‹ Alexandre III, sa vie, son œuvreChapitre 23 sur 23 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Nous avons esquissé dans toute sa simplicité grandiose le portrait d'Alexandre III, nous avons retracé sa vie, nous avons exposé son œuvre, nons avons montra sa constante sympathie et celle de son peuple pour la France. C'est au pays qu'il appartient de conclure.

On n'a déjà pas mal disserté sur la signification de nos dernières élections législatives. Au point de vue de la politique extérieure, elles ont un sens bien précis et sur lequel les esprits les plus prévenus ne sauraient se méprendre.

Jusqu'ici, depuis que le suffrage universel fonctionne en France, sous quelque régime et sous quelque forme qu'il ait été consulté, il n'avait manifesté, en ce qui concerne la politique étrangère, qu'une seule préoccupation : le maintien de la paix. « L'Empire, c'est la paix; «c'est par cette affirmation éclatante, dont un prochain avenir allait démontrer l'inanité,

que le prince Louis-Napoléon réussissait à grouper sur son nom des millions de suffrages. « Voter oui, c'est voter la paix », disaient les organes autorisés du gouvernement impérial, lors de ce plébiscite qui précéda de quelques mois la guerre de 1870 et la chute de Napoléon III.

Depuis que le suffrage universel est en possession de régler nos destinées, il a su faire de ce qui avait été son rêve, la réalité. Il a précieusement conservé une paix féconde et bienfaisante, troublée seulement par des expéditions coloniales qui, à quelque résultat qu'elles aient pu atteindre, n'ont jamais réussi à devenir populaires.

De la dernière consultation du pays dont nous venons d'être les témoins il se dégage, en se plaçant toujours au point exclusif des affaires extérieures, quelque chose de plus. Il apparaît aux yeux les moins clairvoyants que le pays a voulu indiquer dans quel sens il entendait que fût orientée notre politique étrangère. Il s'est prononcé, avec une évidence incontestable, pour une alliance effective et réelle avec la Russie.

Sans doute, la loi qui a établi le scrutin uninominal par arrondissement, celle qui a inter-

SON CœUVHE 367

dit les candidatures multiples constituent des obstacles difficilement surmontabies à h\ manifestation de tout courant de politique générale. Les élections législatives se trouvent au regard de chaque fraction du corps électoral réduites presque aux proportions de simples élections administratives. Il semble qu'il s'agit de choisir les membres d'un grand conseil général et non d'une assemblée politique. L'électeur en arrive trop souvent à croire que son mandataire n'aura à prendre en mains que les intérêts locaux en rivalité avec les intérêts voisins, que les revendications de la circonscription qui l'a choisi, ('cependant, quels que soient les vices de la législation , quelque entrave qu'elle puisse apporter à la libre manifestation de la volonté nationale, cette volonté n'en existe pas moins. Si elle ne peut apparaître avec l'ensemble imposant que son unanimité comporterait, elle éclate avec une force irrésistible partout où elle rencontre une occasion de s'affirmer.

L'échec des candidats qui passaient pour hostiles à l'alliance russe, échec dont ni le prestige de leurs triomphes passés, ni leur talent n'a pu les préserver, ne peut laisser aucun doute sur les tendances du corps électoral en matière de politique extérieure.

Donc, le pays veut toujours la paix, il sent qu'une alliance ferme avec !a Russie en est le plus sûr garant. Mais il veut quelque chose de plus. II ne se contente plus de cette paix agitée et sans sécurité, dont la prolongation incertaine ne s'achète que par de nouveaux et incessants sacriGces sous lesquels finissent par succomber le crédit de l'État et l'ordre dans les finances même les plus propères. Il ne veut plus de celte paix que le génie inquiet de M. de Bismarck a imposée à l'Europe depuis le traité de Francfort.

Le pays se sent fort. Il veut reprendre en Europe le rang que les désastres de 1870 lui ont trop longtemps fait perdre. Il entend que les traités qu'il respecte scrupuleusement dans toutes leurs clauses, même les plus pénibles, soient également respectés par tous les autres peuples sans exception. Il n'admet pas qu'une nation puisse indéfiniment se soustraire aux obligations qu'elle a contractées en invoquant pour toute excuse son intérêt et ses convoitises.

Les mêmes sentiments inspirent la politique de la Russie. Elle aussi soulîre impatiemment de voir méconnues par d'autres peuples les clauses de traité dont elle a exécuté loyalement les prescriptions môme les plus onéreuses.

La visite que la flotte russe vient rendre à notre marine dans notre premier port de guerre nous apporte un éclatant témoignage de l'identité des vues qui -dirigent les deux peuples. L'heure choisie pour ordonner cette manifestation a été une preuve nouvelle de la haute sympathie de l'auguste souverain de la Russie pour notre paya, qui a été immédiatement comprise, et profondément ressentie par le peuple français tout entier. Il faut que cette union des cœurs et des volontés s'aflîrme par des résultats précis et concrets.

La nation tout entière veut faire à nos hôtes un accueil digne d'eux, digne de la réception qu'ils ont ofl'erte à nos marins, digne du sentiment qui a dicté leur envoi. Nous assistons à des fêtes dont la splendeur, quelque éclat que l'expérience et le talent de leurs organisateurs puissent leur donner, est encore surpassée par la sincérité et l'ardeur de l'enthousiasme public. Mais il faut que ces fêtes aient un lendemain.

Le lendemain, nous savons quels adversaires nous trouverons en face de nous, non seulement en Europe, mais sur tous les points du globe où nos intérêts sont engagés. Il faut que nous sachions aussi quels alliés seront à nos

côtés, dans quelle mesure et comment ils nous appuieront.

Que les peuples fraternisent et festoient à l'envi. Mais pour les hommes d'Etat, la politique ne se borne pas à choquer des verres, à prononcer des toasts et à parader dans des spectacles ou des revues.

Certaines ententes peuvent gagner k demeurer secrètes, d'autres à se laisser seulement pressentir et deviner dans le mystère d'une obscurité savamment calculée. Il n'en est point ainsi de l'alliance entre la France et la Russie. Elle n'est fondée que sur l'amour de la paix et ie respect intégral des traités. Plus elle apparaîtra au grandjour, plus elle se précisera aux yeux des peuples; plus elle dissipera les malentendus , triomphera des préventions et anéantira les soupçons entretenus par d'anciens préjugés aujourd'hui surannés et injusticiables.

L'auguste souverain qui préside aux destinées de la Russie est un esprit sérieux, calme et réfléchi. Il n'agit pas à la légère. II n'est pas amoureux d'un vain éclat ni de démonstrations stériles. Ce n'est pas lui qui se laisserait aller à des manifestations provocatrices, jusqu'à blesser les plus légitimes susceptibilités d'un

peuple voisin. Il a le cœur trop haut placé et la raison trop saine. On peut être sûr que derrière chacune de ses paroles il y a un acte, et derrière chacun de ses actes une volonté ferme et réfléchie et un plan nettement arrêté.

La chancellerie russe est peut-être la seule de l'Europe qui ne se soit pas mise à la suite de ia diplomatie allemande pour proclamer le culte exclusif de la force ; elle a su conserver, même après les triomphes insolents de la brutalité germanique, les anciennes traditions de générosité, de loyauté et de courtoisie chevaleresque. En a-t-elle jamais pour cela perdu le sens du réel et la recherche opiniâtre des résultats pratiques? Nullement.

Sur ce point aussi notre diplomatie doit s'attacher à marcher sur ses traces.

Avoir présidé aux solennités imposantes du rapprochement entre deux peuples si bien faits pour se comprendre et se soutenir mutuellement, est un grand honneur. Présider aux actes de réparation nécessaire que ce rapprochement fait pressentir et espérer, sera un honneur plus grand encore dont notre gouvernement se montrera jaloux.

Après les belles fêtes qui se terminent, nous en avons le ferme espoir, le règne de ceux qui

ont dit que la force primait le droit sera passé. Nous assisterons au triomphe du droit qui a désormais à sa disposition des forces, suffisantes pour se faire respecter.

Page 1