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LE TSARISME

L'événement le plus important de la fln de ce siècle, te plus Fécond en résultats, celui qui laissera dans l'histoire contemporaine les traces les plus profondes, c'est l'apparition sur la scène politique de l'Europe d'un peuple de plus de cent millions d'hommes, venant dire : Jusqu'ici je n'ai compté que comme appoint à la coalition des grands empires du centre. J'ai été leur dupe. Je suis fatigué de ce rôle. Désormais je ne veux servir que mes intérêts nationaux et je place ces intérêts non pas dans la satisfaction des visées ambitieuses et des rêves de conquête que l'on me prête, mais dans le maintien et la consolidation de ce qui reste

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d'équilibre en Europe, dans l'indépendance et la sécurité des peuples.

Pour qu'un grand peuple opère dans la direction de sa politique extérieure une évolution aussi considérable, il faut qu'un homme de génie l'ait conçue, l'ait préparée et qu'il apporte à sa réalisation une volonté inébranlable. L'étude, la connaissance aussi approfondie que possible de la vie et du caractère de cet homme est donc la clef qui permet de pénétrer dans le mystère de ce mouvement, d'en comprendre la portée et d'en mesurer l'étendue, les limites et les conséquences.

Le trait dominant du peuple russe, c'est son attachement sans limite, sans réserve à son Empereur; sa foi absolue dans son rôle surhumain, ainsi que son aptitude à se plier à toutes ses directions. Rien dans le reste de l'Europe ne saurait donner une idée de cette affection naïve et confiante, de ce respect religieux et tendre. L'Empereur est l'oint du Seigneur. Pour le paysan comme pour le citadin, ce n'est pas seulement un chef terrible et toutpuissant, c'est surtout un père omniscient et tout bon. C'est la personnification de Dieu sur la terre. Dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, c'est vers lui que se tournent

tous les cœurs, soit pour le bénir, soit pour l'implorer. Le loyalisme anglais lui-même ne peut pas donner une idée de ce qu'est le tsarisme russe. Le tsarisme, c'est la confiance candide et irréfléchie de l'enfant pour le père qu'il adore. Le loyalisme anglais, c'est le respect réfléchi et voulu de l'homme mûr, pour un chef qu'il croit de son intérêt de ne pas laisser discuter.

Les causes les plus diverses, physiques, historiques, ethnologiques, religieuses, morales, politiques, se sont réunies pour préparer cette fusion du peuple et de son souverain, souvenirs des institutions slaves primitives, influences mongoles et byzantines, action du clergé, genre de vie, d'éducation, influence du climat; mais deux surtout ont agi, la reconnaissance de la nation pour les princes qui l'ont affranchie et la conviction absolue et profonde que l'autocratie est seule assez forte pour mener à bonne fin l'œuvre commencée. Entourée de voisins puissants, belliqueux et conquérants, la Russie a le sentiment intime, indéracinable qu'elle périra si elle laisse entamer son unité intérieure, dont te Isar est la personnification.

Les peuples ne sont longtemps ni dupes ni ingrats. Si les souverains moscovites ont

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obtenu l'amour de leurs sujets; ils ne se sont jamais épargnés pour le conquérir. Il n'y a jamais eu dans cet empire deux intérêts, l'intérêt du prince en opposition avec l'intérêt de la nation. Ils ont été tout à leurs sujets au môme degré que leurs sujets étaient tout à eux. En un mot la Russie s'est donnée à ses chefs parce qu'ils ont souffert de ses souffrances, vécu de ses rêves, préparé ses victoires et fait triompher sa foi.

Cet état d'esprit existe, quelle que soit la personnalité du chef de l'Etat, quels que soient son sexe et son âge ; mais il est beaucoup plus général, plus intensif et plus profond, alors que, comme aujourd'hui, la Russie a à sa tête un monarque qui réalise au suprême degré tous les desiderata du peuple moscovite au point de vue de l'orthodoxie de la foi, de la dignité de la vie, du nationalisme de la politique, du dévouement au peuple. Dans ce cas l'on peut dire sans exagération qu'il n'y a, dans tout ce vaste empire, dans cescentet quelques millions de têtes, qu'une seule pensée, qu'une seule volonté, celles du Tsar.

Ia Russie n'a donc inauguré cette politique dont je partais tout à l'heure, n'a arraché le continent au joug de l'hégémonie allemande

pour jeter les bases d'un nouvel équilibre Européen qu'en vertu des conceptions personnelles de son Empereur et par sa volonté.

C'est au souverain actuel de la Russie que nous devons faire remonter tout l'honneur de ce changement dans la répartition des forces entre les peuples civilisés, changement si favorable aux intérêts et à l'avenir de notre pays. La France qui a l'inluition de toutes les grandes choses, a le pressentiment de ce qu'elle doit à Alexandre III. Elle ne le sait pas encore, car personne ne lui a dit ce que, pour rompre les liens séculaires qui enchaînaient ia politique moscovite à la politique des deux grands empires du centre, et que le génie machiavélique de Frédéric II avait cru sceller indéfiniment par le partage de la Pologne, il a fallu de force inébranlable de volonté, personne ne lui a expliqué ce qu'il y a eu d'obstacles à vaincre, de pièges à déjouer, de résistances opiniâtres à briser. Pour avoir cette conception juste et profonde que l'intérêt primordial de la Russie est actuellement plus en occident qu'en orient et qu'il convient de subordonner la satisfaction des légitimes revendications de la Russie en Bulgarie et sur les Balkans à la nécessité d'imposer un frein aux convoitises de la triple

alliance sur les Alpes et sur les Vosges, il fallait ane rare hauteur de vues dominant tes préjugés séculaires et les projets d'un patriotisme borné. Pour faire entrer cette idée dans le cerveau de tout un peuple et la faire passer dans la réalité des faits, quelle ténacité, quelle patience étaient nécessaires! Le génie, c'est la patience, a dit Buffon : c'est donc bien un homme de génie que ce patient, que ce studieux, que ce silencieux qui élabore à Gatchina la rénovation de la vieille politique européenne.

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