Alexandre Lenoir
Rien de plus déplorable que l'état d'ignorance dans lequel le public, même le plus lettré, a été longtemps plongé, en matière d'histoire de la sculpture moderne, jusqu'à l'apparition des ouvrages de Cicognara et d'Emeric-David. C'est évidemment pour diminuer cette ignorance que les principales nations de l'Europe, à un moment où l'antique était seul admiré et imité, ont admis, dans leurs musées, les sculptures modernes à côté des sculptures antiques et des peintures de tous les temps. Malheureusement le but que se proposaient d'intelligents administrateurs n'a pas été atteint. Une fois entrées dans les musées, — Dieu sait avec quelles difficultés ! — quelques rares œuvres de sculpture moderne se sont trouvées, il est vrai, à l'abri de la destruction. Elles ont été grattées, restaurées, mastiquées, élégamment groupées, dépouillées souvent d'une peinture « de mauvais goût )), distribuées dans des salles plus ou moins somptueuses. Peu à peu le succès leur est venii.
On les a proposées à rimitation; et telle époque de l'art moderne est devenue, dans les prédilections de nos artistes contemporains, rivale de l'antiquité elle-même. Cependant, malgré quelques rares tentatives promptement étouffées, on s'est bien gardé de les étudier scientifiquement. Ces monuments, réunis pour Fhistoire de Fart, ont été soustraits à cette histoire et voués, non pas à l'esthétique, qui, elle aussi, est une science, mais au goût, c'est-àdire au plus mobile et au plus irraisonné des sentiments humains. Ils ont été soumis au caprice de quelques hommes assez habiles ou assez puissants par leur situation pour imposer à leur génération leur manière de sentir. Un aréopage se constitua, non pour former des collections de sculpture de tous les temps et de tous les pays, mais pour exposer de jolis spécimens, bien proprets, de l'art de certaines époques privilégiées, spécimens choisis et proportionnés à l'intelligence et au tempérament du public.
Jusque-là le dédain avait dispensé les amateurs de toute étude critique et historique. Tout à coup, au dédain succéda un enthousiasme qui déclara ne pouvoir être sincère qu'à la seule condition d'être purement instinctif. La plastique du moyen âge et de la Renaissance, une fois réhabilitée dans des limites étroites et grotesquement pédantes, soumise à toutes les grammaires académiques, aux règles de toutes les unités forgées par les Lhomond