‹ Alexandre Lenoir (volume 2)Chapitre 41 sur 252 · XLVIII JOURNAL DR LRNOIR · texte numérisé non relu

XLVIII JOURNAL DR LRNOIR

Et pourtant, c'est à tourner la tête de quiconque veut se reporter par la pensée à ces années terribles. Pour un peuple qui voulait se créer des collections nationales, quel moment que le mois d'août 1792 I Tout ce qu'il y avait de beau sur son sol lui appartenait. Il héritait des nobles qu'il avait proscrits, des rois qu'il allait frapper, de Dieu qu'il expropriait. Il n'avait qu'à ouvrir des magasins pour y entasser les richesses innombrables qui, dès lors sans propriétaires, couvraient partout le territoire de la République. 11 n'avait qu'à fermer ses frontières pour empêcher tout ce capital d'art, tant de travail accumulé, de passer à l'étranger. Il n'avait pas besoin de convoiter le patrimoine de ses voisins. Qui pouvait alors se vanter d'être plus riche en objets d'art que la France? Une porte, au-dessus de laquelle on avait écrit : Muséum national, indiquait à tout objet précieux le chemin qu'il devait prendre. C'est pour recevoir cette avalanche de chefs-d'œuvre de tout genre qu'on ouvrait, au premier étage du Louvre, deux ou trois misérables salles *. Après tant de dithyrambes, tant de déclamations, la nation n'offrait pas à l'art menacé un plus vaste asile. Le Louvre, qu'on me permette cette comparaison, fut une sorte d'arche de Noé organisée par la République. Tout ce qui n'y aurait pas trouvé place devait périr, de par la loi, dans l'engloutissement général. Je viens de prouver que la République fit aussi étroit que possible le radeau auquel elle confia les types à conserver. Examinons maintenant ceux qu'elle constitua sauveteurs officiels de nos arts naufragés.

Au guichet de l'ancien palais des Rois, on installa un

1, On peut s'expliquer, en consultant rAvdiitecfuve française de Blondcl (l. IV. p. 31; et suiv., liv. Vf, n" 1, pi. G), quel était l'état des lieux etquelfut raménagement primitif du Musée. Consulter aussi Tliiéry, Guide des amateurs, t. I, p. 327, et les Nonccllcs ivdiives de l'art français, 1873, p. 1 io.

[NTRODUCTION. XLIX

piquet de préposés inintelligents, qui semblaient uniquement préoccupés de la pensée de repousser l'envahissement des objets d'art. L'insuffisance des administrateurs ne fut pas seule, non plus, à conspirer contre les intérêts de la Nation. La beauté exceptionnelle des tableaux du Roi, l'état de formation avancé dans lequel se trouvait cette collection tournèrent à son désavantage. On allait écrire cette phrase en tète de l'avertissement du catalogue de 1793 : « Le Muséum, que la République française érige en ce moment à la gloire et au progrès des Arts, rassemble déjà en ce genre la plus belle et la plus riche collection qui existe en Europe.» Cela n'était point tout à fait inexact. Mais cette vaniteuse satisfaction découragea bien vite toute activité. Du premier coup, le Louvre était déclaré le premier établissement du monde : on n'avait plus qu'à s'y assurer la plus douce des sinécures, dans la contemplation des chefs-d'œuvre qu'on avait suspendus aux murailles. Du haut d'un ensemble aussi considérable, aussi imposant, quand on n'est ni un penseur ni un savant, il était assez naturel de juger presque tout indigne d'en être rapproché. Et commissaires et conservateurs, dédaigneux des mille moyens qui s'offraient de compléter les collections ci-devant royales, se mirent à monter la garde autour de leur trésor, comme des avares qui songeraient moins à augmenter leurs richesses qu'à les préserver de tout alliage impur.

Qui aurait-on dû nommer membre de la Commission chargée de composer le Muséum ? les premiers savants , les premiers artistes du pays, et, sous leurs ordres, des hommes jeunes encore, intelligents, actifs, instruits, ayant donné des preuves de leur capacité dans le sauvetage des monuments, opération commencée depuis 1790 et qui était, plus que jamais, en cours d'exécution. Parmi les agents de la Commission des monuments, un « citoyen » s'était distingué entre tous, c'était Lenoir. Depuis deux ans, il entas-

sait au dépôt des Petits- Augustins, dont il était gardien, les tableaux, les statues, les objets d'art de toute nature, en un mot, tout ce qui constitue un musée. Son établissement était un noyau de collection tout préparé. On ne songea pas à s'en servir. Le ministère de l'Intérieur n'avait vu, dans l'ouverture du Muséum, que l'occasion d'une manifestation politique. Le 10 août 1792, on avait pris de force le Louvre et les Tuileries. On résolut de montrer au peuple ce qu'il arait conquis , en lui exhibant les dépouilles des rois dans leur ci-devant palais, et on lui promit cette fête pour le 10 août 1793. En se fixant, d'ailleurs, au Louvre, on profitait des études préparatoires et de tout ce que d'Angiviller avait déjà disposé. On chargea les premiers venus détenir la promesse ministérielle.

Il faut reconnaître que les commissaires choisis étaient tous d'honnêtes gens dans le sens vulgaire du mot. On n'avait pas fait appel à des septembriseurs ni à des révolutionnaires de la veille. Ce n'étaient pas même des hommes nouveaux. Pour la plupart, ils appartenaient à l'Académie de peinture et de sculpture qui existait encore. Un contemporain, qui les connaissait bien, les a dépeints ainsi : « Gens d'un certain âge, usés par les sociétés et gâtés par l'esprit de corps *. » C'étaient, en un mot, de ces hommes qu'on

1. Lettre écrite à Lenoir ea 1792. « Ce dimanche. — Votre billet d'hier soir, mon ami, ne m'a point étonné, d'après ce qui ra'avoit été dit que le citoyen auquel on avoit écrit devait se rendre aux instances très-réitérées des commissaires du Muséum qui ne peuvent rien touclier faute de fonds. Ce qui se trouve de tableaux dans la galerie est réellement fait pour frapper et pour émouvoir. Vous les connoissés en partie, et d'Angivillers leur avait fait faire des cadres qui, sans ajouter à leur valeur, y donnent de l'éclat. Ils en ont quelques centaines qui nécessairement, par la loi des affinités, doivent faire venir avec eux les meilleurs de chez vous et faire par conséquent cesser la lutte qui existoit entre la municipalité et le département de l'Intérieur.

« Il n'y a pas de doute que qui que ce soit de la Commission, de laf Municipalité, du Département et de chez le Ministre n'a plus travaillé que vous pour procurer à la nation des chefs-d'œuvre non pas oubliés, mais perdus ; que qui que ce soit n'a mis plus de zèle, parce qu'à votre âge, et irritable naturellement comme vous l'êtes, on ne peut voir, sentir, juger et entreprendre

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