‹ Alexandre Lenoir (volume 2)Chapitre 93 sur 252 · INTRODUCTION. CI · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. CI

Et encore ne nous faisons pas d'illusion ;■ c'était le besoin d'une vasque de fontaine, et non sa valeur d'art, qui valut à cette sculpture cet insigne honneur. Ajoutons qu'elle avait un mérite tout particulier, celui de n'être pas compromettante au point de vue politique comme les « honteuses effigies des tyrans. » Elle n'était même pas entachée de superstition, puisque les' sujets, qui la décoraient, étaient mythologiques ou allégoriques. Yoilà le secret de sa faveur, et, au fond, le motif de cette inexplicable préférence et de cet hommage exceptionnel rendu à l'art du moyen âge. A moins — ce qui serait prodigieux mais non impossible — qu'on ait tout simplement pris ce monument pour un ouvrage antique et païen '.

nationaux que la Commission a établis à Paris. Quant aux autres monumens, il est arrêté que David-Leroi, Dupasquier, Lannoy et l'expert sont chargés de se rendre à Franciade pour se concerter avec l'administration du district sur les moyens à prendre pour la conservation des objets précieux en tout genre qui se trouvent dans cette commune. Ils s'informeront des causes des dégradations de plusieurs monumens dont la surveillance est mise sous la responsabilité des administrateurs. Lesdits commissaires prendront communication du rapport de Lebrun sur Franciade. »

1. La délibération des commissaires du Muséum fut immédiatement ratifiée par la Commission temporaire des arts :

« 20 fructidor an IL — La section d'achitecture^ de concert avec les commissaires précédemment chargés de se rendre à Franciade, s'informeront s'il existe un décret ou un arrêté du Comité de salut public qui ordonne la démolition de l'église de Franciade. Ils feront transporter au dépôt des Petits-Augustins les marbres des tombeaux de François I^^, Henri II, Louis XII, et les statues qui en faisaient partie, ainsi que la colonne du cardinal de Bourbon. Quant à la grande cuve en pierre, elle sera transportée dans le jardin du Muséum des arts. (Registre des délibérations de la Commission des arts, 6 septembre 1794.)

La vasque, ou lavabo, des moines de Saint-Denis fut installée dans le jardin de l'Infante avant floréal an IV. On lit, en effet, dans un règlement de police du 27 floréal au IV : Il Le Ministre de l'Intérieur, considérant que le jardin du Muséum

est, par un ancien usage, particulièrement fréquenté des enfants en bas-âge

di^sirant préserver à l'avenir les objets d'art précieux qui y sont placés ou

déposés des atteintes que la malveillance ou l'inconsidération leur ont déjà portées

« Art. II. Aucune personne ne s'asseoira sur les marbres, ne touchera aux statues non plus qu'à la cuve du milieu, etc »

cil JOURNAL DE LENOIR.

Qae le Paris d'avant la Révolution devait être beau I Sous un ciel tempéré, sur un frais horizon de verdure, la cité détachait sa fière silhouette toute hérissée de mille clochers aigus. Du haut des jardins et des villas de Monceaux , de Montmartre , de Ménilmontant et du Mont- Parnasse, on pouvait jouir d'un délicieux panorama, où la vieille capitale d'un grand peuple se dressait dans la majesté de son histoire et l'orgueil de ses monuments. Devant les yeux du visiteur qui pénétrait dans son enceinte, se déroulaient de pittoresques perspectives et de charmants tableaux renouvelés à chaque pas. Les places publiques étaient toutes consacrées à de grands souvenirs et décorées d'admirables statues. La Révolution, qui n'aimait pas « l'orgueilleuse ardoise * » , fit aux clochers la guerre qu'on connaît, et promena, sur de nombreuses constructions parisiennes , son niveau démocratique. Quelques années lui suffirent pour débarrasser Paris de la plupart de ses monuments historiques. En trois jours^ les 11, 12, 13août 1792, toutes les statues des places publiques furent renversées. Yeut-on connaître le sentiment d'indignation du Parisien rentrant, après la tourmente, dans le Paris révolutionnaire ? Voici l'opinion d'un amateur de l'an VII :

« Vous avez exigé, mon cher ami, que, renonçant à la vie douce et paisible d'un campagnard, je me rende à Paris pour y voir le Salon de cette année et vous en rendre compte. Vous savez que depuis l'instant affreux où la France, livrée à des Vandales, vit détruire ou dégrader ses plus beaux monu-

1. «Voyez l'égalité applaudir au nouveau spectacle de la ferme, rajeunie^ étalant un luxe utile, une beauté modeste et vengée enfin de l'ardoise orgueilleuse des châteaux. » La Commission d'i'xtruction publique aux artistes, in-fol. de 10 pages, p. o.

INTRODUCTION. CIH

ments, l'âme profondément affligée, je courus m'enseve lir dans un désert. Arrivé à Paris, vous croirez sans peine que mon premier soin fut de courir. Je dirigeai raa course vers les portes Saint-Denis et Sainl-Martin; je fus agréablement surpris de les retrouver intactes; de là je m'acheminai vers la place des Victoires. La place des Victoires ! Dans la métropole de la République française ! J'avoue, mon cher ami, que cette idée échauffant mon imagination, je montai à pas lents la rue des Fossés-Montmartre, et cela dans l'intention de réfléchir à ce que j'aurais élevé sur cette place, si j'eusse eu la souveraine puissance. J'étais jaloux de voir en quoi mes idées se rapporteraient à celles de l'artiste chargé de transmettre à la postérité les étonnaiiis succès de nos armées. J'aperçus, du milieu de la rue, un obélisque en marbre, d'une assez belle'ordonnance; je double aussitôt mes pas ; j'approche. 0 honte! cet obélisque est de bois. Je crains de me tromper, je tourne; une planche vermoulue que lèvent a détachée des autres, ne me laisse plus de doute. 0 vainqueurs de Fleurus, de Jemmapes, d'Arcole, de Lodi et des Pyramides, est-ce ainsi que l'on consacre vos victoires ! Une décoration d'opéra a remplacé ce superbe groupe de bronze qui oïlrait aux regards étonnés, un roi, un despote. Et laRépublique française, la grande Nation, substitue des madriers au bronze ! Superbes insulaires, orgueilleux Anglais, combien je me réjouis que vous ne puissiez venir contempler notre mesquinerie et vous applaudir de nous avoir réduits à cet état d'avilissement !

« Profondément affligé de ce spectacle, je pousse un soupir douloureux et tourne mes pas vers ma demeure, regrettant déjà d'avoir cédé aux sollicitations de l'amitié. Tout à coup je me rappelle avoir lu dans les journaux une invitation du ministre de l'Intérieur, adressée à tous les artistes, pour les engager à proposer un plan d'édifice à élever sur la place de la Révolution. Puisqu'il s'agit de décorer cette place, pensaije, sans doute qu'elle a déjà un monument digne d'elle. Allons admirer. Arrivé, j'ouvre de grands yeux et n'aperçois que décombres : une balustrade en ruines ; un piédestal brisé sur lequel est assise une femme dont les formes dures et colossales sont en tout hideuses et repoussantes. Représentez-vous, moncher ami, ma stupéfaction à cet énorme morceau de plâtre tombant par lambeaux. La bouche béante, l'œil fixe, je doute

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