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HISTORIQUE DES RAPPORTS DE LA RUSSIE AVEC LA FRANCE

On a souvent dit et répété qu'il existait entre le peuple français et le peuple russe des sympathies naturelles et spontanées fondées sur d'incontestables affinités de caractère aussi bien que sur une évidente communauté d'intérêts.

Ces sympathies se sont manifestées de tout temps, mais il faut convenir que jusqu'à ces dernières années, toutes les fois que les gouvernements ont essayé de les faire passer du domaine sentimental dans le domaine de la politique réelle, et de les traduire par des alliances eflfectives ou des actions diplomatiques ou militaires combinées pour la poursuite d'un but commun, ils ont échoué, ou si leurs tentatives n'ont pas avorté dès le début, elles ont été éphémères, mal assurées et en définitive stériles.

» ALEXANDItE III

Un exposé sommaire Ho ces efforts successifs et de ces insuccès trop fréquents ne sera pas inutile pour faire comprendre toute l'importance du pas qui vient d'être franchi et nous préserver contre les erreurs ou les fautes qui ont motivé ces échecs.

Les Espagnols, lorsqu'ils engagèrent contre les Mores la lutte héroïque qui aboutit à l'affranchissement de la péninsule ibérique, furent soutenus par tous les peuples voisins de même religion et de même race. Les Russes, au contraire, lorsqu'ils combattirent les hordes de Gengis Khan et luttèrent pour secouer le joug mogol, furent trahis ou desservis par les peuples de même race, à cause de la diflTérence des religions protestantes ou catholiques d'un côté, orthodoxe de l'autre. Aussi comprirent-ils de bonne heure l'intérêt qu'il y aurait pour eux à trouver un point d'appui chez les peuples de l'occident européen et firent-ils à plusieurs reprises des avances dans ce but, soit à l'Angleterre, soit à la France.

Dès le x\7i* siècle les souverains moscovites essayent d'entrer en relations diplomatiques et commerciales avec des peuples dont ils se sentent les frères, et qui, grâce à la résistance victorieuse mais si pénible pour eux, que les

Slaves du nord ont opposée au courant de la barbarie asiatique, ont pu conserver le flambeau de l'antique civilisation et faire refleurir chez eux les arts et l'industrie.

Mais les efforts que la Russie tente dans ce sens échouent à Londres comme à Paris. En Angleterre, on ne veut voir que l'exploitation à organiser d'un peuple à demi sauvage et l'on ne songe qu'à s'assurer le monopole du commerce des mers du nord. En France, on fait preuve de cette ignorance et de cette légèreté qui faisaient déclarer, il y a quelques années à peine, à un de nos ministres des affaires étrangères, que la Chine était une quantité négligeable pour une puissance voulant s'implanter au Tonkin. Les ambassadeurs que quelques tsars envoient à Paris, malpropres et mal odorants, suivant le témoignage peu bienveillant des mémoires du temps, n'éveillent que la curiosité maligne du bas peuple. Quand Constantin Matchékine arrive à Paris en 1654, les bourgeois regardent ébahis ces magots en longue robe, déclarent en se signant qu'ils ressemblent moins à des chrétiens qu'à des Turcs; que les gens qui ne s'habillent pas à la Française ne sont pas intelligents, mais entêtés et encombrants. Ils ne font aucun effort pour

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s'entendre avec eux et tirer parti des avantages commerciaux qu'ils leur proposent.

Lorsque Pierre le Grand vient à Paris en 1717, il montre, suivant les expressions de Saint-Simon, « une passion extrême de s'unir à la France ». Il pose la question avec une netteté qui surprend et déconcerte nos diplomates : « La France a perdu ses alliés en Allemagne, dit-il au régent ; la Suède, quasi anéantie, ne peut plus lui être d'aucun secours ; la puissance de l'Empereur s'est infiniment accrue, et moi, le Tsar, je m'oiïre à la France pour lui tenir lieu de la Suède. Acceptez mon alliance qui entraîne celle de la Pologne. » Le duc d'Orléans écouta avec une politesse ironique et sceptique ces offres qui lui parurent peu dignes de fixer son attention, et le Tsar, quand ou l'eut fait voltiger quelque temps, apporta son appui à des puissances moins dédaigneuses.

C'est à l'Autriche au défaut de la France que les successeurs de Pierre le Grand durent s'adresser pour trouver un point d'appui contre les menaçantes convoitises de la Prusse; et, lorsqu'en 1756 Louis XV, inquiet des progrès de Frédéric II, joignit ses armées à celles de Marie-Thérèse, ce fut en quelque sorte malgré lui qu'il se trouva momentanément entraîné à

marcher de concert avec la Russie. Elisabeth, au contraire, n'aurait pas demandé mieux que de contracter avec la France des accords plus stables, plus intimes et plus étendus. Les hommes d'Etat moscovites commençaient déjà à se diviser en deux partis dont l'un affichait hautement ses sympathies pour notre pays et son désir de s'unir à lui, tandis que Tautre proclamait qu'une alliance constante avec la Prusse et un rapprochement aussi intime que la diversité des intérêts ie permettait avec l'Autriche étaient la base même et la condition essentielle du développement de la grandeur nationale. Toutefois ceux mômes qui nous étaient hostiles étaient obligés de constater que le territoire entier de la Prusse ne se composait que de provinces primitivement occupées par les Slaves et de dénoncer les ambitions de cette puissance qui visaient sans cesse à s'assouvir au détriment de l'influence Russe.

La diplomatie de Louis XV répondit par une malveillance affichée aux avances de l'impératrice Elisabeth animée d'une haine sincère contre Frédéric II et prête à rayer la Prusse, dont elle avait brisé la force militaire, dont elle avait pris la capitale, de la carte de l'Europe. En pleine guerre de Sept ans, alors que les

armées russes combattaient le même ennemi que les armées française^ et vengeaient à Kunepsdorf notre défaite de Rosbach, notre action n'avait d'autre objectif que d'entraver celle de la Russie et d'amoindrir son prestige. Catherine II se retira d'une alliance dont elle sentit que son pays était dupe et se rapprocha de Frédéric II qui s'empressa de lui imposer la complicité du partage de la Pologne.

Cette attitude de notre diplomatie à l'égard de la nouvelle grande puissance du Nord avait, au xvm* siècle, sous l'ancien régime, sinon son excuse, tout au moins son explication dans les traditions séculaires d'un glorieux passé et dans de longues fraternités d'armes dont il était difficile au caractère chevaleresque de notre pays de faire litière. Pour résister victorieusement à l'hégémonie toujours menaçante de la maison d'Autriche, la France avait dû rechercher ses alliances, comme elle doit le faire aujourd'hui, dans les puissances du nord-est européen. En l'absence de la Russie qui ne pouvait compter, absorbée encore tout entière dans sa lutte contre l'invasion mongole, elle avait trouvé la Turquie, la Suède et la Pologne. Ces trois États lui avaient servi d'utiles, d'indispensables contrepoids contre les forces coalisées de

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l'Europe méridionale et centrale. Sans leur concours la lutte eût été impossible, eût tourné à notre désavantage et se fût en définitive terminée par notre écrasement. Ces glorieuses et interminables guerres soutenues contre un ennemi commun, cette action diplomatique toujours combinée, ces succès et ces revers toujours partagés avaient établi entre ces différents peuples et la France des liens profonds d'estime, de confiance et de dévouement réciproques. Or, le nouvel empire du nord ne pouvait s'asseoir à la table du concert européen qu'en renversant les obstacles que ces mêmes peuples avaient constamment jetés sous ses pas ; qu'en exerçant sur eux de légitimes et nécessaires revendications. Ces peuples étaient pour la Russie les ennemis séculaires toujours prêts à mettre à profit ses malheurs ou ses revers pour fondre sur son territoire ; au point de vue religieux, ils avaient persécuté les croyances orthodoxes au profit du protestantisme, du catholicisme ou du mahométisme -, au point de vue national, ils détenaient ses frères sous un joug odieux ou même menaçaient son indépendance.

Le tort de notre diplomatie fut de ne pas comprendre que la Suède épuisée par des

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siècles de lutte héroïque était finie comme puissance militaire; que la Turquie, écrasée sous les vices de son organisation politique et sous ses désordres financiers, cesserait de compter en Europe autrement que comme matière à compensation ; que la Pologne enfin ne pouvait échapper au désastre du partage qu'en s'appuyant sur le grand empire des Slaves du Nord.

Qu'à la fin du xvlii' siècle cette erreur fût encore enracinée dans les esprits que la France devait renoncer à Ane alliance nécessaire à sa grandeur, presque même à sa sécurité pour rester fidèle à ses anciens compagnons d'armes, pour les préserver des conséquences inéluctables de leurs fautes, et contre les elTets de la force même des choses. On le comprend, je le répète, à la rigueur.

Mais on est en droit de s'étonner que cette idée ait encore régné en maîtresse jusqu'à la fin du XIX* siècle. Depuis le commencement de ce siècle, un phénomène curieux s'est produit en France. Tandis que le peuple français, entraîné vers le peuple russe par je ne sais quelle communauté d'instincts chevaleresques et de penchants idéalistes, guidé aussi par cette intuition de ses vrais intérêts, par ce

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pressentiment des exigences de l'avenir plus clairvoyants quelquefois que toute !a science des hommes d^Ëtat, poussait sans cesse à un rapprochement vers la Russie et acclamait toute manifestation en ce sens, les classes dirigeantes, au contraire, en grande majorité, s'opposaient de toutes leurs forces à ce mouvement lent, mais irrésistible. Elles s'attachaient à rejeter sans cesse la Russie dans l'alliance des autres grands empires du Nord, à lui prouver qu'elle ne pouvait trouver d'appui que chez eux et que l'occident européen resterait indéfiniment ligué contre elle sous la direction de l'Angleterre. Quelle preuve plus frappante de l'influence tyrannique que les souvenirs du passé exercent sur les esprits même les plus distingués, les plus éminents, sur ceux qui se croient des novateurs, qui s'érigent en précurseurs de l'opinion publique ! Ils font naître chez eux un préjugé contre lequel les leçons du présent, les périls imminents d'un prochain avenir sont impuissants à prévaloir.

Napoléon lui-même n'a pas su secouer le joug de ces préventions innées dans ie personnel diplomatique dont il s'était entouré. Il en a été la victime. Engagé dans une lutte avec l'Angle-

terre qui, it le savait bien, ne pouvait se terminer que par l'écrasement définitif d'un des deux adversaires, il ne sut pas comprendre que sa meilleure, son unique chance de succès, c'était une alliance intime avec la Russie.

A Tilsitt, tout en essayant de profiter des séductions de son génie pour faire rentrer Alexandre 1" dans sa sphère de domination, il nourrissait une méfiance incurable contre le développement de la puissance moscovite. Il suffit de se reporter aux négociations suivies par Savary et Caulaincourt à Saint-Pétersbourg pour comprendre qu'il travaillait moins à jeter tes bases d'une' alliance durable, qu'à retarder l'éclosion d'un conflit jugé par lui inévitable.

Quel que soit le jugement que l'on porte sur la conduite de M. de Talleyrand au congrès de Vienne, le tsar qui venait d'opposer son veto aux cupidités germaniques réclamant l'Alsace et la Lorraine, eut le droit de se trouver froissé de l'empressement avec lequel le plénipotentiaire français se mit au service de l'Angleterre et de l'Autriche. Pourquoi ? pour obtenir ce singulier avantage d'établir la Prusse à nos portes, sur nos frontières de l'Est, dans les provinces rhénanes. La monarchie de juillet, toute à la poursuite de son entente cordiale avec l'Angleterre,

INTRODUCTION i^

et aux sympathies créées par les alliances de famille, se laissa imprudemment compromettre dans des intrigues aussi funestes pour la Pologne que nuisibles à la France. C'est au même mirage des souvenirs historiques et d'un passé qu'il n'est plus au pouvoir de personne de faire revivre, qu'obéit Napoléon III lorsque, en 1863, après avoir heureusement réussi à faire oublier les souvenirs de la guerre de Crimée, sans donner aucun appui effectif à l'insurrection polonaise, il irrita profondément le sentiment national russe, par une inopportune intervention dans des affaires de politique intérieure. La cour des Tuileries resta sourde aux propositions d'entente qui lui furent faites en 1867, en 1869. — Après 1870, c'est à peine si nos malheurs réussirent à faire pénétrer la lumière dans les esprits et à faire comprendre par les hommes politiques ou aspirant à ce titre ce que le peuple avait compris depuis longtemps. Ni la nécessité où nous nous trouvions, lorsque le péril allemand devenait trop pressant comme en 1875, de faire appel à l'énergique intervention de la Russie; ni la coalition des puissances du centre pour entourer nos frontières continentales d'une ceinture de baïonnettes toujours menaçantes,

ni les complicités de ces puissances pour permettre à l'Angleterre de nous dépouiller en dépit des traités de notre situation traditionnelle et séculaire en Egypte n'arrivaient à désilier des yeux aveuglés par des préventions invincibles. Ils se refusaient à voir que nous devions chercher un contrepoids contre l'immense agrandissement de l'influence angloallemande et que cet appui nous ne pouvions l'espérer que du côté de la Russie. Des publicistes allaient jusqu'à écrire des phrases comme celle-ci : « contre le panslavisme la France ne devrait pas hésiter à s'allier s'il te fallait à la Prusse », ou celle-ci, « si les armées russes marchaient contre Berlin, les armées françaises devraient marcher à leur rencontre ». Au congrès de Berlin notre diplomatie, trop fidèle à des traditions surannées, a mis encore au service de l'Angleterre et des puissances du centre ce qui lui restait d'influence. Ces échecs successifs de la diplomatie Russe dans ces tendances à se rapprocher de la France, les preuves répétées de cette méfiance invétérée chez certains esprits ne lassaient pas sans doute la ténacité du peuple moscovite dont la patience est invincible. Mais ils donnaient contre nous de puissants arguments, dont nos nombreux, adversaires à la

conr de Saint-Pétersbourg tiraient habilement parti. L'opinion s'accréditait qu'entre la France et la Russie il ne pouvait exister que des liens de pure sentimentalité, de sympathies platoniques sans aucune influence sur la direction effective de la politique étrangère des deux peuples, destinée à suivre toujours une marche opposée, et pouvant tout au plus les amener à se prêter un concours désintéressé en cas de suprême péril.

Il fallait un puissant efl'ort pour remonter un courant établi depuis si longtemps.

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