souhaiter un rapprochement immédiat avec eUe, il se préoccupait pourtant de ne pas le rendre impossible. Il tenait à con-
(1) Le 28 avrU.
server, dans le présent, les sympathies de la France, afin de pouvoir, le cas échéant, compter sur ses services. Prévoyait-il déjà qu'il pourrait avoir besoin d'elle pour tenir en respect l'Allemagne, si celle-ci oubliait ce qu'elle lui devait? Devinait-il dans la France une alliée future, avec laquelle il fallait se garder de rendre toute réconciliation impossible? Songeant à lui tendre la main par-dessus un passé douloureux, voulait-il qu'elle pût accepter cette main? Ses vues étaient, croyons-nous, moins prophétiques et moins lointaines, elles s'arrêtaient de préférence sur l'Orient, oii la complaisance et la bonne volonté de la France pouvaient, d'un moment à l'autre, lui devenir nécessakes et, à moins qu'U n'y veillât, lui faire défaut : et U y veillait, en la ménageant. En dehors de ces vues proches et précises, il en avait sur l'avenh de plus générales et de plus incertaines. Il comprenait qu'il ne devait pas couper les ponts derrière lui, que la France était une puissance qu'U valait toujours mieux avoir pom* soi que contre soi. H avait pour elle les ménagements qu'on a pour une personne dont on ne veut pas servir les intérêts, et dont on redoute cependant de perdi'e l'amitié, parce que cette amitié constitue un capital politique de grande valeur. Éviter de se fau-e de la France une ennemie m-éconcUiable ; mériter même, s'il était possible, sa gratitude et ses sympathies : ainsi peut se défink le désir dont Alexandre II était animé.
n apportait donc dans son intimité avec la Prusse des intentions rien moins qu'agressives ou malveillantes envers la France. Est-ce à dire qu'U renonçât à maintenir cette intimité aussi étroite que par' le passé? On n'osait pas encore le supposer ; mais on pouvait espérer qu'il n'y sacrifierait pas complètement ses vues personneUes et saurait obliger son aUiée à en tenir compte. H accueillait avec empressement le nouveau représentant de Napoléon III ; U se prêtait de bonne grâce au rétablissement de rtipports extérieurs très amicaux avec les TuUeries. Il voyait fort bien que ces égards, ces attentions déplaisaient à Berlin, et U ne s'en montrait ni moins aimable, ni moins prévenant pour Fleury. Il donnait satisfaction à la France sur la question du Sleswig, avec une facUité qui surprenait jusqu'à elle et qui achevait d'alarmer la Prusse. H lui arrivait de ne pas cacher sa désapprobation envers son oncle, à l'occasion de certains actes, qu'U se laissait aller à critiquer : le roi était « un peu trop ambitieux » et ferait bien de digérer « ce qu'il avait absorbé », avant de se faire de nouveau « conquérant de terre et de mer ». Gortchakoff, qui ne blâmait jamais qu'à bon escient, renchérissait sur les réserves de son maître : « C'est un enfantiUage, déclarait-U, de voiUoh conserver,
au nom de lagloii'c de ses armées, tous les villages où s'est li\Tc un combat, où s'est passée une escarmouche. » On ne lui avait pas revu depuis 1863 cette indépendance de jugement ni cette liberté de paroles. Enfin, à côté de l'influence prussienne, se dessinaient d'autres influences de cour qui promettaient de nous être favorables.
« On est porté à croii'e ici, écrivait le général Flem:y, que le césarévitcli, en épousant la princesse Dagmar, a épousé la cause du Danclark. » La césarevna était "Danoise de naissance et l'était restée de cœm' ; ses scnliments d'aversion à l'égard de la Prusse étaient trop naturels poLU" n'être pas devinés de tous. Pendant un souper de la cour, en causant avec elle de la mission qu'il avait remplie en 1863 auprès du roi de Danemark, le général Flem'y l'avait amenée à confesser ses ardentes sympathies pour son pays d'origine. Elle avait témoigné de son admiration pour la conduite chevaleresque de son père (1) qui, au lieu de céder, comme l'y eût autorisé l'infériorité numérique de son armée, avait soutenu une lutte mégale pour sauver l'honneur du drapeau. « Je puis donc, concluait le général Fleury, affirmer en conscience que la grandeduchesse n'est pas favorable à la Prusse, qu'elle sent très vivement l'atteinte portée à l'intégrité du Danemark ; je puis ajouter que, bien souvent, sans doute, la césarevna doit plaider près de son beau-père la cause si intéressante de sa chère patrie. »
Cette cause, que Napoléon III avait évoquée eu rouvrant la question du Sleswig, se confondait ainsi dans une certaine mesure avec celle do la France ; et se rendre compte de l'influence exercée sui' le tsar par son fils et sa belle- fiUe n'avait pas été le moindre intérêt de la négociation écomtée par laquelle le général avait inauguré sa mission en Russie, li ne s'était pas permis, pendant cette négociation, de faire appel à l'influence du couple grand-ducal; mais, dans son for intérieur, il avaio compté sur ce concours et il y avait attribué en partie son demi-succès. « L'empereur, pensait-il alors, adore sa belle-fille. EUe lui parle souvent, m'a-t-on dit, des pauvTcs Danois, si maltraités par leur ambitieux voisin. Le grand-duc héritier lui-même, qui se dessine de plus en plus comme le champion de la politique antiprussienne, doit bien souvent plaider la cause de son beau-père. Comment crohe qu'avec l'honnêteté de son caractère, le tsar puisse se soustrahe aux instincts généreux de son cœm' et ne persévère pas dans une œuvre qui doit complaii'e à ses enfants? »
(1) Christian IX, roi de Danemark.
La démarche que Fleiiry avait soDicitée d'Alexandre II auprès du roi Guillaume était, par une heureuse coïncidence, faite pour complaire à la fois aux enfants du tsar et à la France. Et c'est là ce qui lui avait ij.onné tant de prix aux yeux du général. L'influence des héritiers du trône ..'exerçant en faveur d'une demande présentée par l'arabassadem' de France : c'était d'un bon augure pour l'avenir. Leur victoire serait la nôtre ; nos intérêts triompheraient en même temps que leurs sympathies et grâce à elles. Mais leurs sympathies pouvaient-eUes quelque chose our les décisions d'Alexandre II?
Fleury l'avait cru de très bonne foi, en voyant Alexandre II, « pour complaire à ses enfants », recommander par lettre à Guillaume P^" d'exécuter loyalement ses engagements envers le Sleswig et renouveler la même démarche quelque temps après. L'allié que nous avions dans la place n'était donc pas dépourvu d'influence? Nous n'étions donc pas complètement désarmés contre les redoutables auxiliah-es de l'influence prussienne? H était permis, sinon d'en être siir, au moins de l'espérer. Aussi voit-on s'ébaucher, dans les dépêches de Fleury, un plan qui ne manquait ni de justesse, ni d'habileté : combattre sentiment de famille ]"îar sentiment de famille et, à l'affection d'Alexandre II pour son oncle, opposer la tendi-esse de ce prince pour son fils et sa belle-fille.
« Quant au césarévitch, écrit Fleury, il est vrai, et c'est une bonne carte dans notre jeu, qu'U représente ce qu'on appelle le parti russe, c'est-à-dire le parti antiallemand et antiétranger. » Cette constatation : uggéra à Fleury l'idée d'une seconde ressource, qui n'est pas sans analogie avec la précédente mais ne doit pas cependant être confondue avec elle. Il n'avait pas tardé en effet à noter, à la cour et dans la société russe, l'existence d'un courant d'opinion très puissant et nettement hostile à la Prusse. H avait donné à ce com'ant d'opinion le nom de « parti national », parce qu'il lui avait paru dirigé, non seulement contre les Allemands, mais contre les étrangers en général ; il le dépeint dans ses lettres comme un parti russe, cherchant à secouer le joug des Allemands, la tutelle des Prussiens et à rendre la Russie à ses véritables fils. A la tête de ce parti s'était placé le grand-duc héritier. Fleury crut Alexandre II et Gortchakoff hommes à se laisser influencer, voire même intimider, par les manifestations du « parti national ». A défaut du sentiment de famille, pensait-il, la voix du peuple russe, empruntant celle de l'héritier du trône, du maître de demain, se ferait entendre, sinon au tsar luimême, au moins à son chancelier. « Le grand-duc héritier, écrivait Fleury, s'est déclaré hautement le champion du parti national : or, le
chancelier est trop habile pour ne pas comprendre qu'il a tout intérêt à suivre un mouvement d'idées qui, s'il n'est pas très favorable aux étrangers, n'en est pas moins particulièrement hostile aux idées de prépondérance allemande. » Il était difficile de prêter le même calcul à Alexandre II ; mais on pouvait le croire, lui aussi, accessible à la pression de l'opinion publique, sinon pour les mêmes raisons que Gortchakofr, au moins par faiblesse de caractère et par sentiment de ses devoirs de père et de souverain. Ne pouvait-il pas arriver qu'Alexandre II fût amené h tenir compte des avis respectueusement mais fermement exprimés par son fils et des vœux hautement formulés par son peuple?
Fleury le croyait et c'était, selon lui, « une bonne carte dans notre jeu ». ('e n'était pas la seule ; du moins était-il tenté de le penser, en parcourant anxieusement son jeu, à la veille d'une partie qui s'annonçait prochaine et décisive.
Par le peu de cas qu'elle avait fait de certaines clauses du traité de Prague, la Prusse avait fourni à Napoléon III une arme contre elle-même. Elle lui avait permis d'invoquer auprès d'Alexandre II un principe fondamental du droit public : le respect dû aux traités. Fleury l'avait fait valoir, dans ses conversations avec le tsar et avec Gortchakoff : « La France, dit-il, a le droit de faire respecter les traités. » L'argument n'était pas sans valeur, ni sans venir très à propos. C'est l'avantage des arguments de principe de mettre les indifférents ou les sceptiques dans l'embarras et de les contraindi'e quelquefois à des actions qui leur déplaisent, dans l'intérêt même des projets qu'ils cachent. Alexandre II et Gortchakoff pouvaient-ils avouer qu'ils ne tenaient pas à porter la discussion sur le terrain des principes, à renforcer la valeur du di'oit écrit, à se mettre d'avance en contradiction avec eux-mêmes? C'eût été révéler leurs arrière-pensées et l'audacieuse dérogation qu'ils préparaient en secret à ce même droit écrit. Us avaient donc paru se laisser convaincre, et la France put attribuer à son bon droit et à la probité proverbiale d'Alexandre II la concession qu'elle avait obtenue de lui et qui pouvait tout aussi bien être due au désh- de détourner ses soupçons.
Non moins proverbial que la probité d'Alexandi-e II était son amour de la paix. Napoléon III y avait aussi fait appel et, en cela du moins, avait été bien inspiré. C'est dans l'intérêt de la paix qu'il avait réclamé l'observation du traité de Prague. « H faut bien faue comprendre, écrivait-il à Fleury, que si je désire l'exécution fidèle de l'article 5 du traité de Prague, c'est dans le but unique de fah-e disparaître une cause d'irritation qui pourrait un jour créer des embarras. C'est donc aux puissances
qui désirent la paix à chercher à aplanir les difficultés et à effacer les souvenh's irritants. Ce n'est point un service que j'ai demandé à l'empereur Alexandre ; je n'ai fait qu'appeler son attention sur une question qu'il est de son intérêt de voh- définitivement résolue. « C'est dans ces termes qu'avant même d'avoh- reçu les instructions qu'on vient de lire, le général Fleury avait posé la question devant Alexandre II et devant Gortchakoff « : Que l'empereur, avait-il dit, use de son influence auprès de son oncle pour lui persuader que la guerre serait aussi redoutable pour la Prusse que pour la France, que la France de son côté ne demande qu'à ré\iter. » Et Fleury avait fort bien senti que sa pensée s'était rencontiée avec celle d'Alexandre II, lorsqu'il lui avait représenté la nécessité d'une pression officieuse sur l'esprit du roi Guillaume, dans l'intérêt du maintien de la paix. C'est en majeure partie à cet argument qu'il avait dû, par deux fois, le succès de ses démarches en favem* du Sleswig. Gortchakoff le lui avait d'ailleurs laissé entendre en lui annonçant l'envoi à Berlin de la lettre impériale : « Je comprends, avait-il dit à Flemy, la nécessité de dissiper ce point noir, car, tant qu'il subsistera, le maintien de la paix ne sera pas assuré. »
Avant de quitter Paris, le général Fleury avait reçu du cabinet de l'empereur des instructions particulières, distinctes des instructions officielles du quai d'Orsay. « Le général Fleury, lit-on dans ce document, fera comprendre le danger que fait couru- à l'Eui'ope l'idée germanique, qui, si elle continue à grandir, doit naturellement englober dans sa sphère d'action tous les pays qui parlent allemand, depuis la Courlande jusqu'à l'Alsace. » La prophétie était juste, du moins en ce qui concerne l'Alsace. L'idée était bonne d'oim'h les yeux d'Alexandre II sur les dangers du germanisme, de fahe appel à son intérêt et de chercher à éveiller ses craintes. Il ne semble pas que Flemy ait fait usage de cet argument avant l'incident Hohenzollern. C'est peut-être la raison pour laquelle il conserva intacte, jusqu'à cette époque, la confiance qu'il avait en son efficacité.
Il fut question, au printemps de 1870, d'un voyage du roi de Prusse et de M. de Bismarck à Saint-Pétersbourg, qui préoccupa vivement l'opinion française. « li y a déjà longtemps, écrivait Fleury à ce propos, que M. de Bismarck a quitté la Russie. Il ne la retrouvera plus. Entre l'idée allemande, si puissante autrefois, et l'idée nationale russe, il y a un abîme creusé par les agrandissements nés de Sadowa et les ambitions du germanisme. » Cet abîme était-il tel que le disait Fleury? En tout cas, il ne s'était pas creusé dans l'tâme d'Alexandre II et de Goitchakoff
et M. de Bismarck les eût retrouvés, à peu de chose pi'ès, tels qu'il les avait quittés, dix ans auparavant, tels qu'il les retrouva à Ems, quelques semaines plus tard. « Ni la Prusse, ni la Russie, dit encore Flemy, n'ont intérêt à leur mutuel agrandissement. Si le panslavisme est détesté à Berlin, le pangermanisme n'est pas moins redouté à Saint-Pétersbourg. » Quel démenti l'entrevue d'Ems va donner à ces jugements ! Conmie elle fera table rase du panslavisme et du pangermanisme et démontrera combien il importait peu que l'un fût antipatliique à Berlin et l'autre à Saint-Pétersbourg? Hélas ! oui, chacune des deux puissances avait un intérêt à la réalisation des desseins de l'autre : et c'était précisément de pouvoh- réaliser les siens.
Il y a quelques années encore, chaque fois qu'un gouvernement cherchait à s'assurer l'appui de la Russie, il lui offrait de satisfah*e ses convoitises en Orient. Napoléon III semble s'être résigné à contre-cœm' à essayer sur Alexandre II la puissance de ce moyen de séduction. Il effleure cet objet, plutôt qu'il ne le traite, dans ses instructions personnelles à Fleury. « Pour l'Orient, dit-il, on doit aussi désh-er le maintien du statu quo, mais cela n'empêche pas de parler de l'avenir. Il serait très important de savoir' comment la Russie envisage l'avenu- de la Turquie et comment elle voudrait qu'après un bouleversement général, les pays de l'Orient fussent constitués. Si la France connaissait complètement les vues de la Russie, elle pouirait examùaer oiî seraient ses intérêts dans un avenir qu'on peut prévoh-. » Ce langage est vague ; on y sent l'embarras de l'homme qui a fait la guerre de Crimée et sous les auspices de qui s'est signé le traité de Paris. L'idée première était bonne ; l'application en fut hésitante, timide et défectueuse. Ce n'est pas au moyen d'un espoir aussi vague, aussi incertain, aussi nébuleux qu'on pouvait se flatter d'exercer, dans un pareil moment, une attraction sérieuse sm* des esprits aussi pratiques que ceux d'Alexandre II et de Gortchakoff.
L'éventualité qu'envisageait Napoléon III — avec quelles réserves et c|uelles précautions ! — était celle d'un démembrement de la Turquie, éventualité périlleuse, hypothétique et lomtaine. Celle à laquelle songeaient de plus en plus Alexandre II et Gortchakoff était une revision partielle du traité de Paris, éventualité immédiate, limitée et pratique. Mieux eût valu s'en tenu- à admettre le principe de cette revision, puisque c'est à cela que se bornaient, pour le moment, les desiderata du tsar en ce qui concerne l'Orient. Or, c'est précisément ce que n'offrait pas Napoléon III, ce qu'il ne voulait pas concéder, ce dont il évitait même de parler.
Peut-on supposer qu'il ne sût pas combien pesaient à la Russie les
clauses du traité de Paris qui limitaient ses forces dans la mer Noire et combien s'était accrue l'impatience qu'elle éprouvait de s'en affranchir? H n'y avait pas très longtemjw que Gortchakoff avait risqué à ce sujet une allusion transparente. C'était à l'époque où venait d'être annoncée à Pétersbourg la prochaine visite de l'empereur François- Joseph à Constantinople et en Egypte. « J'ai entendu critiquer comme contraire à la convention des détroits, avait alors écrit Talleyrand (1), l'entrée dans la mer de Marmara et la mer Noire des trois bâtiments de guerre autrichiens qui ù'ont chercher l'empereur François-Joseph à Varna. Mais on s'empressait d'ajouter que, la Russie ne pouvant voir d'un mauvais œil toute dérogation au traité de Paris, ce n'était pas à elle qu'il incombait de signaler la nouvelle infraction et de s'en plaindre. »
Bien d'autres symptômes, sans parler du simple bon sens, ne pouvant laisser aucun doute siu" l'objet essentiel des ambitions russes en Orient, il faut bien admettre que c'est de propos délibéré que Napoléon III n'a pas autorisé Fleiu-y à offrir la revision du traité de Paris. On s'explique mieux son abstention lorsque l'on constate que même à ce moment, même plus tard, il a mis comme une réserve, comme une restriction à SOS vœux de rapprochement avec la Russie. « Tous vos efforts, écrira-t-il à Fleury le 1^^ mars 1870, doivent se borner à créer une entente par des conversations, bien plus que par l'énoncé de projets arrêtés. »
Au commencement de jan\^er 1870, Gortchakoff amena la conversation sur la question d'Orient. Cette fois, comme toutes les fois que ce sujet revint sur le tapis, le général Fleury se tint sur une extrême réserve, plus grande peut-être que ses instructions ne le lui prescrivaient. Dans ces dernières, il semble surtout avoii' vu le vœu exprimé en faveur du statu quo, beaucoup plus que l'allusion au démembrement de la Tinquie. Il écouta donc en silence et presque sans l'interrompre le long monologue de Gortchakoff, ses généralités sur le désintéressement et l'esprit de modération de la Russie, les vœux qu'elle faisait pour le salut de l'homme malade et l'entente qu'elle désirait voir s'établir entre Paris et Pétersbourg. « Je pressentais, ajoute Fleury, que, si ma froide réserve ne l'en avait détourné, l'intention du chancelier était de fane allusion au traité de 185G. » La froide réserve de Fleury en fit voir à Gortchakoff l'inutilité ; il se sentit si peu encouragé par son interlocuteur qu'il n'osa même pas . s'aventm'er sur ce terrain, d'où il se savait d'avance repoussé. « Le chancelier avait depuis longtemps le désir d'aborder le sujet d'Orient »,
(1) TaUeyraud, 17 octobre 1869,
écrivait le général Fleury en rendant compte de cet entretien, où il avait cru voir- quelque chose de prémédité. Gortchakoff savait désormais ce qu'il pouvait, sm* ce terrain, attendre de la France,
De jan^àer à juin 1870, il put, tout à loisir, pousser plus loin Tinformation. L'Orient était alors en grande effervescence et retenait les regards que le duel de la France et de r.\llemagne allait bientôt attirer : un conflit divisait le sultan et le khédive ; un autre, la Porte et le Monténégro ; de graves désordres menaçaient le trône du prince de Roumanie» Charles de Hohenzollern. Aussi la conversation revint-elle à plusieurs reprises sur la question d'Orient entre Fleury et Gortchakoff. Or, elle ne paraît pas avok été, de notre part, dominée par le désir de favoriser, de satisfaire la Russie, mais plutôt par la préoccupation de la surveiller, de contrôler ses intentions et ses actes. Tantôt c'est le comte Daru qui veut être rassui'é sur les armements de la Russie et sur le projet qu'on lui prête d'attaquer la Turquie ; tantôt c'est le duc de Gramont (1) qui veut savoir ce que la Russie ferait si le prince Charles venait à être renversé par la révolution. On s'inquiète à Paris du rôle qu'usurpent les consuls russes dans les Balkans et de l'active propagande des panslavistes. A ces diverses questions, Fleury répond dans le même esprit, qui est loin d'être un esprit de franches concessions. Le principe dont il part, et qui est celui de son gouvernement, est qu'il doit céder le moins possible et seulement s'il ne peut faire autrement. Aussi redoute-t-il fort d'être sollicité et cette appréhension le rend très circonspect. « En s'exâlgérant la valeur du service rendu, écrit-il à propos du Sleswig, on s'exposerait à ce que, sur un autre terrain, on nous demandât plus que nous n'avons envie d'accorder. » Comment Gortchakoff ne se serait-il pas aperçu de l'esprit qui perce à travers ces lignes, de la crainte qui s'y manifeste. Comment n'am-ait-il pas conclu de ses conversations avec Fleury que la Fi'ance ne pouvait ou ne voulait rien céder en Orient?
A la fin du mois de mai 1870, Alexandre II partit pour Ems, accompagné de Gortchakoff, La présence de l'empereur et du chancelier de Russie dans cette ville fournit à Guillaume I^r l'occasion, qu'il cherchait depuis longtemps, d'une rencontre avec son neveu. Il se rendit et séjourna auprès de lui du 1^^ au 4 juin ; Bismarck l'accompagnait. « De ces entretiens dont on exagère la valeur, dit au général Fleury un haut fonctionnaire de la chancellerie russe, il ne sortira rien qui puisse porter ombrage à la France. » Pendant qu'à Saint-Pétersbom-g le baron Jomini donnait
(1) Le duo de Gramont avait succédé au comte Daru comme ministre des affaires étrangères.
478 ALEXANDRE II, GOllTCHAKOFF ET NAPOLÉON III
cette assurance à Fleury, Alexandre II arrêtait à Ems, de concert avec Guillaume 1^^, la conduite que ticndi'ait la Russie, au cas où la guerre vieudi'ait à éclater entre la France et l'Allemagne. H était arrivé à Ems, fixé sur ce qu'il avait à attendre de Napoléon III en Orient. H commençait à pcrdi'e confiance dans le maintien du régime impérial en France ; inconscient des dangers que l'ambition de la Prusse faisait courir à sa monarchie, U se laissait inquiéter au contraire par les réformes que r Autriche opérait en Galicie. Tout conspû-ait donc à l'éloigner de la France et l'engageait à chercher du côté de la Prusse les garanties dont il avait besoin.
Le secret fut bien gardé sur les entretiens des deux souverains. Sur le moment, rien ne transpira des paroles échangées entre eux. Aussi fut-on loin d'en soupçonner la gravité. Flemy prit l'entrevue d'Ems pom' une de ces démonstrations d'intimité, comme l'Europe en avait déjà tant vu se produire entre la Prusse et la Russie. La gTande-duchesse héritière se trouvant, au même moment, à Copenhague, oii son mari devait bientôt la rejoindi'e, il sembla à notre ambassadeur" que Guillaume et Bismarck auraient du mal à prévenu* l'effet de cette visite.
Le 6 juiUet 1870, une dépêche du duc de Gramont informa le général Fleury de la candidatm'e du prmce Léopold de HohenzoUern au trône: d'Espagne et de l'attitude adoptée, dans ces graves circonstances, par. le cabinet des Tuileries. Elle le chargeait d'en donner connaissance au gouvernement du tsar et de solliciter son intervention auprès du roi de Prusse, en vue d'amener le prince à retii'er sa candidature. l
Ni Alexandre II ni Gortchakoff n'avaient cru la guerre si prochaine entre la France et la Prusse. Ils ne s'attendaient pas à ce coup de théâtre. L'habileté de Bismarck à donner le change sur ses propres intentions les avait convaincus qu'à Berlin on ne songeait nullement à troubler la paix. C'est du moins ce dont ils avaient donné à tant de reprises l'assurance si formelle, si catégorique à Fleury, qu'on ne peut \Taiment croire de leur part au dessein prémédité de l'égarer. « Je puis déjà vous garantir une chose, dites-le à l'empereur Napoléon et à votre gouvernement : c'est que la Prusse ne fera rien de nature à troubler la paix. » Telle est l'assurance qu'Alexandre II avait spontanément donnée à Flemy, à la
fin de janvier 1870. Déjà, un mois auparavant, Gortchakoff lui avait fait une déclaration identique : « C'est, lui avait-il dit, une œuvi'e de patience, mais soyez certain que la paix ne sera pas troublée. » Certains propos du chancelier russe à la même époque, attestent une ignorance des intentions de Bismai"ck, qui explique ses illusions et sa confiance. A l'en croii'e, Bismarck n'eût voulu « tenter aucune aventure nouvelle » et eût « redouté l'annexion de l'Allemagne du Sud, parce qu'il se serait rendu compte des difficultés inextricables qui devaient en être la conséquence )'. De telles affii'mations, si catégoriques et, d'autre part, si démenties par les faits, eussent été impudentes, si elles n'avaient été sincères. On est donc bien obligé d'admettre qu'au mom'-nt oii ils tenaient ces propos, Alexandi'e II et Gortchakoff étaient dupes d'apparences trompeuses, soigneusement entretenues par Bismarck.
Leur erreur céda devant l'évidence de la provocation contenue dans la candidature Hohcnzollern. Il devenait manifeste que la Prusse voulait la guerre et la cherchait. Aussi est-ce au nom du maintien de la paix que le gouvernement français demanda à Alexandre II d'mtervenir à Berlin. « En plusieurs occasions, rappelait le duc de Gramont, le gouvernement de Saint-Pétersbourg s'est interposé utilement à Berlin dans l'intérêt des bonnes relations entre les puissances et de l'affermissement de la paix. H en désire certainement le maintien. » Alexandre II eut à cœur de justifier cette confiance. « La guerre, dit-il à Fleury en recevant la communication que le général avait été chargé de lui fah-e, la guerre serait une calamité européenne, dont la révolution aurait tout le bénéfice. « H mit ses actes d'accord avec ses paroles et fit, en faveur de la paix, un effort sérieux et consciencieux. Dès la première communication de Fleury (9 juillet), Alexandre II écrit au roi Guillaume, en lui conseillant d'inviter le prince de Hohenzollcrn à retker sa candidature. Le lendemain, partant pom* Berlin, Gortchakoff reçoit l'ordre de parler au roi dans le même sens. Le 12 juillet enfin, le tsar revient sur le même sujet, dans un télégramme dont il donne lecture à Fleury. Mais il prend bien soin, au moment même où il nous accorde la satisfaction que nous lui demandons, de fixer nettement la limite assignée à ses concessions, c Je ferai, dit-U, tout ce que je pourrai, dites-le à votre gouvernement, pour empêcher la guerre, dans la limite de mes conseils et de mon influence. » C'était un avertissement loyal et catégorique de n'avoh' pas à compter sur lui au delà d'une intervention officieuse et platonique.
Pour la première et la dernière fois, une intervention de ce genre
fut suivie d'effet. Le 13 juUlet, on apprit à Saint-Pétersbourg la renonciation du prince de Hohenzollern au trône d'Espagne. Un télégramme en date du même jour fit connaître à Fleury que la France n'y trouvait pas une garantie suffisante et sollicitait du roi de Prusse l'assurance qu'il ne permettrait pas à son cousin de revenir sur sa renonciation. Le cabinet des Tuileries priait Alexandre II d'appuyer à Berlin cette nouvelle prétention.
Le 15 juillet, lorsque Fleury se présente au camp de Ki'asnoïé-Sélo, il trouve le tsar dans des dispositions toutes différentes. Des informations venues de Berlin avaient dénaturé, en l'exagérant, la demande de garantie de la France. Selon ces informations tendancieuses, le duc de Gramont eût déclaré à M. de Werther que le roi de Prusse devait des excuses à l'empereur Napoléon. Le refus correct mais formel de la Prusse était déjà connu de la cour de Russie. « Froissé, irrité, prenant parti pour sa famille, le tsar, rapporte Fleury, se montra d'abord assez nerveux pour me laisser craindre un moment d'être obligé de me retirer. Mais en réfutant, avec une calme et respectueuse fermeté, l'exagération des bruits mensongers inventés pour la cause, j'eus la satisfaction de ramener bientôt l'empereur Alexandre à des sentiments plus équitables. » Ces sentiments, toutefois, ne changent pas la résolution qu'il a prise. Fleury ne peut le déterminer à appuyer à Berlin une prétention qui, réduite à ses véritables proportions, lui paraît encore exagérée et injustifiée. « La cause ayant disparu, en grande partie, selon lui, grâce à son influence personnelle, il regardait l'incident comme vidé. » Convaincu que le retrait de la candidature Hohenzollern avait été dû à son interven tion amicale, il en veut à la France de compromettre une paix assurée ptir lui. « L'empereur Alexandre reste désolé de voh- la guerre s'engager sur un sujet qui ne lui permet pas de s'interposer de nouveau. » TeUe est la réponse que Fleury eut le pénible devoir de transmettre au duc de Gramont (1).
Alexandre II n'avait pas voulu fahe sienne la demande du gouvernement français. Mais son concours restait acquis à toute démarche tendant à maintenir la paix, sans impliquer d'appui donné à la France. Aussi dès qu'on sut à Saint-Pétersbourg que l'Angleterre faisait une tentative d'accommodement, s'empressa-t-il de se rallier à cette médiation. Il télégraphia sa résolution à Berlin dans la nuit du 18 au 19 juillet et pria Fleury de la communiquer à Paris. Mais ces efforts venaient trop
(1) Le 15 iuiUet 1870.
tard et la guerre, déclarée depuis trois jours, ne pouvait plus être différée.
Alexandre II avait déjà, en prévision de cette éventualité, fait connaître à Fleury l'attitude qu'il comptait adopter. H observerait la neutralité, mais à la condition expresse que l'Autriche s'y conformerait de son côté. Cette condition contrariait grandement les plans du gouvernement français. Le 20 juillet 1870, le duc de Gramont invita Fleury à prier le tsar de ne pas faire dépendre sa neutralité de celle de l'Autriche.
Fleury eut conscience de la difficulté de sa tâche. « La négociation que vous me demandez, répondit-il (1), est extrêmement difficile. Elle est en désaccord complet avec la politique du cabinet de Pétersbourg en ce moment. » H se rendit cependant au camp, résolu à réclamer au moins une chose : c'est que, dans la déclaration officielle de neutralité du gouvernement russe, il ne fût pas fait mention de la condition qui y était mise. Alexandre II lui accorda volontiers cette satisfaction, mais, quand Fleury essaya de le faire revenu- sur la condition elle-même, il le trouva résolu à ne pas reculer d'un pouce au delà de ce qu'il avait cédé. Le tsar se montra on ne peut plus « sympathique, bienveillant et démonstratif pour le représentant de la France, aux yeux de toute l'armée » ; mais il resta inébranlable.
Le lendemain (22 juillet) parut la déclaration de neutralité de la Kussie. Elle ne contenait pas la moindre allusion à l'attitude de l'Autriche ; mais, pour avoir été passée sous silence, la condition mise par Alexandre II à son abstention n'en subsistait pas moins. Il fit en sorte de dissiper toute équivoque à cet égard. Fleury étant retourné au camp, dans les derniers jours de juillet, l'empereur l'accueillit avec sa bonne grâce accoutumée, mais ne s'écarta pas de ses précédentes déclarations, n les fit confu'mer à Paris par son chargé d'affaires : le 5 août 1870, M. Okouneff vint déclarer au duc de Gramont que « si l'Autriche armait, la Russie armerait, si l'Autriche attaquait la Prusse, la Russie attaquerait l'Autriche. » Et, comme les négociations continuaient entre Paris et Vienne, le chargé d'affaires de Russie revint, à deux reprises, les 6 et 8 août, demander des explications et répéter que de la neutrahté de l'Autriche dépendait la neutralité de la Russie.
Payer du concours de l'Autriche l'abstention de la Russie, c'était l'acheter très cher. Alexandre II le savait et n'en persistait pas moins à mettre sa neutralité à ce prix. Après les espérances conçues en France à son endroit, son attitude y causait autant de déception que de surprise.
(1) Le 21 juillet 1870.
« H est circonvenu par ses sentiments de famUle, par les influences et les intérêts prussiens », disait Fleury ; il est « guidé par la pensée inavouée d'être utile à son oncle )>. La réalité était plus grave que ces suppositions. Peu à peu la lumière se fit dans l'esprit de notre gouvernement et de son représentant. « Je ne vois pas, écrivait le duc de Gramont (1) après avoir reçu de M. Okouneff la communication dont nous avons parlé, je ne vois pas comment la Eussie justifierait une attaque contre l'Autriche, à moins qu'il n'existât un traité secret entre elle et la Prusse. » Fleury ne croyait pas à l'existence d'un traité proprement dit ; mais il admettait l'hypothèse d'un engagement, d'une promesse et, bien que la preuve matérielle n'en ait pas encore été fournie, la vérité n'en est plus aujourd'hui contestée.
Le parti d'Alexandre II était, à l'insu de la France, arrêté depuis Ems. L'engagement d'honneur pris, à cette époque, envers Guillaume I^r liait les mains au tsar et fixait d'avance à ses concessions une limite infranchissable. Tant que la France ne lui avait pas demandé de franchir cette limite, il avait consenti à l'écouter ; du jour où elle lui avait demandé de la dépasser, 0 avait opposé à ses demandes un refus courtois, mais ferme. En deçà de cette limite, il arrivait encore que sa partialité envers la Prusse se manifestât ; mais le raisonnement, la patience pouvaient en avoir raison. Un jour, par exemple, Alexandre II reprocha \àvement à Fleury les efforts que faisait le gouvernement français pour entraîner le Danemark dans son alliance. Fleury répliqua avec beaucoup d'àpropos que « si, pour complaire à la Russie et s'assurer sa neutralité, la France avait bien voulu se priver du concours de l'Autriche en sacrifiant les avantages d'une diversion si utile, il ne pouvait en être de même à l'égard du Danemark et de toute autre alliance » ; et, après quelques hésitations, le tsar reconnut la justesse de ces observations et revint sur son premier mouvement.
Mais au delà de la limite fixée par ses engagements, tous les raisonnements devenaient vains. La parole donnée à la Prusse frappait d'avance de stérilité tous les efforts de Fleury. « Voyez, s'écriait le général, combien il est utile de venir périodiquement combattre le travail incessant de M. de Bismarck sur cette âme honnête, mais pleine de faiblesse et de mobilité ! » Peine perdue, dès qu'il s'agissait de l'Autriche ; inutiles, tous ces arguments sur lesquels il avait compté, dont ses premiers succès lui avaient masqué l'inanité et qui n'avaient pas empêché Alexandre II
(1) Le 6 août 1870.
de s'engager inéluctablement, à Ems, envers le roi de Prusse, Rappelonsles un à un et montrons ce qui en avait fait la faiblesse.
« Bien que les liens de famille ne soient pas d'un grand poids dans la politique, avait dit Alexandre II à Fleury, à propos de l'affaire du Sleswig, je vais plaider la cause du père de ma belle-fille. » Cette réserve aurait dû avertir Fleury du peu d'espoir qu'il y avait à fonder sur la condescendance d'Alexandre II envers ses enfants. Elle semblait rappeler, au moment même où il paraissait y déroger, un ])rincipe qu'il n'entendait pas répudier : c'est que les influences et les sentiments de famille doivent rester sans effet sur la politique. Et, de fait, une fois la question danoise disparue devant le conflit franco-allemand, les tendances antiprussiennes du grand-duc héritier furent-elles dans notre jeu une aussi bonne carte que le pensait Fleury? Nous fut-il d'un secours quelconque d'avoir pour nous « la Russie du futur règne »?
Fleury avait cru, on s'en souvient, pouvoir compter sur le secours de l'opinion. C'était bien mal connaître et le peuple et le souverain de Russie. Son erreur lui apparaît après la déclaration de guerre. « Le grandduc et l'armée, écrit-il alors (1), sont pour la France, mais c'est le tsar qui ordonne. » Le marquis de Gabriao, qui était alors son conseiller et que nous verrons bientôt appelé à la tête de l'ambassade, a eu sur ce point le coup d'œil plus juste que Fleury. H a compris que nous n'avions rien à attendre d'une pression de l'opinion sur Alexandre II. « A côté de la Russie, a-t-il dit, il y a l'empereur, devant qui tout le monde s'incline et même sans trop de regrets dans la crise actuelle. » Ainsi l'opinion, dans des circonstances aussi critiques, n'était pas fâchée que l'autocratie la déchargeât d'une initiative, qui n'allait pas sans de lourdes responsabilités.
Devait-il nous être plus favorable d'avoir pour nous le droit et les traités?
Au début de l'incident HohenzoUem, M. E. 011i\der fut amené à invoquer, dans un de ses discours, les traités de Paris et de Prague comme les bases de la paix européenne. Cette assertion, pourtant bien simple, fournit à Gortchakoff le prétexte d'une violente sortie. « Le gouvernement russe a regretté, dit-il, de voir, dans une récente discussion, le chef du cabinet des Tuileries évoquer les traités de 1856 et 1866 comme garantie in^àolable de la paix. Le premier a été lacéré dans plusieurs de ses clauses, aussi bien de la part des puissances signataires que de la
(1) Le 13 juiUet 1870.
Porte elle-même. Quant au second, la Prusse a-t-elle bien tenu tous ses engagements?... C'était donc à la sagesse et à la modération de la Russie que M. E. Ollivier aurait dû rendre hommage, et il n'aurait pas dû faire appel à des traités qui sont détestables pour les uns et qui ne sont pas respectés par les autres. » La sagesse et la modération de la Russie substituées au droit écrit comme garantie de l'ordre et de la paix de l'Europe : la prétention n'était pas commune. On dii'ait que GortchakofE voulût, par des allusions transparentes, préparer l'opinion, tout au moins celle des chancelleries, à la surprise qu'il lui ménageait. Pouvait-on espérer après cela qu'il fût disposé à fau-e respecter des traités auxquels il déniait toute valeiu- et prétendait substituer un nouveau critérium : la « sagesse et la modération ^^ de la Russie, c'est-à-dire, en fin de compte, son bon plaisir?
Le mauvais sort de la France \dnt encore lui disputer, et finalement lui enlever, le bénéfice des dispositions pacifiques d'Alexandre IL Nous avons vu comment la maladi-esse de notre gouvernement retourna contre lui ces dispositions, en mettant de son côté les apparences de l'agression. Une fois la guerre engagée, le désh de circonscrire le champ des hostilités devait rendre le tsar d'autant plus résolu à contenu- l'Autriche. « Localiser la guerre, écrivait avec raison le duc de Gramont (1) à Fleury, localiser la guerre est un terme vague qui est gênant; évitez-le. »
Nous savons déjà par quel excès de réserve Napoléon III s'était privé d'une ressource qui aurait pu lui être précieuse. « La France, disait Gortchakoff à Fleury le 7 juillet 1870, •;< la Fi-ance est débitrice envers la Russie ; il serait nécessaii-e qu'elle donnât des gages de concihation sur le terram d'Orient. » Même à cette hem-e critique, pas un mot de réponse ne fut fait à ces ouvertures. Quelques jours après, la France faisait appel aux bons offices de la Russie : « Il faut, écrivait Fleury (2), que je puisse offrir quelque chose en échange de ce que vous voulez que je demande. » Ce « quelque chose » était tout indiqué : l'opinion pubhque elle-même suggérait l'idée d'une révision du traité de 1856 et semblait en faire, comme disait Fleury, « une condition de sympathie et d'entente avec la France ». Était-il temps encore d'établh cette entente? Cela valait, en tout cas, la peine qu'on le tentât : on n'en jugea pas ainsi aux Tuileries et pas un mot ne fut dit du traité de Paris.
Restait la cramte du germanisme. Fleury avait tenté, avec précaution
(1) 20 jumet 1870.
(2) 21 juiUet 1870.
LA GUERRy: FRANCO-ALLEMANDE 485
d'abord, avec plus de précision quand la rupture était devenue imminente, d'ouvrir les yeux d'Alexandre II sur le péril allemand. « Si le traité de Praguen'était pas respecté, avait-il dit à Gortchakoff (1), on verrait bientôt la Prusse consommer la ruine du Danemark, étendre son influence sur la Suède, convertir la Baltique en un lac allemand ; au nom du pangermanisme, soulever la Com'lande et l'Esthonie et fermer dans l'avenir à la Russie toute communication avec l'Occident. « Ce tableau terrifiant des progrès futurs de l'Allemagne laissa Gortchakoff probablement sceptique, en tout cas fort indifférent.
Flemy, dans les premiers temps de sa mission, avait cru à l'impression que ses avertissements, quelquefois un peu exagérés dans la forme, mais en somme très justes dans le fond, produisaient sur l'empereur de Russie et sur son ministre. La vérité est que ces prophéties ne rencontrèrent aucun écho chez Alexandre II ni chez Gortchakoff, parce que ni l'un ni l'autre n'éprouvait encore de crainte proprement dite au sujet des ambitions de la Prusse. Ils ne se sentaient pas directement menacés par ces ambitions ; ils ne se rendaient pas compte des inconvénients que pouvait présenter pour la Russie un accroissement trop considérable, et d'aillem-s inattendu, de la puissance prussienne. Lem* sentiment à cet égard se résume dans la célèbre déclaration de Gortchakoff à sir A. Buchanan, ambassadeur d'Angleterre : « La Russie ne sam'ait éprouver aucune alarme de la puissance de la Prusse. » C'est donc en vain que Fleury avait essayé d'éveiller la défiance d'Alexandre II et de Gortchakoff à l'endroit des provinces baltiques ; le spectre du pangermanisme leur paraissait très inoffensif.
Le 6 août 1870, on apprit à Saint-Pétersbourg la défaite de la division Douay à Wissembom'g ; le 7, celle des corps d'armée de Mac-Mahon à Reischoffen et de Frossard à Frœschwillcr, l'invasion de l'Alsace, la retraite des Français.
On était loin de soupçonner, en Russie, la supériorité d'organisation, de commandement et de tactique des armées prussiennes sur celles de la France. On croyait au succès final des Français, tout en s'attendant à
(1) Le 7 juiUet 1870.
ce que la lutte fût longue, achainée, et la victoire très disputée. Le général Todleben, dont l'opinion faisait autorité, prétendait que l'armée i'rauçaise pouvait entrer plus rapidement en campagne que l'armée allemande. 11 pensait que les Français remporteraient les premiers succès, leur conseillait de s'établii' à Mayence et de s'y maintenir. Alexandre 11 et Gortchakoff partageaient ces illusions. Us s'attendaient à rirruption de nos troupes en Allemagne. S'y trouvant encore à la fin de juillet 1870, Gortchakoii: reçut l'avis de se hâter, s'il ne voulait tomber entre les mains des Français, qui arrivaient au pas de course. En passant par Francfort pom* regagner Pétersbourg, il chargea quelqu'un de donner à jN'apoléou III le conseil d'être « très modéré ».
Les victoiies des Prussiens détruisirent brutalement ces illusions. Elles mirent brusquement Alexandi'e II eu face d'une réalité qu'il n'avait pas prévue, à laquelle il n'était pas préparé : la Prusse triomphante, l'unité de l'Allemagne faite, l'intégrité de la France mise en question. Devant ce coup de théâtre, il resta surpris et inquiet. « Les derniers événements, écrivit Fieury (1), font sérieusement réflécidi- la Russie. Elle envisage l'avenir avec cramte... Dans mon opùiion, il y a un joint à saisir. On poui'rait profiter de ce moment d'hésitation de l'empereur Alexaudi'e pom* l'empêcher de verser du côté de la Prusse, en essayant de réconcUier la Hussie avec l'Autriche. » Si cette puissance consentait à lui donner des assui'ances formelles de trauquiUité du côté de la Gahcie, peut-être pom'rait-on obtenir d'Alexandre II qu'il levât l'interdit dont il l'avait frappée. Fieury proposait de l'essayer.
A peme le prince de la Toui' d'Auvergne (2) venait-il (16 août 1870) d'avertir Fieury qu'il approuvait son idée et la mettait à l'épreuve, qu'une démarche du chargé d'affaires de Russie anéantissait cette espérance.
Le 19 août 1870, M. Okouneff vint lui répéter que son gouvernement resterait « shicèrement neutre, aussi longtemps que l'Autriche conserverait la même attitude ». Le ministre français dut se contenter de répondre que le gouvernement de l'empereur, dans les circonstances présentes, n'attendait rien que de son énergie et de son bon di'oit.
Même après cette nouvelle expérience, Fiemy ne se rendait pas exactement compte de la cause qui déterminait l'étrange obstination d'Alexandie II et stérilisait ses bonnes mtentions. « L'empereur Alexandre, écrivait-il Çà), est animé d'intentions loyales et honnêtes. Il
(1) 14 août 1870.
(2) La Tour d'A;:vorgne venait de remplacer Gramout au quai d'Orsay. (à) 20 août 1870.
comprend que la politique et les intérêts de son pays sont menacés par les succès et les agrandissements de la Prusse. H m'a fait à ce sujet des aveux que je crois sincères ; mais il est tiraillé pai' ses liens de famille, par ses instincts allemands, et H a besoin d'être continuellement rassuré sur les dangers d'une révolution qu'il redoute en Fi'ance. » Pourquoi, s'inquiétant du triomphe de l'Allemagne et désirant que la France ne fût pas écrasée, comprenant en un mot la justesse des avertissements de Fiemy, pourquoi Alexandre II n'agissait-il pas en conséquence? Influences, instincts, liens de famiUe, répondait Fleury ; engagements, aurait-il dû dire.
Aussi bien, la question venait d'entrer dans une nouvelle phase. L'Autriche et la Russie avaient adhéré à la Ligue des neutres. Il ne s'agissait plus d'arracher le consentement de la Russie à une diversion, dont nos défaites suffisaient à détourner l'Autriche, mais bien d'éviter le démembrement de la France. Dans la subite clarté que les victoires de la Prusse projetèrent sur l'issue de la lutte, deux catastrophes apparurent comme menaçantes : le démembrement du territoire et la chute de la dynastie impériale. Seule l'intervention de la Russie pouvait, en pesant sur la Prusse et en assurant une paix honorable, prévenir l'une et l'autre.
Fleury vit Gortchakoff le 24 août 1870. Le chancelier lui donna l'assurance que (.'■ l'empereur Alexandre ne se prêterait pas à une médiation qui pourrait paraître infliger une humiliation à la France ou impliquerait la moindi'e diminution de son territoire ». Il n'avait pas dit, comme le lui fit dire le prince de la Tour d'Auvergne dans son télégramme du 25, que le tsar « repolissait avec nous toute idée d'une paix qui impliquerait pour la France la moindre diminution de territoire >;. Entre ces deux membres de phrase, la différence ne paraît pas grande ; dans cette différence, repose cependant le germe d'un malentendu grave entre les deux gouvernements. Dans ce qui n'était que l'expression d'un vœu, la France voulut voir l'expression d'ime volonté, la promesse d'une action positive. Elle interpréta abusivement des paroles auxquelles Alexandre II ni Gortchakoff n'avaient donné une pai'eiUe portée.
Cinq joiu-s après (29 août), Fleury eut avec le tsar un long entretien « plein d'épanchement, en même temps que de réticences ». Alexandre II lui apprit qu'il avait écrit à son oncle, pom' le détom'ner d'exiger de la France des cessions territoriales. Le roi avait répondu, en signalant la difficulté qu'il aurait à fake accepter par l'Allemagne l'abandon d'une pai'tie des provinces conquises. Le tsar paraissait prendre cette raison
en considération. Après une protestation énergique de Fleury, « visiblement impressionné » par le plaidoyer du général, il finit cependant par lui dire qu' « il partageait son opinion et saurait lien, le moment venu, parler haut, si cela demnait m^essaire «. Qu'entendait-il par « parler haut »? Une intervention diplomatique, une médiation, ou bien une action officieuse et isolée? En rapprochant ses paroles de celles de Gortchakoff, on pouvait pencher pom* la première hypothèse.
FJeury allait m*ême jusqu'à prêter à Gortchakolî un plan que, par la suite, le chancelier aimait à se voh' attribuer. « H comprend, écrivait-il (1), qu'au moment de la médiation, la Russie devi'a s'appliquer à sauvegarder la dignité de la France. H fonde sm- les bons offices qu'il compte nous rendre et la reconnaissance que nous en aurons l'espok de sceller une entente profitable aux intérêts des deux pays. » Sans doute, il eût convenu à la Russie de pouvoir, par des ser\'ices égaux rendus aux deux belligérants, obtenir de chacun d'eux des concessions analogues en Orient. Mais de qui viendrait la médiation, principe de toute la combinaison? Serait-ce de la Russie? En quoi consisteraient ces « bous offices » qu'elle comptait nous rendre? Voilà ce qu'elle se gardait bien de préciser.
« Veuillez », mandait le ministre des affahes étrangères à Fleury le 6 août 1870, « veuillez appuyer sur le fait que notre victoire a pour conséquence la paix et la sécmùté de l'Europe et notre défaite la révolution universelle ». C'était la dernière ressom'ce dont le gouvernement impérial se résolut à faù'e usage : tirer un argument des dangers mêmes dont il était menacé. Peut-être, pour prévenir la chute du trône et l'avènement de la République, la Russie consenthait-elle à sortir de son inaction. Les symptômes de décrépitude que donnait, dès avant la guerre, le régime impérial, faisaient prévoir son écroulement, en cas de défaite. Nos revers l'eurent bientôt mis dans une position des plus critiques. Cette situation ne laissait pas Alexandre II indifférent : » L'empereur, écrivait Fleury (2), se préoccupe vivement de l'agitation qui règne à Paris, du silence qui se fait autour du nom de l'empereur Napoléon, du spectacle détestable que présente l'opposition et de la faiblesse de la majorité qui, sans protester, laisse chaque jour mettre en question la monarchie. Il m'a beaucoup interrogé sm* la fidélité et l'énergie des chefs de l'armée. »
Alexanch'c II ne doutait pas que le renversement de l'empu'e n'eût pour conséquence l'avcnemeut de la République, et cette perspective
(1) Le 20 août 1870.
(2) 29 août 1870.
ne lui souriait certainement pas. Mais de là à changer de politique et à encourir la rancune de la Prusse pour sauver le trône de Napoléon III, il y a une différence, et personne ne s'en rendait mieux compte qu'Alexandre II. Aussi quand Flemy déclara à Gortchakoff que la France ne traiterait que sous la condition du maintien de la dynastie, le chancelier lui répondit-il que la dynastie n'était pas en cause et qu'il était imprudent de l'y mettre. Cette habile réponse coupait court aux conversations.
« Vous le voyez, écrivait encore Fleury, c'est en raison de la fermeté que déploiera le gouvernement en face de la révolution, que nous conserverons le concours plus ou moins bienveillant, plus ou moins efficace de la Russie (1). » C'était un véritable cercle vicieux. Aidez-nous contre la Prusse, disait Napoléon III, pour nous permettre de résister à la révolution. Résistez d'abord à la révolution, répondait Alexandre II; nous verrons ensuite si nous pouvons vous aider contre la Prusse.
Pendant ce temps, parvenaient à Saint-Pétersbourg des nouvelles de plus en plus désastreuses pour la France : la retraite sur Châlons, l'investissement de Metz, la capitulation de Sedan. Deux jours après, la révolution du 4 septembre renversait le trône de Napoléon III.
(1) 29 août 1870.