‹ Alexandre III, sa vie, son œuvreChapitre 22 sur 23 · TOULON · texte numérisé non relu

TOULON

Jusqu'ici, par la fatalité des circonstances, par l'erreur des hommes, par le hasard des incidents diplomatiques et militaires, les armées russes et françaises se sont rencontrées, sur les champs de bataille plus souvent en adversaires qu'en amis, et face à face que côte à côte. Jusqu'ici les historiens des deux pays se sont attachés à retracer avec un égal talent et une même prédilection les épisodes de ces combats de héros rivalisant entre eux de courtoisie chevaleresque en même temps que de stoïque mépris de la mort. C'est, dit-on, grâce à ces luttes de géants que les deux peuples ont appris à se connaître et qu'ils se sont estimés et appréciés réciproquement. Soit, je n'en disconviens pas, mais je crois qu'on leur a suffisamment appris ce qu'ils pouvaient, quand ils élaiepl

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adversaires. Il serait temps, ce semble, de leur apprendre aussi ce qu'ils ont pu quand ils étaient alliés, ce qu'ils pourraient dans l'avenir s'ils le redevenaient encore.

C'était sous le règne de l'impératrice Elisabeth. La diplomatie de La Chétardie et son influence personnelle sur l'Impératrice avaient amené une alliance entre la France et la Russie contre Frédéric le Grand.

A cette époque, la jeune armée moscovite était & peine organisée, à peine disciplinée, à peine armée à Teuropéenne. Elle s'essayait, pour la première fois aux hasards de la grande guerre sur les champs de bataille classiques de l'Allemagne. Pour son début, elle se trouvait face à face avec le premier capitaine du siècle, Frédéric le Grand, un des plus étonnants génies militaires du monde. S'est-elle renfermée dans une timide défensive? Nullement; elle a pris hardiment l'offensive et, terrassant son glorieux adversaire partout où elle le rencontrait, elle a promené ses étendards victorieux, de triomphe en triomphe, jusque sur les murs de Berlin.

En 17B7, l'année même où l'incapacité de nos généraux nous faisait surprendre et écraser à Rosbach, à Gross-Jaegersdorff, l'armée moscovite, commandée par Apraxine, vengeait la

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défaite de ses alliés et forçait l'armée prussienne à quitter le champ de bataille abandonnant ses morts, ses canons et ses drapeaux.

L'année suivante , Sollykoff revenait sur l'Oder, battait à Paitzig les lieutenants de Frédéric et, traversant l'Allemagne de part en part, entrait victorieux à Francfort.

Frédéric accourait au secours de ses lieutenants, mais c'était pour éprouver à KunersdorfT la plus sanglante, la plus terrible défaite de son règne. Après Kunersdorff, désespéré, il n'entrevoyait plus de refuge que dans le suicide.

Le matin, il avait aligné la plus belle de ses armées ; le soir, c'est à peine s'il pouvait ramasser sur le champ de bataille 40 hussards pour escorter sa fuite.

Des 48.000 hommes qui avaient combattu sous ses ordres, c'est à peine s'il pouvait, le lendemain, en ralUer 3.000.

Bientôt l'armée russe entrait à Berlin.

De Goltz, envoyé h Saint-Pétersbourg pour traiter de la paix à tout prix, était chargé par Frédéric d'offrir la Prusse orientale, de consentir à tous les sacrifices, lorsque la mort subite et inexpliquée de l'impératrice Elisabeth vint délivrer le monarque prussien de ses angoisses.

Ne devons-nous pas, dans cette courte et brillante campagne, qui aurait été décisive si un événement étranger à la bravoure des soldats comme au talent des capitaines n'était venu en paralyser les effets, saluer un éclatant témoignage de ce que peut la force offensive de la Russie débouchant par les vallées ouvertes de la Prusse orientale, de ce que font la Russie et la France quand elles sont alliées?

Cet épisode de notre histoire, trop oublié chez nous, l'Allemagne n'en a pas perdu le souvenir, et l'on peut ôtre sûr qu'elle ne s'exposera pas volontairement à faire renaître une crise qui l'a mise à deux doigts de sa perte.

Sur mer aussi , les flottes russe et française ne se sont pas toujours rencontrées pour se combattre et en combinant leurs forces comme en les opposant, elles se sont couvertes de gloire.

Ce sont de grands souvenirs qu'il n'est pas inopportun de rappeler, au moment où le pays entier acclame l'escadre russe ancrée sur les rivages de la France :

Ce sont les flottes russe et française qui, unies à la flotte anglaise, ont assuré à Navarin le triomphe de l'insurrection hellénique et rendu à la Grèce son antique liberté. Ce sont

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elles qui ont affranchi la Méditerranée du joug de cette redoutable marine ottomane qui avait si longtemps fait trembler la chrétienté, des rives de l'Adriatique au détroit de Gibraltar.

Ces deux flottes ont donc déjà combiné leurs efforts pour une œuvre d'affranchissement, et c'est encore au nom et dans l'intérêt du maintien de la liberté de la Méditerranée que nous saluons d'un cri enthousiaste et joyeux l'union de leurs pavillons. Dans les circonstances présentes, c'est un heureux événement que la reconstitution de l'escadre russe de la Méditerranée et qui peut être fécond en précieux résultats, pour la France en particulier et en général pour toutes les puissances intéressées à l'indépendance de cette mer qui a été le berceau de la civilisation européenne et qui est et sera toujours un de ses centres d'activité les plus importants.

Dans la première moitié de ce siècle, alors que la France venait de faire la conquête de l'Algérie, que son influence dominait exclusivement en Egypte, en Syrie, sur toutes les côtes de l'ancienne Asie Mineure, qu'elle était prépondérante à Athènes et même à Constantinople, que l'Italie, divisée en principautés

secondaires, ne pouvait avoir une puissante marine nationale, que l'Espagne n'en avait plus et que l'Allemagne et l'Autriche n'en avaient pas encore, on pouvait prétendre, par une métaphore qui n'avait rien de trop exagéré, que la Méditerranée était un lac français.

Plus tard quand, par les victoires de Magenta et de Soiférino, nous eûmes constitué l'unité italienne, quand l'Espagne eut réparé ses forces, cicatrisé ses plaies et, riche toujours en marins héroïques, reconstitué son matériel naval, on put dire que la Méditerranée était devenue un lac latin.

Aujourd'hui la main mise de l'Angleterre sur l'Egypte qui, jointe à l'occupation de Chypre et de Malte, en dépit de la neutralisation plus théorique que pratique du canal de Suez, ferme l'issue orientale de la Méditerranée, l'énorme développement des floUes de l'Allemagne et de l'Autriche, la création d'une flotte italienne mise avec tous les ports de guerre et de refuge de la péninsule au service de l'Angleterre et de l'Allemagne, changent complètement, à notre désavantage, la face des choses.

Que l'Angleterre complète l'œuvre dont elle a jusqu'à ce jour si hardiment poursuivi l'accomplissement; exécutant la menace dont elle

tient toujours la réalisation suspendue sur nos têtes, qu'elle s'installe sur la cûte du Maroc en face de Gibraltar, qu'elle ferme ainsi la dernière maille du filet qu'elle resserre chaque jour davantage, et la Méditerranée sera devenue un lac anglo-saxon, où nous nous trouverons emprisonnés.

La présence d'une escadre russe dans la Méditerranée est peut-être la dernière, l'unique chance que nous ayons d'échapper pacifiquement à ce péril sans cesse imminent. Car l'Angleterre n'ignore pas que le jour où elle voudrait fermer à cette escadre l'issue par où elle est entrée, où elle prétendrait clore le détroit de Gibraltar, celle-ci saurait bien s'ouvrir un passage par le détroit des Dardanelles, où la flotte russe de la mer Noire viendrait lui tendre la main.

Au commencement du zvii* siècle les Anglais s'étaient proclamés maîtres de la mer et exerçaient despotiquement cette souveraineté. On se rappelle la fameuse controverse entre Hugo Grotius, le célèbre jurisconsulte hollandais qui défendait le principe de la liberté des mers irnare Hberum) et faisait ressortir l'injustice, l'illogisme, l'offense au droit naturel que couvrait la prétention de la Grande-Bretagne, et

Jean Selden. Ce dernier, dans un savant traité intitulé Mare clausum^ la mer fermée, prenait fait et cause pour les prétentionsde l'Angleterre, s'efforçait de réfuter la doctrine d'Hugo Grotius et affirmait au profit de sa patrie un domaine éminent sur toutes les mers, et le droit d'arrêter les navires de toutes les autres nations.

Nous ne sommes plus aujourd'hui au siècle des grandes controverses de doctrine. Le domaine de la théorie est déserté pour le domaine des faits. Les Anglais, hommes pratiques s'il en fut et dignes sur ce point de servir de modèles aux autres peuples, ne s'attardent plus aujourd'hui à poursuivre le débat avec Hugo Grotius et ses modernes sectateurs ou continuateurs. Peu leur importe que la liberté des mers soit proclamée en principe, si, en fait, par un moyen ou par un autre, ils empêchent leurs adversaires d'en bénéficier, s'ils les enferment dans un réseau dont ils ont la faculté d'ouvrir ou de resserrer les mailles à volonté et si, grâce à cette politique habile et tenace, ils se réservent un empiré sans partage sur toutes les routes des mers.

Ils veulent garrotter la France et la Russie, les deux seules puissances dont ils croient avoir à redouter les velléités d'indépendance contre

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leur domination absolue. La Russie, ils se flattent de l'avoir enfermée d'un côté dans la Baltique, grâce au concours de la flotte allemande dont ils ont encouragé le rapide développement, peut-être aussi de la Suède et, au besoin, par l'occupation de certains points déjà éventuellement désignés sur la côte du Danemark; de l'autre, dans la mer Noire, avec le concours des forces combinées de terre et de mer dé la Triple Alliance, renforcées, dans ce cas spécial, de celles de la Turquie. Ils ont verrouillé et cadenassé l'isthme de Suez par l'occupation de Malte, de Chypre et de l'Egypte ; ils se préparent en silence à pratiquer la même opération au détroit de Gibraltar.

Les flottes de la Russie étant ainsi prisonnières, celles de la France coupées en deux et paralysées, les Anglais se préoccupent peu que nous proclamions le principe de la liberté des mers, ils savent que cette proclamation restera sans efficacité pratique.

Mais la présence de l'escadre russe dans la Méditerranée dérange leurs prévisions et gêne singulièrement la réalisation de ce projet de domination universelle qu'ils n'ontjamais abandonné.

L'union des deux pavillons naviguant de

conserve dans la Méditerranée peut ouvrir bien des portes, même ottomanes, et forcer plus d'une serrure. Il est diflBcile de contenir deux lions séparément, cela devient impossible quand ils sont unis et combinent leui^ efforts contre un adversaire commun.

Aujourd'hui donc, comme- lors de la bataille de Navarin, la présence des forces navales combinées de la France et de la Russie est pour les peuples un signal d'aflrancbissement.

Ceux qui aspirent à jouer le rôle de dominateurs de la Méditerranée ne sont plus les mêmes qu'au temps de la guerre pour l'indépendance hellénique; mais, en choquant fratei^ nellement leurs verres, les marins russes et français peuvent se dire qu'eux sont toujours restés les mêmes, qu'ils servent la même cause, la cause de la liberté des mers.

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