INTRODUCTION. LI
voit, à toutes les époques, rôder sur les frontières de l'art, de la science et du monde élégant, et qui, spécialement propres à rien, se croient capables de tout, en vertu d'une prédisposition de naissance et d^une immensq dose de vanité jointe à beaucoup de savoir-faire et à quelque talent d'intrigue. Sous l'ancien régime, on les appelait des « virtuoses ». Dans tous les temps on les a qualifiés d'un mérite qui n'a pas besoin de se définir, lé^goût *. Incapables de faire le bien, ni même d'agir vigoureusement, ces hommes sont surtout impuissants à empêcher le mal. Us se conduisent sans principes, d'après des instincts qu'ils déclarent supérieurs à la science et incompatibles avec elle. Tremblant toujours pour leur situation personnelle, ils sont à la remorque de l'opinion publique, qu'ils devraient diriger et éclairer, et dont ils flattent les plus mauvais penchants. Les commissaires du Muséum offraient, dans le domaine de
comme des hommes plus âgés que vous, usés par les sociétés et gâtés par l'esprit de corps, etc.
« Ces cousidérations réunies font de vous l'éloge le plus flatteur ; mais il faut encore les faire valoir auprès du Ministre afin que vous soyez quelque chose dans la Commission. Il semble que cette société ne soit ouverte qu'à la majorité des membres de l'Académie et non à l'homme essentiel à la chose. Car, sans la révolution du 10 août dernier, qu'aurait-on à offrir au public si ce ne sont les objets que réellement vous avez soignés ? Si, comme je le suppose, le citoyen Barrère vous veut du bien, il a de grands moyens à employer pour vous être utile et déterminer le ministre, du moins si vous n'êtes pas de la Commission, à être attaché au Muséum, indépendamment de la place que vous occupés. Ce sera un soulagement à vos peines et une consolation pour vos amis sincères tel que votre dévoué. »
(Pas de signature. — Un paraphe seulement.)
1. Mercier, dans son Tableau de Paris (Amsterdam, 1783, t. VII, pi 133), parle ainsi du goût : « Les- peuples policés appellent goût ce qu'ils imaginent être la perfection de leurs arts et les individus ce qui forme la limite réelle de leurs talents. L'orgueil de toutes les nations a donc créé à son avantage ce mot qu'elles appliquent ensuite à tous les objets afin de proscrire plus sûrement ce qui n'entre pas dans leurs usages ou ce qui choque leurs habitudes. Les artistes dans leur petit domaine ont imité les nations, parce que chacun veut établir tranquillement sa supériorité sur ses rivaux et fermer la barrière afin que personne ne vienne le chagriner en lui contestant le
triomphe On regarde en pitié tout ce qui n'a pas le suffrage de la bonne
compagnie, et l'on décide que l'on n'a des yeux, des oreilles, un cœur que dans la capitale ; que tout ce qui se fait ailleurs est de très-mauvais goût. »
Ln JOURNAL DE LENOIR.
l'art, l'image de ce qu'allaient être, en politique, les conventionnels du centre. Une fois hissés au pouvoir, ils seront prêts à tout pour sauver leur vie ou seulement pour conserver leur position.
La Commission du Muséum se composait de : François- André Yincent, peintre ; — Jean-Baptiste Regnault, peintre ; — P. Cossard * , peintre ; — Nicolas-René Jollain ^ , peintre; — Charles Bossut^j géomètre; — Pierre Pasquier, peintre en émail *. Aveuglé par son parti pris de tout approuver, Renouvier, ordinairement si bien informé, s'est trompé quand il a dit, dans son Histoire de l'art pendant la Révolution ^, que les commissaires étaient tous des m artistes » et des (( experts recommandables » . Renouvier aurait dû connaître la vérité. Un homme fort intelligent et dont les lumières auraient pu être, en ce moment, si utiles à la France, le marchand J.-B. P. Lebrun, nous a laissé, dans divers écrits et notamment dans ses Re'/lexions sur le Muséum national^, de vifs portraits d'après nature des six commissaires nommés par le ministre Roland. Les voici :
« Jollain était ci-devant l'un des gardes des tableaux du ci-devant roi ; Pierre, premier peintre, le nomma à cette place pour le faire subsister. Il ne connoissoit les tableaux que par l'état numéroté qu'il en avoit. Mais Jollain a donné des leçons à M°^^ Roland lorsqu'elle n'étoit encore que demoiselle; et le ministre, dont tout le monde connoit la bonté d'âme, a voulu lui prouver sa gratitude en le plaçant au comité.
«Cossard, soi-disant peintre et demeurant au Palais-Royal, est également ignoré des artistes et des connaisseurs. Gom-
1. Élève de Vincent, et demeurant plus tard rue C roix- des -Petits - Champs, 41. Artiste profondément inconnu, cité cependant par Emile Bellier de la Chayignerre dans son Dictionnaire des Artistes français.
2. Second prix de peinture en 1754; académicien le 31 juillet 1773.
3. Géomètre, professeur d'hydrodynamique à l'Académie d'architecture Béante au Louvre, plus tard membre de l'Institut, Académie des sciences.»