‹ Alexandre Lenoir (volume 2)Chapitre 29 sur 252 · INTRODUCTION. XXXI II · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. XXXI II

Il est bien certain qu'on aurait trouvé, chez l'éminent comte d'Angiviller qui, au milieu de continuels embarras financiers , n'avait pas abandonné son noble projet, un homme tout à fait capable de diriger l'établissement nouveau, et que le même administrateur aurait rencontré, autour de lui, dans ses principaux collaborateurs, d'utiles auxiliaires. Eh bien ! malgré tous les avantages qu'aurait pu offrir le maintien de l'ancien ordre de choses, je suis prêt à reconnaître que l'explosion' de la Révolution pouvait être de la plus grande utilité pour le musée naissant. Tout d'abord, l'administration des Bâtiments du Roi comptait dans ses bureaux, comme les administrations publiques de tous les temps, de ces personnalités séniles et caduques rivées à certaines fonctions, à qui elles transmettent leurs rhumatismes, et qui ne manifestent plus leur existence que pour tout ajourner ou tout entraver. Il y régnait des habitudes de routine, et le plus scandaleux favoritisme s'y épanouissait *. Autre obstacle : depuis longtemps le Louvre, abandonne des rois, avait été.envahi par une légion de locataires à brevet -. Quand l'art, en 1775, représenté par les collections du cabinet royal, réclama, de par le Roi, le domicile de nos anciens souverains, il trouva porte close. A peine lui restaitil une pauvre galerie. Le Louvre était depuis Henri IV la maison des artistes, et, lorsque les tableaux commencèrent à venir à Paris, les nouveaux arrivants ne furent pas vus d'un fort. bon œil. Personne ne fut d'humeur à faire de la place à un service public, naturellement envahisseur. Non-seulement les anciens locataires du roi, sans compter trois ou quatre académies et leurs dépendances, ne voulaient pas déménager — et les droits acquis, fussent-ils dégénérés en

1. Voyez l'Ecole royale des élèves protégés, pp. 152 et suiv.

2. Consulter, sur les logements d'artistes au Louvre, les Nouvelles drchives de l'art français, année ISTS, pp. 15, 16 et 17. M. J. Guiffrey y a très-bien démonlué le sans-gêne et les incroyables exigences des artistes.

XXXIV JOURiNAL DE LENOIR.

abus, étaient choses sacrées sous l'ancien régime — mais de plus, comme on ne voulait pas rompre avec les traditions, les logements du Louvre continuaient à être demandés. Le farouche David lui-même en sollicitait s'il n'en possédait un déjà au moment de la chute de la Royauté \ Il s'ensuit que les collections du Roi n'auraient pu trouver, au Louvre, sous la monarchie régulière, qu'une place insufQsante et continuellement disputée par les artistes protégés. La Révolution, au contraire, qui n'était liée ni par des habitudes de générosité ni par des engagements, pouvait, à Tuide de compensations équitables, débarrasser l'administration des Arts de ses invalides, et rendi'e à sa primitive affectation le palais trop longtemps transformé en caserne. Elle le promettait, du moins, dans une lettre-programme adressée par Roland à David.

Lettre de M. Roland, ministre de l'Intérieur, à M. David, peintre, député à la Convention nationale, du 17 octobre 1792, l'an I"' de la République française.

(( Hier, Monsieur, en arrivant de Versailles, l'çn me remit im billet de vous auquel je ne puis répondre que par quelques explications que la nature des choses, votre position et la mienne rendent nécessaires. Il est question de faire un Muséum aux galeries du Louvre ; il est dccrctc et, comme ministre de l'intérieur, j'en suis l'ordonnateur et le surveillant. J'en dois compte à la nation. Tel est l'esprit de la loi, c'en est aussi la lettre. Ce Muséum doit être le développement des grandes richesses que possède la nation en dessins, peintures, sculptures et autres monuments de l'art ; ainsi que je le conçois, il doit attirer les étrangers et fixer leur attention, il doit nourrir le goût des beaux-arts, récréer les amateurs et servir d'école aux artistes. Jl doit être ouvert à tout le monde et chacun doit pouvoir placer son chevalet devant tel tableau ou telle statue, les dessiner, peindre ou modeler à son

1. D'après Fétat des logeœents du Louvre publié par M. J.-J. Guiffreydaus [es Nouvelles archives de l'art français, 1873, p. 147^ David était déjà domicilié au Louvre sous le gouveruemeut de Louis XVI, en 1790 ou- 1791.

Page 1