‹ Alexandre IIChapitre 1 sur 2 · Alexandre II · texte numérisé non relu

Alexandre II

L'auteur de ce modeste ouvrage, en le livrant à la publicité, a voulu en consacrer les pages à la mémoire du Souverain-Martyr , de la vie duquel il retrace les deux derniers jours, ainsi que certains traits saillants et caractéristiques des événements les plus marqués de son règne.

Des ouvrages plus savants peindront, avec talent et éloquence, les faits de son règne glorieux ; mais aucun ne renfermera des détails aussi précis , où les acles de la vie privée et intime de ce monarque fourniront à riiistoirc des matériaux authentiques, révélant la grandeur du caractère , l'élévation des sentiments et la magnanimité de Sa Majesté l'empereur de Russie, Alexandre II.

Les moindres récits dont ce volume fait mention, ont été communiqués à l'auteur par des

gens de toutes conditions qui, témoins oculaires des événements, et sous le coup de la poignante émotion causée par l'effroyable catastrophe du 13 mars 1881 révélèrent des faits que Tauteur a recueillis avec la plus scrupuleuse exactitude et sans aucun esprit de parti.

Cet ouvrage fournit des témoignages irrécusables , retracés avec simplicité et sans prétention, il est écrit dans le but de rectifier certaines erreurs commises par des écrivains moins bien informés ; il servira à réduire à néant des récits tronqués ou falsifiés , que la chronique quotidienne colporte rapidement parmi le public, bien que ces récits ne soient basés ni appuyés sur aucun document authentique.

Dans l'avenir, il sera possible à l'auteur d'obtenir de nouveaux détails plus complets,' qui formeront la matière d'un nouvel ouvrage plus important que celui-ci, sous le rapport de Tabondance des matériaux.

SanT'.di , douze mars mil huit cent quatrevingt-un, dès liuit heures du matin, le soleil resplendissait; une neige éblouissante couvrait le sol des rues de la capitale russe; le thermomètre marquait six degrés au-dessous de zéro : en un mot , c'était une belle et sereine journée d'hiver.

Sa Majesté l'Empereur Alexandre II, qui avait coutume de se lever vers huit heures et demie, fut plus matinal ce jour-là, et se leva à huit heures. Contre l'ordinaire, sa toilette achevée, l'Empereur ne fit point sa promenade quotidienne dans les grandes salles du Palais d'Hiver, promenade qui avait lieu tous les matins en compagnie dé ses trois enfants , issus de son union avec la princesse Jourievsky et avec les-

quels il déjeunait ensuite. Cette habitude était si chère au monarque, que si l'un d'eux était malade, c'était auprès de celui-ci que ce premier repas avait lieu.

Vers neuf heures moins un quart, Sa Majesté lit descendre dans son cabinet la princesse, sa iemme, ainsi que le jeune prince Georges, son fils, âgé de huit ans, pour se rendre avec eux à la petite chapelle du palais , où allait être célébrée la sainte messe, à laquelle l'Empereur et sa famille devaient communier. Sa Majesté était aussi accompagnée par ses deux fils aînés, Messeigneurs les Grands-Ducs Alexandre et Vladimir, avec leurs épouses.

Selon le rite orthodoxe grec, Mesdames les Princesses étaient vêtues de blanc, et sans chapeau, excepté la Grande-Duchesse Marie, femme du Grand-Duc Vladimir, qui ne communiait pas, étant du culte luthérien.

Ayant pénétré dans l'enceinte sacrée , les membres de l'auguste famille impériale se placèrent du côté droit, et la Princesse, femme de Sa Majesté, se mit à gauche, avec son fils. Quelques personnes intimes de la cour impériale se tinrent en arrière, au seuil de la chapelle.

Peu d'instants avant la communion, les plus jeunes filles de Sa Majesté, Olga et Catherine,

l'une âgée de sept ans et l'autre de deux ans, entrèrent dans l'église.

Au moment de la communion, l'Empereur s'approcha le premier de la sainte table ; puis il y fut suivi par les membres de la famille impériale; après quoi, Alexandre II s'avança une seconde fois pour se rapprocher de sa femme et de ses jeunes enfants, afin d'assister de plus près à cette auguste cérémonie ; même ce fut lui qui souleva dans ses ,bras les deux jeunes Princesses , pour les faire communier. En cet instant, le Grand-Duc Constantin entra dans le temple, où il adressa à son auguste frère ses félicitations, et de même que l'assistance, il fut frappé à la vue de l'expression de béatitude qui était peinte sur les traits de l'Empereur, bonheur que lui causait la joie d'avoir reçu la communion pascale avec sa seconde famille.

Plusieurs personnes de l'entourage de Sa Majesté communièrent aussi à la même messe et, l'office terminé, on se rendit dans un salon où avait été préparé et servi le déjeuner, auquel les personnes suivantes furent invitées : Mademoiselle Barténieff, demoiselle d'honneur de feu Sa Majesté l'impératrice Marie ; le prince Souvoroff ; les aides-de-camp généraux Sleptsoff

et Ryléieff. Le repas terminé, l'Empereur prit congé de l'assistance, pour se retirer dans son cabinet avec sa femme et ses enfants. Là, bientôt après, arriva le docteur Botkine, médecin de Sa Majesté. Alexandre II se vanta à ce dernier d'avoir pu rester debout à l'église deux heures entières, sans en être fatigué.

La Princesse et Botkine quittèrent l'Empereur qui resta dans son cabinet pour travailler avec Monsieur de Giers , gérant du ministère des affaires étrangères. Vingt minutes plus tard, il alla rejoindre la Princesse chez ses enfants. II venait de recevoir du comte Loris-Mélikofl une lettre, lui annonçant qu'on venait de faire une capture importanle dans la personne de Jéliaboff, un des principaux chefs du parti révolutionnaire russe, auteur de l'attentat criminel tramé à la station d'Alexandroff , dont le but impie était de faire sauter le train impérial , attentat qui ne réussit point, grâce à une circonstance vraiment providentielle.

Pour les personnes qui vivaient éloignées de l'entourage d'Alexandre II, ce qui semblait être faiblesse de caractère, n'était que la conséquence du vif désir qui animait ce prince de n'agir que selon les strictes règles de la justice , et l'unique résultat d'un scrupule de conscience.

On peut affirmer que s'il y eut des abus de pouvoir dans l'administration du pays, ces abus provinrent d'actes illégaux ou de négligences coupables , accomplis par des gens qui sacrifiaient les intérêts de la patrie à leurs avantages personnels.

Outre les grandes et précieuses qualités du souverain, que nous mentionnerons plus loin, parlons de ce besoin d'expansion qu'éprouvait son cœur sensible et généreux; pour cela, il fallait que son âme trouvât une autre âme, dont l'affection puissante et sans bornes pût correspondre à la sienne. 11 jouit de ce bonheur inappréciable par son union avec la princesse, qui devint la confidente de ses joies et de ses douleurs.

Il faut remarquer que , grâce à son second mariage, l'Empereur se trouva, chose bien rare parmi les souverains, en position de connaître, non seulement les besoins du pays et de son peuple, mais encore les faits que la presse ne peut mentionner que légèrement, et que l'opinion publique traduit tout bas. N'avait-il pas auprès de sa personne auguste, une femme aimée qui, impartiale Russe, connaissant les besoins de son pays, sans coterie et entièrement

indépendante, n'avait qu'un but: la gloire du Souverain et le bonheur de la Russie. Par elle, il était initié à tous les actes abusifs de l'administration, actes que personne d'autre n'eût osé lui révéler.

Ordinairement, le mariage d'un souverain avec une de ses sujettes, offre de graves inconvénients, cela est une vérité incontestable ; mais Alexandre II se trouvait dans une position exceptionnelle, qui justifiait cet acte; et, voici comment : l'héritier de son trône, âgé de trentesix ans , était capable de tenir les rênes de l'État à la mort de son père ; en outre, les autres princes de la famille impériale étaient tous parvenus à l'âge d'homme. Outre ces avantages réels , l'épouse , aujourd'hui veuve d'Alexandre II, se trouvait orpheline dès sa plus tendre jeunesse: elle était séparée de ses trois frères, avec lesquels elle avait rompu tout lien pour motifs de famille, antérieurs à son union avec le Souverain; elle n'avait, par conséquent, aucun membre qui pût revendiquer, soit une faveur pour sa famille, soit un poste éminent pour lui-même ou l'un de ses adeptes ; il en résulte que, pour la princesse, il était absolument indifférent que tel ou tel personnage fût en faveur; son but unique n'était-il pas la

gloire souveraine de son époux et la prospérilé de sa chère patrie !

Ces détails énoncés , est-il donc étonnant que l'Empereur vînt aussitôt chez la princesse, sa femme, avec cette lettre de Loris Mélikoff, en lui disant ces mots: « Tu comprends que ma

* première pensée ait été de venir partager avec ' toi cette nouvelle ; car nul autre que toi ne ' peut aussi bien prendre à cœur tout ce qui me

• concerne. »

Après l'explosion survenue au Palais d'Hiver, le 5 février 1880, l'empereur fit choix du comte Loris Mélikoff comme chef suprême de l'administration de l'État; ensuite, peu de temps après, comme ministre de l'Intérieur, Ce choix ne lui lut conseillé par personne ; mais fut l'unique résultat de cette conviction du souverain que le comte Loris Mélikoff était à la hauteur des événements et capable d'amener la pacification de la Russie, tout en rassurant les esprits. Un choix si judicieux est tout à la louange de l'empereur : car il prouve évidemment que l'administration du pays devait s'avancer dans la voie du progrès , un tel homme possédant les qualités requises pour diriger l'État vers ce but réformateur.

En effet , durant la courte administration

de ce ministre, le pays a pu juger et constater quelle était la grandeur des intentions bienveillantes de Sa Majesté pour la gloire et la prospérité de la Russie. Ce ministre éminent avait aussi compris quelle auxiliaire zélée et favorable il avait dans la princesse, femme dn souverain.

Selon l'ordinaire, le samedi à midi, Loris Mélikoff vint au Palais d'Hiver pour s'occuper, avec l'empereur, des affaires de l'État; et voici de quoi il fut question à cette entrevue:

On venait d'opérer la capture de Jeliaboff et de procéder à son interrogatoire. Toutes les réponses du criminel furent transmises par écrit à l'empereur par le comte Loris Mélikoff, et, d'après ce que l'on en sut alors, Jeliaboff avait refusé de répondre à toutes les demandes formulées par le procureur impérial, lui affirmant qu'il perdait son temps en réitérant ses questions. Cependant le criminel ajouta que, malgré son arrestation , un attentat contre la vie de Sa Majesté serait exécuté immanquablement.

Sous l'impression d'une menace si formelle et si audacieuse, Loris Mélikofl", en présence du Grand-Duc, béritier du trône, engagea le souverain à ne point se rendre à la parade du

lendemain, eu ajoutant que si Sa Majesté persistait à s'y rendre, il lui conseillait d'être prudente, conseil qui devenait un encouragement plutôt qu'un moyen d'intimidation pour Alexandre II.

Par nature, son courage le portait à affronter le danger ; par religion, il était convaincu que sa vie. était placée entre les mains de la Providence ; néanmoins, par sagesse, dès qu'un péril lui était dévoilé d'une manière évidente, il cherchait à l'éviter en employant les précautions nécessaires. Comme preuve à l'appui de cette confiance en Dieu, citons un exemple : l'Empereur Alexandre 11 ne pouvait supporter l'escorte des six cosaques qui suivaient sa voiture. Bien souvent il s'abstCnait de sortir pour s'en épargner l'ennui; s'il avait consenti à se faire ainsi escorter, ce n'était que pour céder aux instances de la Princesse, sa temme : aussi lui disait-il parfois: « Ce n'est que pour ac- « quiescer à ta demande, que je supporte ces co- « saques ! * Et , en lui montrant le ciel de la main, il ajoutait : « Voilà la seule protection qui « veille sur moi et qui puisse me sauver ! Quand « celui-ci ne voudra plus me garder , ceux-là « seront impuissants pour le faire ! »

Combien ces paroles sont devenues une réa-

lité ! L'événement fatal du 13 mars Ta bien prouvé.

Le conseil d'être prudent formulé par le comte Loris Mélikoff fît supposer à l'Empereur que le danger n'était pas imminent, et, cela est d'autant plus certain, qu'il fut assuré à l'Empereur que toutes les précautions qui étaient humainement possibles, avaient été prises pour sauvegarder sa personne dans les rues qu'il devait traverser le lendemain, en se rendant à la parade. L'impression ressentie à la suite de ce conseil se manifesta sur les traits de l'Empereur, sa physionomie était si calme que la Princesse, avec qui il déjeuna ensuite, ne se douta nullement de l'importance et de la gravité de l'entretien qui venait d'avoir lieu. Nul doute que si la Princesse eût remarqué le moindre signe de préoccupation sur le visage de l'Empereur, elle ne s'en fût informée, à la pensée que cet air soucieux devait être la conséquence du dernier entretien d'Alexandre II avec Loris-Mélikoff; alors il est certain que Sa Majesté aurait contremandé la parade. Habituellement les jours où l'Empereur travaillait avec Loris-Mélikoff, ce dernier était invité à la table impériale ; mais ce jour là, l'invitation ordinaire n'eut pas lieu , attendu que le comte était si souffrant

qu'il se soutenait -à peine. Ayant appris cette indisposition du comte, et supposant que l'Empereur devait être fatigué, après être resté debout à l'église deux heures entières, la Princesse proposa à celui-ci de renoncer à la promenade quotidienne qu'il faisait au Jardin d'été avec elle et ses enfants. Dès lors il fut convenu entre eux que , pendant que l'Empereur irait en voiture faire visite à deux Grandes-Duchesses, la Princesse se rendrait de son côté chez le comte Loris-Mélikoff , pour s'informer de la santé de ce dernier et prendre quelques renseignements sur l'état de tranquillité de la capitale, ainsi que sur la sauvegarde personnelle de Sa Majesté, informations qu'elle prenait ordinairement, guidée par les soucis qu'inspire une affection sincère. La Princesse eut avec le comte un entretien qui lui laissa ignorer le danger ; elle le quitta complètement rassurée, de telle sorte qu'en revoyant l'Empereur, le calme réciproque de l'un et de l'autre les abusa tous les deux et, chose cruelle et terrible à constater, en cet instant l'attentat criminel du lende main eût pu être évité par une explication toute naturelle. Hélas! à quoi tiennent les destinées humaines !

L'Empereur chérissait tellement les joies de

la vie intime, qu'il saisissait avec bonheur toutes les occasions qui lui en procuraient les douceurs ; aussi, chaque jour de cette dernière semaine de sa vie, semaine, où il se préparait à recevoir la communion pascale , dîna-t-il avec son épouse bien-aimée et ses chers enfants.

En donnant le bras à sa femme pour se rendre . hélas ! la dernière fois , dans la salle à manger, il lui dit ces paroles en lui serrant la main : « Je me sens si heureux, que mon bonheur « actuel m'effraye ! »

Il est possible qu'on soit étonné qu'une affection si tendre, si dévouée, ait rempli le cœur d'une jeune femme pour un souverain ; mais il est incontestable que l'Empereur Alexandre II possédait des qualités exceptionnelles et il est tout naturel que ce souverain ait inspiré, malgré son âge , une affection puissante et sans bornes, innée chez sa femme dès sa plus tendre jeunesse, amour que les années n'avaient fait qu'accroître et que l'impitoyable faux de la mort n'a pu briser. Ce souverain ne pouvait donc goûter de bonheur dans la privation des joies du foyer: la solitude lui était pénible ; car son âme sensible avait besoin d'épanchement.

L'épouse bien-aimée , que son grand ccéur avait choisie pour compagne de sa vie , avait

été formée sous son impulsion immédiate ; il s'était plu à épancher son âme d'élite dans la sienne, pour ainsi dire, et il avait eu la suprême consolation de voir ses pensées et ses sentiments s'identifier, à tel point, à ceux de sa compagne, que chacun des époux pouvait se dire : « Ma pensée est la sienne et son cœur est le mien. » La vie de recluse qu'avait adoptée la Princesse, son renoncement absolu à la vie mondaine, son refus de jouir d'aucune faveur , son complet désintéressement pour tout ce qui n'était pas l'être bien-aimé, tout prouve suffisamment que cet amour était aussi parfait qu'il était sans bornes. Comme preuve de la vie sédentaire que menait la Princesse, on peut affirmer qu'il y eut bien des personnes étrangères, désireuses de la connaître, qui quittèrent la capitale sans y être parvenues. Il n'y a pas lieu de s'en étonner, quand on saura que de hauts fonctionnaires russes se sont trouvés dans l'impossibilité de connaître les traits de l'épouse du souverain. Cette distinction d'Alexandre II qui charmait tous les yeux, se dévoilait non-seulement dans les circonstances exceptionnelles de réception, telles que cela arrive pour toutes les têtes couronnées, cette distinction était aussi remarquable dans sa vie privée ; elle émanait

instinctivement de toute sa personne , au sein de son entourage le plus intime ; elle était si attrayante, si communicative, qu'il n'était pas possible de vivre dans son intimité pendant quelques années, sans en emporter quelque empreinte ineffaçable.

A notre époque, une telle distinction est devenue chose si rare, qu'elle n'en doit être que plus précieuse à nos yeux. De nos jours, n'avonsnous pas vu bien des princes qui n'ont conservé de leur auguste origine et de leur pompeuse dignité que le vain titre!

Revenons au récit des derniers actes du souverain, dont la fin était si proche.

Ce dernier repas en famille achevé, l'Empereur, suivant la douce habitude qu'il en avait prise , emmena dans son cabinet son fils , le jeune prince Georges, qu'il se plaisait à instruire par des conseils utiles pour l'époque où lui, son père, n'existerait plus. Des témoins oculaires peuvent attester des faits prouvant que l'illustre père s'efforçait d'inculquer dans le cœur du jeune prince ses idées, ses goûts, ses tendances, ses aspirations ; en général, l'Empereur attachait une grande importance à ce que l'éducation de cet enfant fût sérieuse et accomplie sous tous les rapports.

L'Empereur était heureux de se retrouver enfant dans son dernier fils : à une réprimande méritée par celui-ci, il disait souvent à mi-voix à sa femme : « Je me reconnais en lui ; c'est tout à fait moi. » 11 ne pouvait alors dissimuler ses larmes, son bonheur, ni la satisfaction intime qu'il éprouvait en constatant cette parfaite ressemblance de son fils avec lui-même.

Chacun sait que le bon roi Henri [V se plaisait à jouer avec ses enfants, et qu'un ambassadeur le trouva un jour marchant à quatre pattes et portant son fils sur son dos. Le roi, se tournant vers l'ambassadeur étonné, lui dit en souriant : « Que Votre Excellence me permette de finir le tour de l'appartement! » Eh bien! Alexandre II ne le cédait point en bonté au prince français ; quand il était seul, il accédait souvent à la prière de ses enfants, et surtout à celle de sa plus jeune fille, pour descendre avec elle d'une montagne russe élevée dans une des salles du palais. Chose admirable à constater , c'est que les plus grands souverains aiment souvent à abdiquer le faste de leur souveraineté au profit des jouissances intimes de leur cœur. Il est difficile d'en expliquer la cause, mais il a été remarqué d'une manière évidente, que l'Empereur Alexandre II était

aussi heureux que fier d'avoir dans son plus jeune fils un simple particulier, en qui le souverain léguerait une partie de lui-même , laquelle se confondrait dans la nation tout entière. L'Empereur chérissait tendrement et d'une façon tout exceptionnelle ce fils né de son second mariage , auquel il accordait une prédilection marquée, affection que l'enfant rendait pleinement à son père, affection qu'il témoignait si ouvertement en présence des étrangers ,que tous la remarquaient : soit en se précipitant dans les bras de son père pour l'embrasser à plusieurs reprises, soit- en l'interrompant dans un entretien , pour lui adresser quelque question, à laquelle l'Empereur ne refusait jamais de répondre. L'enfant, dans ses relations avec son père , agissait avec une charmante familiarité, sans la moindre gêne , comme s'il eût ignoré qu'il avait pour père un souverain.

Cette grande habitude de l'enfant de ne voir en Alexandre II qu'un père tendre et non une tête couronnée , explique pourquoi ce jeune prince n'éprouvait ni timidité, ni embarras, en présence des grandeurs illustres qui toutes, pour l'enfant, étaient inférieures à son père.

Pendant les entretiens journaliers que le père avait avec son fils durant ce dernier hiver.

excité peut-être par un vague pressentiment de sa fin prochaine, il causait avec lui des questions de l'avenir, indiquant au jeune prince quelle devrait être sa ligne de conduite et sa manière d'agir, quand Dieu lui aurait ravi son père. Dans ces entretiens, l'Empereur évitait la présence de la Princesse, qui n'aimait point ces sujets pénibles , dont elle n'était instruite que par rémotion ou les larmes de son fils. Ce soirlà , veille de sa fin tragique , il conversa longuement sur ce sujet avec son jeune fils. (Ce fait fut raconté après la mort du souverain à plusieurs personnes dignes de foi , et par la Princesse, veuve d'Alexandre II.)

Bien que sa femme lui eût proposé de réunir ses intimes, il refusa en disant: « Je préfère n'avoir personne et je profite de ce jour de communion pour rester avec toi , près de qui je trouve le vrai repos et mon bonheur. • 11 est bien certain, que dans les moments les plus graves des dernières années de son règne, l'Empereur venait toujours chercher et trouver dans la Princesse un conseil, un soutien, un appui pour \et actes les plus importants, et que seule elle lui rendait le calme, le courage et la résolution pour les accomplir.

En prenant le thé, la Princesse lui demanda

s'il se rendrait à la parade du lendemain , ce à quoi il répondit : « Pourquoi pas? » Cette réponse évasive semblait être faite dans le but de connaître le motif de la question.

Ignorant la nouvelle du complot tramé contre la vie du souverain et tout ce qu'en savait Loris-Mélikoff, la Princesse qui, trois dimanches de suite , avait retenu son époux au palais, chercha en vain un nouveau motif pour l'y retenir une fois encore, afin que Sa Majesté n'allât point le lendemain à la revue des troupes ; convaincue d'ailleurs, comme cela lui avait été affirmé, que toutes Ils mesures de précaution humainement possibles avaient été prises constamment sur la route que devait prendre l'Empereur pour se rendre au manège, la Princesse s'abstint de toute réflexion et ne dit mot, pour ne pas le contrarier sans un motif plausible, silence que l'Empereur interpréta comme un consentement.

Celui-ci fut d'humeur gaie toute la soirée ; il causa avec la plus grande liberté d'esprit, preuve manifeste qu'il n'avait aucun pressentiment ; ce fut dans ces heureuses dispositions que l'Empereur se coucha et passa une trèsbonne nuit, sa dernière ici-bas.

Le lendemain matin, son lever ft sa pro-

menade avec ses enfants eurent lieu à l'heure accoutumée : ensuite il assista à la messe, après quoi il déjeuna avec les personnes de son entourage qui avaient assisté à l'office divin. Ces personnes constatèrent que Sa Majesté était bien portante et jouissait d'un calme parfait.

Ce repas terminé, l'Empereur se rendit dans son cabinet, où devait venir Loris Mélikoff que le souverain avait fait appeler , au cas où la santé de ce dernier le lui permettrait ; au cas contraire. Sa Majesté se rendrait chez le comte après la revue.

Faut-il découvrir un pressentiment dans ce désir pressant de l'Empereur, qui tenait à remettre au comte Loris Mélikoff un papier important qu'il venait de signer, et dont le contenu devait être publié le lendemain, lundi 14 mars. Ce document inédit renfermait la volonté suprême du Souverain, manifestation nouvelle de son ardeur dans la voie des réformes avancées, conséquence naturelle de son amour immense pour le peuple , dont Dieu lui avait confié les destinées. Autocrate de nom, Alexandre li était plus libéral en principes que la plupart de ses sujets. Il faut avouer, qu'en général , l'Empereur trouva difficilement des hommes supérieurs, capables de seconder ses

vues et d'exécuter ses intentions. La preuve de cette assertion se trouve constatée par les actes administratifs postérieurs à sa fin tragique, preuve manifeste et incontestable , développée plus loin.

Dieu, dans ses décrets insondables et sa sagesse éternelle, permit que ce grand souverain, le modèle accompli du philanthrope, passât la dernière semaine de sa glorieuse existence dans l'accomplissement de ses devoirs de bon chrétien ; Dieu voulut que, pour compléter cette ceuvre immense de la civilisation de son peuple il léguât, en mourant, un acte solennel, signé pour ainsi dire par le sang du martyre, comme une dernière manilestation de son dévouement à sa patrie.

Alexandre II a monté vers l'Eternel, tenant en main cette palme du martyre jointe à l'auréole immortelle d'une gloire impérissable; il vivra à jamais dans la mémoire de ce peuple russe dont il était le père et auquel, en quittant ce monde, il ne laisse, hélas ! que de cuisants regrets et des larmes abondantes que rien ne peut diminuer ni tarir.

Une fois que l'Empereur eut remis ce document important à Loris Melikoff avant de se rendre à la parade, il monta chez sa femme

qu'il trouva déjeunant avec ses enfants. Alors il dit à celle-ci : « Je viens de signer le papier en question qui, je l espère, fera une bonne impression et sera pour la Russie une nouvelle preuve que je lui accorde tout ce qui est possible. » En achevant ces mots, il lit le signe de la croix et ajouta: • Demain, ce papier sera publié dans les journaux ; j en ai donné V ordre. » Ayant conservé la même humeur sereine, l'Empereur ne resta que cinq minutes avec sa famille, car il était pressé de se rendre à la revue. La Princesse lui dit ces mots : « J^espère que tu ne traverseras pas la perspective NewsJcy, mais que tu prendras la voie du canal Catherine ? » L'Empereur lui répondit : « Bien, je le ferai. «

Cette route indiquée par la Princesse semblait être la plus sûre comme la plus facile à garantir de toute attaque , étant bornée d'un côté par le canal, de l'autre par un vaste jardin entouré d'une muraille, et, en outre , par des maisons appartenant à l'Etat. De plus , cette route paraissait d'autant plus sûre, qu'elle était très-peu fréquentée. Nul doute que la catastrophe n'eût échoué , si les abords de cette route eussent été gardés par des eergents de ville, comme cela devait être.

En indiquant à son époux cette voie pour le conduire à la revue, la Princesse ne fit point mention de celle qui devait être prise au retour du Manège, car il avait été convenu d'avance entre les époux que, par prudence, le trajet du retour s'effectuerait toujours par une voie différente de la première. Le bruit ayant couru en ville que la rue de la Petite Sadovaia était minée, l'autorité fit faire à cet égard des perquisitions qui n'amenèrent aucun résultat, de telle sorte que l'on crut le danger exagéré ; néanmoins , la Princesse s'opposa fortement à ce que l'Empereur traversât cette rue; il fut donc décidé entre eux que toujours cette voie publique serait évitée, et par conséquent, sous ce rapport encore, la Princesse était entièrement rassurée.

L'Empereur quitta le Palais d'Hiver à une heure moins cinq minutes, pour se rendre au Manège, où la revue devait avoir lieu.

L'opinion publique fit erreur en affirmant que si l'Empereur avait persisté dans sa résolution de se rendra à la parade, c'était parce que le jeune Grand-Duc Dmitri, neveu de Sa Majesté, devait en qualité d'ofïicier d'ordonnance présenter au souverain pour la première fois le rapport militaire officiel ; cette allégation est

erronée, attendu que cette question est trop superficielle, pour qu'elle ait exercé de l'influence sur les actions d'Alexandre II.

Dans cette revue, la parfaite sérénité de Sa Majesté fut constatée; il adressa, en souriant, la parole à divers personnages ; il admira la brillante tenue des troupes qu'il complimenta à plusieurs reprises. Etranges coïncidences : l'Empereur, ce jour-là, i3 mars 1881, portait l'uniforme des sapeurs de la garde, et, chose à remarquer, c'étaient des soldats de ce même bataillon qui composaient la garde du palais, le Kremlin, à Moscou, le il/i9 avril 1818, jour de la naissance d'Alexandre II. Second fait digne d'attention : le jour même de la révolte du 14/26 décembre 1825, ce fut encore aux sapeurs de la garde que l'Empereur Nicolas I"" confia son fils, héritier du trône. Troisième remarque à citer: des soldats de ce même bataillon de sapeurs défilèrent les premiers lors de la première revue d'Alexandre II, après son avènement au trône , de même qu'ils le firent à sa dernière parade , quelques instants avant l'attentat dont il fut la victime.

La revue terminée, l'Empereur se rendit chez sa cousine, la Grande-Duchesse Catherine. Après la mort de son oncle , le Grand-Duc Michel,

qu'il aimait tout particulièrement, il avait reporté cette affection sur sa veuve , la Grande- Duchesse Hélène ; et après la mort de celle-ci, sa fille, cousine de l'Empereur, devint l'objet de ses égards. Cette suite d'attentions aimables prouve combien était grande la vénération que l'Empereur avait pour la mémoire des morts, pour les uns, c'était une affection profonde, pour les autres un sentiment inspiré par la reconnaissance. Plus loin , des détails seront fournis à l'appui de ce qui est avancé ici.

A notre époque de froid matérialisme, où domine la nullité ou la légèreté des sentiments, n'est-ce pas une vertu de plus à admirer dans la grande âme de ce monarque , que ce culte de vénération qu'il vouait aux déiunts V

Ce fut vers deux heures que l'Empereur quitta le palais de la Grande-Duchesse Catherine, pour rentrer au Palais d'Hiver ; dans ce but, pressé comme toujours de rentrer chez lui, où il savait qu'il était attendu par la Princesse, sa femme, avec laquelle il devait se promener au Jardin d'été, l'Empereur ordonna à son cocher de se diriger par la même route du canal Catherine , comme étant la voie la plus directe. La voiture impériale était accompagnée par six cosaques, pris dans l'escorte particulière de Sa

Majesté. On doit dire que le commandant en chef de cette escorte commit une grave imprudence en rejetant le conseil salutaire qui lui fut donné, de désigner toujours un certain groupe de soldats cosaques; qui devaient alternativement former la garde spéciale du Souverain et auxquels les instructions nécessaires avaient été données préalablement en cas d'accident, pour sauvegarder Sa Majesté. En lisant ce qui suit, chacun comprendra la justesse de cette observation. Les cosaques de l'escorte de Sa Majesté feu l'Empereur Alexandre II méconnurent leur devoir.

Voici comment: au moment où l'Empereur descendit de sa voiture, ces cosaques ne suivirent pas le Souverain, mais ils restèrent immobiles , stationnant autour de la voiture impériale, en tenant leurs chevaux par la bride. Pour l'intelligence de ce qui- précède, ajoutons que le cheval de cosaque est dressé de taçon à rester immobile au lieu même où son cavalier l'a quitté. Seul, le cosaque assis près du cocher et remplissant l'office de valet de pied, accomplit son devoir intégralement, selon les indications précises données , une fois pour toutes, par la Princesse, qui craignait sans cesse que les anarchistes n'eussent résolu d'attenter à la

vie de son époux au moyen de bombes explosibles. Voilà pourquoi celle-ci lui avait donné deux indications formelles en cas d'accident la première de faire avancer la voiture au plus vite ; la seconde, dans le cas où l'Empereur se trouverait au milieu de la foule, de faire reculer celle-ci aussi loin que possible, pour éviter que Sa Majesté ne devînt la victime d'un coup de pistolet ou de poignard.

A quelque distance de la voiture impériale se trouvaient deux traîneaux , dont l'un était occupé par le maître de police, le colonel Dvorjitsky, et l'autre, plus en arrière, où était le capitaine Koch. A peine la voiture de l'Empereur eut-elle fait trois cents pas sur le quai du canal Catherine, que l'on entendit une explosion formidable , accompagnée d'un nuage épais, formé de neige et de débris de pierres, soulevées par une bombe explosible que Ryssakoff venait de lancer sous la voiture impériale, et dont le choc épouvantable avait brisé l'arrière-train ainsi que les vitres de l'équipage. Cette bombe fit deux victimes : un cosaque de l'escorte et un jeune garçon de quatorze ans, qui portait un panier sur sa tête. A la vue des blessés gisant sur le pavé , l'Empereur cria à .son cocher d'arrêter; mais, celui-ci continua d'ac-

célérer la course rapide de l'attelage , se conformant aux indications formelles qui lui avaient été données préalablement ; alors le souverain tira le cordon attaché au bras du cocher et sans le lâcher, jusqu'au moment où la voiture s'arrêta.

A l'instant môme, la portière fut ouverte par le colonel Dvorjitsky , qui aida l'Empereur à descendre d'équipage. Celui-ci fit quelques pas, mais son pied gauche ayant trébuché , un cosaque le soutint sous le bras. Cette faiblesse de la jambe gauche prouve que le Souverain avait été ébranlé physiquement par le choc de l'explosion ; quelques traces de sang trouvées dans la voiture après la catastrophe provenaient sans doute de quelques légères blessures qu'il avait reçues.

Alexandre II se dirigea vers les deux blessés sous l'impulsion admirable de la bonté de son cœur , ému de compassion à la vue de toute souffrance ; il était guidé par l'horreur instinctive qu'excitait en son âme l'aspect de ces deux victimes qui périssaient pour sa cause. Il demanda où était l'assassin déjà saisi et qu'on lui indiqua. C'était de ce misérable que s'occupait alors le capitaine Koch ; il s'efforçait de garantir Ryssakoft des fureurs de la foule, ou-

bliant en* ce moment que son premier devoir était de sauvegarder la vie de son Souverain.

Au moment donc où l'Empereur s'avançait vers l'assassin , le cosaque assis sur le siège, descendit et le suivit de fort près, se rappelant alors les instructions données par la Princesse ; il prit la liberté de dire au Souverain : « Sire, la foule se rassemble ; il serait prudent que Votre Majesté ne s^en approchât pas trop. » A cela, l'Empereur répliqua: « Ce n'est rien; pourtant je veux m'en approcher un peu.»

Le cosaque alarmé, remarquant que l'Empereur ne l'écoutait pas, s'approcha du colonel Dvorjitsky, son supérieur en grade , et lui dit ces mots : « Monsieur le colonel, la foule est trop grande ; il faudrait qu'on V écartât ! » Sans dire mot, le colonel fit de la main un geste, voulant faire comprendre au cosaque que celui-ci se mêlait d'une aflaire qui n'était point de son ressort, et Dvorjitsky continua à précéder l'Empereur jusqu'à trois pas du criminel. Indiquant d'un coup-d'œil l'homme arrêté, Alexandre II demanda au capitaine Koch : « C'est celui-ci ? » Voici quelle fut la réponse de Koch : « Il dit s'appeler GriaznoJ^ et appartenir à la classe bourgeoise. » Se tournant vers le meurtrier l'Empereur ajouta : « C'est un joli monsieur. »

Knsuite, il se tourna vers le colonel Dvorjitsky, pour lui demander où se trouvait le lieu de l'explosion qu'on lui indiqua près de la voiture et vers lequel il voulut se diriger.

Ici, il faut constater les négligences coupables de ceux qui accompagnaient le Souverain et dont le devoir sacré était de le sauvegarder. Le capitaine Koch était resté près de Ryssakoff, quand il devait confier ce meurtrier aux officiers et aux soldats qui étaient là en nombre plus que suffisant pour le garder ; ce même capitaine , chargé de placer les agents de la sûreté publique sur le passage de l'Empereur, n'en avait placé aucun en cet endroit ; troisième infraction à son devoir, Koch ne suivit pas son souverain ; s'il l'eût fait, il eût pu examiner les physionomies suspectes, devoir qui rentrait tout particulièrement dans son emploi , et qui lui était habituel ; il est certain que si ce devoir eût été accompli scrupuleusement , le second assassin n'eût pu échapper à l'œil observateur de Koch ; car infailliblement , celui-ci eût remarqué la contenance arrogante d'un individu, qui, le chapeau sur la tête, était adossé à la grille qui borde le canal, sur un trottoir de moins d'un mètre de largeur, trottoir où l'Empereur devait le frôler en passant. Chacun peut

comprendre que tout homme bien intentionné se fût éloigné pour livrer passage au Souverain ; en agissant autrement, cet homme manifestait une audace provocante, qu'on ne devait en aucune façon , interprêter comme signe de timidité ou de confusion. Cet homme avait les bras croisés sur sa poitrine et les mains dissimulées sous ses bras ; cette attitude devait éveiller le soupçon, la défiance , surtout dans l'esprit de Koch, qui était tout spécialement chargé de la recherche des gens suspects. En cette circonstance, nul reproche ne peut être adressé à la foule , qui ne songeait qu'à suivre l'Empereur du regard, sans nulle autre préoccupation.

Une nouvelle négligence doit être reprochée au colonel Dvorjitsky : au lieu de devancer l'Empereur pour remplir les fonctions de valet de pied , en soulevant le tablier du traîneau, action qui n'était point de son ressort, afin d'aider au Souverain à s'y placer pour rentrer au palais d'Hiver ; ne devait-il pas , selon ses fonctions officielles, suivre Sa Majesté, en faisant écarter la foule sur son passage , recommandation qui lui avait été faite maintes et maintes fois par le général Ryléiefl?

En quittant Ryssakofl pour se diriger vers le dit traîneau, l'Empereur était fort pâle; son

regard dévoilait de graves préoccupations, et tout porte à croire qu'à la vue de ce nouvel attentat contre sa personne, sa pensée cherchait la solution d'un problème qui lui avait déjà coûté tant de soucis cuisants et tant de veilles pénibles. Il marchait à pas lents et, à peine eut-il fait deux ou trois pas, que l'homme dont la mine était si hardie et si audacieuse, leva ses mains en Tair et lança un objet blanc sous les pieds de Sa Majesté. C'était une seconde bombe fulminante ; alors un fracas plus épouvantable encore se lit entendre. On vit s'élever dans les airs une colonne de neige , de poussière et de débris ; l'Empereur tomba , ainsi qu'une vingtaine de personnes qui l'entouraient. Ce fut d'abord une stupéfaction générale, suivie bientôt parles gémissements plaintifs des blessés auxquels se mêlaient les cris : « Au secours !... arrêtez-le !... dans le jardin,.. »

Nulle plume ne peut décrire l'horrible spectacle qui s'ofl'rit aux regards terrifiés, dès que la fumée se fut dissipée. Parmi les blessés qui gisaient sur le trottoir et dans la rue, il y en avait qui faisaient de vains eiïorts pour se relever ; d'autres laissaient échapper des plaintes lamentables ; quelques-uns cherchaient à se dégager de dessous d'autres corps blessés. Au

milieu d'un amas de neige maculée de sang, on distinguait des fragments de sabre, des lambeaux de vêtement et des débris de chair humaine!

La puissance infernale, source fatale de l'horrible catastrophe, n'avait pas épargné l'Empereur ! Les deux jambes fracassées, il était assis à terre, la partie supérieure du corps rejetée en arrière ; appuyé contre la grille du canal, il cherchait à se soutenir à terre avec ses mains. i^a. casquette militaire avait été enlevée de sa tête et la visière en était arrachée ; son manteau avait été emporté en partie, et tout autour, jusqu'à la ceinture, ce manteau était déchiré et déchiqueté ; ses jambes fracassées étaient nues et le sang en coulait à flots ; elles n'offraient plus à l'œil qu'un amas confus et horrible de chairs meurtries et d'os broyés. Les artères ayant été coupées et le sang coulant en abondance, la faiblesse de l'auguste victime augmenta de minute en minute, et ses forces s'éteignirent graduellement. Au nombre des blessés, gisait le colonel Dvorjitsky, qui eut la vie sauve, grâce au corps de son souverain , atteint par la force première de l'explosion.

Des témoins oculaires ont attesté que les lèvres du Souverain remuaient comme s'il eût parlé. Les personnes qui connaissent le carac-

tère de l'Empereur, ne peuvent expliquer ce mouvement des lèvres qu'en disant que , sans doute, il adressait une prière à Dieu, ou bien peut-être était-ce une aspiration vers la femme aimée qu'il voulait revoir, pour mourir auprès d'elle , femme chérie qu'une telle catastrophe allait frapper cruellement , et dont les conséquences terribles qu'il prévoyait l'épouvantaient en cet instant affreux.

Oli ! quelles sont tristes les réflexions qu'il faut constater ici ! En tombant victime sous les coups de ses assassins, l'Empereur Alexandre II, émancipateur de son peuple, devint le martyr de ce môme peuple en perdant la vie par la main des hommes qu'il avait tirés de l'esclavage, puisque les infâmes régicides étaient tous fils d'anciens serfs. Devait-il donc, ce bon prince, attendre une telle récompense ! Quelle ingratitude et quelle tache honteuse dans l'histoire des peuples !

Chacun sait combien furent grands les obstacles suscités par la noblesse russe, lors de l'émancipation des paysans, acte souverain qui amoindrissait notablement la fortune nobiliaire. A l'époque de cet affranchissement des serfs, le parti de l'opposition fut si hostile que par écrits anonymes l'Empereur reçut des menaces de

mort. Eh bien ! cette noblesse, malgré les pertes sensibles qu'elle subit alors, se soumit à la volonté suprême du monarque, et ce fut un homme sorti de ce peuple, qui jouit depuis de tous les bienfaits émanant de cet acte humanitaire d'Alexandre , qui leva son bras impie et sacrilège contre son bienfaiteur et son père, le plus tendre et le plus dévoué. Ah ! quelles durent être cruelles et douloureuses les pensées dernières de la noble victime, en songeant à cette lâche et révoltante ingratitude !

Quelques secondes après la catastrophe, le grand-duc \lichel se fraya un passage au milieu de la foule, sans se douter que son frère venait d'être mortellement blessé. Arrivé près d'un groupe de cosaques, il reconnut l'Empereur, qui était dans un état pitoyable. S'étant élancé vers lui, il s'écria : oi Alexandre... m'entends-tu?... i> Alors l'Empereur répondit d'une voix faible : « J^entends ! »

Le grand-duc Michel était encore chez sa cousine, lorsque la première détonation avait retenti ; il sortit alors précipitamment du palais de la grande-duchesse Catherine ; puis il se plaça dans le premier traîneau qu'il trouva dans la rue.

A l'entrée du canal Catherine, la foule qui

obstruait la rue, l'empêchant d'avancer, il. descendit de traîneau pour s'informer de la cause de la détonation ; il lui fut répondu alors qu'on venait d'attenter à la vie du Souverain , mais que celui-ci était sain et sauf.

Plusieurs voix sorties de la foule dirent: « W avancez pas ; car une seconde bombe va être lancée! »

Chose bien triste à relater, c'est qu'en de si graves événements la foule inepte ou ahurie est privée de la moindre faculté de raisonner. Comment se peut-il que parmi cette foule rassemblée pas une personne n'ait deviné que les voix qui annonçaient une seconde explosion, n'avaient en cet instant qu'un but, celui d'empêcher que des secours intelligents ne pussent sauver infailliblement l'Empereur. N'y avait-il pas là dans la rue et tout près une force armée bien suffisante pour proléger sa vie menacée? C'était d'abord un détachement du 8® équipage de la flotte ; puis une escouade de vingt-quatre porte-enseignes du corps militaire des cadets. Paul ; en outre, il y avait encore plusieurs officiers et bon nombre de soldats qui , par hasard, se trouvaient en cet endroit. Certes, une telle force était plus que suflisante pour arrêter une poignée de malfaiteurs, si une pensée

intelligente se fût manifestée là pour diriger la répression.

Si, à cette heure, la femme d'Alexandre II eût accompagné son époux selon son habitude, nul doute que les inquiétudes d'un cœur alarmé n'eussent employé les moyens énergiques que réclamait la circonsLance, moyens, qui pouvaient sauver la précieuse vie du Souverain. Cette horrible pensée, si navrante et si cruelle pour le cœur d'une femme , cette pensée que son époux fut livré à un abandon si complet, en cet instant si tragique , cette pensée est pour la malheureuse veuve un ver rongeur, qui l'obsède sans cesse, et le jour et la nuit.

Avant de mettre l'Empereur sur un traîneau, quelqu'un proposa de faire transporter Sa Majesté dans la maison la plus proche pour y procéder immédiatement à un premier pansement. En entendant cela, l'Empereur dit d'une voix à peine distincte : « Plus vite... à la maison... portez-moi au Palais... là... mourir !...

Au moment de la catastrophe qui mit fin à sa vie, l'Empereur conserva une fermeté d'âme vraiment héroïque; nulle plainte ne s'échappa de ses lèvres. Gela n'étonnera personne quand on apprendra que le Souverain savait se dominer dans les circonstances les plus graves et

les plus pénibles. Ajoutons que, bien qu'il fût tombé sur la voie publique, sa personne a conservé jusqu'à sa dernière heure l'héroïsme de la souveraineté.

L'aide-de-camp général , comte E. Baranoff, lit une partie du chemin à pied , puis monta dans un traîneau qui lui fut proposé en route. Il avait hâte d'arriver au Palais d'Hiver pour que la domesticité préparât à la hâte le lit de l'Empereur dans le cabinet impérial.

Le traîneau où le Souverain blessé était placé, s'arrêta à la porte du Palais, d'où il fut transporté à bras par des cosaques à travers quelques salons particuliers. Hélas ! il y eut là encore quelques secondes d'arrêt ; un battant de porte offrant de la résistance, il fallut l'enfoncer. Depuis la porte d'entrée du palais jusqu'au lit du souverain, le sang de la victime laissa des traces nombreuses.

Transportons-nous en idée à l'étage supérieur du Palais d'Hiver habité par la Princesse, temme du souverain , appartement qui communiquait au cabinet impérial au moyen d'un ascenseur.

La Princesse était tranquillement assise en manteau et en chapeau, attendant le retour de son époux, qui lui avait promis de revenir au Palais à deux heures et demie. Connaissant l'exactitude ponctuelle de l'empereur et l'heure fixée par lui étant écoulée, l'inquiétude la saisit d'abord, mais, après réflexion , elle se rassura en supposant qu'il était allé visiter le comte Adlerberg. En cet instant, elle entendit retentir des pas précipités , joints au bruit de portes ouvertes avec tracas. Tout à coup son valet de chambre pénétra chez elle, le visage eflaré, et lui dit:

« L'Empereur se trouve mal ! »

La Princesse se précipita immédiatement vers une armoire qui renfermait divers médicaments qu'elle avait toujours sous la main , et qu'elle administrait elle-même à son époux. 11 s'y trouvait , entre autres objets , plusieurs coussins remplis d'oxigène , qu'elle lui faisait respirer quand l'Empereur souffrait de l'asthme. La Princesse dit à son valet de chambre d'emporter ces coussins doxigène et de la suivre; ellemême prit deux flacons en main et, sans se donner le temps d'ôter son chapeau, elle descendit rapidement dans le cabinet de l'Empereur. En y entrant elle le chercha , l'appela ; point de réponse ! En ce moment, les deux battants de la porte s'écartèrent et elle aperçut un groupe de cosaques portant je ne sais quoi ; la triste vérité ne se fit jour dans l'esprit de l'infortunée Princesse qu'au moment oîi Sa Majesté fut déposée sur son lit qu'on avait roulé au milieu du cabinet; ce fut alors qu'elle reconnut le visage de son époux.

Une teneur stupéfiante envahit la pauvre iemme qui se saisit machinalement la tête des deux mains, en se crispant les doigts, comme pour s'arracher les cheveux ; puis , anéantie, elle devint insensible et indifférente à tout ce qui se passait autour d'elle. Ce fut alors que

le comte E. Baranolï, remarquant l'état lamentable de la Princesse, lui toucha le bras en disant: « Courage... courage, Princesse, il vit!* €ette parole ranima ses sens bouleversés ; chose étrange, mais remarquée maintes fois, c'est que la femme la plus tendre, la plus délicate, la plus sensible et la plus impressionnable trouve au milieu des événements et des circonstances les plus dramatiques une force, une énergie, une fermeté d'âme vraiment héroïque, quand il s'agit d'aider, de commander, de diriger tous les moyens utiles qui peuvent soulager, secourir et rappeler à la vie.

Deux valets de chambre, celui de l'Enipereur et celui de la Princesse, s'empressèrent de déshabiller le souverain ; mais comme il était trèsdifficile de déboutonner l'uniforme, on le coupa par derrière dans toute sa longueur ; on en fit autant pour les autres vêtements , qui furent enlevés ainsi.

Il faut ajouter encore que, selon les paroles du docteur Botkine, l'Empereur blessé fut transporté au Palais d'Hiver avec la plus grande négligence par suite de la terreur panique qui s'était emparée des pauvres cosaques de l'escorte, parmi lesquels il s'en trouvait de légèrement blessés. L'infortunée victime, malgré son

état lamentable, fut secouée et ballottée affreusement en franchissant chaque porte jusqu'à son cabinet. Jamais simple soldat, blessé au champ de bataille, ne fut autant que l'Empereur privé des premiers secours. Il n'y avait pas même un brancard pour le transporter, et, chose plus triste encore à dire, il ne se trouva là personne pour lui bander les jambes, ce qui eût sûrement arrêté Fhémorrhagie.

Le grand-duc Michel et la Princesse firent à ["instant appeler des médecins. Krouglevsky, chirurgien de l'Empereur, arriva immédiatement après les deux premiers. A la vue de l'état affreux de Sa Majesté, il ne put retenir une exclamation alarmante, en disant : « La situation est épouvantable ! :> Alors la Princesse lui dit : « Faites tout votre possible pour le sauver ! »

Le chirurgien se mit à bander les jambes, pour arrêter Thémorrhagie ; la Princesse se plaça à droite, tout près du lit de l'Empereur, afin de lui donner tous les soins nécessaires. Son regard , rivé sur le visage de son époux, cherchait à voir si elle n'apercevrait pas un léger signe, un faible mouvement qui pût lui révéler qu'il revenait à lui ; elle ne vit aucun de ceux qui, derrière elle, arrivaient les uns

après les autres ; seulement , elle entendit la voix du grand-duc Michel qui disait : « J'étais Zà, je Vai vu. » Ces mots la firent se retourner ■et l'on entendit qu'elle adressait ce reproche immérité au grand-duc en disant: « Comment! navez-vous pas de conscience ? Comment avezvous pu laisser commettre un pareil crime ? » A ce reproche, dicté par le désespoir, le grandduc répliqua, qu'étant arrivé trop tard au lieu de l'attentat, il n'avait pu rien empêcher.

L'Empereur était étendu privé de sentiment ; ses yeux étaient ouverts, mais ternes ; sa respiration devenait plus rare ; les battements de son pouls étaient pour ainsi dire insensibles, €t le cœur avait presque cessé ses pulsations. Tous les moyens, usités en pareil cas, étaient employés pour rappeler l'Empereur à la vie : la Princesse lui aspergeait le visage d'eau froide, lui frictionnait les tempes avec de Téther, lui faisait respirer de l'oxigène, tout en lui pressant la main déjà un peu froide , cherchant à deviner si, par cette pression, son époux bienaimé était en état de lui répondre. Vain espoir! soins superflus ! rien ne devait plus rendre son époux à la vie.

Quand le docteur Botkine pénétra dans le cabinet impérial , il comprit d'un coup-d'œil

que l'état déplorable de Sa Majesté était désespéré ; car l'hémorrliagie abondante avait épuisé les forces du blessé, dont le pouls était devenu insensible. Toutes les personnes qui virent le médecin Botkine à sa sortie du cabinet impérial, allant et venant, le front très-soucieux, comprirent avec effroi que l'Empereur était en danger de mort. Un moment Botkine voulut tenter la transfusion du sang, pour rendre au patient , ne fût-ce que pour quelques heures, une étincelle de vie ; dans ce but, il avait déjà trouvé deux cosaques disposés à se laisser saigner ; mais il reconnut avec douleur qu'un trop grand laps de temps s'écoulerait avant qu'on se fût pourvu de l'appareil nécessaire pour une telle opération.

Tous les témoins de cette scène émouvante ne peuvent oublier l'instant où la femme de l'Empereur, en s'efforçant de le rappeler à la vie, s'écriait à plusieurs reprises avec angoisse: « Cest moi.., c'est moi... mon ange... m^ entendstu?... » On eût dit qu'il avait ouï ces cris déchirants qui s'exhalaient de l'âme de sa femme bien-aimée ; car ce fut alors qu'il se redressa subitement, tourna la tête à gauche et à droite, comme s'il l'eût cherchée ; mais on put remarquer que ses yeux regardaient sans voir. Alors,

il laissa retomber sa tête sur sa poitrine, comme s'il lui eût dit adieu et un faible gémissement se fit entendre.

Le petit nombre des personnes qui entouraient le lit du Souverain à cette minute suprême, affirment que Sa Majesté reconnut alors sa femme.

Outre les membres de la famille impériale qui pénétrèrent dans le cabinet les uns après les autres, il faut citer, parmi les plus intimes, les comtes Loris Mélikofl, Adlerberg, Milioutine, le prince Souvoroff et le général Ryléieff.

Tous furent frappés d'horreur et de stupéfaction, en pénétrant dans le cabinet impérial, à la vue du souverain bien-aimé, dont les traits dépeignaient déjà les approches de la mort, La partie inférieure de son corps mutilé était à nu, exposée aux regards de tous ; ses jambes n'offraient plus qu'une masse informe de chair, de sang et d'os broyés. A la vue de ce spectacle épouvantable, nul, parmi l'assistance, ne put garder son sang-froid ; tous les visages effarés retracèrent les angoisses sans nom de la plus cruelle douleur.

A l'aspect du Souverain gisant inanimé sur sa couche mortelle , les regards se portèrent involontairement de l'Empereur mourant vers

la Princesse, sa femme. Tous comprenaient à cette iieure suprême qui allait lui ravir un époux adoré, que c'était elle dont la douleur était la plus poignante, le malheur le plus inouï ; chacun pressentait que si Dieu accordait au souverain agonisant une faible étincelle de vie, un instant de lucidité avant d'exhaler son dernier soupir, ce dernier regard, cettfî dernière lueur de raison, ce dernier signe d'existence serait adressé par l'époux mourant à la femme aimée , joie de son cœur, âme de sa vie, étoile lumineuse de ses dernières années, dont la clarté resplendissante avait illuminé tout son être !

Ce morne désespoir de l'épouse infortunée fut compris de tous les membres de la famille impériale ; aussi la Princesse eut-elle la première place au chevet du mourant à cette heure nélaste, où la cruelle et impitoyable mort vint lui enlever son époux.

La place du palais d'Hiver fut bientôt envahie par une ioule énorme ; sur tous les visages se dépeignaient les mêmes symptôraesd'épouvante, tempérés seulement par l'ignorance où l'on était de la gravité des blessures reçues par le Souverain. Bien qu'elle fût anxieuse, la foule conservait encore, malgré le danger, une

lueur d'espérance que la vie pût être conservée au monarque bien-aimé.

Après les premiers soins donnés à l'Empereur, le chirurgien Krouglevsky demanda à la Princesse l'autorisation d'amputer les jambes du malade, dès que Sa Majesté aurait repris l'usage de ses sens. A cette demande on entendit la Princesse répondre : <i- Certainement , faites-le, faites tout pour le sauver ! » Mais l'Empereur n'ayant pas recouvré connaissance, l'amputation fut déclarée impossible à exécuter. Ce lut alors que l'on recouvrit d'un drap les jambes de Sa Majesté.

Au chevet du mourant était debout, à droite, le grand-duc héritier du trône, dont les yeux gonflés par les larmes abondantes qu'il avait versées , le visage altéré sous le poids d'une émotion déchirante, exprimaient éloquemment le désespoir qu'il ressentait, en perdant un père si tendrement aimé, ainsi que l'indignation de se le voir enlever par une mort si inopinée et si tragique.

A gauche du lit était placé le second fils du -mourant, le grand-duc Vladimir, dont toute l'attitude révélait le plus profond chagrin.

Le grand-duc Constantin, frère du Souverain, apparaissait de temps en temps près du lit

- ol —

derrière la Princesse. Son agitation était si vive et sa douleur si poignante qu'il ne pouvait rester immobile ; il allait et venait dans le cabinet; son visage était bouleversé et d'une pâleur mortelle, tout, dans son extérieur , trahissait l'intensité de son désespoir.

Le grand-duc iMichel, dernier frère d'Alexandre II, cœur bon et sensible, chérissait aussi avec tendresse ce frère qu'il allait bientôt perdre ; il ne pouvait dissimuler l'amertume de son affliction et de ses regrets ; aussi donnaitil un libre cours à sa douleur.

L'épouse du grand-duc héritier du trône, placée entre son mari et la Princesse, fondait en larmes à une faible distance de la couche douloureuse.

On entendit l'héritier du trône qui disait à la Princesse: « Je crois qu'il faudrait envoyer chtrcher V aumônier ? » A cette question, la Princesse, comme sortant d'un rêve, lui répondit: « Pourquoi cela? » Alors le grand-duc ajouta : « Mais, c est que je crois quHl n''y a plus d'espoir ! » Chacun comprendra que cette demande I« pourquoi » , formulée par la Princesse, provenait de ce que la malheureuse femme ne pouvait encore se rendre à l'évidence que la vie de son époux était condamnée irrévocable-

ment, et que, dans peu d'heures, elle allait le perdre pour toujours.

L'archiprêtre Rojdetsvensky entra bientôt pour administrer les derniers sacrements à l'Empereur agonisant; mais Témotion du ministre de Dieu était si terrible que sa main tremblante ne pouvait tenir la cuillère d'or contenant les saintes espèces; ce fut le médecin qui lui vint en aide en soulevant la tête du mourant , auquel il versa dans la bouche la sainte communion.

Quelques instants plus tard, le prêtre récita les prières des agonisants ; alors il n'y avait plus auprès du lit du moribond que quelques personnes appartenant à la famille impériale ; les personnes étrangères s'en étaient éloignées. Chacun s'agenouilla autour du lit , excepté la Princesse qui, continuant à prodiguer ses soins à son auguste époux, lui soufflait dans la bouche pour lui donner de l'air, les coussins d'oxigène étant épuisés, et la malheureuse épouse ayant toujours l'espoir de ranimer dans l'agonisant une lueur de vie. Hélas ! ô mon Dieu, c'était en vain! il n'y avait plus l'ombre d'espoir,

A trois heures et demie, la main de l'épouse bien-aimée lui ferma les paupières pour toujours; il était alors impossible d'apercevoir le

moindre souffle de respiration ; et à trois heures trenle-einq minutes l'àme de l'Empereur Alexandre Il avait pris son vol vers les demeures éternelles. A celle heure soleimelle et douloureuse, le grand-duc héritier se précipita dans les bras de la veuve de son père, exemple qui fut suivi par tous les membres de l'augusle famille. Par cet acte spontané, tous exprimaient la sympathique et douloureuse émotion qu'ils ressentaient pour cette lemme tant aimée de leur père auguste, épouse qu'il avait choisie, laquelle, en cet instant suprême , endurait les plus cruelles et les plus intimes souffrances.

La Princesse, toujours immobile, impassible et glacée auprès du lit de mort de son époux adoré, ne répondait que faiblement à ces vifs témoignages de sympathie, tant elle était écrasée îious le coup de cette catastrophe terrifiante, qui lui arrachait tous les éléments de son bonheur ici-bas.

Ayant écliangé ces marques réciproques de douloureuse affliction , les grands-ducs emportèrent le lit où le défunt était étendu dans la bibliothèque contiguë au cabinet impérial , et dont on avait enlevé les tables, pour que l'espace restât libre à la circulation.

La Princesse suivit le lugubre cortège ; elle

resta encore quelque temps auprès du lit ; mais ses forces physiques trahissant son courage héroïque, elle s'affaissa sur un siège qui lui fut avancé.

Un membre de la famille impériale s'approcha de la Princesse pour lui proposer d'aller entendre les détails de la catastrophe de la bouche même des cosaques de l'escorte , qu'on avait appelés dans le grand corridor du palais d'Hiver; il est naturel qu'en cet instant si douloureux pour son âme elle n'en eût ni la force ni le courage.

Pour elle, son infortune était sans bornes, et rien en ce monde n'en pouvait adoucir les rigueurs. Elle resta plongée, une heure durant, dans cette torpeur de l'âme dont rien ne put l'arracher ; et pendant ce temps-là tous les membres de la famille impériale se retirèrent pour rentrer dans leurs demeures. Seul, le grand-duc Constantin se rendit immédiatement à l'église de la forteresse, où sont inhumés les souverains russes; là, il se précipita à genoux sur la tombe de son père, l'Empereur Nicolas. Les angoisses de son âme étaient si puissantes que son courage en fut brisé ; ses sanglots éclatèrent avec ses pleurs qui inondèrent son visage.

Transportons-nous un instant sur le lieu de la catastrophe, au canal Catherine. A peine l'Empereur blessé eut-il été emporté, la toule anxieuse, épouvantée, terrifiée accourut de toutes les directions à l'endroit de l'explosion , dont l'aspect oflrait, comme nous l'avons dit, un amas confus de débris ensanglantés. Cette foule s'y précipita avec un pieux et saint enthousiasme pour recueillir précieusement et conserver comme reliques les parcelles de terre , les fragments de pierre que le sang du martyr impérial avait .inondés.

Immédiatement, un cordon de troupes fut placé autour du théâtre de la catastrophe ; des sentinelles furent postées des deux côtés du trottoir, pour empêcher les passants de fouler le sol sanctifié par le sang de l'oing du Seigneur.

Parmi ces troupes se trouvaient des soldats du régiment Paul, commandés par un olïicier qui s'empressa de fouiller la neige, afin d'y recueillir les restes précieux des vêtements de l'Empereur ou des objets lui ayant appartenu.

Parmi ces débris, il découvrit le petit doigt du pied droit d'Alexandre 11 , qui, de tous les blessés, était le seul qui eût eu les jambes fracassées. Cet officier conserva religieusement ce

petit doigt de l'Empereur dans un petit flacon d'esprit de vin; de plus, comme cet officier devina que cette chère relique appartenait de droit à la veuve du martyr, dès le lendemain delà mort de la victime, il se rendit au palais d'Hiver, pour remettre ce triste et lugubre souvenir à la veuve infortunée d'Alexandre II.

Tant que la dépouille mortelle d'Alexandre II resta sur son lit de mort, des prières funèbres furent chantées à une heure de l'après-midi et à neuf heures du soir, chaque jour, jusqu'aux obsèques.

Les membres de la famille impériale et quelques intimes du défunt, assistèrent seuls à ces prières.

Pendant la nuit qui suivit la mort, l'autopsie du cadavre fut faite par les médecins de Sa Majesté. Ils constatèrent unanimement que l'Empereur , dont l'organisme interne était sain et dans un état normal, eût pu vivre encore une dizaine d'années.

Dans leur aveuglement fanatique, les misérables régicides qui attentèrent à la vie de ce grand prince, oublièrent dans leur rage forcenée que, si Alexandre II eût régné quelques années de plus, lui, dont les tendances libérales et l'ardeur pour tout ce qui se rattachait à la voie

des réformes entreprises, étaient manifestes pour chacun , lui , qui s'était entouré de nouveaux ministres dont il avait su apprécier les talents, et qu'il avait choisis afin de le seconder efficacement dans ses desseins , ministres , qui devaient avancer avec lui d'un pas ferme et inébranlable dans la voie du libéralisme; sans nul doute, la Russie, parvenu au point culminant des réformes administratives, n'eût plus eu rien à envier aux États les plus franchement cunstitutionnels ; et cette transformation se fût opérée sans commotion violente, sans effusion de sang, mais tout pacifiquement, sans le moindre trouble, comme s'étaient accomplis le grand acte de l'émancipation des serfs et les autres événements importants du règne glorieux d'Alexandre II, bien que dans les autres pays de l'Europe cette réforme civilisatrice eût coûté des Ilots de sang versé.

Parvenu à l'âge où tout homme aspire au repos , désireux de jouir en paix des joies de la famille, l'Empereur eût transmis volontiers le sceptre souverain à son héritier; mais il comprenait que son œuvre du progrès civilisateur était inachevée, et il tenait à l'accomplir entièrement.

Alexandre II ne voulait se démettre du pou-

voir suprême en faveur de son fils qu'au jour où la Russie, parvenue à l'apogée de la civilisation et du progrès , le besoin de nouvelles créations réformatrices fût jugé et reconnu superflu. 11 voulait que l'Empire russe florissant pût continuer pacifiquement sa marche régulière et progressive, au sein de l'ordre le plus parfait et de la prospérité générale de la nation.

La Princesse aspirait avec ardeur à l'instant où son époux abdiquerait ; sa constante préoccupation avait pour but le bonheur et la santé de celui qu'elle chérissait si tendrement. Le rêve qu'elle caressait dans sa pensée, c'était de le voir installé avec elle au Caire pour tout un hiver, sachant combien l'Empereur aimait les climats chauds ; mais ce beau rêve ne pouvait être réalisé que par suite de l'abdication du pouvoir suprême, et son époux reconnaissait qu'un tel acte eût été prématuré.

Tous ceux qui furent témoins de la profonde douleur de la Princesse ne l'entendirent-ils pas s'écrier avec désespoir: « Ah! si le bon Dieu « me L'avait conservé, même privé de ses jambes, * il aurait vécu... c^eût toujours été lui... En cet « état pitoyable, il m'eût appartenu davantage « encore; car il eût été forcé d'ubdiqwr le pou- « voir impérial. Est-ce que je tenais à sa cou-

- ronne souveraine, qui me pesait et troublait mœi « bonheur ? Je l'aimais j)arce que c'était lui ; je « V aimais personnellement ; je V aimais depuis « quinze ans avec la même puissance de tendre « affection, et cela au premier comme au dernier ' jour ! Maintenant qu'il n'est plus, mon amour « survivra à sa i>erte ; je le chérirai jusqu'au * tombeau, on Dieu, par pitié pour mon malheur,. « et dans sa miséricorde , m'appellera bientôt, « selon mon vœu le plus ardent et le plus cher! >^

Reprenons le récit des événements: A peine •fut-il mort, l'Empereur resta exposé sur son lit dans la bibliothèque attenante à son cabinet. C'était dans ce même appartement qu'Alexandre Il avait la coutume de rassembler un conseil extraordinaire , présidé par lui et où -étaient discutées les questions capitales du gouvernement. La grande table, recouverte du tapis vert officiel , en avait été enlevée , pour faire place au lit funèbre, que l'on mit au milieu de •cette salle. Sur la dite table on voyait une sonnette en bronze foncé , représentant la cloche d'une église gothique. Cet objet avait été offert ■en présent au Souverain par la princesse Lovitz, femme morganatique de son oncle , le grandduc Constantin. C'était un souvenir de son séjour à Varsovie, cité qui lui avait plu beaucoup,

grâce à la princesse Lovitz et à son époux, lesquels s'étaient efforcés d'amuser le jeune grandduc, devenu plus tard l'empereur Alexandre IL Celui-ci avait grand soin de ce présent dont il citait, avec plaisir, l'origine aux personnes qui venaient chez lui pour la première fois. Voilà un nouveau trait caractéristique qui donne une preuve du culte de vénération qu'Alexandre II vouait aux morts.

Un service d'honneur fut organisé auprès du corps du défunt, service composé uniquement des aides-de-camp généraux et autres aides-decamp de la suite impériale. Les membres du clergé se succédèrent sans interruption pour réciter les saints Evangiles auprès de la dépouille mortelle du monarque.

Bien que le général Ryléieff ne fît point partie du service d'honneur, néanmoins pendant les nuits qui suivirent la mort d'Alexandre II , il veilla auprès du défunt ; là, il donna un libre cours à sa douleur. Ce général avait pour l'Empereur une affection sans bornes ; pour lui cette mort le plongeait dans un désespoir auquel il succombait sans contrainte ; il pleurait à chaudes larmes comme un enfant ; il laissait échapper des gémissements, sans songer aux personnes qui le regardaient; il exhalait même des blas-

phèmes, niait l'existence de Dieu et ne faisait plus ni prières ni signe de croix.

Il est bien certain que la catastrophe , qui mit au tombeau Alexandre II, excita le trouble dans la foi de bien des âmes ; on osait juger les décrets de la Providence ; on se demandait, ■en frémissant, comment, si Dieu existait, il avait pu permettre qu'un tel forfait fût accompli; <îhacun tremblait en songeant aux suites redoutables qui devaient résulter de cette fin si tragique. Ce triomphe des puissances infernales sur Id manifestation la plus idéale de la bonté, triomphe du mal sur le bien , faisait dévier l'intelligence humaine de la voie de la résignation aux décrets impénétrables de Dieu ; le doute glaçait les âmes ; on se perdait dans un labyrinthe de conjectures alarmantes sur l'avenir réservé à la patrie. On se demandait avec effroi quelles seraient les conséquences de ce meurtre du meilleur des souverains pour toute la Russie, dont les bases fondamentales semblaient ébranlées. Partout, les suites néfastes qui pouvaient résulter d'une telle calamité , dominaient les esprits, ébranlaient les convictions, terrifiaient les courages ! La patrie , outragée et mutilée dans son souverain, n'entrait-elle pas dans une ère de malheurs successifs, qui allaient fondre

sur elle pour la terrasser et la briser? 0 douleur sans nom ! problème insoluble et épouvantable, qui assombrissait tous les esprits, en excitant dans les cimes ce doute de l'existence d'un Dieu juste et bon, ayant permis une telle abomination sur la terre.

Mais, faisons trêve à nos regrets et retournons auprès du lit funèbre.

L'accès de cette chambre de la mort n'avait été accordé qu'aux personnes de l'aristocratie, qui avaient connu plus particulièrement Alexandre II: en outre, parmi elles se trouvaient aussi quelques officiers de la garde. Malgré cette difficulté d'admission auprès du défunt, la chambre fut toujours remplie tant que le souverain y fut exposé.

• Quand la Princesse, veuve d'Alexandre II, y descendait, les portes en étaient closes pour tout le monde. Ces visites douloureuses avaient lieu aux heures où la malheureuse femme avait coutume de voir son époux, et ces visites avaient la môme durée. Le soir, bien tard, avant de se livrer au repos, elle allait encore auprès de la couche funèbre, comme pour lui dire bonsoir, de même qu'elle le faisait de son vivant.

La première journée, durant les longues heures qu'elle passa auprès du défunt, elle ne lit au-

cune attention au service d'honneur préspnt, qui s'écartait de quelques pas à son approche ; mais, plus tard , elle désira en éviter la présence , et pria les personnes qui en faisaient partie de s'éloigner dans la chambre voisine, laveur qui lut accordée exceptionnellement à la Princesse , bien que, d'après le cérémonial officiel , la dépouille mortelle d'un souverain doive toujours être entourée d'une garde d'honneur.

Cependant, il arriva plusieurs fois qu'aux heures où la Princesse était auprès du corps de son époux, on lui annonça l'arrivée de personnes connues qui sollicitaient à la porte l'honneur de faire leurs génuflexions aux pieds du défunt, pour lui adresser leurs adieux et élever vers le ciel leurs prières pour le repos de son àme. Alors chacun pouvait constater que tous les yeux étaient baignés de larmes sincères. En ces circonstances, la Princesse s'éloignait dans le cabinet de l'Empereur. Parmi les personnes admises à honorer la dépouille mortelle du Souverain, il faut citer le comte Milioutine qui, en entrant, paraissait fort calme ; on lisait sur ses traits qu'il s'était armé d'un courage stoïque pour dissimuler son émotion ; néanmoins, quand il se fut approché du lit pour déposer un bai-

ser respectueux sur la main du défunt, son courage faillit et il s'éloigna vers la fenêtre où il donna un libre cours à ses larmes et à ses sanglots. Il était sans force pour cacher sa douleur aux témoins de cette scène.

Le comte Milioutine était du petit nombre des hommes remarquables qui, sous l'initiative souveraine d'Alexandre II, coopérèrent à tousles grands actes administratifs des vingt dernières années de ce règne glorieux. Le comte aimait sincèrement son souverain, qu'il servit avec dévouement; de telle sorte que l'on peut dire que son nom est étroitement lié au règne d'Alexandre II, dans l'histoire duquel il occupera, sans nul doute, une place brillante parmi les hommes d'État de la Russie.

L'Empereur défunt resta sur son lit de mort et dans cette chambre depuis le dimanche jusqu'au mercredi soir; après quoi eut lieu la translation de la dépouille mortelle dans la grande église du palais d'Hiver.

Mercredi, à neuf heures du soir, toutes les-

salles de ce palais furent envahies par toutes

les personnes qui avaient le privilège ou le

droit d'assister à cette lugubre cérémonie. On,

peut dire que littéralement les salles étaient

si remplies qu'une épingle n'y serait pas tombée

à terre. L'heure était venue où le corps de Sa Majesté l'Empereur Alexandre II allait être transporté dans la grande église du palais d'Hiver. Dans la bibliothèque se réunirent tous les augustes membres de la famille impériale, ainsi que la princesse-veuve et deux de ses enfants. Quelques prières funèbres furent récitées ; ensuite on enleva du lit de mort où le Souverain avait été étendu quatre jours , le corps de Sa Majesté que l'on déposa dans le cercueil placé dans la même pièce.

En cet instant terrible et solennel, où la dépouille mortelle d'Alexandre II était étendue sur sa couche dernière, sa veuve, debout tout près de ces restes adorés , fut impuissante à contenir la poignante émotion qu'elle ressentait à la vue de cet époux bien-aimé, couché dans son cercueil , et qui allait être emporté pour toujours loin de cet appartement si rempli de lui-même. Soudain retentit la chute d'un corps accompagnée d'un cri déchirant, qui fit tressaillir tous les cœurs ; l'infortunée Princesse venait de s'évanouir et d'être assaillie par une violente crise nerveuse.

Les grands-ducs relevèrent la malheureuse veuve, pour l'emporter dans l'appartement contigu au cabinet du défunt, où elle fut déposée

par eux sur un canapé ; après quoi, leurs Altesses impériales retournèrent près du cercueil afin de prendre rang dans la marché du cortège, qui devait s'avancer immédiatement.

Livrée aux soins empressés des médecins, la Princesse sembla lutter pour se raidir contre sa faiblesse et chasser le sombre nuage qui obscurcissait sa vue; elle s'efforça de dominer et de vaincre son accablement, ce à quoi elle parvint à force de courage et de résolution ; et, soutenue par deux médecins, dont l'un était Krouglevsky, elle voulut rejoindre le cortège à l'instant môme. Malgré les objections des médecins qui lui assuraient qu'elle serait incapable de faire un si long trajet dans l'état débile où elle se trouvait, la vaillante femme, frémissante, chancelante et se soutenant à peine, se traîna jusqu'à la bibliothèque, où le cortège venait de se mettre en marche. Elle s'j'^ plaça tout près du mort, à la tête du cercueil , entre Monsei- -iieur le grand-duc héritier du trône et son trère le grand-duc Vladimir Manquant de force pour marcher, elle fut soutenue par deux médecins , et de cette manière la triste veuve d'Alexandre H rendit ce jour-là les derniers devoirs à son auguste époux.

Le cercueil impérial fut porté à travers les

salles du palais par les membres de la famille impériale ; les fils aînés marchaient à la tête et les plus jeunes étaient au pied du cercueil^ selon les prérogatives de l'ancienneté et du rang.

Dès qu'on eut franchi le seuil de la bibliothèque, l'assistance nombreuse, rangée des deux côtés, offrit l'aspect le plus lugubre et le plus navrant. La vue de ces vêlements de deuil, de ces longs voiles de crêpe, de ces visages altérés par une terrible émotion, de ces yeux gonflés par tant de larmes versées durant ces quatre jours de désespoir, toute cette désolation générale glaçait et oppressait tous les cœurs en faisant tressaillir douloureusement les plus braves. Qui décrira fidèlement ce deuil général ! Que de soupirs déchirants et d'une lugubre éloquence ! Que de sanglots étouffés , comprimés et brisant les cœurs ! Que de ruisseaux de larmes inondant tous ces visages consternés ! Ah! certes, jamais, non, jamais, un souverain, n'a été l'objet de regrets si unanimes de la part de son peuple. Et jamais un souverain n'a mérité, à si juste titre, d'être tant pleuré.

A peine cette foule éplorée eut-elle aperçu le cercueil renfermant l'Empereur bien-aimé, qu'instinctivement et d'un élan spontané elle

se précipita à genoux. On entendit quelques gémissements douloureux; il y eut des personnes qui faillirent se trouver mal , tant était iorte rémotion ressentie par toute l'assistance.

A la vue de la malheureuse veuve du souverain , se traînant en chancelant derrière le cercueil, ayant le regard d'une (ixité effrayante, dirigé sur la tête de son époux défunt, le désespoir le plus intense et le plus terrible se révélant dans toute l'attitude de l'infortunée princesse, plusieurs des assistants s'écrièrent: ■« Pauvre femme !... c'est horrible /... Mon Dieu ! » D'autres voix disaient : « Que va devenir la Russie ? »

En cet instant, toute étiquette et toute contrainte disparurent pour faire place aux épanchements de l'affliction la plus vraie , la plus sincère et la plus profonde. L'oreille ne percevait que cris étouffés, déchirants, partis de toutes les poitrines oppressées ; chacun parmi €ette loule ressentait dans son âme le contrecoup du malheur épouvantable et sans nom qui venait de fondre sur le pays consterné. Seule, une grande foi chrétienne pouvait dicter la résignation aux volontés suprêmes de l'Éternel ; mais il eût fallu que cette foi fût inébranlable comme le ro:, pour qu'en un cataclysme si

affreux les principes enseignés par la religion ne fussent pas altérés par le doute.

Entrés dans l'église , les membres de la famille impériale placèrent le cercueil sur le catafalque ; ensuite , ils s'en approchèrent pour baiser la main et le front du défunt. La princesse-veuve en fit autant après les grandesduchesses; mais, en montant et en descendant les degrés du catafalque, elle fut soutenue par un des grands-ducs.

Une fois cette pénible cérémonie achevée, leurs Altesses impériales se rapprochèrent encore ; des chants funèbres retentirent dans l'enceinte sacrée ; après quoi le cortège impérial quitta l'église dans le même ordre qu'à son arrivée ; mais la veuve du souverain voulant échapper aux regards de l'assistance rentra dans ses appartements en suivant les corridors.

Quand la dépouille mortelle de l'Empereur eut été transportée dans la grande église du palais d'Hiver, le service d'honneur auprès du cercueil devint officiel, et dès lors toutes les grandes et les petites charges de la cour furent admises aux offices funèbres du matin et du soir.

Au centre de l'édifice sacré était élevé un riche et somptueux catafalque, au-dessus de plusieurs degrés.

Le cercueil, déposé sur une estrade dressée au milieu, était entièrement recouvert de couronnes de fleurs naturelles envoyées à Saint- Pétersbourg de tous les points de l'empire. Parmi ces couronnes, il y en avait qui portaient des inscriptions tracées avec des fleurs : elles étaient les interprètes de l'immense désolation qui régnait dans toutes les provinces à la suite de la perte irréparable dont tous les Russesétaient en deuil. Voici quelques-unes de ces inscriptions: Au Tsar libérateur !... Tu es immortel dans nos cœurs !... et bien d'autres, toutes inspirées par les mêmes regrets.

Ces premières couronnes furent bientôt remplacées par de nouvelles, retraçant l'expression de la consternation publique.

Pendant la célébration des cérémonies religieuses funèbres, l'assistance ne vit point la princesse-veuve qui, ne voulant pas exposer sa douleur en public et craignant d'être trahie j)ar son courage, assista aux offices sacrés, dérobée aux regards de toute l'assemblée , dans une chambre contiguë à l'autel.

Chaque fois que les membres de l'auguste famille impériale avaient rendu honneur au défunt, en lui baisant la main, la Princesse avec ses enfants s'approchait du cercueil ; ce

n'était qu'en cet instant qu'on pouvait l'apercevoir.

Bien que toutes les conditions sociales ne fussent pas autorisées à pénétrer dans l'église pour rendre au monarque défunt les derniers honneurs, néanmoins il y eut bien des personnes de tenue convenable , appartenant même aux classes inférieures, qui y furent admises et qui s'y succédèrent à l'envi.

Dans son cercueil l'Empereur portait l'uniforme du 1" régiment de la garde Préobrajent^ky, corps d'armée pour lequel Alexandre II avait une certaine prédilection.

Peu de temps avant sa mort, il avait oflert en cadeau à son plus jeune lils, le prince Georges, l'uniforme de sous-officier du dit régiment, et le Souverain éprouvait un véritable plaisir à l'en voir revêtu. On raconte même que Sa Majesté avait l'intention d'élever ce flls au grade d'officier de ce régiment, désir que l'impitoyable mort ne lui permit point de mettre à exécution. Si un jour, dans l'avenir, on voit le jeune fils d'Alexandre II , parvenu à l'âge d'homme, apparaître dans les rangs de ce régiment Préobrajensky , où il débutera dans la carrière militaire comme simple soldat, nul doute que ses compagnons d'armes n'éprouvent

une grande satisfaction à la \ue du prince Georges qui, physiquement est le vivant portrait du souverain-martyr. Ce prince se confondra dans leurs rangs comme leur égal, tout en restant le fils du plus grand souverain de leur pays.

La veille de la translation du corps à la cathédrale, on sut que la Princesse avait de ses propres mains roulé autour d'une chaîne que Sa Majesté portait sur la poitrine, chaîne d'or, cadeau de la Princesse, à laquelle étaient suspendus plusieurs images saintes et des médaillons renfermant des portraits miniatures des êtres qui lui étaient le plus chers, ses longs et magnifiques cheveux châtains, tant admirés de son mari et qu'elle avait coupés le matin de ce même jour. C'est ainsi que l'Empereur emporte sur son cœur, dans la tombe, la chevelure de sa femme chérie. « Je veux, dit la pauvre veuve, qiie mon époux ait dans son tombeau cette chevelure qu'il aimait et qui , désormais, m'est devenue inutile. *

Le général Ryléieff, malgré son désespoir, n'oublia pas de rendre à la veuve de son Souverain tous les services d'un ami véritable.

Alexandre il ne portait alors ni décorations ni couronne; seul, le manteau impérial en-

tr'ouvert révélait la haute dignité du défunt ; manteau, sans lequel il eût pu être comparé à un simple général de son armée.

On savait que l'intime désir du Souverain était de reposer dans son tombeau sans les appareils de la souveraineté impériale, désir qu'il avait manifesté de son vivant à plusieurs personnes.

Ennemi, par nature, de tout ce qui était luxe, pompe et splendeur, il se l'imposait en souverain comme un devoir; mais il y échappait toujours avec plaisir et s'en affranchissait entièrement dans son intimité. Voilà pourquoi cette simplicité le suivit même au tombeau. Ainsi, le lieu choisi par lui pour sa sépulture dans la cathédrale de Saint-Pierre et Saint- Paul, où reposent en Dieu les souverains russes, n'est pas celui des têtes couronnées , dont les dépouilles gisent au pied des saints autels. Alexandre II voulut être inhumé auprès de sa fille aînée morte à l'âge de sept ans. Il avait conservé de cette enfant un souvenir tout particulièrement affectueux, c'est ce qui explique pourquoi la tombe de Sa Majesté Alexandre II est située à l'extrémité gauche de l'église. Cet endroit est réservé ordinairement à la sépulture des branches cadettes souveraines.

Étendu dans son cercueil, les traits du défunt ne portaient nulle trace de souffrance ni de décomposition : son visage était calme et semblait endormi ; ses yeux étaient fermés et sa bouche entr'ouverle. Son visage ne portait d'autre trace de l'explosion que de petites taches bleues et rougeâtres, qu'on n'aperçut qu'après sa mort, suites de légères contusions reçues au visage.

Tant que la dépouille mortelle du Souverain resta au palais d'Hiver, sa veuve vint la visiter chaque jour depuis quatre heures jusqu'à cinq heures. Alors, d'après un ordre suprême, à cette heure-là on faisait évacuer l'église sansaucune exception, et les portes en étaient closes^

Le samedi, 14 mars, fut le jour fixé pour la translation de l'Empereur défunt au lieu de sa «épulture, dans la cathédrale des saints apôtres Pierre et Paul , située dans la forteresse de Saint-Pétersbourg. Les rues, où devait passer le cortège, étaient toutes pavoisées de drapeaux de deuil , et les balcons des maisons étaient -ornés de draperies noires et blanches.

Des deux côtés de ces rues étaient rangées, en grand uniforme, les troupes de la garde impériale qui faisaient la haie sur le parcours du ■cortège, depuis le palais d'Hiver jusqu'à l'entrée -de la forteresse. Une morne consternation planait dans la ville, tous les visages exprimaient la plus profonde douleur ; elle se lisait dans les yeux rougis et gonflés par les larmes.

A onze heures et demie, une salve de trois «oups de canon tirés de la forteresse, annonça

à la capitale en deuil que la lugubre cérémonie de la translation allait commencer.

Dans l'église du palais d'Hiver s'étaient rassemblés tous les membres de la famille impériale, où quelques particuliers seulement se trouvèrent pour devoir de service.

Des chants funèbres retentirent sous la voûtesacrée, après lesquels l'auguste famille impériale , ainsi que la veuve accompagnée de se& entants , s'approcha du cercueil pour faire sesadieux au Souverain , qui allait pour toujours quitter cette demeure impériale, où tant d'événements de ce règne glorieux avaient pris naissance.

Cette triste cérémonie achevée, tous les princesde la famille impériale portèrent le couvercle du cercueil qu'ils fermèrent eux-mêmes. Ensuite, tous soulevèrent le cercueil qui contenait la dépouille mortelle d'Alexandre II , et après avoir traversé les salles du palais, ils le déposèrent sur le char funèbre qui était surmonté de la couronne impériale, char richement drapé de brocart d'or et conduit par huit chevaux splendidement caparaçonnés.

La Princesse, ne faisant point partie du cortège pour éviter toute occasion de se mettre en évidence, rentra dans ses appartements.

L'impératrice elles grandes-duchesses prirent place dans des voitures de deuil, ainsi que les ■demoiselles d'honneur de service

Derrière le char funèbre marchait le premier l'Empereur Alexandre III, suivi à quelques pas des autres membres de la famille impériale et des personnages de la suite des princes.

La température était rigoureuse ce jour-là ; le vent soufflait avec violence ; une masse de neige à demi-fondue formait des mares d'eau placée où les pieds étaient transis. Malgré ces intempéries, le défilé nombreux était composé de vieillards avancés en âge, d'anciens soldats i)lessés au champ d'honneur ou affaiblis par la maladie. Tous ceux qui en faisaient partie voulurent rendre jusqu'à la fin les derniers honneurs dus à un prince adoré de son peuple, vénéré au suprême degré et si universellement regretté. Mais il arriva que le courage fut trahi par la fatigue et que plusieurs se virent obligés de réclamer un bras ami comme soutien et appui. Parmi ceux-ci on remarqua le ministi-e de la cour, comte Adlerberg, auquel le grand-duc Michel offrit son bras.

Durant le défilé du cortège, s'avancèrent des députalions de tous les grands corps de l'Etat ; en outre il y en eut de la noblesse, de la (inance.

de la bourgeoisie et de la classe ouvrière. On .reconnaissait la députation des artisans aux drapeaux qu'ils portaient, et où se trouvaient, peints et dorés, les insignes de leurs divers métiers.

Rien ne peut exprimer la majesté imposante et grandiose du spectacle offert par un peuple abîmé dans sa douleur, terrifié par cette épouvantable catastrophe , cherchant d'un regard anxieux à apercevoir, une fois encore, la dépouille mortelle du Souverain , qui avait tant prouvé son amour à ce peuple et à la perte duquel il ne pouvait croire encore, malgré l'évidence de cette pompe funèbre se déroulant à ses regards.

Le grondement du canon retentissait de minute en minute, mêlé aux sons plaintifs et lugubres de toutes les cloches de la capitale ; tout cet appareil de ce jour nétaste excitait dans les âmes des spectateurs un frémissement, un trouble, une angoisse et un désespoir indescriptibles.

Gomment n'eût-on pas été vivement touché à la vue de ce peuple en larmes, se précipitant derrière le cortège pour ramasser avec piété et respect les minces rameaux de sapin qui jonchaient toutes les rues où le cercueil impérial

devait passer. Ces verts rameaux étaient pour le peuple de sacrées reliques, derniers souvenirs du passage de l'Empereur bien-aimé dans la capitale de son empire.

Gomment oublier ce jour à jamais tristement mémorable! Il restera gravé éternellement dans le souvenir de ceux qui en ont été les témoins. Ce fut à deux heures et dix minutes que le char funèbre arriva à la porte de la forteresse. Le cercueil en fut descendu par tous les princes de la famille impériale et il fut porté à bras jusqu'au catafalque qu'on avait élevé au centre de la cathédrale, et où l'on parvenait au moyen de gradins recouverts d'un tapis écarlate. Le catafalque était surmonté d'un immense baldaquin , ayant la forme d'une couronne d'or. Alentour étaient déposées, sur des coussins de drap d'or, les couronnes souveraines et toutes les décorations du défunt Empereur.

Les chants funèbres du rite orthodoxe retentirent de nouveau dans l'enceinte sacrée ; ensuite, les membres de la famille impériale s'agenouillèrent au pied du cercueil ; puis ils honorèrent l'auguste défunt en lui baisant la main ; après quoi, tous quittèrent la cathédrale.

Le même cérémonial fut observé chaque matin et chaque soir à la fin du service fu~

nèbre. . Après les membres de la famille impériale, ordinairement le général Ryléieff faisait approcher les deux jeunes enfants de l'Empereur défunt, afin que ceux-ci remplissent le même pieux devoir.

Un jour que le prince Georges venait de s'approcher du cercueil de son auguste père, on vit le noble prince Souvaroff, vieillard vénérable qui fut constamment honoré par l'intimité des deux derniers monarques, sortir du groupe des assistants pour gravir les degrés du catafalque. Il s'approcha du jeune prince qu'il em- . brassa devant le cercueil de son père, comme il l'avait fait tant de fois en sa présence et de son vivant. Tous ceux qui furent témoins de cette scène comprirent la noblesse du sentiment qui animait le prince Souvaroff en le faisant ' agir ainsi en cet instant solennel.

A dater de ce jour, d'après un ordre de la police municipale , le public fut admis nuit et ^ jour dans l'intérieur de l'église, afin que chacun ' pût venir rehdre un dernier hommage aux restes mortels du Souverain. Tant que l'Emis pereur défunt fut exposé dans la cathédrale, il y eut constamment une foule innombrable qui i s'y succéda. On fut même obligé de remettre le jour des funérailles , afin de permettre aux

députations provinciales de tous les points de l'empire russe d'arriver dans la capitale pour assister aux obsèques du Souverain défunt. 'C'est ce qui explique pourquoi étant mort le 13 mars, Alexandre II ne fut inhumé que le 28 du même mois.

Tant que l'Empereur resta exposé dans l'église, il y eut office funèbre deux fois par jour : le premier, à midi, seulement en présence de la famille impériale ; le second, à huit heures du soir, devant l'auguste famille et les personnages ayant quelque charge à la cour.

La Princesse était désireuse de s'isoler dans sa douleur autant que possible ; on lui avait dressé un pavillon à droite de l'église, et ce fut de là qu'elle assista à toutes les prières mortuaires avec deux de ses enfants.

Une heure avant le moment où l'office devait être célébré, elle arrivait à la cathédrale pour s'approcher du cercueil. On comprenait que c'était pour chacun un devoir sacré de témoigner ■à la veuve du défunt les plus grands égards, •et d'adoucir, bien que faiblement, l'amertume des regrets de la veuve inconsolable. Aussi, avant que la Princesse s'approchât, toutes les personnes qui remplissaient l'église, ainsi que lia garde d'honneur qui faisait le service autour

lu catafalque, étaient priées de s'éloigner au bas du temple. Alors, selon le désir de la Princesse , on plaçait un grand paravent sur les gradins , pour cacher le cercueil aux regards du public, et là, la pauvre femme restait une demi-heure à prier, à renouveler les fleurs des guirlandes qui ornaient le cercueil, et à faire distribuer aux assistants celles qui étaient flétries et que chacun emportait pieusement comme une sainte relique que l'on plaçait sur son cœur.

Ces marques de déférence témoignées à la veuve d'Alexandre II, n'étant pas conformes aux lois civiles et religieuses qui doivent prescrire le cérémonial des obsèques d'un empereur de Russie, il fallait, pour qu'elles fussent accordées à la Princesse , obtenir l'autorisation suprême de l'Empereur Alexandre III qui, nous devons le dire à sa louange, comprit le sentiment délicat exceptionnel, réclamé par la triste circonstance.

Il ne faut pas omettre de rendre justice à l'aristocratie russe qui, en ce malheur général pour tonte la nation, se montra remplie d'égards et d'attentior.s respectueuses envers la princesseveuve, en venant offrir à. celle-ci des marques de sympathique condoléance au milieu de sa grande infortune.

Cette aristocratie comprit que la PL-iiicesse, étant un membre issu de son seiri, en témoignant de la déférence à la veuve d'Alqxandre II c'était à la classe aristocratique tout entière qu'elle rendait hommage. Aussi' ces attentions délicates furent-elles unanimes ; tous les âges y prirent part et y furent représentés; les dames les plus éminentes et les plus respectées mirent un véritable empressement à s'inscrire à la porte de la veuve ou à y déposer. leurs cartes»

Par son mariage morganatique,, l'Empereur donna à l'aristocratie russe, une nouvelle preuve des égards qui lui étaient dus et qu'il se plaisait à reconnaître lui-même. Ce mariage tardif fut non-seulement une réparation personnelle, mais encore une satisfaction donnée à l'honneur

,de la caste aristocratique tout entière.

. En se mariant avec la Princesse, l'Empereur accomplit un acte contraire aux lois gouvernementales qui .régissent, la Russie ; mais cette

*union ne. fut 'point une mésalliance, puisque par son origine la • princesse-veuve remonte à St- Vladimir et à Rurik, fondateur de l'empire russe. et tige des grands-ducs de Russie. En voici la preuve: le premier prince Jouri Dolgorouky était le huitième fils de Vladimir Monomaque, qui vécut au douzième siècle. Ce fut ce même prince Jouri qui fonda la ville de

Moscou et devint le premier grand-duc de Moscou, principauté la plus importante et la plus étendue à cette époque.

Alexandre II faisait grand cas de l'illustre et ancienne origine de sa femme ; c'est pour ce motif qu'il voulait qu'elle fût traitée , non en souveraine, mais comme sa femme et son égale, digne de ce rang par sa haute naissance. Il tenait à ce que le public vît qu'il la considérait ainsi ; c'est pourquoi il voulut, de prime-abord, qu'elle figurât dans toutes les petites réceptions intimes. La Princesse assistait aussi à toutes les réunions de famille, dont ne faisaient partie exclusivement que les membres de la iaraille impériale, réunions telles que les dîners du dimanche, auxquelles les personnes mariées morganatiquement ne paraissaient point.

Ainsi le nom de Jourievsky que portera le prince Georges sera illustre par son origine maternelle, remontant au fondateur de la Russie, aussi bien que par son origine paternelle, comme descendant du plus grand souverain que la Russie ait eu jusqu'à nos jours.

Voilà pourquoi l'Empereur dit un jour à sa femme : « Je me sens fier d'avoir épousé une princesse Bolgorouhy. » Ces paroles, sorties de la bouche d'Alexandre II, s'expliquent en ce

que, par l'ascendance masculine, la famille des princes Dolgorouky était issue directement de Rurik, fondateur de l'empire russe. Elle était unie aux boyards Romanoff par plusieurs alliances de femme. Ce n'est même que par des alliances du même genre que les Romanoffs descendent de Rurik.

Le premier souverain de la dynastie des Romanofls qui monta sur le trône de Russie, ce fut le tsar Michaël Féodorovitch, marié en premières noces, le 18 septembre 1624, à la princesse Marie Wladimirowna Dolgorouky , fille du prince Wladimir Timoféewitche Dolgorouky. Cette princesse étant morte sans enfant le 7 janvier 1625, ce fut de son second mariage avec Eudoxie Streohneff que le tsar eut trois fils qui furent descendants de la maison souveraine des Romanoffs.

A une autre époque, pour la seconde l'ois, le nom de Dolgorouky fut sur le point de porter la couronne des tsars de Russie ; ce fut en l'année 1729 , quand l'empereur Pierre II fut fiancé à la princesse Catherine Dolgorouky, fille du prince Alexis Grigoriéwitch Dolgorouky. Déjà le jour du mariage avait été fixé, lorsque Pierre II succomba à la petite vérole le 18 janvier 1730.

Eniiiij pour la troisième fois, cent cinquante ans après Pierre II. l'Empereur Alexandre II épousa la princesse Catherine Dolgorouky, fille du prince Michel Dolgorouky. C'est cette Princesse qui est la veuve infortunée dont nous avons retracé le portrait dans cet ouvrage, laquelle, par son mariage, illustrera à jamais le nom des princes Dolgorouky.

Le nom de Jourievsky qui fut donné par Alexandre II à sa seconde femme était basé sur un motif sérieux et légal : ce nom était" celui du métropolitain Philarète, qui s'appelait Féodor Nikititer Jouriew. Celui-ci était boyard à la cour du tsar Féodor Joanowitch , vers la fin du XVP siècle.

Le choix de ce nom pour désigner la femme d'Alexandre II était justifié pour deux causes : la descendance de l'époux remontant au XVP siècle, et l'origine de l'épouse, dont la racine remonte au XII® siècle* par le prince Jouri Dolgorouky.

11 est certain que l'aristocratie de ce pays" verra toujours dans cette femme l'objet de la préférence d'un souverain qui , jusqu'à nos jours , occupe le premier rang dans l'histoire de la Russie, dont les pages retraceront lerègne célèbre , et où le nom de la Princesse-

sera mentionné en regard de celui de son époux.

Par son ancienne et illustre origine, la Prin- ' cesse est si distinguée, qu'Alexandre II tenait à ce qu'elle fût son égale en tout, sans appartenir à la classe des têtes couronnées.

Bien différent des autres souverains mariés morganatiquement, il sortait publiquement avec sa femme, soit à la promenade, soit aux dîners où, tour à tour, étaient admis les hauts dignitaires du pays. Parmi ceux-ci il y en eut plusieurs qui remarquèrent avec surprise que la Princesse tutoyait son mari en présence des étrangers ; mais leur étonnement cessa lorsque, plus tard, ils apprirent que la Princesse agissait ainsi pour se conformer à la volonté expresse du Souverain , qui exigeait que , sous tous les rapports, elle fût, sans être une bouveraine, sa femme et son égale.

Des députations nombreuses, venues de tous les points de l'empire, se succédaient au pied du cercueil impérial, pour y déposer des cou- 'ronnes qu'elles arrosaient de leurs larmes.

De toutes les contrées du monde entier étaient adressées mille marques de condoléance et de témoignages de sympathie.

Tous les cultes étrangers : catholique, protestant , mahométan et israélite , rivalisèrent de zèle et d'ardeur pour faire célébrer dans leurs temples respectifs un service funèbre pour le repos de l'âme du Souverain défunt.

Avec l'autorisation du pape Léon XIII , une messe solennelle de requiem fut célébrée dans l'église catholique des Dominicains de Saint- Pétersbourg à la requête de l'ambassade et de la colonie françaises. Un fait si exceptionnel émané du Souverain-Pontife est une preuve irrécusable de la participation universelle de toutes les nationalités et de toutes les religions à ce grand deuil de la Russie tout entière.

Des princes étrangers d'Allemagne- et d'Angleterre arrivèrent en grand nombre à Saint- Pétersbourg pour assister aux obsèques de l'Empereur défunt.

L'empereur d'Allemagne, qui chérissait tout particulièrement son neveu , avait été douloureusement impressionné par sa mort si tragique ; il voulait aussi, malgré les intempéries de la saison, venir rendre les derniers honneurs funèbres à Alexandre II ; mais ses médecins s'y étant fortement opposés, vu son grand âge, l'empereur Guillaume dut céder aux vives instances de sa famille et son fils, le prince im-

périal d'Allemagne, eut la mission de remplacer son père en cette triste circonstance.

La reine Olga de Wurtemberg, sœur du dél'un-t, ne put se rendre en Russie lors des funérailles de son frère bien- aimé, par suite du délabrement de sa santé.

Alexandre II chérissait cette sœur, en souvenir de laquelle il donna son prénom d'Olga à la première lille issue de son union morganatique. Cette gracieuse reine, dont l'âme est tendre et sensible, fut souvent pour son frère un ange consolateur, surtout durant les dernièresannées qu'il vécut. Le roi de Wurtemberg, mari de la reine Olga, partageait les sentiments de son épouse à l'égard d'Alexandre II, dont il disait : « C^est un homme d'un vrai mérite ! » Aussi, ces deux souverains eurent-ils l'un pour l'autre une amitié sincère.

Par respect pour la mémoire du défunt et par égard pour l'infortune de sa veuve , tous les princes étrangers venus alors à Saint-Pétersbourg se présentèrent chez la Princesse qui, en raison de son état de souffrance , n^ea admit que fort peu auprès d'elle. Tous ces princes, sans exception, tinrent à lui témoigner les égards dus à son malheur, sauf néanmoins le prince de Galles et le prince impérial d'Allemagne.

Quant aux membres de l'auguste famille impériale de Russie, tous les grands-ducs et les grandes-duchesses s'empressèrent de rendre leurs devoirs de condoléance à la veuve d'Alexandre II ; cette action, bien que naturelle, est digne d'éloges : car elle révèle la délicatesse' des sentiments.

Enfin, le dimanche 27 mars arriva, jour tristement célèbre pour la Russie.

La famille impériale, ainsi que les grandes charges de la cour, se rendit à la cathédrale de Saint-Pierre et Saint Paul , sise dans l'enceinte de la forteresse. Toute l'assistance y était, réunie à onze heures du matin. La mesâe et le requiem y furent célébrés avec la pompe imposante du rite orthodoxe.

Cet office étant terminé, l'Empereur Alexandre III se mit à la tèle des membres de la famille impériale, ainsi que des princes étrangers, pour s'approcher du cercueil et adresser au défunt un dernier adieu, avant de le conduire à son tombeau.

Selon l'usage pour l'inhumation des souverains russes, le nouvel empereur recouvrit le défunt du manteau impérial, doublé et bordé d'hermine ; ensuite, Id lamille impériale prit le couvercle pour fermer le cercueil qui, après cela,

fut vissé. Tous les princes le soulevèrent alors et le portèrent au caveau sépulcral.

Le vénérable métropolitain de Saint-Pétersbourg fit entendre les dernières oraisons funèbres ; ensuite, la dépouille mortelle d'Alexandre n, descendue dans son tombeau, disparut bientôt aux regards, recouverte qu'elle fut par des fleurs œèlées à des pelletées de terre, pendant que de tous les yeux s'échappaient des larmes abondantes, pleurs d'amour sincère et de regrets éternels de tout un peuple consterné.

Ah ! si Dieu permet aux mortels qui ont quitté cette vallée de larmes pour aller habiter les régions célestes, de contempler les actions des hommes restés ici-bas, la grande âme d'Alexandre II, le martjT, doit être consolée et même réjouie, à l'aspect de tout son peuple noyé dans lès larmes par suite de la mort de ce souverain adoré; son âme doit tressaillir à la vue de tant de regrets sincères prouvant l'immensité de l'aU'ection que le peuple russe lui avait vouée, amour et regrets éternels qui survivront à sa perte dans tous les cœurs animés de véritables sentiments russes.

Paix éternelle et félicité céleste à Alexandre II. à ce glorieux souverain émancipateur , libérateur et martyr !

La veuve d'Alexandre II ne put assister aux funérailles de son époux bien-aimé ; ses forces la trahirent en ce moment terrible et déchirant pour son cœur , où cette chère dépouille de l'être qu'elle chérissait allait être descendue au caveau sépulcral.

Entourée de ses enfants désormais orphelins, abîmée dans sa profonde douleur, elle resta isolée et confinée dans cette demeure si riche en souvenirs touchants et où elle avait été si complètement heureuse. Dans cette heure lamentable d'un si grand désespoir, elle n'eut que le ciel pour témoin de sa souffrance et de ses larmes. Ah ! qu'elles furent cruelles et lu-, gubres les pensées qui vinrent alors assiéger son âme abattue et brisée.

Deux jours après la triste cérémonie des funérailles de son époux, le 29 mars 1881, celuici devait accomplir sa soixante-troisième année. •Quel anniversaire douloureux ! Quelle tristesse navrante ! Quel deuil pour l'àme de la veuve ! Quel morne silence dans cet isolement et cette séparation éternelle ! Que de ruisseaux de larmes versés au souvenir de l'être adoré qui n'existait plus que dans l'Eternité !

La veuve désolée se rendit au tombeau de son époux pour lui offrir ses pleurs de félici-

i talions , en ce jour d'un anniversaire qui eût pu être si lieureux. Des personnes qui virent l'infortunée princesse accomplir ce triste pèlerinage, se sentirent le cœur ému et oppressé en constatant les ravages efïrayants que la souffrance la plus intense et la plus inouïe avait empreints sur les traits charmants de la veuve d'Alexandre IL

Ce jour-là, 29 avril 1881, le digne prince Pierre d'Oldenbourg, parent et ami intime d'Alexandre II, dont la mort affecta si profondément les organes de l'existence, que six semaines plus tard il suivit dans la tombe son cousin bien-aimé, ce digne et excellent prince voulut prouver à la veuve de son souverain et ami la part immense qu'il prenait à sa douleur. Il se rendit chez elle pour lui offrir quelque adoucissement à sa peine ; mais l'affliction de la Princesse était si grande qu'elle dut renoncer à la consolation de voir le compagnon d'enfance de son époux. Cependant le prince d'Oldenbourg n'ayant pu être reçu par la veuve d'Alexandre II, se rendit auprès des trois orphelins du souverain défunt; il les embrassa à plusieurs reprises, sachant combien était grande l'affection que feu leur père leur portait.

Le prince Pierre d'Oldenbourg était du petit

nombre des hommes issus de celle génération aux mœurs policées , grâce à une éducation sévère et bien dirigée. Semblable à son parent Alexandre II, il possédait cette délicatesse exquise et raffinée du sentiment des convenances ; sa parfoite courtoisie le portait à des démarches de bon goût, auxquelles d'autres n'eussent jamais songé par délaut d'éducation. Aussi peuton dire que ce prince si généreux , si bienfaisant durant toute sa vie, emporta en mourant de vils, sincères et unanimes regrets.

La duchesse d'Edimbourg, fille bien-aimée de son père Alexandre II , éprouva une douleur bien cruelle par la mort de ce dernier. L'af^ fection si tendre de cette princesse pour l'auteur de ses jours lui inspira la pensée d'être agréable au défunt dans l'autre monde, eh reportant une partie de son affection filiale sur les trois orphelins qu'il laissait en si bas âge. Elle se montra très-affectueuse envers ces derniers, et chacun put constater que la duchesse éprouvait un véritable plaisir à les voir tous les jours chez elle.

Ajoutons encore que la duchesse d'Edimbourg, qui sympathisait si vivement avec les sentiments paternels, avait aussi beaucoup d'amitié pour le comte Loris Mélikolî, dont elle vantait le

grand caractère et l'esprit politique. Elle témoigna au comte les mêmes attentions sympathiques, malgré la mort du père qu'elle chérissait ; cela prouve que cette princesse appréciait, à sa juste valeur, les talents et les vastes capacités de ce grand homme d'État.

Dans certaines attitudes ou quelques inflexions de voix, et même dans l'air du visage quand il traverse en yoiture les rues de la capitale, le grand-duc Michel est le seul de la famille impériale qui rappelle son frère l'empereur Alexandre H. Cette ressemblance est cause que le public voit ce prince avec plaisir.

Quant à la famille du grand-duc Michel, ses enfants n'ont, par les traits, aucune analogie avec Alexandre II; son iils aîné, le grand-due Nicolas , qui est âgé de vingt-trois ans , rappelle plutôt les traits de son grand-père Nicolas 1". A la louange de ce jeune prince qui est de haute taille, svelte, bien fait, d'un extérieur élégant, disons que s'il eût été simple particulier, son noble maintien n'eût pas manqué de le faire remarquer comme le type accompli de l'homme bien élevé.

De tous les membres de la famille impériale,. le grand-duc Nicolas, fils du grand-duc Michel, est le seul qui, par ses égards et sa déférence

envers la société, témoigne visiblement son désir de prouver qu'il sait comprendre et reconnaître les devoirs qui lui sont dus. Dans la vie des princes, il est certain qu'un acte d'urbanité à l'égard des inférieurs ne fait que rehausser leur mérite et leur prestige. Par là, les princes gagnent en popularité et conquièrent les sympathies générales.

Le grand-duc Nicolas n'est pas moins distingué sous le rapport de l'instruction. C'est le seul prince de la famille du grand-duc Michel dont nous puissions parler avec justice, attendu que ses frères sont encore trop jeunes pour avoir eu le temps de se faire connaître.

Mais nul doute que ceux-ci ne soient un jour aussi bien élevés que leur aîné , grâce à leur mère, la grande-duchesse Olga, qui a apporté à l'éducalion de ses enfants des soins minutieux et une sage sévérité, éducation qui forme ordinairement des hommes accomplis.

Gela est un résultat tout naturel , grâce à l'impulsion d'une femme d'un grand esprit, d'un tact parfait, qui lui permet de se tirer d'embarras dans toutes les occasions les plus épineuses. Ainsi, s'il arrive à cette princesse d'adresser quelques paroles un peu vives et désobligeantes, ces petites malices sont si spi-

rituellement dites que quand elles sont adressées à des gens d'esprit , ces derniers quittent la princesse sans lui garder rancune : car son piquant esprit lui lait pardonner tout. Elle n'est point dissimulée dans la manifestation de ses antipathies ; ses ennemis le savent toujours et sont même charmés de la façon toute spirituelle qu'elle met à leur prouver cette antipathie.

Comme femme d'esprit et douée du sens pratique en toute chose, la princesse n'abdiquera jamais les privilèges dus au rang auguste qui lui est échu en partage.

On sait que l'Empereur Alexandre laissa, outre son testament, une lettre cachetée adressée à sa femme-veuve, et dont le sceau ne devait être brisé qu'après la mort de son époux. Un seul détail nous est parvenu sur cette lettre posthume : c'est que l'Empereur y remerciait sa compagne bien-aimée pour le bonheur dont elle l'avait lait jouir en ce monde; il lui écrivait : • Sache, que de là- haut je ne cesserai de t^ aimer comme je fai aimée sur cette terre... »

Ces tendres et dernières paroles du défunt suffisent pour donner une idée de l'immense amour que la Princesse avait su inspirer à son époux. En effet, qui ne sait que cette femme était sa joie, son soutien, sa consolation, en un mot, sa digne compagne aux heures critiques de sa vie. Il lui disnit parfois : « Ma couronne est bien lourde; mais tu m'aides à la porter ! »

— iOl —

Le Souverain n'avait pas une pensée qui fût cachée à sa femme, secrets de famille comme secrets d'État ; il lui confiait tout, tant il était convaincu que celle qui partageait si complètement ses pensées, ses sentiments et sa gloire, était incapable de commettre la plus légère indiscrétion.

Involontairement, la Princesse se trouvait initiée aux événements importants de l'État, puisqu'il lui faisait lire à haute voix tous les papiers envoyés au Souverain par les divers ministères, et surtout les écrits qui étaient du ressort de la diplomatie. Pendant ces lectures naturellement l'Empereur exprimait ouvertement son opinion devant sa femme ; car il trouvait en elle une parfaite harmonie d'idées dans tous les élans qui le dirigeaient pour conduire le pays vers le progrès.

11 ne faut donc pas s'étonner si la veuve du Souverain , en parlant de certains faits historiques du règne d'Alexandre II, en déduit les conséquences inévitables, selon les idées qu'elle en a conçues d'après l'opinion de son auguste époux.

Nous savons par ouï dire, que la veuve a conservé précieusement toutes les lettres que l'Empereur lui a écrites journellement. Il paraît

que dans cette correspondance les événements sont retracés et détaillés minutieusement, ainsi que les noms des personnages qui s'y sont trouvés mêlés.

Il est évident qu'Alexandre II tenait à ce que ces lettres restassent dans sa famille, afin que, parvenus à l'âge de raison complète , ses enfants pussent mieux connaître leur père. Si telle n'eût pas été son intention, il eût exprimé le désir, soit durant sa vie, soit par son testament, que ces lettres fussent anéanties.

On doit espérer que ces documents précieux serviront un jour de flambeau lumineux pour l'histoire de cette époque ; surtout s'il arrivait que des altérations coupables et préméditées s'y rencontrassent, dans le but de voiler d'une certaine ombre défavorable l'éclat du règne de feu l'Empereur Alexandre II.

L'année dernière , une brochure fut publiée à Paris par l'initiative d'un très-haut personnage, pour lequel la dernière guerre ne fut pas un champ de gloire ; l'esprit manifeste de cette brochure n'avait qu'un but : la justification et la disculpation de l'auteur, dont les actes arbitraires avaient fait commettre des fautes irréparables ; justification qui tendait à faire retomber sur autrui tous les torts.

Si, dans l'avenir, de telles erreurs étaient publiées, la gloire de celui qui n'est plus imposerait à sa veuve le devoir de réfuter les allégations erronées ou les faits tronqués, en produisant des documents authentiques.

L'Empereur n'ignorait pas que tout ce qu'il écrivait, était précieux pour sa femme ; aussi avait-il coutume à la veille de prononcer un discours de lui en remettre toujours le plan tracé de sa main. Ces. écrits sont des docu- ,ments d'une nature différente, mais qui, pour la postérité, seront d'im prix inestimable.

Abordons à présent la question de la fortune que l'Empereur Alexandre II a léguée à sa famille. Cette fortune a été partagée également entre sa femme et tous les fils de Sa Majesté ayant le titre de grand-duc. Ainsi, la Princesse a reçu la somme de trois millions de roubles pour elle et ses trois enfants.

En établissant cette différence dans la répartition de sa fortune qui , pour les enfants de son second mariage , est d'un chiffre bien inférieur, l'Empereur a fourni, une fois encore, une preuve éclatante de sa délicatesse et de ses scrupules ; car la somme léguée à sa seconde famille n'est formée que du capital amassé

en peu d'années par ses épargnes annuelles sur sa cassette particulière.

Quand l'empereur actuel, Alexandre III, connut cette disposition testamentaire de son feu père , il trouva que cette fortune était insuffisante pour la veuve et les trois enfants du défunt ; c'est pourquoi il fit acheter le petit palais de marbre du fils aîné du grand-duc Constantin, pour que ce palais fût la demeure de la Princesse et de sa tamille. De plus, Sa Majesté fixa à la Princesse une pension annuelle de cent mille roubles, afin que les revenus capitalisés de la fortune personnelle de la veuve pussent, avec le temps, augmenter graduellement le capital destiné à ses enfants.

En assignant à la veuve de son père cette pension d'un taux si exceptionnel, Alexandre 111 a prouvé qu'il savait reconnaître les égards dus à la position de la veuve de son père ; ajoutons que cet acte généreux est tout à l'avantage du nouveau Souverain qui, par ce trait , rappelle la mémoire glorieuse de son père.

D'après le testament d'Alexandre II, la Princesse-veuve avait le droit de conserver son appartement au palais d'Hiver ; mais il est naturel qu'elle ait désiré n'y plus habiter, en raison

des souvenirs trop douloureux que ces lieux lui rappellent.

Quant à la Princesse , elle ne s'était jamais arrêtée à l'idée de ce qui lui adviendrait après la mort de son époux.

Lorsqu'on connaît si bien la délicatesse d'Alexandre II . on doit être tout à fait convaincu que jamais un cadeau en numéraire, preuve de mauvais goût, ne fut offert par lui ni à sa femme ni à aucun membre de sa famille. Ses présents consistaient uniquement en bijoux ou en objets d'art.

Il est vrai qu'il avait coutume d'offrir de l'argent aux indigents ; il encourageait les artistes : il venait en aide aux militaires blessés; il contribuait à la fondation d'une œuvre de bienfaisance; ou bien encore, il lui est arrivé parfois de tirer d'embarras un camarade d'enfance, dont la fortune était chancelante; ou d'autres fois, sa munificence tenait à récompenser quelque service rendu.

Quant à ses dépenses personnelles , il faut dire qu'Alexandre II, ayant les goûts les plus simples, n'a conservé et maintenu que le luxe introduit à la cour impériale par son père Nicolas I*"", luxe qu'il soutint jusqu'à sa mort, sans y rien augmenter, mais qu'il jugeait né-

cessaire uniquement parce qu'il reconnaissait qu'un grand empire doit être représenté avec tout l'appareil dû à sa grandeur et à son rang parmi les puissances européennes et asiatiques.

Quant à ce qui touchait exclusivement sa personne, il ne s'accordait que le strict nécessaire ; bien loin de jouir du luxe, il manquait même de comfort ; ce ne fut que dans les dernières années de sa vie qu'il connut les aises d'un bon lit à sommier. Jusque là il s'était contenté pour son sommeil d'un matelas bien mince, mal rembourré et si dur qu'autant eût valu reposer sur une planche.

Les fauteuils de son cabinet où il restait des journées entières à travailler, étaient de la lorme vieillie et incommode du siècle dernier ; en outre, ils étaient aussi peu moelleux que le matelas de son lit.

Pendant les plus grands troids de l'hiver, c'était à peine si son lit était un peu chauffé au moyen d'un simple cruchon de terre cuite. Ce fait prouve combien le Souverain était étranger à tout luxe personnel et à tout ce qui se rapportait au comfort moderne ; il n'en jouit que grâce à sa femme , qui fit remplacer ses vieux meubles si incommodes par d'autres plus confortables; de sorte que peu à peu l'Empereur

fut mieux installé. D'ailleurs , il est bien certain que tel est le sort des souverains d'êtretoujours assujettis aux lois d'une certaine étiquette, ces lois ne permettant pas aux petitsd'introduire des changements dans leurs résidences ; et les mêmes lois interdisant aux grands la liberté de s'en occuper ; de telle sorte que le souverain passe sa vie au milieu d'unluxe suranné, introduit par ses prédécesseurs^ sans songer que l'industrie moderne a fourni même aux simples particuliers toutes les jouissances d'un comfort parfait

L'Empereur occupait au palais d'Hiver leschambres les plus étroites et les plus incommodes, dans le voisinage de la domesticité. Lecabinet où il mourut lui servait tout à la fois de chambre à coucher, de salon de toilette, desalle de réception pour les ministres et de cabinet de travail. Le service du chauffage de cet appartement étant réservé exclusivement à» la valetaille, on devinera aisément que la température n'y était jamais égale par suite de lanégligence des gens de service ; ce fut encoreà la Princesse que l'Empereur fut redevablede l'ordre parfait introduit plus tard dans ce service.

Pour citer un exemple de l'incurie qui ré'-

gnait dans le service des résidences impériales, ■disons, qu'il y avait au palais de Tsarkoï-Sélo une cheminée dans la chambre turque, contiguë au cabinet d'Alexandre II , cheminée qui ne pouvait être chauffée, parce qu'elle fumait depuis bien des années.

En somme on peut dire que l'Empereur ne cessa de prendre froid que lorsque sa femme ■eut fait régler elle-même la température de son appartement, en interdisant d'ouvrir les lenêtres à d'autres heures et pour une autre durée de temps que celles qui avaient été fixées d'a- Tance. (a)

Certes, pour qu'une femme telle que la Prin- •cesse soit entrée dans tous ces détails si minutieux, on doit avouer que l'amour seul pouvait lui inspirer ces attentions à chaque heure , à chaque jour et dans toutes les circonstances.

Quant à sa nourriture, l'Empereur était gourmet, mais fort sobre; il mangeait très-peu et jie buvait, à ses repas, que de l'eau de soude et un petit verre de vin de Tokaï, dont son médecin lui avait prescrit l'usage , et parfois un verre de bière.

(a) Nota. Ces détails ont été fournis par les valets ■de chambre de Sa Majesté Alexandre II, lesquels recevaient les ordres de la Princesse.

Par goût, l'Empereur préférait les aliments^ ordinaires , bien qu'il fût toujours enchanté d'exercer l'hospitalité la plus grandiose dan& son palais.

L'Empereur était si scrupuleux dans toutes les questions de finances, quant à ce qui le concernait personnellement, que bien souvent, vers la fin de l'année, il se trouvait à court d'argent ; il envoyait alors au ministère de la cour, pour qu'on lui fît un prêt d'une certaine somme, dont l'Empereur ne pouvait opérer le remboursement que trois à quatre mois plus^ tard; et durant ce laps de temps il arriva qu'à diverses reprises on rappela au Souverain le remboursement à effectuer; dès lors, Alexandre II s'empressait toujours de s'acquitter de sa dette dès qu'il en avait la possibilité.

Quant aux frais d'installation et d'ameublement de l'appartement de sa femme au palai& d'Hiver , ainsi que pour les autres détails de la maison de celle-ci, toutes ces dépenses furent toujours couvertes intégralement par la cassette particulière d'Alexandre II.

Sans parler du capital légué à sa famille^ l'Empereur laissa à la caisse du ministère de la cour la somme énorme de soixante-cinq millions de roubles, somme qui avait été économisée

par ce ministère durant le règne de Sa Majesté Alexandre II.

Lors de son avènement au trône, non-seulement cet empereur n'avait eu en héritage aucun capital provenant de son père, mais encore le ministère de la cour était endetté d'une somme de près d'un million. Cette pénurie du trésor impérial avait existé sous les prédécesseurs d'Alexandre II, de sorte qu'on peut affirmer, avec preuves à l'appui, que ce Souverain est le seul de la Russie qui, en mourant, ait laissé un pareil chiffre d'économies.

N'oublions pas que l'autocratie lui donnait le droit de disposer à sa guise de ces fonds, sans •être obligé d'en rendre compte à personne, attendu que ces épargnes avaient été effectuées sur la somme du budget annuel pour les dépenses de la cour impériale.

Si Alexandre II n'a pas disposé de ces capitaux, c'est que, dans son for intérieur, il ne s'en reconnaissait pas moralement le droit, scrupule d'une conscience loyale dans ses moindres actes.

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