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Voyons maintenant comment ce grand Souverain fut élevé. L'empereur Alexandre II reçut une éducation des plus soignées; son père, l'Empereur Nicolas, aussi bien que la mère du jeune prince, y apporta une attention toute particulière.
Les principes religieux lui furent inculqués comme lases fondamentales de la morale. On l'obligeait à se consulter, à s'étudier en tout, afin qu'il pût se rendre un compte exact de ses actes et de ses impressions ; par exemple, le ministre de Dieu, chargé de son instruction religieuse, lui enseigna à se demander : « Qu'ai- «je fait pour autrui? Ai-je bien réfléchi pour « quel but Dieu m'a créé ? Ma vie, jusqu'à ce « jour, a-t-elle été utile aux autres ? »
Voici ce que ce prêtre lui disait encore :
« Veillez attentivement sur vos actions, main-
tenant que le temps vous permet de vous amender! Marchez avec sagesse en avant, afln qu'un jour il vous soit doux de jeter ua coup- d'oeil en arrière. Ce que vous préparerez à présent dans votre route terrestre deviendra pour vous une jouissance ici-bas et dans l'autre monde ! Votre destinée vous impose d'être non-seulement le maître de vous-même, mais encore le maître de millions d'hommes, qui diffèrent de langues, de fortunes, de sentiments, d'usages, de mœurs, d'opinions , de croyances et de superstitions. Jugez combien il vous faudra d'intelligence pour parvenir à distinguer leurs besoins et être capable de leur indiquer la voie sûre et directe qui les mènera au but désiré ! Voyez, quelle grande lorce de caractère il vous faudra déployer pour maintenir ces hommes dans cette voie! « L'État n'est pas une simple machine, mue par des rouages animés et libres , toujours prêts à sortir de leur centre, s'ils ne sont maintenus par la force d'une juste et sage volonté ! Ne vous flattez pas de pouvoir trouver toujours des collaborateurs et des auxiliaires ; 11 se peut que vous en trouviez, mais pour vous les attacher, il vous faut acquérir un grand savoir. Quand vous vous connaîtrez
" bien vous-même, avec vos défauts et vos qua- " lités , vous pourrez facilement deviner les « idées, les aspirations des hommes ; vous pourrez « sentir leurs besoins, apprécier leurs travaux « et estimer Jes bienfaits de la civilisation. On « ne peut étudier l'homme et le monde entier ' qu'en les jugeant d'après soi-même. Pour y parvenir, il faut avoir le regard serein, afin d'examiner les choses sous leur juste point de vue. En outre, votre destin vous appelant <« à gouverner les autres, montrez d'abord que « vous savez vous gouverner vous-même. Se « gouverner soi-même est la meilleure issue « qui conduise vers la plus parfaite science du « pouvoir. Celui qui sait maintenir l'équilibre
• entre les diverses facultés de son âme, celui-
• là possède la force de conquérir d'autres âmes « et sait établir l'ordre autour de lui. »
Tels sont les principes inculqués à Alexandre II à l'époque de son adolescence ; principes, qui ont servi de bases à sa religion et à sa morale ; principes qui lui ont été inspirés par son précepteur, le prêtre Paffsky.
Le célèbre poète Joukovsky fut aussi instituteur du jeune grand-duc , à l'éducation duquel il voua une ardeur et un zèle tout particuliers dans les leçons qu'il lui donna.
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On voit que les grands actes civilisateurs promulgués par Alexandre II découlent naturellement des principes qui lui avaient été enseignés dans sa jeunesse, non-seulement par €6 poète , mais aussi par tous les professeurs qui coopérèrent à son instruction.
Joukovsky apporta un soin minutieux à l'enseignement de l'histoire qui, selon lui, était pour l'héritier d'un trône l'enseignement de la vie des nations, et l'examen des causes de leurs prospérités et de leurs adversités à toutes les époques de. l'histoire du monde.
Voici quelques-uns des préceptes qu'il formulait à son auguste élève :
« Respecte'^- la loi, et par votre exemple, en- «■ seignez à la respecter. La loi éludée ou in- « observée par le souverain , ne sera pas obc servée par le peuple.
« Aimez et propagez la civilisation ; c'est elle « qui est le plus ferme soutien du pouvoir.
« Un peuple sans civilisation devient un peuple « sans dignité.
« Celui qui n'aspire à gouverner que pour -t tenir le pouvoir en main, croit que c'est une <t chose facile ; mais il est plus aisé de faire
* des révoltés furieux avec d'aveugles esclaves,
* que d'en faire avec des sujets éclairés : les
« premiers n'agiront que follement et en in- ' sensés, tandis que lei seconds agiront en gens - intelligents ; car ces derniers peuvent apprécier « quels hiens résultent de l'observance de l'ordre et de la loi.
» Ayez égard à l'opinion publique qui, sou- « vent, instruit le souverain ; c'est son meilleur « soutien ; c'est son juge le plus sévère et le « plus intègre; les idées peuvent devenir rét volulionnaires si le gouvernement est oppressif « et inconséquent dans ses actes. L'opinion pu-
* blique est toujours bienveillante envers un « souverain équitable ; chérissez la liberté, c'est- « à-dire la justice ; en elle, vous trouverez la
* clémence indispensable au souverain , ainsi « que l'aflranchissement des peuples. La liberté « et l'ordre ne sont qu'une seule et même chose. « L'amour du souverain pour la liberté fortifle, « dans les sujets, l'amour de la soumission. Ne « gouvernez pas en employant la violence ; « mais, que ce soit grâce à l'ordre public. La « véritable puissance des souverains ne réside « pas dans la force armée, mais elle réside dans « l'état florissant du peuple. Entourez-vous de « dignes conseillers ; l'aveugle présomption du « souverain, qui éloigne de lui les hommes ca-
* pables, le livre en victime à la merci d'ara-
« bitieux égoïstes , qui ternissent son honneur « et anéantissent la prospérité de la nation, ^e « vous faites pas d'illusion sur les hommes et « tout ce qui existe ; mais conservez dans votre « âme l'idéal du beau et la foi dans la vertu ! »
Voilà les nobles et vertueux enseignements' qui contribuèrent à développer dans l'esprit et le cœur d'Alexandre II les vertus éminentes qui le distinguaient, les grandes idées libérales vers lesquelles tendirent toutes les phases de son règne mémorable.
Il faut avouer que ces précieux enseignements étaient de bonnes semences jetées sur un sol fertile; car l'heureuse nature de l'élève rendait à ses maîtres agréable et facile la tâche de son éducation.
Dans le programme des études enseignéesau jeune prince, Joukovsky trouvait indispensable l'enseignement du latin comme base fondamentale des autres langues. Selon le poète, cette étude ne devait i)as être un ennui, mais une distraction contribuant au développement intellectuel. Il disait encore que par la lecture des classiques latins , le prince puiserait à la source de la véritable civilisation. De plus, Joukovsky trouvait urgent que toutes les productions littéraires nouvelles, publiées en Eu-
rope, fussent mises sous les yeux du pHncehéritier du trône.
Par tout ce qui précède, on voit quels soins minutieux furent apportés à l'éducation de l'Empereur Alexandre II ; éducation solide et sérieuse qui a tenu toutes ses promesses ; éducation supérieure, qui a produit tout ce qu'on en pouvait attendre.
De cette éducation si parfaite dérive le sentiment de vénération qu'Alexandre II eut toujours pour son père et sa mère , pieux culte quïl leur rendit de leur vivant, aussi bien qu'après leur mort.
Parvenu à l'âge d'homme, Alexandre II fut pour son père un ami plutôt qu'un fils.
Lorsque, tout enfant encore, il fut proclamé grand- duc héritier, il se mit à fondre en larmes, en songeant qu'il devrait régner un jour, alors que son père ne serait plus. Cette pensée cruelle oppressait alors son jeune cœur.
Celte vive tendresse qu'il ressentait pour l'auteur de ses jours, résista aux années ; ainsi, avant d'entreprendre un voyage ou d'accomplir les actes les plus importants de son règne, il allait toujours s'agenouiller sur la tombe paternelle. A le voir ainsi, le coude appuyé sur le marbre et soutenant sa tête, on eût dit qu'il
conversait avec l'Empereur défunt, pour en obtenir des conseils ou des inspirations salutaires.
Lors de la more de Nicolas l^"", quand l'impératrice-veuve était plongée dans le plus amer chagrin, elle trouva dans son fils Alexandre de puissantes et ineflables consolations. Ici encore nous allons donner une preuve touchante de la délicatesse des sentiments de ce prince. Son père avait l'habitude de lire chaque soir à l'impératrice un chapitre des saints Évangiles. Le soir même du jour où l'empereur Nicolas I" mourut, son fils, Alexandre II, pénétra dans l'appartement de sa mère en tenant le livre saint, dans lequel il fit une lecture à celle-ci, afin de remplacer feu son père dans ce pieux devoir.
Quand eu lieu la translation du corps de l'empereur Nicolas P*" de son appartement à la chapelle du palais d'Hiver, et que l'impératricemère suivait le cercueil, au moment où le funèbre cortège traversait les salles , les soldats qui y étaient de garde , à l'approche du nouveau souverain Alexandre II , lui adressèrent de vive-voix le salut usité pour les monarques. A peine celui-ci eut-il entendu cette première salutation qui lui décernait le titre porté jusque là par son père , qu'il fit un signe de'la
main pour imposer silence à ces soldats par égard et respect pour sa mère-veuve, qui le suivait, afin qu'elle ne pût entendre énoncer un titre porté par son époux défunt. Ces honneurs, héritage d'un père adoré, étaient l'oecasion d'une poignante douleur pour l'àme tendre et sensible d'Alexandre 11.
Quelques jours plus tard , au moment où Alexandre II allait entrer chez sa mère, un laquais annonça sa visite en disant : » VEmpfreur!» Étant au seuil de Tappartement maternel, il remarqua un tressaillement dans les traits de l'impératrice ; dès ce jour-là il interdit de lui donner son titre de souverain en présence de sa mère.
Le sentiment de la reconnaissance, cette mémoire du cœur, devenue si rare parmi les mortels, était développé au suprême degré dans la grande àme de ce monarque, sentiment qui se révélait dans les moindres bagatelles. Ainsi, lorsqu'on lui rendait un léger service , il en témoignait une telle gratitude qu'on s'en trouvait confus et embarrassé. En le quittant, le cœur se sentait réjoui et, pour ainsi dire . tout encouragé à agir de même une autre fois.
Quand Alexandre II fut devenu souverain, si une requête lui était adressée en vue d'ob-
tenir quelque laveur, et que l'on appuyât sa demande du nom de Nicolas P"" qu'on avait connu, l'Empereur Alexandre II avait toujours égard à cette recommandation, tant le souvenir paternel était resté vivant dans son âme, tendre souvenir qui ne l'a jamais quitté et qu'il emporta dans son tombeau.
D'après le témoignage qu'en a donné la Princesse, sa femme, Alexandre II avait un excellent caractère dans l'intimité ; son humeur était de la plus parfaite égalité; sa manière de vivre était facile en toutes choses ; il se prêtait aisément aux habitudes de chacun ; sans peine il abdiquait ses goûts pour accéder aux désirs des autres. Cette condescendance, si parfaite et sans bornes, se révélait en chaque occasion, même dans ses petites habitudes, au-dessus desquelles il planait par ses goûts distingués et son éducation supérieure.
Alexandre II se faisait encore remarquer par la véritable politesse des rois, c'est-à-dire l'exactitude la plus ponctuelle et la plus rigide. Il n'aimait pas qu'on l'attendît, surtout quand c'était un de ses ministres ; alors il en éprouvait une contrariété réelle et un certain énervement. Peu de temps avant la mort du monarque, le ministre de Finlande, Schernwall,
fut témoin d'un de ces instants de contrariété ; voici comment : Ce ministre, ayant été appelé chez l'Empereur, y vint une demi-lieure avant le moment fixé pour son audience. A sa vue, l'Empereur ^s'excusa d'êlre forcé de le faire attendre, en lui faisant remarquer que ce n'était point sa faute, et Ton put constater qu'Alexandre Il en éprouvait de la contrariété.
Citons encore une preuve de sa courtoisie chevaleresque: Après le mariage de sa fille, il se rendit à Londres, dans le but de se reposer en famille et de voir l'installation de la duchesse d'Edimbourg. Mais, loin de se reposer, Alexandre II se vit exposé aux plus grandes latigues par suite de réceptions officielles, de revues, de dîners, de visites, etc. Eh bien! malgré ces fatigues et le peu de temps libre dont il pouvait disposer , Alexandre II se fit un plaisir et un devoir de consacrer quelques heures pour aller visiter la veuve de Napoléon lll à Chislehurst , où elle vivait dans la retraite. 11 n'oubliait pas que cette femme lui avait accordé à Paris une impériale hospitalité , alors que le destin l'avait placée au sommet des grandeurs. Alexandre II eût cru déroger en s'abstenant de témoigner des marques de déférence à la souveraine déchue. Ce nouvel acte
de courtoisie émanait de la parfaite éducation d'Alexandre II.
L'histoire nous fournit une analogie semb'able dans la vie d'Alexandre V" , dont son neveu Alexandre II vantait la distinction , l'élégance et la courtoisie; c'est la visite que ce souverain rendit, en 1814, à la Malmaison, à Tex- impératrice Joséphine , dont le malheur et l'infortune surpassaient encore ceux de l'ex-impératrlce Eugénie.
Ce fut encore pendant son séjour à Londres qu'en assistant à la grande revue des troupes anglaises, il remarqua le prince impérial Louis Bonaparte, qui défilait devant hii dans les rangs des cadets de l'école d'artillerie de Woohvich. Ce prince attira l'attention de l'Empereur; celuici ne tarda pas à le faire inviter au déjeuner qui devait suivre la parade ; il tint à lui témoigner les mêmes égards que s'il eût été encore fils d'un souverain régnant.
Pour Alexandre 11 une grande infortune était un titre de plus à sa bienveillance ; dans les phases de la vie humaine, une chute ou un revers de fortune n'était pas regardé par lui comme un abaissement ou une humiliation.
Plus on examine les traits caractéristiques de la vie du souverain, plus on se sent trans-
porté d'admiration , en constatant une foule d'actions , dont nous ne donnons qu'un léger aperçu , où sa reconnaissance pour un service rendu , où ses égards pour une infortune imméritée , lui dictaient de ces attentions dignes et touchantes, dont nous dirons encore quelques mots.
La grande âme de l'Empereur Alexandre II, guidée souvent par la gratitude que méritaient ceux qui l'avaient aidé de leurs conseils , ou qui , par leurs travaux , avaient su gagner sa bienveillance impériale, leur rendit toujours un hommage éclatant Ainsi, le comte Rostovvstsofî,. qui avait pris une part si active à l'œuvre de l'émancipation des serfs , ce dont nous ferons mention plus loin, avait mérité d'être honoré de cette gratitude souveraine durant sa vie et même après sa mort. Quand il ne fut plus, l'Empereur reporta sur sa veuve ce sentiment de reconnaissance. Tant qu'il vécut, Alexandre II ne manqua pas d'aller chaque année rendre une visite à la comtesse au jour anniversaire de la mort de son époux.
Nul désaccord d'idées ; aucun nuage ne ternissait la sérénité parfaite; nul ombre ne troublait le bonheur absolu de la vie intime d'Alexandre II!
Ennemi de la flatterie, il la devinait d'avance; aussi, sa femme avait-elle gagné à son contact cette qualité exquise; et, dans ses entretiens journaliers avec son époux, elle lui disait les choses telles qu'elles étaient, sans en atténuer ■quoi que ce fût.
On peut ajouter qu'elle avait avec lui son iranc-parler en tout et pour chacun ; cette noble franchise suivait son cours, sans être entravée par. l'Empereur, son époux. Alexandre II, dont l'âme était si sensible aux bienfaits , éprouva un véritable sentiment de reconnaissance pour sa femme, à laquelle il voua une afl'ection sans bornes. Une confiance mutuelle, jointe à la liberté la plus franche, présidait à leurs entretiens. L'Empereur estimait le prix si rare d'une telle aftection ; durant quinze ans, cette femme aimée lui avait sacrifié sa jeunesse, sa beauté, toutes les jouissances d'une félicité calme et ignorée, jouissances que lui eût procurées une autre union moins illustre. Cette femme avait renoncé à sa taraille , aux distractions du dehors, aux plaisirs mondains, en un mot, à ce inonde aristocratique où elle eût brillé au premier rang par l'éclat de sa beauté et les charmes de toute sa personne. Cette femme n'avait été créée que pour un seul but: aimer uniquement
son souverain, jouir de sa présence, lui prouver sa tendresse en partageant son bonheur et bien souvent ses larmes. D'après ces preuves d'un attachement sincère , il est bien naturel que cette femme ait exercé sur son é[)Oux un grand ascendant; de plus, reconnaissons que jamais nul souverain, marié morganatiquement, n'éleva sa femme si haut sur le piédestal de l'égalité ; cette élévation si marquée fit même naître dans le public la pensée que le Souverain voulait la proclamer impératrice et la faire couronner.
Chose incontestable , c'est que l'Empereur .voulut conférer à sa femme l'ordre de Ste- Catherine, créé en l'an 1714 par l'empereur Pierre le Grand, pour honorer sa femme Catherine I.
Le premier janvier 1881 , l'Empereur Alexandre II souhaita lui décerner cet ordre illustre, afin que lors des grandes réceptions à la cour impériale, la Princesse, d'après les lois de l'étiquette, eût le pas sur les dames admises à la cour souveraine. Mais l'épouse d'Alexandre refusa cette haute marque de distinction, en disant qu'un tel honneur n'ajouterait rien à son bonheur ni à sa gloire, comme épouse d'Alexandre II. Un tel refus contraria le souverain qui consentit à différer cette promotion , mais non à l'annuler.
Il était naturel que l'Empereur Alexandre II insistât pour que sa femme fût décorée de cet ordre ; car la Princesse Lovitz, femme morganatique de son oncle, le grand-duc Constantin, reçut cet ordre de Ste-Catherine aussitôt que son mariage eut été célébré. Alexandre II, comme empereur, ne pouvait admettre que sa femme fût moins honorée que la femme d'un grand-duc ; d'autant plus qu'elle y avait tous les droits d"après sa haute naissance.
Ce désir de l'époux illustre était si naturel que l'on ne peut s'empêcher de trouver que la Princesse eut tort de s'y opposer. îse pourraiton admettre que le souverain-martyr eût un pressentiment de sa Un prochaine par l'insistance qu'il mit à régler de son vivant tout ce qui lui tenait au cœur? L'impitoyable mort est venue confirmer son pressentiment !
L'Empereur chérissait ^a femme autant qu'il en était aimé; mais cet amour était sans exaltation, sans jalousie, en un mol, il était dépourvu de toutes les folies de la jeunesse à l'aube d'un premier amour, sentiment aussi éphémère qu'il est prompt à naître. 11 avait pour sa femme un amour profond , transformé en sincère affection, que le temps avait fortement enraciné dans le cœur et l'àme du souverain, aflection
yi puissante, que seule la mort a pu l'en arraclier en ravissant cette âme à la terre.
La rare distinction qui faisait d'Alexandre II le plus gracieux et le plus majestueux des princes, se communiqua tellement à sa femme que l'on fut bientôt surpris en constatant que la Princesse, jugée d'abord d'un naturel timide, était une femme au maintien digne et gracieux, se trouvant parfaitement à l'aise en présence des grandeurs.
A sa louange ajoutons que jamais elle n'aspira aux faveurs ; son âme Hère la préserva de cette faiblesse humaine, lierté qui est le propre des anciennes races illustres, et qui se transmet de génération en génération.
Faut-il s'étonner après cela que la Princesse, de même que son fils, ayant vécu si intimement avec un tel monarque, ne se seirie nullement éblouie par le prestige de toute autre grandeur 1 Pour elle, toutes ces grandeurs sont au-dessous de la majesté suprême qui rayonnait autour de feu l'Empereur , son époux , d'impérissable mémoire.
L'empereur Nicolas P"", en homme d'un esprit supérieur, comprenait que son fils lui succéderait à une époque difficile, réclamant des changements dans la voie des réformes.
Déjà sous son règne, la jeunesse des écoles était en fermentation et l'on avait dû recourir à des moyens de répression pour en arrêter l'essor. Ce fut même à cetle époque que Dostoïevsky fat exilé.
L'empereur Nicolas I" reconnut la nécessité de l'allranchissement des serfs : il en fut question sous son règne , mais l'exécution en fut différée, attendu que cette question n'était pas assez mûre pour l'époque ; les esprits n'étaient pas alors capables d'en apprécier les avantages ; les hommes manquant au souverain, le courage fit défaut à celui-ci , et comme les idées de progrès marchent avec le siècle, Nicolas I" près-
sentit que son héritier aurait le mérite de l'exécuter avec succès ; ce fut don»-, à lui qu'il légua l'accomplissement de ce grand acte civilisateur pour la Russie.
En mourant, Nicolas P"" laissa son empire livré à de terribles complications, et Ton peut môme ajouter, dans un état désastreux ; mais il mourut tranquillement, car il savait entre quelles mains il remettait la gloire et la prospérité de la Russie.
Le but de la politique d'Alexandre II ne fut pas l'esprit de la conquête ; mais il avait à cœur avant sa mort de rendre à la Russie l'intégrité de son territoire, avec sa place prépondérante dans le concert européen comme puissance de premier ordre.
Depuis la mort d'Alexandre II, des personnes prétendent que toutes les licences des idées libérales, sont la conséquence d'une marche trop accélérée dans la voie des réformes. Il est possible qu'il en soit ainsi ; néanmoins chacun conviendra que par suite de l'émancipation de la plèbe et l'admission de celle-ci dans les écoles publiques qui , jusqu'alors , lui étaient fermées, il y eut une masse d'individus lettrés,. bien qu'issus d'une humble origine, qui purent juger leur condition pnésente en la comparant
à celle de leurs pères, examen qui faisait surgir en leurs cœurs un certain fiel contre l'ordre de choses établi, au souvenir douloureux des vexations, de la honte et de l'oppression dont les serfs avaient été victimes durant tant de siècles d'esclavage. De cet examen du passé germa dans leurs âmes un sentiment de représailles envers la classe patricienne.
Les idées nouvelles avaient été acquises par €es jeunes gens dans les séminaires , établis pour former des maîtres d'école de village, jeunes gens qui étaient tous sortis de la classe des mécontents, et pour la plupart fils du bas clergé. Ces idées nouvelles donnèrent naissance à cet esprit d'opposition si hostile au gouvernement.
Chose étrange, en agissant ainsi , ces jeunes gens oublièrent dans leur aveugle égarement, que c'était à ce même gouvernement d'Alexandre II qu'ils étaient redevables de leur liberté individuelle, puisque ce Souverain avait promulgué des lois qui n'obligeaient plus les fils des ministres du culte à rester dans la caste sacerdotale de leurs pères. En annulant cette caste, l'Empereur accorda aux jeunes gens qui en étaient issus tous les mômes droits dont jouissent les autres classes de la nation ; puis-
que de nos jours tout lioinme , s'il le désire, peut devenir prêtre. Sans cette mesure, on eût manqué de curés de campagne; car, jadis on n'avail pas le droit d'embrasser l'état sacerdotal par vocation ; et , si l'on y était porté par de fortes aspirations, on n'avait que le droit de se faire moine pour vivre dans un couvent.
Le bienfait inappréciable, octroyé par les lois souveraines aux fils de prêtres, fut méconnu par plusieurs d'entre eux qui se rangèrent sous la bannière de la révolte, d'où provint la secte des nihilistes. Alexandre II savait que bien que son règne fût fécond en réformes de tous genres, le parti révolutionnaire était mécontent et s'acharnait à sa perte. Plusieurs attentats à sa vie lui avaient révélé cet acharnement; dans ses entretiens avec sa famille il en parlait et se demandait à haute voix : « Mais que veulent-ils donc de moi?» En disant ces mots , son front devenait soucieux et , plongé dans la réilexion , il semblait chercher la clé d'un problème dont la solution eût pu désarmer et satisfaire ce parti
L'Empereur Alexandre II n'ignorait pas cette déviation de l'intelligence d'un faible noyau de la nation russe ; mais il reconnaissait que ce petit nombre d'opposants ne pouvaient enrayer
la marche civilisatrice, octroyée par l'instruction populaire, bien qu'il sût que de ce noyau provenaient les assassins qui attentèrent aux jours des hauts fonctionnaires de son empire, pour aboutira la catastrophe finale du 13 mars
Bon nombre de personnes tentèrent de faire comprendre au souverain défunt que c'était de ces écoles que provenait tout le mal , et qu'il serait urgent d'employer un système répressif contre leurs tendances révolutionnaires, et même il lui fut conseillé d'en interdire plusieurs. Déjà deux mois avant la mort d'Alexandre 11^ on lui avait démontré la nécessité de faire fermer les cours supérieurs fréquentés par les femmes, cours qui portent le nom de Bestoujevsky. Bien que le Souverain reconnût la vérité de ce'-tains faits accusateurs contre ces cours, il maintint cet établissement qui existe encore à Saint-Pétersbourg.
L'Empereur savait que la civilisation seule peut élever l'esprit de l'homme et améliorer son sort; si, jusqu'à présent, le paysan russe est pauvre et pressuré, la vraie cause en est que, sous le rapport de l'instruction, il est tout à fait inculte, bien qu'intelligent par nature. 11 s'ensuit que le paysan se voit livré sans dé-
fense à la merci d'infâmes usuriers qui exploitent ses modiques ressources ; en outre , par son ignorance il est exposé à mille tromperies de la part des écrivains publics de village, qui le dupent indignement en toutes circonstances. Le paysan russe ne pourra être affranchi de ces entraves qui l'enveloppent et le minent, que le jour où il pourra lui-même contrôler et juger par ses propres yeux les actes qu'on lui donne à signer.
Il est une chose bien triste pour l'humanité que nous devons mentionner en passant : après la mort d'Alexandre II, il y eut cinquante des élèves fréquentant les cours Bestoujevsky qui refusèrent de souscrire à la collecte faite dans cet établissement pour l'offrande d'une couronne en argent, qui devait être déposée sur la tombe d'Alexandre II : mais, hâtons-nous d'ajouter, à la gloire de celte même humanité, et constatons avec joie que les cent cinquante autres étudiantes furent indignées de ce relus honteux et que la bonne cause l'emporta. ■
N'étaienl-ce pas les mêmes idées du triomphe du bien sur le mal , qui soutinrent et encouragèrent l'Empereur, malgré les obstacles sans nombre qui lui furent suscités dans la voie du progrès , lors de cette marche ascendante de
rinstruction populaire qu'il reconnaissait être Tunique moyen de civiliser son peuple. C'est pour avoir soutenu cette noble et sainte cause qu'il périt sous la main régicide et sacrilège de ces misérables.
Lorsque le grand acte de l'émancipation des serfs préoccupait l'esprit du souverain, celui-ci constatait avec regret, que dans son entourage il n'avait qu'un nombre très-restreint de personnes sympathisant avec ses idées, tandis qu'un très-grand nombre non-seulement y mettaient opposition, mais encore lui faisaient entrevoir dans le présent, des obstacles insurmontables, et dans l'avenir, des dangers sérieux, qui pouvaient compromettre l'existence de son empire.
On eût dit que ces derniers conseillers prévoyaient les suites néfastes de cet acte important qui, vingt ans plus tard, amena la fin tragique du souverain-libérateur. C'est ce qui explique le dire de certaines gens qui , après l'horrible attentat , prétendirent que la catastrophe du 13 mars était le résultat des réformes ultra-libérales d'Alexandre IL Mais , il serait juste de réfléchir que l'acte de l'émancipation des serfs une fois accompli , les réformes qui suivirent en découlaient naturellement.
Malgré cette opposition faite par son entou-
rage à l'exécution de cet acte glorieux. l'Empereur dit à des personnes dont le témoignage peut être invoqué : « Cette question de Véman- « cipation des serfs me préoccupe sans cesse ; il « faut que je la conduise à bonne fin. Je suis « de plus en plus décidé à V accomplir ; mais je « n'ai personne pour m'aider dans cette grave « question, dont la solution ne peut être digérée. »
Le grand mérite de l'Empereur Alexandre II c'est qu'après être entré dans la voie du progrès, il comprit qu'il était impossible de rétrograder et de discréditer le pouvoir dans l'opinion publique par des indécisions qui , en Russie, sont plus nuisibles qu'en tout autre pays. De plus, il disait qu'il était indispensable de savoir enrayer le mouvement des esprits, mais qu'on ne pouvait en arrêter la marche
Nous citerons les noms de trois personnages qui favorisèrent les grandes idées conçues par le monarque, et en qui celui-ci trouva de vrais soutiens coopérateurs ; ces personnages sont : le grand-duc Constantin, le comte Rostowstsoff, la grande-duchesse Hélène.
Avant la promulgation du grand acte de l'émancipation des paysans russes, le comte Rostowstsoff vint à manquer au souverain par sa mort. Laissons parler l'Empereur :
< Quand Rostowstsof mourut, f avoue que je
* fus fort embarrassé pour le remplacer ; le seul « homme qui me parut capable de me seconder « dans mes vues, ce fut le comte Panine, ministre « de la justice. Lorsque je manifestai mes in- « tentions à son égard, bien des personnes ne « m'approuvèrent pas dans ce choix ; néanmoins, « je persistai dans ma résolution et fis venir ches « moi le comte Panine. Quand je manifestai à « celui-ci mon intention de le faire président
* comme successeur du comte Rostowstsoff, il me « répondit : « Je dois vous avouer, Sire, que je « wc partage xmnt vos idées au sujet de l'éman- « cipation ; mais si vous êtes embarrassé pour le
* choix d'un homme, f accepterai ce poste; et, si « je l'accepte, je vous promets de mener Vaffaire « à un bon résultat, et de m'associer entièrement « à cette cause. » Je fus très-content , ajouta « V Empereur, d'avoir gagné le comte Panine en « obtenant son consentement; et je dois avouer « que le comte a tenu sa parole en soutenant « cette cause jusqu^au bout. Ce service qu'il m'a « rendu, je ne l'oublierai jamais ! »
Ces paroles sorties de la bouche d'Alexandre II îiont uii titre de gloire pour les descendants du comte Panine; car, il ne faut pas oublier tjue celui-ci était riche propriétaire foncier, en
possession de vingt mille paysans, que lui faisait perdre l'émancipation des serfs; donc, !e comte agit en homme d'honneur en sacrifiant ses intérêts personnels au bonheur de sa patrie. L'Empereur trouva dans son frère, le grandduc Constantin , son plus ardent soutien dans tous les actes qui étaient favorables au progrès.
Autour du grand-duc Constantin se groupait à cette époque tout ce qu'il y avait d'éclairé dans les hautes sphères de l'empire , tout ce qui luttait contre l'ignorantisme et la licence.
Tous les projets, toutes les réformes s'examinaient, se discutaient, s'amendaient au Conseil de l'Empire, sous la présidence du grandduc Constantin, après quoi ils étaient présentés à la signature impériale.
Doué d'un esprit brillant, d'un caractère trèsénergique,, qualités développées par une solide instruction , le grand-duc Constantin , dès sa jeunesse, s'adonna aux aflaires de l'État. Son contact immédiat avec le trône lui fournit l'occasion d'étendre la sphère de son activité pour le plus grand bien de la Russie.
Les personnages recommandés par ce prince pour occuper de hauts postes administratifs, étaient tous des gens éclairés, ayant le même
point de vue que le grand-duc quant à toutes Jes réformes à introduire dans l'État.
C'est de cette époque que datent les inimitiés qui surgirent contre le grand-duc, inimitiés qui s'accrurent avec les années pour atteindre à leur apogée vers la tin du règne d'Alexandre IL
Cette animosité contre le grand-duc et tous ceux qui partageaient ses idées fit , à cette époque, dévier l'opinion publique, laquelle formula des accusations erronées et sans fondement, entachant de radicalisme les idées de ce prince et de tous les réformateurs.
Généralement, en Russie, on confond le libéralisme avec le radicalisme , entre lesquels il existe une immense ligne de démarcation. Le libéralisme conduit Thomme à la paix , à la prospérité, à tous les bienfaits de la civilisation, tandis que le radicalisme , par ses tendances destructives de l'ordre établi, conduit infailliblement un peuple vers le gouffre des révolutions. Le libéralisme, sagement exercé, ouvre la voie la plus sûre pour atteindre au but souhaité sans cataclysme.
En général , il existe en Russie un parti nombreux de réactionnaires qui aspirent au retour de la primitive organisation séculaire; ce sont ces hommes qui n'admettent point de
ligne de démarcation entre le libéralisme et leradicalisme. Ces réactionnaires persécutent la classe éclairée se composant des libéraux, qa'ilsconfondent avec les révolutionnaires ou radicaux. Ils rangent injustement dans ce nombre tousles partisans des réformes libérales qui ont illustré le règne d'Alexandre II.
La calomnie s'étendit si loin dans ses attaques^ '•outre le grand-duc Constantin, qu'elle en arriva à l'accuser de faire de l'opposition au souverain. Alexandre II n'ignorait point ces attaques calomniatrices, auxquelles il ne prêta nulle attention, et qui n'altérèrent en rien la confiance qu'il avait placée dans son frère.
La saine raison eût dû prouver que ces accusations étaient dénuées de londement ; car il faut se demander pourquoi le grand-duc Cor.stantin eût fait de l'opposition à son frère,, quand il savait avec certitude que son unique soutien reposait sur Alexandre II.
L'époque où le grand-duc Constantin commença à participer aux afiaires de l'État, fut celle où le règne d'Alexandre II tentait de réveiller la Russie de son sommeil séculaire après» la torpeur maladive qui s'était appesantie sur l'esprit de la nation russe.
Nul doute que dans l'histoire à jamais mé-
morable d'Alexandre II, le grand-duc Constantin n'occupe une place glorieuse dans le règne de son illustre frère, où il se montra son plus zélé collaborateur dans toutes les grandes réformes introduites par la sagesse du souverain.
Tous les Russes, auxquels le progrès et la prospérité de la nation sont chers et précieux, conserveront toujours un souvenir reconnaissant au grand-duc Constantin pour l'activité intelligente déployée par lui dans tous les actes qui •ont servi au développement civilisateur de son pays.
Le grand-duc Constantin, par sa rare intelligence et sa vaste érudition , est un de ces hommes d'élite qui, dans les circonstances les plus critiques, sont en état de parer à toutes les difficultés et de surmonter toutes les situations par leur propre initiative.
Aussi, le parti intelligent de la nation russe sait-il apprécier ses hautes capacités et rendre Justice à son grand mérite. Bien que le grandduc Constantin ait renoncé à la vie politique et qu'il vive retiré dans la solitude , il reste toujours présent à la pensée de ceux qui l'oiit connu.
Ce fut à dater de l'année 1866 que le grand- ■duc Constantin commença à jouer un rôle plus
effacé. C'est à partir de cette époque que l'influence du comte Schouvaloff devint plus importante ; dès lors, le choix des ministres, pour la plupart, fut recommandé par le comte. A l'appui de cette assertion nous devons citer le général Timascheff comme ministre de l'intérieur et le comte Pahlen au ministère de la Justice. Il est juste et indispensable de constater ici que ce fut sous ces deux ministères que s'élevèrent les plus grands désordres dont souflrit la Russie. Cette époque fut , hélas ! celle du favoritisme ; car chacun s'efforçait de placer un membre de sa coterie au détriment de la prospérité du pays et sans égard pour les capacités réelles. Fort heureusement, petit à petit, la vérité se fit jour dans l'esprit du monarque. Ces quelques ministres élus par la faveur comprirent ou devinèrent bientôt qu'Alexandre Il eût été satisfait de les voir renoncer à leur poste. Aussi, les uns eurent-ils la délicatesse de changer d'emploi, les autres, de présenter leur démission.
Cependant, il faut reconnaître que le Sou- I yerain n'aimaît pas les changements de ministres ; en voici la preuve : ceux qui, à juste titre et par leurs talents, furent distingués par l'Empereur, dont ils gagnèrent la confiance,
Testèrent au même poste durant presque tout le règne d'Alexandre II.
Vers la fin de ce règne, il y eut encore quel- ^ques nominations d'une durée éphémère ; car elles étaient loin de répondre aux exigences de la situation, ou bien entraînaient à commettre •bien des fautes. A l'appui de ce que nous venons de dire, citons la nomination au poste de ministre des finances du général Greig, promu •à cette fonction grâce à la recommandation de son prédécesseur à ce ministère. Monsieur de Reutern.
A cette même époque , quelqu'un parla au -Souverain de Monsieur d'Abaza, comme possédant l'esprit financier le plus éminent. Cet homme remarquable , d'un caractère indépendant, tenace dans ses opinions, doué d'une vaste intelligence créatrice , d'une persévérance que rien ne rebute, d'aptitudes supérieures pour l'administration, était l'homme du jour et de la situation. Gomme preuve de ces rares qualités qui le distinguent, nous dirons que, durant les six mois que Monsieur d'Abaza géra le ministère des finances , il prouva , malgré cette courte administration , qu'il était capable de grandes choses et que ses vastes plans mis à exé- •cution devaientconduire la Russie à la prospérité.
L'Empereur était favorable à la nomination de Monsieur d'Abaza ; aujourd'hui, on doit se demander pour quel motif Monsieur de Reutern tint à être remplacé aux finances par le général Greig : était-ce uniquement pour favoriser un ami? ou bien était-ce en vue d'être d'autant plus regretté que son successeur était incompétent pour exercer de telles fonctions? Voilà ce qu'on ne peut s'expliquer.
Instruit du désir de l'Empereur qui voulait nommer Monsieur d'Abaza ministre des finances, Monsieur de Reutern ne put établir ce choix qu'en formulant une raison échappatrice, à laquelle l'Empereur n'attacha aucune importance ; mais, ajoutons que si la nomination du général Greig fut le résultat de cette conférence, c'est que, dans sa conscience, le Souverain avait la conviction que Monsieur de Reutern étant spécialiste en cette matière, il était plus en état de faire un choix judicieux et intelligent, pour remplir ce poste important. La suite des événements et les conséquences qui en résultèrent, prouvèrent à l'Empereur que s'il eût suivi sa propre impulsion, son choix eût été plus heureux en élevant Monsieur d'Abaza au ministère des finances.
Cet exemple entre mille prouve que si dans
l'administration de l'État il y eut des abus criminels et des fautes commises, bien que ces actes repréhensibles semblent retomber en apparence sur le Souverain , celui-ci n'en doit pas être rendu responsable, attendu qu'ils provenaient exclusivement de l'arbitraire apporté dans l'exécution des ordres suprêmes, dont on méconnaissait l'esprit et les tendances.
Pour rendre témoignage à la vérité, il faut afQrmer que, durant vingt ans, le comte Milioutine seconda pleinement les vues civilisatrices de l'Empereur, aussi bien par la réforme qu'il apporta dans le service militaire, que par les services éminents qu'il rendit plus tard dans la dernière guerre d'Orient de 1877.
Lorsque le comte Milioutine entra au ministère de la guerre, le soldat russe devait rester vingt-cinq ans sous les drapeaux, de plus sans être forcé de savoir lire et écrire. Gomme les propriétaires des serfs ne voulaient pas se priver d'un bon sujet, ils n'envoyaient à l'enrôlement militaire que tout ce qu'il y avait de plus vicieux parmi leurs paysans esclaves, de telle torte que les régiments étaient presque tous composés d'un ramassis de gens sans toi et sans aveu. Si l'on parvenait à tirer parti de tels
soldats , ce n'était qu'au moyen de punitions corporelles, abolies depuis, et grâce aux nombreuses années que ces soldats restaient enrôlés.
En 1874, le comte Milioutine trouva que pour relever l'état moral de l'armée, il était nécessaire que le service militaire devînt obligatoire pour tous ; il comprit qu'il fallait que le soldat sût lire et écrire, et que la durée de son service sous les drapeaux se réduisît à six ans de service actif, après quoi, pendant neuf ans, il ferait partie de l'armée de réserve, pour entrer plus tard dans la milice, où il serait cinq années.
Son service terminé, en rentrant dans ses foyers, le soldat y reporte les germes civilisateurs qu'il a acquis par la lecture, aussi bien que grâce à son contact avec des gens supérieurs à lui par l'intelligence et l'éducation ; ces germes fructifient et donnent naissance à des idées qui, se glissant inaperçues parmi les siens, y introduisent peu à peu un certain élément civilisateur, d'où s'opère la translormation des mœurs, des usages, et par la suite naissent certaines habitudes d'ordre, d'économie, de propreté, et môme de bien-être matériel.
La durée du service actif qui fut fixée à six
années pour les simples conscrits, fut réduite à quatre années pour ceux qui termineraient leurs études primaires ; à trois ans , pour les jeunes gens, élèves des écoles techniques, industrielles et commerciales ; à dix-huit mois, pour ceux qui achèveraient le cours d'études classiques dans les gymnases de l'État, et, enfin à six mois seulement pour les étudiants sortis des établissements supérieurs d'instruction publique.
Un tel système de réformes introduites par le comte Milioutine est, de tout point, juste, rationnel et équitable. Ce système reconnaît donc tacitement que l'instruction populaire est la meilleure et la plus sûre préparation à l'apprentissage militaire, et dans ce but, ce système a gradué la durée du service d'après le niveau des connaissances individuelles du conscrit.
Le raisonnement approfondi de ce système réformateur amène à la conclusion suivante : c'est que l'instruction imposée comme une obligation aux soldats russes durant six ans, doit produire infailliblement dans l'avenir un chiffre considérable de gens issus de deux générations qui tous seront lettrés et, par conséquent, civilisés.
Les prévisions du comte Milioutine ne l'ont
point trompé; en effet, si l'on examine l'état actuel de l'armée russe, on peut affirmer avec justice, que cette partie de la nation forme un noyau véritable de civilisation, où l'instinét du bien, le sentiment du devoir et de l'honneur, le goût de l'ordre et de la discipline, élèvent cette classe sur l'échelle du progrès. Ces qualités incontestables font de l'armée actuelle un corps bien différent de ce qu'était jadis l'armée russe, laquelle n'agissait que par l'impulsion de la routine ou même uniquement par le sentiment de la crainte.
Outre cette élévation du niveau intellectuel et moral de l'armée, grâce aux réformes dont il a été déjà question, le service militaire, obligatoire pour tous, devint un puissant stimulant pour diriger les aspirations de la jeunesse vers la science, la durée du service militaire dépendant exclusivement du degré d'instruction acquis. Dès lors on comprendra aisément que chaque père de famille se fit un devoir de pousser son fils vers les fortes études, qui valaient à ce dernier la jouissance de tels privilèges.
D'après toutes les réformes introduites dans l'armée par le comte Milioutine , ou doit remarquer que toutes les tendances de ce ministre visaient le développement gradué de la
civilisation conquise par ces rélormes. II marchait hardiment et avec assurance dans la voie qu'il s'était tracée , soutenu qu'il était par un esprit cultivé et profond , un caractère ferme et inébranlable ; il envisageait les obstacles qui se dressaient sur sa route avec le calme de la raison , afin de les dominer pour les réduire ensuite à néant.
Cette marche progressive fut effectuée avec lenteur, mais avec une noble persévérance qui aboutit au résultat final souhaité. Grâce à ce régime temporisateur, les ébranlements sont évités et, par là, les révolutions sont sapées dans leurs fondements.
L'introduction de chacune de ces réformes dans l'administration militaire valut au comte Milioutine une foule d'ennuis et bon nombre d'ennemis ; mais Alexandre II , qui tenait ardemment à s'avancer dans sa marche vers le progrès, soutint toujours le comte dans l'exécution de ses plans réformateurs.
Aussi, le comte Milioutine fut-il constamment l'objet des attentions bienveillantes de son souverain ; ce fut surtout après la dernière guerre, pendant laquelle celui-ci put constater par luimême les éminents services rendus par le
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comte , que cette gratitude bienveillante de l'Empereur se manifesta tout particulièrement.
Le premier insuccès de Plewna eut lieu par suite de l'ordre d'attaquer que donna le commandant en chef au général Krudner. Celui-ci, instruit de la supériorité numérique des troupes ottomanes, en avait informé le commandant en chef, qui refusa d'y ajouter foi et renouvela l'ordre d'attaquer. Si, par un de ces éclairs de génie qui enfantent des prodiges , le général Krudner eût enfreint l'ordre téméraire qu'il avait reçu d'attaquer les positions turques une déroute complète eût été épargnée aux armées russes. Cependant, il est juste de reconnaître que la discipline militaire imposait l'obéissance passive au général Krudner.
La seconde tentative de s'emparer de Plewna devint un insuccès par la faute impardonnable commise, pour la seconde fois, par l'état-major russe, qui refusa obstinément de croire que les Turcs étaient supérieurs en nombre.
Le dl septembre, jour de la fête de l'Kmpereur Alexandre II , bien qu'on eût essuyé déjà deux déftùtes successives au siège de Plewna, on voulut encore tenter la fortune des armes en marchant pour la troisième fois à l'assaut
de cette place, dans le but d'avoir une victoire à déposer aux pieds du souverain.
Du côté des Russes il y avait en tout 80000 hommes d'infanterie et 10,000 hommes de cavalerie. Il s'agissart de tenter un assaut contre l'armée turque renfermée dans Plevvna, laquelle comptait près de 60,000 hommes. Les gens versés dans l'art de la guerre avoueront que c'était commettre un acte de témérité inhumaine que cette tentative d'attaquer , par un troisième assaut, un ennemi redoutable si fortement retranché.
On dit que le personnel de l'état-major était d'un avis contraire; car il conseillait d'attendre des renforts, composés de trois divisions roumaines, qui devaient arriver dans trois jours.
Il paraît que ce fut le commandant en clie de l'armée qui, malgré la sagesse de ceux qui lui conseillaient le contraire, ne voulut pas attendre ; voilà pourquoi fut livré l'assaut dont les désastres sont connus.
Cet échec dévoila à nu au Souverain le manque
de capacité des généraux ; l'ignorance où l'on
.était des ressources de l'ennemi ; la défectuosité
les plans d'attaque ; le manque de logique de
la part de celui qui présidait aux actes de
f'état-major ; enfin, tous ces vices d'organisation
ouvrirent les yeux du souverain qui, dès lors, comprit qu'il devait prendre part à l'action. "
Le 18 (6) septembre, Alexandre II tint chez lui un conseil militaire, composé du commandant en chef, du ministre de la guerre, du général Nupokaïtchitzky , du lieutenant-général Zotoff, commandant du 4* corps d'armée, et du général-major Lévitsky.
Dans ce conseil, il paraît que le commandant en chef lût d'avis qu'il fallait opérer la retraite, afin de tenter de nouvelles opérations d'un autre côté , en disant qu'on perdait un temps précieux, qu'on ne parviendrait à aucun bon résultat, attendu que les troupes étaient découragées.
Après que le grand-duc commandant en chef eut émis son opinion, l'Empereur s'adressa au comte Milioutine, pour lui demander son avis. Celui-ci répondit que si même les désastres eussent été plus grands encore et que l'on dût rester plusieurs mois devant Plewna, l'honneur de l'armée et de la Russie exigeait que l'on continuât le siège jusqu'à la reddition de cette place.
L'Empereur répondit au comte qu'il était heureux de voir qu'il partageait entièrement son opinion à ce sujet, et que c'était ainsi qu'il
comprenait la situation. Cette opinion fut partagée de même par le général Lévitsky.
Le commandant en chef parut contrarié de cette opposition à ses idées ; il perdit même un instant contenance ; il proposa de se faire remplacer dans son poste par le ministre de la guerre. L'Empereur calma cette fougue intempestive en déclarant que désormais il sortirait de son inactivité, pour diriger les événements militaires ultérieurs. Dès cet instant il fut décidé que Plewna resterait cerné par les troupes russes, afin de réduire Osman-Pacha par la famine.
L'Empereur résolut à l'instant d'appeler à l'armée le célèbre général du génie, Totleben, qui , jusque là , était réduit à l'inactivité par suite de l'inimitié que lui portait sans aucune raison iondée le grand-duc commandant en chef.
Quand le bruit de celte nouvelle se propagea dans le camp russe, toutes les poitrines respirèrent plus à l'aise et une lueur d'espérance dans le succès ranima tous les courages.
Le général Totleben arriva sous Plewna le 27 (lo) septembre et, à dater de ce jour, ce Ifut lui qui prit entièrement la direction du
siège, sous le titre d'adjoint du commandant en chef de l'armée qui assiégeait Plewna.
Le prince Charles de Roumanie, reconnaissant le génie du héros de Sévastopol, s'effaça complètement devant lui en reconnaissant son autorité suprême.
Le service le plus important que rendit le comte Milioutine à son Souverain , ce fut le soutien qu'il lui apporta dans sa fermeté à maintenir que Plewna ne pouvait être abandonné.
Il faut rendre justice à la sage pensée qu'eurent l'Empereur et le général Milioutine d'appeler le général Tolleben pour diriger lesopérations stratégiques du siégo de Plewna. De plus, l'un et l'autre persévérèrent dans leur conviction première de ne point lever le siège de cette position avant la reddition de la place assiégée. C'est donc grâce à cette résistance héroïque et à cette patiente fermeté de son Souverain que la Russie est redevable au monarque seul de cette glorieuse victoire ; car , sans la présence de l'Empereur à l'armée, ce triomphe eût été remplacé par une honteuse défaite.
A mesure que les jours s'écoulaient devant Plewna qui résistait héroïquement, l'esprit de l'état-major , qui avait dirigé trois assauts in-
fructueux de la place assiégée , commençait à s'irriter de la lenteur apportée aux opérationset aux événements. Dans la persuasion que cela pouvait être tenté, certains mécontents cherchèrent à insinuer qu'il serait urgent d'effectuer un nouvel assaut qui, selon eux, devait être victorieux incontestablement. Alexandre II,. d'accord avec son conseil intime, ne prêta nulle attention à ces velléités d'opposition ; il maintint ferme son assertion et sa volonté, en disant qu'il s'opposait à cet assaut, et qu'il attendait une issue favorable par la patience jointe à la stratégie adoptée.
L'Empereur écrivit le 6 novembre : '^D'après « Vavis de Tothben nous avons renoncé à tenter « une nouvelle attaque, et nous espérons amener « par la famine la garnison de Plewna à capi- « tuler. Une attaque ne pourrait avoir lieu de « notre part que si les assiégés tentaient une « sortie. »
Nous tenons à prouver, une fois de plus, que l'Empereur appréciait le mérite de chacun, en publiant quelques fragments de sa correspondance, qui nous sont connus, autant pour glorifier Alexandre II, que pour rendre hommage à la vaillance du comte Paul Schouvaloff:
« Quant à Schouvaloff, tout le monde lui rend
■^justice; il s'est très-bravement conduit à la tête « de sa division^ le 22 octobre; aussi, la croix « de St- Georges lui revient. » (a)
Le 14 octobre, l'Empereur écrivit encore: -* C'est Dondoukof de Kieff qui a pris main- « tenant le commandement du 13^ corps d'armée^ « qui est aussi sous ses ordres, et y il est certain « que c'est un de nos meilleurs guerriers. »
Citons encore ces nobles paroles du Souverain tracées par sa plume : « Il paraît que ce « fut le régiment de Scménowshy et les tirail- ^ leurs qui décidèrent de la victoire du 2é no- « vemhre , en tournant la position de V ennemi, « Je suis fier de la brillante conduite des troupes « que fai eues si longtemps sous mes ordres, les- « quelles prouvent à leurs détracteurs , qui pré- ■*■ tendaient qu'elles n'étaient bonnes qu'à lu pa- « rade , quelles savent se battre tout aussi bien * que 7iotre brave armée de la ligne. » (b)
Par la chute de Plewna, le général Totleben, ■en accomplissant sa mission, ouvrit le chemin de la victoire au grand-duc commandant en •chef.
Ce fut sur le champ de biitaille même que
(a) Nota. Bataille de GornjDoubniak.
<b) Nota. Pravetz, place forte.
l'Kmpereur distribua des récompenses aux chefssuprêmes de Tarmée, auxquels il décerna des titres honorifiques ou des décorations. Ce fut alors que le général Milioutine reçut des mains de l'Empereur l'ordre militaire de St-Georgesde deuxième classe.
Étonné d'avoir obtenu une si haute récompense, le général Milioutine se découvrit , et,, tout ému et en balbutiant, il dit: i^ Sire, je n'ai rien fait pour mériter une telle récompense ! » L'Empereur embrassa ce général en disant: « Accepter cette croix et portez-la ! En grande partie c'est à vous que nous sommes redevables du succès remporté ! » Le général Milioutine remercia encore l'Empereur, qui l'embrassa une seconde fois.
Cette scène fut très-émouvante pour, tous ; lEmpereur, au moment de monter en calèche,, adressa la parole au comte Milioutine en lui demandant : « M autorisez-vous à porter la dragonne de Saint-Georges à Vépée, en récompense de la patience que fai montrée ? »
Ainsi , pour donner satisfaction à sa vanité guerrière, le Souverain se contentait de recevoir l'autorisation de porter une simple dragonne d'officier. Ajoutons que bien que l'Empereur Alexandre II se trouvât à peu de distance de-
Plevvna, il retourna à Paradim, sans descendre à Plevvna ; il ne voulait pas , en y entrant éclipser par son propre triomphe celui des chefs de l'armée.
Le 8 décembre 1877, l'Empereur eut avec k général Milioutine et le général Obroutclielï ui conciliabule au sujet des opérations ultérieures •de la guerre, quant aux moyens à prendre afir d'arriver au succès. Ce conciliabule dénote clairement que l'état-major de l'armée n'étai plus consulté, parce qu'il ne possédait plus h confiance d'Alexandre il. Même avant de quitte] l'armée, celui-ci laissa en partant à l'état-majoi du commandant en chef ses idées et ses plan: qu'approuvaient entièrement les généraux choisii pour son conseil.
Quand en J874, le général JMilioutine tentj d'établir la réforme militaire dans l'armée russe il y eut, à cet effet, plusieurs conseils tenu: au palais d'Hiver sous la présidence de i'Em pereur.
Par les raisonnements les plus logiques, h comte Milioutine s'efforça de convaincre le: membres du conseil suprême de l'urgence d( <îette question et des avantages qui en devaien résulter pour l'armée russe. Cependant, biet que chacun comprît que toutes les sympathiei
du Souverain fussent favorables à cette réforme, l'opposition manifeste de presque tous les membres de cette assemblée , dont faisaient partie des princes impériaux, suscita tant d'obstacles à l'accomplissement de ce vaste plan réformateur, que le général Milioutine en ressentit un grand découragement. Il manifesta au Souverain son intention de renoncer à son poste ; mais l'Empereur s'y opposa formellement, en ajoutant que, malgré toutes les entraves qui pourraient surgir, son Souverain seconderait ses vues et ses plans jusqu'au bout.
Encore une fois, notons en passant que l'Empereur Alexandre II se trouva en lace d'une opposition manifeste toutes les fois qu'il voulut introduire une certaine réforme en faveur du progrès.
Chose étrange à expliquer: les personnages qui apportèrent des entraves à l'application des réformes libérales, étaient cependant les individus les plus civilisés de la nation russe ; c'étaient des hommes qui avaient reçu une éducation vraiment supérieure ; c'étaient des gens qui se trouvaient au niveau intellectuel des classes les plus lettrées des nations occidentales de l'Europe, gens qui , sous tous les rapports, jouissaient des bienfaits de cette ci-
vilisalion , ayant été constamment en relatior avec toutes les cours européennes. A l'appu de cette assertion, citons, comme exemple, ui des membres opposants de cette réforme, 1( feld-maréchal Bariatinsky.
Bien que nous rendions justice au comti Milioutine en lui décernant un hommage mé rite, nous devons, par respect pour l'impartialité signaler les abus innombrables dont se rendi coupable l'intendance militaire du ministère d( la guerre, malgré le zèle et les efforts tenté pour les détruire. De tels abus sont commii dans presque toutes les administrations ; ce: actes répréhensibles ne seront extirpés totale ment en Russie, que grâce au temps et aux ré formes morales, qui dicteront à tous les fonc tionnaires les principes équitables de l'honneur Ces actes illégaux sont l'œuvre de maintes geni dont le niveau moral n'est pas à la hauteur di siècle; et voilà les véritables coupables. Natu rellement, dans une administration aussi vasti que celle de l'intendance militaire, il est près que impossible de recruter une masse si nom breuse de gens qui soient tous d'une parfait loyauté. Dans un pays où la civilisation n'es pas encore parvenue à déraciner les germei de la vénalité, non-seulement dans la classi
moyenne, mais encore dans les conditions plus élevées, un ministre, tout habile qu'il est, se trouve dans l'impossibilité la plus absolue de former un personnel capable de servir l'État d'une manière intègre. Si de tels abus ont causé la perte de quelques millions pour la Russie, perte au chiffre de laquelle seuls des esprits étroits peuvent s'arrêter, sans songer aux compensations inestimables d'un régime salutaire, disons avec certitude que ce régime a enfanté des avantages si réels, si immenses, quant à la marche progressive du pays, que les bienfaits incalculables qui en découlent ne peuvent être acquis même par un chiffre dfi millions plus considérable.
Parmi les ministres, le Souverain distingu le comte Valouïeff. L'Empereur trouvait en ii le type parfait de l'homme bien élevé par s distinction extérieure, indice certain d'une édi cation très-soignée. Les dehors séduisants d comte et son langage brillant, qualités qui de notent toujours l'homme avancé en civilisatioi plaisaient au Souverain . dont l'attention étai attirée sur tout ce qui était civilisé.
On peut dire que, pour l'extérieur, le comt Valouïeff est un gentleman parfait, chacun doi le constater ; mais, pour être juste, il faut dir aussi que sous son ministère il y eut un gram nombre d'abus commis, non-seulement au mi nistère de l'intérieur, mais aussi au ministèr des domaines. Les abus pratiqués dans la gé rance de ce dernier ministère, ne furent connu du Souverain que dans la dernière année di
son règne; ils ne parvinrent à ses oreilles que lorsque le comte avait déjà quitté ses fonctions de ministre , pour exercer celles de président du conseil des ministres.
On peut ajouter encore que le comte Vaiouïeff est le véritable personnage de l'époque, représentant l'homme de la civilisation et du progrès dans toute sa plénitude.
On ne peut passer sous silence la personne du comte Adierberg, ministre de la cour. Ami d'enfance d'Alexandre II , compagnon de ses jeux , il avait partagé son existence et grandi à ses côtés. La plus grande intimité unissait leurs cœurs ; le comte avait été associé à tous 'es plaisirs de la jeunesse d'Alexandre 11 ; le souvenir agréable de ces joies disparues revenait souvent dans les entreliens du Souverain. Il était donc naturel que l'Empereur, qui aimait sincèrement le comte , se plût encore dans sa société ; car il trouvait en lui un esprit cultivé, subtil, sans parler de son humeur qui était fort agréable. Lorsqu'il était grand-duc, si Alexandre Il lui confiait une mission quelconque, il constatait déjà alors qu'il s'en acquittait mieux que tout autre, et selon ses intentions
Plus tard , quand le grand-duc fut devenu soi'verain , le comte le servit avec le môme
zèle. Au sein de la famille de l'Empereur, il était plus qu'un ami, c'était un confident initié à tous les secrets de la famille. Aucun acte important n'y était résolu , sans que le comte eût été consulté préalablement. Ses conseils étaient grandement appréciés et vraiment précieux; car, le comte, grâce à son tact partait et à sa judicieuse appréciation des faits , était incapable, par un avis téméraire, d'entraîner a commettre quelque faute, chose d'une immense gravité dans une cour.
Bien que le comte eût toujours vécu dans le cercle le plus intime de la cour, il faut lui rendre cette justice qu'il n'avait rien des défaut, du courtisan. Quant aux gens arrives a de hautes fonctions et auxquels chacun s'empressai de rendre un hommage flatteur, ils lui étaient complètement indifférents; se montrant égal et toujours le même, aussi bien pour les humbles que pour les grands.
On doit supposer que, de même que ceux qui vécurent au sein de l'intimité la plus grande de l'Empereur, le comte Adlerberg, sans sei> rendre peut-être compte, éprouva le même sentiment d'indiflérence pour tout prestige étranger à celui qu'exerçait le Souverain. Gomme tout homme bien élevé, il était toujours poh.
mais sans rechercher jamais qui que ce fût parmi les autres grandeurs. De là résultait cette parfaite indépendance qui le distinguait; avec cela, sans parti ni coterie, il ne se mêlait en aucune manière des affaires de l'État, en dehors de ce qui était du ressort de son ministère. Néanmoins, il faut dire que son opinion avait toujours une certaine valeur, ce qui explique pourquoi il assistait presque toujours aux conseils extraordinaires présidés par l'Empereur, (a)- S'il n'y prenait pas une part active, du moins, il sympathisait avec toutes les idées qui se rattachaient au progrès et aux réformes. On peut attester que jamais une voix ne s'éleva pour ranger le comte Adlerberg dans le parti de l'opposition. Ses services furent d'une grande utilité au monarque, dont il partageait les travaux, quand le souverain l'employait en qualité de secrétaire, pour transmettre sur le papier ses idées et ses plans, mission qu'il remplissait toujours avec talent et savoir-faire.
Le comte Adlerberg est doué d'un cœur exfa) Nota. Même dans les questions militaires, il était consulté; ainsi, après le troisième assaut infructueux de Plewna, le lendemain 12 septembre (31 août 1877) il y eut chez l'empereur un conseil auquel assistèrent le grand-duc commandant en chef, le comte Milioutine et le comte Adlerberg.
cellent; avant que la maladie eût altéré ses forces , il accueillait favorablement toutes les personnes qui avaient à lui remettre quelque requête , lors même que ces personnes étaient inconnues de lui et dépourvues de recommandation pour appuyer leur demande. Bon nombre de ces solliciteurs bien accueillis se rappellent avec une vive gratitude comment le comte les a tirés d'embarras.
Vers les dernières années du règne de l'Empereur, le comte Adlerberg, que la souffrance avait affaibli, manqua de l'énergie qu'il avait déployée si efficacement auparavant. Comme véritable appréciateur du prestige souverain, représenté si majestueusement par son maître, il tint à ce que l'entourage impérial fût à la hauteur du monarque et de son empire; aussi maintint-il à la cour impériale les habitudes, les usages , les coutumes qu'avaient introduits ses prédécesseurs dans la gérance du ministère de la cour impériale de Russie.
La mort d'Alexandre II fut un coup bien terrible pour l'âme du comte Adlerberg: nul doute que son énergie première n'en ait souffert et que le chagrin l'ayant brisé, il n'aspire désormais à jouir d'un repos nécessaire. Terminons ce portrait en disant que le comte
Adlcrberg peut être rangé parmi les rares intelligences qui ont orné ie règne de l'Empereur Alexandre II.
Ce grand souverain envisageait l'instruction publique comme le moteur le plus sûr pour civiliser son peuple.
Avant l'émancipation des serfs, les propriétaires fonciers regardaient l'instruction populaire comme le fléau destructeur de leur domination arbitraire: il n'y avait presque point d'écoles dans les villages ; en outre, il était interdit, par ces mêmes propriétaires, d'en fonder de nouvelles ou d'enseigner à lire à la plèbe.
Partout où règne l'esclavage, l'ignorance prédomine pour maintenir cet état d'abjection de l'homme ; car, dans le cas contraire, le peuple, éclairé sur ses droits, se soustrait à cet abrutissement et à ce régime tyrannique. En fondant des établissements d'instruction publique, non-seulement dans les grandes villes , mais aussi dans les villages, le Souverain se trouva presque isolé pour accomplir cette œuvre grandiose et civilisatrice.
Afin de le seconder dans cette tâche ardue, Alexandre II fit choix d'un homme dont les capacités incontestables devaient lui être garantes du succès de cette vaste entreprise. Ce
choix du souverain tomba sur le comte Tolstoï, qui fut nommé ministre de l'instruction publique.
Cet homme d'une vaste érudition, d'un esprit sérieux et profond, d'un caractère ferme, inaccessible à toute influence, n'appartenant à aucun parti , marchant droit vers son but , ne put, malgré tant de qualités réunies, empêcher que le système qu'il avait conçu et adopté pour l'enseignement de la jeunesse russe ne devînt contraire à la réussite des plans qu'il avait formés.
Tout en s'efforçant d'apporter des entraves à l'essor de l'excès du libéralisme , ce fut le contraire qui arriva, ce qui lut prouvé avec évidence par les événements postérieurs. Ce ne fut point l'enseignement du latin et du grec, introduit dans la plupart des collèges ou gymnases, qui suscita des obstacles au succès des examens de fin d'année scolaire ; mais il est incontestable que ce fut la sévérité exagérée qui présida à ces examens; sévérité, qui avait pour but prémédité de n'avoir qu'un nombre très-restreint d'élèves munis du diplôme de maturité, leur donnant accès dans les établissements d'instruction supérieure de l'État. Quelle en fut la conséquence? C'est que ces élèves?
repoussés aux examens, privés du diplôme indispensable pour parvenir à une carrière plus élevée , se virent forcés d'abandonner leurs études commencées. Dès lors, dépourvus de travail ou de moyens d'existence, ils formèrent au sein de la nation cette catégorie d'hommes déclassés, à demi-instruits, préparés par leurs idées et leur mécontentement à lormer cette secte rév^olutionnaire des nihilistes , dont les adeptes s'accroîtront sûrement avec les années, malgré les lois répressives, si les mêmes entraves se renouvellent dans les examens scolaires et si la marche de la civilisation se trouve arrêtée dans son essor. Le nihilisme ne peut être anéanti par l'unique moyen des lois répressives, qui n'atteignent qu'un seul individu dans la masse. Il est urgent que de sages réiormes, tendant toutes vers le progrès, jointes à l'instruction de la jeunesse, soient répandues sans limites dans l'empire russe. Cette instruction éclairée et sagement dirigée est l'élément essentiel du développement intellectuel d'un peuple ; seule, elle parvient à former l'élite des nations.
C'est une utopie de croire que la science transforme l'homme en anarchiste. Jusqu'ici, dans aucun pays, il n'a été prouvé que le développe-
ment de l'esprit humain soit une source de désordres et d'anarchie ; au contraire, tous les peuples civilisés sont unanimes pour reconnaître que le savoir conduit infailliblement les mortels dans la voie de la prospérité privée , de l'ordre poUtique et du bonheur de la patrie.
C'est ce noble but, ce sont ces grandes idées qui animèrent Alexandre II lorsqu'il introduisit tant d'utiles réformes dans le domaine de l'instruction publique ; mais, il faut regretter que pour mener à bonne fin cette œuvre grandiose, le souverain restât de nouveau presque isolé . cur, bien que le ministre choisi pour exécuter ces réformes importantes lut un homme d'esprit, les tendances de ce dernier n'étaient pas assez vastes pour en assurer le succès. Cet enrayement apporté à la marche du progrès traça aux gens déclassés une fausse route qui les perdit , tout en exposant l'existence même de l'empire russe.
Plaçons ici quelques mots qui se rapportent au héros du jour, le général Skobéleff.
Malgré des insinuations malveillantes qui parvinrent aux oreilles du Souverain , il est certain que celui-ci rendit constamment justice à la vaillance et aux talents militaires de ce général. Quoique l'esprit du monarque fut as-
siégé d'inquiétudes réelles avant la prise de Gheolv-Tépé, il se rassurait en songeant que le général Skobéleft se trouvait à la tête de l'expédition. A la nouvelle de la prise de cette forteresse , le souverain en éprouva une véritable joie, tout en reportant le mérite de cette victoire à la bravoure du héros.
Ne pouvant transmettre sa déférence et ses égards aux parents défunts du vainqueur , il se rendit chez la sœur de ce dernier, la comtesse de Beauharnais et chez sa tante, la comtesse Adlerberg.
Parmi les personnages qui auront une page glorieuse dans l'histoire du règne d'Alexandre II, le général Skobéleff sera rangé parmi les gloires militaires de ce règne illustre. La réputation de ce vaillant général a commencé, s'est accrue, pour atteindre à son apogée avant la fin du règne d'Alexandre II ; de telle sorte que toutes les actions d'éclat que pourra accomplir dans l'avenir le général Skobéleff, ne seront que la répétition des faits glorieux de son passé ; car il est constaté qu'il a déjà Iranchi toutes les phases les plus brillantes de la marche du héros
Combien il est regrettable que la mort de l'Empereur Alexandre II mît obstacle à la ré-
ception triomphale du vainqueur, que l'Empereur désignait toujours sous le nom de brave Skobéleff. Certes, les honneurs rendus à ce héros eussent été à la hauteur de son mérite ; «ar, Alexandre II avait le don de savoir apprécier l'esprit et les services rendus à la patrie, en récompensant et en encourageant tous les talents supérieurs. Il est bien certain qu'en cette circonstance l'accueil du souverain eût été en tout digne de la gloire du héros.
Depuis la mort de l'Empereur Alexandre 11^ nous devons dire à la louange du comte Loris Mélikoff, que celui-ci témoigna les plus grand» égards à la veuve du Souverain, qu'il ne manqua jamais de visiter plusieurs lois par semaine.
Le comte Loris Mélikoff est doué d'une âme noble et loyale, qui le guide sans cesse dans la voie tracée par sa conscience. Ses mœurs et ses goûts sont d'une simplicité patriarcale ; sa probité est à l'abri de toute atteinte; sa modestie égale son grand mérite. Étant ministre, il fuyait toute marque d'ostentation , et , en chaque occasion il s'effaçait là où il eût pu briller au premier rang et attirer sur lui les acclamations enthousiastes de la foule.
Malgré cet air contagieux de la cour qui donne naissance au type adulateur du courtisan , type qui a toujours existé et existera
toujours dans l'entourage des princes, le comte Loris Mélikoff fut toujours lui-même, sans rien •changer à sa manière de penser et d'agir antérieure à son élévation.
Avec un si noble caractère n'est-il pas naturel que le comte ait éprouvé ce sentiment de déférence et de respect à l'égard de la femme aimée que son souverain avait choisie?
Ce n'est pas uniquement à la personne de la princesse que s'adresse ce culte d'égards et de vénération , mais à la mémoire sacrée du défunt, qu'une fin si tragique avait ravi à la tendresse de l'épouse.
Le comte Loris Mélikoff fut violemment ébranlé par la mort de son souverain; chacun put constater quels furent les efforts qu'il s'imposa pour dissimuler ou vaincre sa douleur. Tantôt il se perdait dans la foule pendant les services funèbres ; tantôt il ne venait point aux dits services religieux.
On a eu bien tort d'accuser le comte d'avoir néglige de prendre les mesures nécessaires pour empêcher la catastrophe tragique du 13 mars. Il n'est pas du ressort d'un ministre de l'intérieur d'indiquer aux sergents de ville les postes qu'ils sont tenus d'occuper dans les rues. €es ordres devaient être donnés par le général
Féodoroff, préfet de police de la capitale. Il rentrait dans le devoir spécial de ce dernier, non-seulement de placer les agents de police sur le passage de l'Empereur, mais encore c'était ce général qui devait suivre ou devancer le souverain à distance , afin de pouvoir inspecter le service de ses subordonnés. Ajoutons aussi qu'il n'est pas du ressort d'un ministre de l'Intérieur de donner aux agents de la sûreté publique les explications requises pour la mission qui leur incombe ; ce ministre avait confié soixante de ces agents de la sûreté au capitaine Koch, et il serait juste et logique de demander à ce dernier, quel usage il en a fait. La catastrophe du 13 mars fut pour le comte Loris Mélikoff l'écroulement de tous ses plans de réformes civilisatrices ; plans qui devaient élever la Russie par le progrès à l'apogée de la grandeur et de la prospérité. Cette mort tragique du souverain , auquel le comte avait voué. toutes les capacités de son esprit, aussi bien que le dévouement de son âme, sans parler du sacrifice de ses forces physiques déjà affaiblies, cette mort, disons-nous, était bien faite pour accabler et décourager un homme qui, sous ses pieds, découvrait soudain un gouffre béant où sa patrie pouvait s'engloutir.
Que d'actes importants, conçus par l'Empereur et préparés avec le comte Loris Mélikoff, étaient sur le point d'être résolus et mis promptement à exécution! Nous pouvons en citer quelquesuns : l'amélioration du sort du cultivateurpaysan ; l'augmentation de terrains à lui allouer, dans les provinces où le partage du sol avait été fait au détriment du peuple ; la réduction de l'impôt agraire pour le paysan ; un changement bienfaisant dans la règle si rigoureuse des passeports de la basse classe. En outre, il était question d'introduire un certain allégement dans le domaine de l'instruction publique par la réforme du programme des études, introduit par le comte Tolstoï, programme qui contraignit ce dernier à renoncer à son poste de ministre de l'instruction publique.
Dans son vaste projet de réorganisation générale du pays , le comte Loris Mélikoff avait également en vue d'élaborer des réformes sages et économiques dans le système défectueux el ruineux des sociétés de chemins de fer. Le comte aspirait aussi à diriger et à régulariser ^es décisions des assemblées provinciales (zemstvos), afin d'en faire disparaître les abus traditionnels. Le comte Loris Mélikoft n'oubliait point, dans ses projets humanitaires, l'abo-
lition de l'impôt extraordinaire prélevé sur Is revenus des propriétaires fonciers polonais dansles provinces insurgées en 1863, impôt injuste et exorbitant qui a pressuré la Pologne.
D'ailleurs, il faut avouer que si ces mesures rigoureuses sévirent durant tant d'années dans ces provinces, il ne faut en accuser que ceux qui insinuèrent des craintes dans l'esprit du monarque , en lui affirmant que cette rigueur était indispensable au repos de l'empire russe ;, c'était une assertion mensongère. Cependant comme de jour en jour l'exacte vérité parvenait jusqu'au souverain, celui-ci avait reconnu la nécessité d'abolir cet impôt désastreux ; et^ disons avec justice , qu'en cette matière, les idées du souverain se trouvaient en parfaite harmonie avec les aspirations du comte Loris ]\lélikoff. Aussi bien que l'Empereur , qui en avait été informé exactement, le comte trouvait inhumain un châtiment si prolongé et dont on ignorait le terme.
Cette grave question, discutée au conseil des ministres, n'avait été rejetée que par la faute du général Tchertkoff, lequel usa de sa position officielle comme gouverneur-général de Kieff,. pour exciter la méfiance dans l'esprit des membres du conseil ; il agit ainsi en connaissance
de cause, car le général Tchertkoff tenait à prouver l'inutilité de cette réforme.
Déjà du vivant d'Alexandre II, le changement de poste du général Tchertkolî avait été décidé ; la solution de cette question capitale ne pouvait être résolue que par l'éloignement de celui qui y apportait des entraves.
La même impulsion d'idées dicta la nomination du général Albédinsky au poste de gouverneur-général de Varsovie. L'Empereur savait que cette nomination serait bien accueillie par les Polonais ; de plus il était convaincu que les actes émanés de l'administration de ce général ne seraient point imbus de l'esprit de parti. Voilà une preuve évidente des intentions conciliatrices d'Alexandre II : et, ce qui le prouve clairement, c'est qu'il trouva juste d'accorder à la demande du général le droit d'enseigner à l'université de Varsovie la langue et la littérature polonaises.
Ces faits indiscutables ne parlent-ils pas en faveur de l'esprit de progrès qui guidait le comte Loris Mélikoff dans sa marche rapide et ascensionnelle, de concert avec son souverain, vers des réformes exigées par l'époque et dont l'élan puissant ne peut être arrêté dans son vol?
Dans riiistoire de l'humanité et pour chaque peuple il y a des époques lumineuses de transformation intellectuelle qui pousse l'esprit de riiomme en avant, toujours en avant, et dont nulle force, nul génie même ne peut enrayer le mouvement.
Alors le gouvernement se trouve fatalement entraîné à suivre la nation dans sa marche accélérée ; et, s'il veut dominer les événements ultérieurs, il est sage et prudent que le pouvoir se mette à la tête pour diriger le progrès, le maintenir dans les voies légales, afin d'éviter qu'il ne se transforme en cataclysme.
Tout est possible, sauf d'enclaver la pensée humaine ; car , il n'existe point de lois ni de force capables de l'arrêter. C'est un moteur puissant qui emporte et ravage tout sur sa route, tel qu'un torrent impétueux qui rompt toutes ses digues, pour jeter alentour la ruine et la dévastation.
Tous les personnages qui ont été honorés de la confiance d'Alexandre II pour l'administration de la Russie, comprirent l'importance des réformes et le danger d'y mettre obstacle. La mort de leur souverain bien-aimé n'a rien changé à leur manière de penser, et l'on peut dire que tous sont restés fidèles à leur pro-
gramme politique. Certainement, les noms di ces hommes de bien resteront populaires ai sein de la nation, et l'histoire leur rendra jus tice un jour, quand la Russie sera sortie vie torieuse de cette époque de transition où c( pays se trouve plongé.
La santé débile du comte Loris Mélikoff eX' cita souvent les inquiétudes du monarque, qu craignait de perdre un ministre si excellen coopérateur dans l'accomplissement de ses plam toujours dirigés vers le progrès; il reconnaissaii que s'il lui arrivait d'être obligé de renoncej à ses utiles services , son embarras serait extrême pour lui trouver un successeur. A mesure qu'Alexandre 11 s'avançait dans la voie du progrès et des réformes, il trouvait de moins en moins dans son entourage des gens en étal de comprendre ses aspirations élevées et civilisatrices ; car , l'esprit prédominant dans les hautes sphères, c'était que les tendances vers les réformes avaient donné naissance à l'esprit de terrorisme et de dévastation.
Terminons cet aperçu en disant qu'en quittant le poste de ministre de l'Intérieur, le comte Loris Mélikoff emporte les regrets unanimes de ceux qui ont apprécié son mérite transcendant; car, ils connaissaient la noblesse et la
justesse de ses aspirations, dirigées vers un seul but : la gloire et le bonheur de la Russie.
Depuis la mort de l'Empereur Alexandre If, sa veuve s'est replongée dans son existence sédentaire et retirée ; elle ne voit que certaines personnes, auxquelles le défunt souverain témoignait une attention marquée.
Livrée à sa douleur et n'aspirant qu'à la solitude, les traits de la malheureuse princesse révèlent à tous les yeux l'intensité du chagrin qui mine ses jours. Pâle, amaigrie, languissante, elle semble ne plus appartenir à cette terre; aussi , toutes les personnes qui , par hasard, l'ont aperçue à la cathédrale de St-Pierre et St-Paul, où reposent les restes mortels de feu l'Empereur , ont-elles éprouvé une véritable compassion à la vue des empreintes causées par cette immense désolation.
Cette jeune femme , qui n'a que trente-trois ans, était, il y a à peine six mois, belle, fraîche, pleine de vie et de santé ; mais, hélas! aujourd'iiui le changement est si grand en elle, qu'elle est devenue méconnaissable.
On dit que la tombe du souverain- martyr est devenue le seul but où se dirigent les pas de la veuve désolée ; là, se concentrent toutes les aspirations de son âme brisée!
A la voir ainsi affaissée et prosternée au pied de ce marbre glacé , où elle passe tant d'instants, plongée dans la méditation, on devine que la veuve infortunée aspire à y rester toujours.
Le mausolée d'Alexandre II disparaît entièrement sous les guirlandes de Heurs dout la veuve se plaît à l'embellir. Le public qui y afflue toujours augmente aussi l'ornement fleuri de la tombe du Souverain tant regretté. Afin d'y maintenir l'ordre, une sentinelle y fait le service.
Ce pieux pèlerinage d'un peuple qui s'y succède chaque jour, n'est-il pas une preuve touchante et bien manifeste de l'étendue des regrets de la nation russe tout entière qui, de jour en jour, comprend davantage l'immensité de la perte que la mort d'Alexandre II lui a causée.
Enfin, si nous voulons résumer les péripéties de l'existence de la veuve de ce souverain, disons qu'aucune page de l'histoire ne nous présente un exemple si extraordinaire.
La princesse Jourievsky fut aimée du plus grand souverain de notre époque, et par cette union elle était parvenue à l'apogée de toutes les félicités terrestres, dans tout ce qu'elles
renferment d'idéal comme éléments de bonheur ; mais, hélas! que cette félicité incomparable fut de courte durée ! Cette femme aimée fut atteinte par un malheur inouï dont l'histoire n'offre point d'exemples ; il est certain que son destin extraordinaire , si différent de la vie commune, excite l'attendrissement, éveille la sympathie, aiguillonne la curiosité, en un mot, le sort de cette femme intéresse vivement tous les cœurs bien nés en faveur de la veuve d'Alexandre IL
Le souvenir impérissable du souverain-martyr est trop forteanent enchaîné à celui de sa veuve pour que celle-ci ne soit pas toujours l'objet de la sympathie et des égards respectueux qu'excite son malheur irréparable et sans bornes.
C'est bien à tort que l'on a prétendu que la dernière guerre d'Orient ne fut déclarée par Alexandre II que dans l'unique but d'annuler le traité de Paris de 1856.
En consultant l'histoire contemporaine, nous savons sous quelle oppression tyrannique les Bulgares étaient plongés. Il faut seulement se rappeler les scènes sanglantes et horribles de larnage, de massacre, de viol, de pillage, dont
cette malheureuse nation tut la victime sous le joug despotique des Turcs.
En 187G, Alexandre II, dans un biit uniquement humanitaire et touché de compassion en apprenant les atrocités exercées contre ce peuple bulgare qui fait partie de la grande famille slave, invita les autres puissances de l'Europe à s'intéresser à Tétat déplorable de cette nation opprimée et à exercer une certaine pression sur la Turquie , pour contraindre celle-ci à mettre un terme à de telles horreurs.
A la fin de novembre 1876, les ministres plénipotentiaires des puissances européennes se réunirent à Constant! nople, pour se concerter au sujet des propositions à soumettre à la sublime Porte. Dès lors, il y eut neuf conférences dont la dernière à la date du 20 janvier 1877.
Durant ces conférences, le protocole devait être présenté à la signature de la Turquie. Le 27/15 mars, le comle Schouvaloff télégraphia à l'Empereur que la signature du protocole devait être décidée le môme jour, que les nouvelles étaient aussi mauvaises que possible, c'est-à-dire que les Turcs refusaient de rien céder, grâce aux encouragements qu'ils n'avaient cessé de recevoir du gouvernement anglais. Ce télégranHne lu, Alexandre II dit ces paroles:
« Si la guerre s'ensuit, toute la responsabilité doit en retomber sur cet... gouvernement. »
Après avoir reçu du commandant en chet la nouvelle que les troupes étaient prêtes à se mettre en mouvement, dès que l'ordre en serait donné, Alexandre écrivit: * Que Dieu nous vienne • en aide et bénisse nos armes!... Nul ne com- « prend. . ce qui se passe en moi dans V attente « du commencement d'une guerre que f avais tant « désiré pouvoir éviter!...
Peu de temps après, l'Empereur écrivit encore : « Ma brave armée mérite bien que. je passe « avec elle à Kicheniew mon jour de naissance « (29117 avril) avant quelle entre en campagne « pour la cause sainte que nous sommes seids à « vouloir défendre ! »
Telle était la pensée intime du Souverain qui, dans sa correspondance privée, ne pouvait prévoir que cette pensée fût un jour révélée.
Les paroles authentiques du monarque que nous venons de citer, sont une preuve incontestable que l'àme compatissante d'Alexandre II souffrait à l'idée du sacrifice de tant de vies humaines. Jamais l'unique appât d'une conquête ne fut le but d'une telle expédition ; ceux qui prétendent le contraire, sont dans l'erreur. S'il en eût été autrement, l'Empereur n'aurait pas
écrit ce qui suit le 25 octobre : « Le seul ré- « (jiment des chasseurs de la garde a perdu Mer « sept officiers tués et seize blessés. Combien ces « pertes me font saigner le cœur ! J^ai bien de « la peine à retenir mes larmes!» (a)
La Turquie se contenta de faire des promesses, tout en refusant énergiqucment de fournir les garanties requises pour l'exécution de ces promesses. Le congrès des conférences fut dissous, n'ayant plus de raison de prolonger ses séances; et, les ambassadeurs quittèrent la capitale turque, sans avoir obtenu d'autre avantage que la prolongation de l'armistice jusqu'au 10 avril 1877. On sait qu'à l'expiration de cette trêve, la Turquie refusa nettement d'accorder aux puissances étrangères des concessions autres que celles qu'elle avait faites auparavant.
Une telle déclaration était une offense manifeste infligée à toutes les puissances garantes des traités.
Alexandre II y vit un défi jeté à l'Europe tout entière ; dans cette question, il trouva que la Russie ne pouvait, sans forfaire à l'honneur, resier impassible.
(a) Nota. Aflaire sur la route de Sophia sous la conduite du général Gourko avec la garde.
En qualité de première puissance slave , sa politique y était engagée irrévocablement.
Déjà en 1876, lors des guerres du Monténégro^ et de' la Serbie contre la Turquie, il s'était manifesté parmi la nation russe un élan passionné d'enthousiasme en faveur de ces peuples qui tentaient de s'afiranchir de la domination turque. Cette ardente sympathie se traduisit ouvertement sur tous les points de l'empire russe ; bientôt, de tous côtés, il y eut des enrôlements de volontaires, issus de toutes les classes de la nation, qui marchèrent avec ardeur pour aller rejoindre les troupes serbes; de plus, dans chaque ville, des dames aristocratiques et même des plus hautes sphères, organisèrent au profit de la Serbie des quêtes, des souscriptions, des concerts et même des bals de bienfaisance. On peut affirmer que des dames du palais ne dédaignèrent pas de remplir les humbles fonctions de quêteuses dans les rues de la capitaleet même dans les tramways. Elles rivalisaient de zèle pour recueillir l'obole du plus humble passant, afin de grossir la somme des offrandesdestinées à la Serbie.
Alexandre II n'approuvait point ces manifestations d'un enthousiasme exalté; il craignait qu'elles ne devinssent le prétexte de graves-
complications ; il appréhendait que ces actes philanthropiques de la Russie entière en faveur des Serbes ne fussent considérés comme une atteinte agressive portée aux droits des nations. Voilà les motifs qui expliquent pourquoi ce bon souverain , dont l'âme était si généreuse , ne voulut jamais favoriser ces collectes en y souscrivant pour la plus légère oftrande. Ces prévisions de l'pmpereur étaient fondées sur le principe de l'équité qui s'oppose à ce qu'un État neutre fournisse à un parti belligérant des secours matériels contre son adversaire.
Plus tard , quand Alexandre II se vit forcé ■de déclarer la guerre à la Turquie, il y avait sous l'étendard serbe plus de dix mille Russes qui versaient héroïquement leur sang pour la noble cause de la défense d'une puissance opprimée. En Russie, les esprits étaient à tel point surexcités . que l'on peut affirmer que si de graves motifs politiques n'avaient obligé l'Empereur à lancer sa déclaration de guerre à la Porte ottomane , la nation russe eût témoigné son mécontentement, ce qui prouve que toutes ses aspirations étaient pour la guerre.
Alexandre II fit tout ce qui lui était humainement possible pour éviter la guerre de Turquie ; c'est un fait indubitable que nul ne
peut révoquer eu doute, basé qu'il est sur des documents authentiques que l'on pourrait publier au besoin.
Cette guerre fut mélangée de succès et de revers ; plusieurs fois, avant d'atteindre à un avantage marqué, la diplomatie russe se trouva en défaut et impuissante pour sauvegarder les intérêts de la Russie. Sous les murs mêmes de Gallipoli et de Gonstantinople, cette même diplomatie, à laquelle s'adjoignirent les généraux en chef de l'armée russe, par la marche temporisatrice de l'action, arrêta l'élan victorieux des troupes russes qui alors eussent pu opérer leur entrée triomphale dans Gonstantinople.
Depuis le commencement de la lutte des belligérants jusqu'à la lin des hostilités , la politique de l'Angleterre subit toutes les influences des succès et des revers de la Russie, en ce sens que, dès que les Russes étaient victorieux, le cabinet anglais usait de son ascendant sur la Turquie pour lui conseiller de demander la paix, en acquiesçant à toutes les conditions que le vainqueur voudrait lui imposer ; car, l'unique but de la politique du cabinet anglais était d'entraver la marche victorieuse des Russes. Par contre, dès que ceux-ci avaient essuyé quelque revers, l'Angleterre s'empressait d'en-
■gager la Turquie à opposer une résistance opiniâtre.
La tlotte anglaise avait déjà reçu l'ordre de se rendre du Pirée à Bésica, afin de se trouver aussi rapprochée que possible pour occuper les Dardanelles et Gonstantinople. Vers la mi-août on sait que le chargé militaire Wellesley arriva de Londres à Gorny-Studen avec les conditions suivantes : que si les Russes continuaient la guerre contre la Turquie jusqu'en 1878, l'Angleterre prendrait fait et cause pour cette dernière puissance, attendu que le cabinet anglais serait incapable de résister à l'opinion publique <]m souhaitait de faire la guerre à la Russie.
11 paraît qu'Alexandre II répondit à sir Wellesley que le moment n'était pas encore venu <le parler de paix ; mais que quand cette heure aurait sonné , le souverain comprendrait ses devoirs envers la nation russe, dont il saurait sauvegarder les intérêts, ce qui serait équitable, puisque l'Angleterre mettait sans cesse en avant ses propres intérêts dictés par les vues de sa politique.
S'il y eut un moment où l'Angleterre se montra plus modérée , c'est que , grâce à un ■échec récent des armées russes, elle avait l'espoir d'empêcher celles-ci de marcher avant
l'hiver sur Adrianople et Gonstantinople. On doit supposer que l'Angleterre eût déclaré la guerre à la Russie cette même année, dans le cas où celle-ci eût été victorieuse ; et cela malgré les vœux apparents que l'Angleterre faisait transmettre par son agent militaire pour les succès des armées russes.
Il faut conclure en affirmant que ce fut l'Angleterre qui suscita le plus d'entraves aux négociations, dont le but était d'éviter la guerre. Voilà pourquoi Alexandre II faisait retomber toute la responsabilité de cette lutte sanglante sur les artifices de la politique anglaise.
En Russie, l'opinion publique s'égara en supposant que la neutralité de l'Autriche était enfreinte par celle-ci. Lors de la guerre, Alexandre II était rassuré au sujet des intentions du gouvernement autrichien , qui observait strictement ses conventions d'État neutre. Malgré les tentatives de la Hongrie pour l'entraîner à la guerre contre la Russie, le cabinet autrichien résista énergiquement, grâce à de sages mesures prises à temps pour s'opposer à l'enrôlement de bandes belliqueuses dont on confisqua les armes.
Cette énergie suffit pour arrêter le mouvement hostile qui eût pu, par son extension, in-
tercepter les communications par voies ferrées des troupes russes.
Vers les derniers jours de juilllet 1877, l'empereur d'Autriche écrivit à Fempereur Alexandre Il une lettre fort amicale, confirmant les bonnes intentions de l'Autriche à l'égard de la Russie. Cette lettre, qui fut remise à Alexandre II par l'agent militaire autrichien Bertholseim , rassura complètement le souverain russe sur l'observation scrupuleuse de la convention diplomatique dite des trois empereurs.
L'Angleterre n'ignorait point les vives aspirations pacifiques d'Alexandre H; mais, entraînée par sa politique séculaire d'antagonisme, elle s'acharna dans ses vues d'opposition à la Russie , sous le fallacieux prétexte que les Russes songeaient à s'emparer de Constantin op le.
Il n'entrait point dans les intentions de l'empereur Alexandre II que, pour conclure la paix avec la Turquie, ses armées dussent se trouver sous les murs de la capitale turque ; son ambition ne le poussait nullement vers les annexions ; il était possible de conclure la paix même avant le passage des Balkans , pourvu que l'on obtînt de la sublime Porte les garanties que l'on avait exigées d'elle pour as-
surer le bien-être des populations chrétiennes dépendantes de cette puissance.
L'ardent désir d'Alexandre II de mettre fin à la guerre avant le passage des Balkans résulte manifestement de plusieurs fragments de lettres écrites de Paradim, le 7 décembre 1877. Il écrivait • « Mon cœur saigne des pertes jour-
* nalières amenées par cette maudite guerre !
* Fuissions-nous Vachever au plus vite, en signant
* une paix honorable et avantageuse pour notre « dure patrie ! »
Dieu, dans sa miséricorde, permit que l'Empereur Alexandre II mourût de la mort qui était regardée par lui comme la plus belle et la plus glorieuse ; c'est-à-dire, la mort du soldat sur le champ de bataille ou la perte de la vie pour sa patrie. Lors de la mort du duc Serge de Leuchtemberg, tué dans une reconnaissance le 24 octobre 1 877, il lui arriva de dire : « Certesy « la plus belle mort pour un homme, c'est la mort « du héros sur le champ de bataille ou bien le « sacrifice de sa vie pour sa patrie ! »
Lors du traité de San-Stéfano , les intérêts de la Russie ayant été faiblement soutenus et sauvegardés, Alexandre II, malgré sa ferme volonté de profiter des fruits de la victoire des
armées russes, se vit contraint de céder la flotte
turque, dont il pouvait s'emparer selon les lois de la guerre. En cette circonstance , les actes de la diplomatie prévalurent sur les intentions du souverain vainqueur; la philanthropie de celui-ci et son horreur du sang versé étaient bien connus ; on lui fit entrevoir dans l'avenir de nouvelles complications guerrières ; et, grâce à cette sinistre perspective, on le força à consentir à des concessions, mais ce fut contre son gré qu'il s'y soumit.
Quant au congrès de Berlin, disons avec sincérité , que l'Empereur vit clairement que les ministres plénipotentiaires russes n'étaient pas à la hauteur de la mission importante qui leur était dévolue; les conséquences en furent désastreuses pour l'empire russe.
A l'issue de chaque conférence de ce congrès européen, les plénipotentiaires russes conseillaient à l'Empereur de céder à la force des drconstances , tout en lui faisant appréhender la prolongation de la guerre.
Ces conseils, transmis de Berlin, étaient conformes à ceux que l'Empereur recevait dan^ son palais de la bouche des hauts fonctionnaires qu'il consultait, il y avait cependant, au sein de l'entourage immédiat du souverain, des personnes, sans fonction officielle, qui étaient d'un
qu'ils le font ; car , ils ignorent combien était ardue cette tâche que le souverain s'était imposée, dans l'administration d'un empire, où il trouvait si peu de gens capables dans la sphère sociale où sou choix devait être fait. Ajoutons qu'avant là promulgation des réformes déclarées urgentes par lui, il se trouvait aux prises avec une majorité quj faisait opposition à ses tendances. On nous comprendra par l'examen attentif des pages antérieures concernant les actes réformateurs de son règne.
Le jour où la Russie pourra élire ses hommes d'État parmi tous les hommes instruits de la nation, sans doute qu'elle y trouvera un chiffre considérable de personnages capables de mettre à exécution les ordres souverains.
Nul doute que l'histoire, impartiale dans ses sentences, ne décerne à Alexandre II un titre aussi illustre que celui qui fut accordé à Pierre P"" de son vivant. JN'e serait-il pas juste et équitable que la nation russe devançât le jugement de l'histoire dans le témoignage de sa reconnaissance envers un monarque dont le règne a tant mérité de sa patrie! Peut-elle jamais oublier, cette nation, que ce grand philanthrope, l'émancipateur de tant de millions d'hommes, a versé son sang pour la cause sacrée' de l'humanité!
En outre, d'après le compte-rendu de la marche des conférences , l'Empereur devinait clairement, par suite de certaines réticences ou même de la froide réserve manifestée par le prince de Bismarck au sein du congrès, que les intérêts de la Russie y étaient sacrifiés. C'est pourquoi il disait ; « Je vois bien que c'est une « vengeance pour Vappui que fai donné à la « France, étant à Berlin en 1 872. »
Mais, il y a un autre acte de représailles qu'Alexandre 11 ne put jamais admettre , bien qu'une partie de la nation, sans pouvoir le deviner, l'attribuât à des vues purement intéressées, ce fut la conduite d'un Russe, sacrifiant les intérêts de sa patrie à ceux d'une nation étrangère, dans le but de fournir à l'histoire de son temps une page néfaste contre son souverain.
Il est indubitable que si la Russie eût eu un soutien plus ferme au sein du congrès de Berlin, l'Empereur eût fait moins de concessions, mais s'il les fit, c'est qu'il comprit qu'à Berlin il ne serait pas soutenu efficacement par sa diplomatie. Par suite de tant de fautes, le congrès de Berlin peut être rangé au nombre des désastres de l'empire russe.
L'accord mutuel du comte Schouvaloff et du
marquis de Salisbury écarta, dit-on, le danger d'une guerre entre Ja Russie et l'Angleterre ; mais il coûta à la première d'immenses et incalculables sacrifices , qui peuvent être égalés à ceux d'une défaite ; en tous cas , cet accord abaissa le prestige de la politique russe.
L'Empereur connaissait ces faits, mais il était impuissant pour s'y opposer. La rapidité de la marche des conférences de Berlin donna à supposer à chacun que les ministres plénipotentiaires russes, faisant partie du congrès de Berlin, n'avaient qu'un but: celui d'apposer au plus tôt leurs signatures au bas d'un traité quelconque.
Voilà ce qui explique comment les personnages en question sont devenus si impopulaires en [iussie, bien que, par contre, ils soient fort appréciés des autres puissances.
Le traité de Berlin fut signé dans un sens contraire aux vues politiques d'Alexandre II ; pour celui-ci , ce traité fut une véritable déception qui ne fut adoucie qu'à la pensée que le sang précieux de son peuple allait cesser d'être répandu !
Après le congrès de Berlin, bien que le prestige de la Russie eût décliné, il était encore assez puissant pour qu'elle conservât son rang
primordial au sein des grandes puissances. Dans son for intérieur, le prince de Bismarck en avait la parfaite conviction, d'après maints entretiens qu'il avait eus avec Alexandre 11 ; il avait pu constater à l'issue de chacune de ces entrevues, qu'il ne pourrait jamais avoir ses coudées franches, pour agir à sa guise dans ses vues d'annexions ou de conquêtes.
En admettant même que la Russie eût été attaquée par suite de la rupture des conférences, l'Empereur n'avait qu'un signe à faire à la nation , pour qu'elle se levât comme un seul homme; car, les qualités du souverain et surtout son calme héroïque en face des plus grands dangers, calme qui lui permettait de juger sainement les circonstances épineuses pour en triompher, était assez connu , après un règne de vingt-trois années, poiir que chacun volât vers l'ennemi, au premier cri de la patrie en danger.
Voilà ce dont le prince de Bismarck était instruit et ce qui entravait ses vues ambitieuses d'annexions ; en outre , il n'ignorait . point qu'Alexandre II, tout en rendant justice à son génie politique , avait une profonde connaissance de sa diplomatie individuelle , de telle sorte que jamais feu l'Empereur de Russie
n'eût été" induit en erreur par les subtilités de son langage.
On peut croire que la mort d'Alexandre II n'a éveillé dans l'âme de cet habile diplomate que de bien faibles regrets.
Si la nation russe se fût levée en masse pour lutter contre l'ennemi, le nihilisme se fût trouvé impuissant pour achever son œuvre de destruction ; car, à la • vue de la Russie exposée à une invasion étrangère , les nihilistes eussent imposé silence à leurs aspirations radicales, ,pour s'unir au reste de la nation, et, par là, conjurer le danger commun. Ce fait a été prouvé dans la dernière guerre d'Orient où, pendant deux ans, le nihilisme semblait avoir disparu, bien que bon nombre de ses adeptes se trouvassent rangés sous le drapeau national russe , pour défendre la même cause de la civilisation sous Tes regards mêmes de l'Empereur, tandis que d'autres prodiguaient leur dévouement dans les. ambulances, où Alexandre II allait habituellement consoler les soldats bleçsés. Dans ces visites, le Souverain se trouvait bien souvent en contact avec certains. nihilistes des deux sexes, qui faisaient partie de la société de la Croix- Rouge. En voici un exemple : Un jour, Alexandre II se trouva en face du médecin Veimarn,
dont la physionomie, bien que régulière, avait une expression qui lui laissa un sentiment désagréable. Au moment où l'Empereur rencontra le regard de ce médecin, celui-ci parut gêné et baissa les yeux. Eh bieni cette impression défavorable du souverain avait sa raison d'être, puisqu'en 1879, le 14 avril, ce fut le dit médecin qui , en fournissant une arme au régicide Solovieff dans un but criminel marqué d'avance, fut le véritable promoteur de l'attentat, crime qui valut à Veimarn une condamnation à dix années de travaux forcés. En donnant un léger aperçu des événements de la dernière guerre, nous avons voulu constater de nouveau que l'Empereur Alexandre II se trouva isolé et aux prises avec des difficultés indépendantes de sa volonté. En toutes circonstances majeures, il se trouva presque toujours seul pour lutter contre tous.
L'histoire nous apprend qu'avant le règne de Pierre le Grand, la Russie était plongée dans la plus complète barbarie, et que ce fut sous sa volonté puissante que les premières réformes furent introduites dans son empire ; donc, Pierre I" fut le premier réformateur de la Russie.
11 traça les plans de la civilisation de son pays, de telle sorte qu'il est juste de dire qu'il est le véritable créateur de la civilisation russe. Les germes de ces réformes se trouvèrent à tel point enracinés dans son empire , qu'après sa mort, malgré les efforts du parti réactionnaire qui tenta de les anéantir, ces racines s'étendirent rapidement et produisirent des fruits, malgré les moyens violents que ce souverain employa pour atteindre à ses vues civiiisatrices ; rien ne put entraver sa marche vers
le progrès, ni la cruauté de ses actes, ni l'effusion du sang. .
Si Pierre le Grand fit raser la barbe à sa noblesse , c'est qu'il était persuadé que , pour son peuple, l'habit ferait l'homme.
Sans cette transformation du costume qui, de rime-abord, semble puérile, les cours élégantes de Catherine II et d'Alexandre I" n'eussent été qu'une assemblée de boyards grossiers, incultes, dignes, en tout point, d'être mis en parallèle avec les tribus asiatiques les plus sauvages des dernières conquêtes russes , tribus qui , lorsqu'elles apparaissent au sein de nos cités policées , attirent les regards par leur étrangeté et excitent les sarcasmes de la populace.
Bien que toutes les ordonnances promulguées dans cette voie par Pierre I" choquassent nonseulement la religion, mais aussi les costumes, les usages et les mœurs de ses sujets, cependant, du vivant de ce prince, le saint synode et le Sénat lui décernèrent le titre de Grand, le 22 octobre (3 novembre) 1721 , en témoignage reconnaissant des grandes réformes qui avaient été édifiées sous son règne.
Ces transformations civilisatrices avaient pénétré si profondément au sein de la nation russe que, malgré les velléités d'opposition d'un
parti puissant pour les annuler après la mort de Pir-rre le Grand, opposition dont le but était de rétrograder vers le passé,Pces réformes restèrent enracinées si puissamment en Russie que , même le costume européen imposé aux habitarïts par la fermeté inébranlable du souverain, devint le vêtement habituel de la nation. Bien que cette réforme eût coûté force amendés aux récalcitrants, ce costume fut généralement -adopté en Russie.
Quailt aux actes réformateurs qui devaient faire progresser le pays dans la voie de la civilisation, il faut avouer que la marche en fut, pour ainsi dire, stationnaire après la mort de Pierre 1 " et jusqu'au règne d'Alexandre II. A sa gloire immortelle, ce dernier souverain dirigea toutes les tendances de son gouvernement vers l'extension et le perfectionnement de la civilisation de son peuple. 11 ne se borna point à établir des réformes exclusivement en faveur d'une seule caste , la haute noblesse , comme cela avait; eu lieu sous Catherine II ; la sollicitude impériale d'Alexandre s'étendit à toutes, les conditions de ses sujets ; cette sollicitude paternelle se manifesta principalement au sein de l'existence des plus humbles, a,u simple paysan.
On peut et l'on doit affirmer que si Pierre I" fut pour son empire le promoteur des réformes civilisatrices, Alexandre II en fut l'exécuteur le plus accompli, le plus ardent, et, nous pouvons même ajouter, le plus démocrate. Dans la promulgation de ses ordonnances, Pierre I" se montra cruel , despote et arbitraire , tandis qu'Alexandre II, dans tous ses actes souverains, fut toujours guidé par son amour de l'humanité, par son ardent désir de faire le bonheur de son peuple, et surtout par son noble but de l'élever au niveau des nations les plus civilisées.
Un des points importants des vues réformatrices de Pierre P', l'instruction, figurait au premier rang. Il avait admis ce principe que l'instruction est le foyer des lumières intellectuelles, tandis que l'ignorance est la source des ténèbres et de la barbarie. Pour élever sa nation au niveau des puissances occidentales, il était convaincu que les Russes n'atteindraient à ce but que par l'instruction ; pour cela, il jugea indispensable d'établir le plus grand nombre d'écoles qu'il était possible ; mais en forçant les jeunes gens à faire leurs études dans des internats, afin que la civilisation acquise par eux dans ces établissements péda-
gogiques ne fût point altérée au sein de leurs familles par certains points de vue ou des usages en désaccord avec les idées puisées dans un milieu plus civilisé , en rapport avec l'existence des peuples de l'occident.
Après Pierre I®% nul souverain russe ne créa autant d'écoles qu'Alexandre II pour l'instruction de la jeunesse russe ; mais avec cette différence que, par suite des progrès de la civilisation, il n'établit que des externats. Dans la marche rapide de ses réiormes , il semble qu'Alexandre II soit le successeur direct de son ancêtre Pierre le Grand ; seulement, privé de tout moyen d'exécution autre que sa force despotique, celui-ci en usa avec cruauté pour arriver à son but. Bien au contraire , Alexandre II y parvint sans secousse violente, grâce aux principes humanitaires sur lesquels était basée sa ligne de conduite. Néanmoins , que d'obstacles ce dernier eut à surmonter, malgré ses vues toutes pacifiques et sa patience inébranlable! On doit même être surpris qu'au début de son règne, l'Empereur ne se soit pas découragé à la vue des obstacles, ni arrêté dans la voie civilisatrice que lui avait réservée la Providence. Certains auteurs accusent , Alexandre II d'indécision de caractère; c'est à tort
avis différent .; car,, dans leur ardent patriotisme elles prévoyaient qu'un jour viendrait peut-être où cette condescendance aux vœux du congrès serait incriminée comme un acte anti-patriotique. Ces personnes, disons-nous, conseillaient à Alexandre II une ferme résistance, sans égard pour les menaces de l'Angleterre qui , selon leur opinion , ne cherchait qu'à intimider la Russie dans un but intéressé ; menaces qui, même si elles devaient être mises à exécution^ ne pouvaient être désastreuses pour la Russie. Bien qu'Alexandre 11 partageât cette opinion • de la résistance , en vue des sacrifices qui avaient été faits par la Russie, et que, pour un ceil observateur, chacune de ces concessions lui valût bien des luttes morales, néanmoins, l'Empereur se vit contraint d'agir contre son opinion personnelle, puisqu'il se voyait seul -de son parti , et n'avait parmi ses conseillers aucun homme sur lequel il pût s'appuyer ofïiciellement aux yeux de la nation russe.
Cfr fait historique vient à l'appui de ce que. nous avoiis déjà exprimé, c'est qu'Alexandre II. n'était autocrate que de nom, puisqu'il abdiquait . son opinion personnelle en faveur des décisions prises en conseil des ministres ou par son conseil intime.
Malgré les difficultés incalculables que l'Empereur Alexandre II rencontra dans le choix des hauts dignitaires de l'État, cependant on sait que, vers la lin de son règne, il était parvenu à s'entourer d'intelligences d'élite, ibrmant le Conseil des ministres. Citons le comte Milioutine, le comte Loris MéhkofF, le comte Adlerberg, le ministre des finances, Abaza. Par l'élévation de leur esprit, ces quatre personnages qui entouraient le trône d'Alexandre II, étaient pour la nation russe une sûre garantie que les affaires les plus importantes de l'État étaient confiées à de hautes capacités, dont on pouvait espérer la prospérité du pays.
Ajoutons à cela que, outre ces quatre intelligences supérieures, il était question d"y adjoindre le comte Ignatieff comme ministre des domaines de l'État, il s'agissait aussi de faire choix d'un successeur beaucoup plus capable que ne l'est le général Possiett, ministre des voies de communication. Ce choix .très-judicieux devait être fait en laveur d'un personnage d'un mérite transcendant, en tout digne d'être rangé parmi les premiers ministres déjà cités plus haut.
Alexandre II aimait tout ce qui se rapportait au progrès, et cela par goût naturel ; en outre.
il le regardait comme un excellent moteur pour la civilisation.
Dans ses voyages en Occident, il se plaisait à admirer le genre de vie , la manière d'être du simple soldat, dont les actions et le maintien révèlent Télément civilisateur qui l'environne et, en toutes circonstances, lui communique son impulsion prépondérante. Cet effet du progrès tut également constaté par lui au sein de la vie des cultivateurs allemands, dont il vantait les éminentes qualités : propreté , ordre , économie, sobriété ; et avec cela toutes les vertus du père et du bon citoyen. La vue de leurs enfants qui se rendaient à l'école, proprement vêtus et en bon ordre, excitait en son âme le vif désir qu'il en fût un jour de même pour son peuple, dont la prospérité lui était si chère.
A son retour du dernier voyage qu'il lit au Caucase, quelqu'un ayant demandé à l'Empereur s'il avait trouvé dans cette province quelque changement favorable au point de vue civilisateur, le souverain répondit avec un sourire témoignant une grande satisfaction: « Oh! « certes, j'y ai constaté un immense changement ; X c'était la nuit alors ; maintenant, c'est le jour « que fy ai trouvé ! »
11 aimait l'harmonie parfaite en toute chose;
son œil se plaisait dans la contemplation de tout ce qui était beau ; il était connaisseur en peinture et juste appréciateur du talent artistique qu'il encourageait généreusement; il admirait les beautés architecturales; il goûtait les charmes de la musique, et il reconnaissait chaque morceau d'opéra, dès qu'il en entendait par hasard la mélodie jouée par quelqu'un ; il avait l'oreille musicale très-développée ; il sentait et comprenait, en véritable artiste, toutes les beautés variées de ce grand art de l'harmonie.
Ce qui prouve encore la supériorité de la nature de ce souverain, c'est son enthousiasme réel à l'aspect de sites vraiment pittoresques, tels que ceux qu'il a tant admirés pendant son séjour au Caucase et en Crimée.
On ne peut être si grand admirateur des beautés de la nature que si l'on possède en son âme l'aspiration vers le beau, essence même qui dévoile ces beautés idéales. Seule, une âme d'élite peut en apprécier tous les charmes.
Alexandre II avait le goût du beau et des mœurs policées inné en lui ; tout ce qui en était éloigné , tel que la vulgarité , le commun, le grotesque, l'ignorance, la barbarie enfin, excitait son mépris et révoltait la délicatesse
de ses goûts raffinés. Ses tendances avaient pour but de civiliser son peuple au moral comme au physique, imitant en cela les aspirations de son illustre ancêtre, Pierre le Grand, qui, lui aussi, avait compris que la Russie, placée dans le voisinage immédiat des nations policées, devait, si elle voulait atteindre à leur niveau social, s'efforcer de leur ressembler, non-seulement pour ce qui concerne les idées du progrès, mais encore dans tout ce qui touche aux allures extérieures.
Même l'expression de tsar employé abusivement dans les journaux étrangers, choquait Alexandre II ; car cette dénomination n'est usitée que dans le langage vulgaire et manque de justesse, attendu que depuis Pierre P' les souverains russes portent le titre d'empereur.
Pierre le Grand , convaincu de l'infériorité de la Russie en civilisation, s'appliqua promptement et avec ardeur à transformer le costume asiatique de son peuple, pour le remplacer par celui des nations occidentales. Une grande nation ne peut ni ne doit rester confinée dans le cercle étroit et mesquin de l'ignorance et de la grossièreté, si cette nation veut prétendre à des relations constantes et sympathiques avec les autres peuples. Ces raisons
furent comprises par feu l'Empereur ; il était convaincu que, pour le Russe, issu d'une caste à peine entrée dans la voie civilisatrice, et qui a conservé l'empreinte d'habitudes le rapprochant du Tartare, on ne pouvait lui infliger pour son vêtement la coupe d'un ancien costume national, sans lui rendre son aspect grossier primitif, tandis qu'au contraire, en le revêtant de l'habit européen, on lui faisait perdre par degré ce cachet de la barbarie, pour l'élever, au moins en apparence, au niveau des peuples occidentaux, ses voisins les plus rapprochés.
Parmi les personnages qui composaient l'entourage immédiat d'Alexandre II, il ne faut pas confondre les intimes avec les influents ; car, les premiers, gens d'une parfaite honorabilité, bien qu'ils eussent joui des faveurs du souverain, n'occupèrent aucun poste éminent dans l'État ; par conséquent, ils n'exercèrent aucune influence. Seuls, les personnages doués d'une intelligence remarquable, eurent de l'ascendant sur l'esprit du monarque; mais, chacun doit être bien convaincu d'un fait, c'est que toutes les médiocrités n'eurent aucune influence sur Alexandre 11,
Paiis un gouvernement autocratique, où la
volonté du souverain prévaut sur tout dans la direction des affaires de l'État, il en résulte que le bonheur ou le malheur du pays se trouve placé entre les mains du monarque et de son entourage.
Si l'empereur Alexandre II avait été entouré de gens médiocres sous le rapport intellectuel, son règne eût été privé de celte auréole de gloire qui l'environne. La médiocrité et l'incapacité ne sont-elles pas les plus grands fléaux qui puissent fondre sur une nation entré'e dans la voie des lumières de l'esprit, dans tous les pays et à toutes les phases de l'existence d'un peuple.
Dans un État, aussi bien qu'au sein de la famille d'un simple particulier, l'esprit est considéré comme le plus puissant moteur pour gouverner les individus et diriger tous leurs actes ; au contraire, la sottise marche en aveugle dans ses vues étroites, oiî elle s'obstine et reste stationnaire, sans chercher à rien découvrir audelà de sa portée. JN'a-t-il pas été constaté, maintes et maintes fois, que tes gens d'esprit, bien que d'une conscience peu timorée, sont moins dangereux dans la vie privée comme dans la direction d'un État, que les gens bornés dans leur horizon intellectuel, ayant, en toute
circonstance, des principes irréprochables, mais étant incapables, par leur propre jugement, de discerner avec équité ce qui est bien de ce qui est mal. Et pourquoi ? par défaut de conception lucide iritellectuelle.
Alexandre II comprenait cette distinction bien tranchée de l'intelligence et de l'incapacité ; aussi , on peut affirmer que quels que fussent les personnages qui l'entourèrent durant son règne, nul parmi eux n'eut sur lui une influence réelle et incontestable ; seuls, les esprits vraiment supérieurs jouirent de cette prérogative.
L'empereur Alexandre II, par les événements remarquables de son règne glorieux: en 1861, l'émancipation des serfs , avec l'abolition des châtiments corporels infligés aux paysans, par un oukase daté du 29 avril 1863 ; la réforme judiciaire avec la création du jury ; le service militaire devenu obligatoire pour tous; l'instruction publique propagée et accessible à toutes les classes de la nation russe ; le développement gigantesque des voies de communication à travers l'empire pour faciliter et accélérer les transactions commerciales; l'abolition de la marque infamante et des punitions corporelles que recevaient les criminels sur la place
publique; tous ces actes humanitaires et civilisateurs, œuvres vraiment grandioses, qui émanèrent de sa volonté souveraine, ne doivent-ils pas être retracés dans l'histoire de l'humanité en caractères ineffaçables, en rendant immortel le règne d'Alexandre II?
Ajoutons que , par l'émancipation des serfs, ce fut à 22,000,000 d'hommes esclaves que ce souverain donna la liberté.
En 1860, dans tout l'empire russe il n'y avait que 4260 kilomètres de voies ferrées ; et vingt ans plus tard on en comptait 21,870.
De plus , en 1861 , il n'y avait en Russie qu'une seule banque, celle de l'État ; et, de nos jours, il y en a 314. En outre, il y a 100 sociétés de crédit mutuel et 21 banques hypothécaires.
En 1855, il y avait un fonctionnement de 82 compagnies d'actionnaires avec un capital de 64 millions de roubles : à présent, le chiflre de ces compagnies est de 500 et elles disposent d'un capital de 3,235 millions de roubles.
Alexandre II, dont la Russie reconnaissante déplorera éternellement la perte, avait reçu du ciel, en naissant, la réunion de tous les dons qui charment, attirent et captivent les cœurs:
il charmait par une bonté sans égale, il attirait a lui par la noblesse de son caractère et l'élévation de son esprit; il captivait par la délicatesse raffinée de ses sentiments et la dignité suprême de toute sa personne. Sans emphase ni exagération, on peut dire qu'en lui il y avait l'assemblage de toutes les vertus qui font que ce grand souverain doit être considéré comme le meilleur et le plus partait des hommes.
Sa conversation spirituelle, entraînante, pleine de saillies heureuses, charmait son auditoire; s'il taisait quelque plaisanterie, c'était avec une grâce, une finesse et une élégance inimitables. Sa haute stature, sa taille svclte, son grand air vraiment princier dans les réceptions officielles, les grandes revues ou les simples parades, attiraient tous les regards et faisaient tressaillir tous les cœurs.
Au milieu de sa brillante suite de généraux qu'il surpassait tous par la majesté de sa démarche et la grâce de sa tournure, il était irapossible que son impériale personne fût confondue avec son entourage.
Le prestige qu'Alexandre II exerçait sur la foule était immense ; à sa vue , chacun était subjugué : tout en lui , et jusqu'au moindre geste, était empreint de ce noble cachet de la
souveraineté qui excite l'enthousiasme ; son allure, d'un calme imposant, dénotait l'homme qui sait se maîtriser et dominer ses impressions en toutes circonstances.
Son bonheur consistait à être agréable aux autres ; il s'oubliait lui-même eh maintes occasions ; son indulgence égalait la bonté de son cœur ; il savait faire la part des faiblesses de l'humaine nature, qualité qui le préservait du mépris de l'humanité. Ses propres serviteurs ont rendu témoignage en faveur de cette exquise indulgence de ce grand et magnanime souverain.
Constant dans ses amitiés dès qu'on avait mérité sa confiance, la calomnie devenait impuissante pour nuire aux personnes que son esprit ou son cœur avait élues.
Quant à la délicatesse de ses actes et de ses sentiments, elle ne peut être comparée qu'à celle de la femme la plus distinguée; son tact était raffmé en toute chose; un mot désobligeant ne s'échappait jamais de ses lèvres ; son exquise politesse pouvait être mise en parallèle avec celle du célèbre Louis XIV , roi de France ; cette politesse était si grande, qu'il ne se fût jamais permis d'allumer une cigarette devant
une dame, sans lui en demander l'autorisation ; de même qu'il n'eût point passé devant elle, au lieu de lui céder le pas.
L'étiquette des cours s'oppose à ce que l'on se permette de refuser quoi que ce soit à un souverain. Alexandre II pouvait donc user de ce droit pour s'arroger certaines libertés de sans-gêne; mais il ne le fit point, car son naturel distingué en toutes occasions l'en préservait toujours.
Que de princes , de nos jours , sont connus pour ne s'astreindre à aucune de ces lois du bon goût et de la parfaite éducation !
Jamais Alexandre II ne manquait de souhaiter le bonjour à ses serviteurs quand il les rencontrait dans son palais. On peut donc dire, en un mot, que tous les actes, les goûts et les sentiments d'Alexandre II étaient revêtus, en toutes circonstances, de ce sceau indélébile de la dignité et des mœurs les plus chevaleresques , qualités éminentes et d'autant plus précieuses que, de nos jours, de tels hommes sont devenus fort rares, pour ne pas dire inconnus, parmi la nouvelle génération.
Malgré cette grandeur et cette majesté qui imposaient aux plus fiers et pénétraient de
respect tous ceux qui l'approchaient, Alexandre II , au sein de sa famille , aimait à se croire simple particulier. Il goûtait avec bonheur toutes les joies et les douceurs du foyer.
Père le plus tendre , il chérissait tout particulièrement son dernier fils , parce qu'il voyait en celui-ci, non-seulement son propre enfant, l'être issu de sa chair et de son cœur, mais encore l'enlant de son foyer et de sa vie intime, tout en retrouvant en lui l'enfant de cette nation russe, à laquelle il avait voué un si grand amour. Il semble qu'Alexandre II se soit complu dans la pensée de se voir revivre , par ce fils chéri , au sein du peuple russe ; aussi , chaque jour , s'efforçait-il de verser, pour ainsi dire, son âme tout entière dans celle du jeune prince Georges.
L'Empereur Alexandre II eut le bonheur suprême et ineffable, unique peut-être parmi les souverains , de goûter les douceurs de l'amour le plus parfait, par son union avec la femme que son cœur avait choisie; de plus, il réunit, sur son auguste front, deux auréoles immortelles que lui a décernées la Providence : la première , c'est celle d'une gloire impérissable qui sera imprimée en caractères ineffaçables dans les annales de l'his-
loire ; la seconde , la plus illustre, c'est celle du martyre , dont la palme sacrée repose sur son tombeau, où tout son peuple éploré vient déposer ses regrets avec ses prières.