‹ Alexandre Lenoir (volume 2)Chapitre 94 sur 252 · CIV JOURNAL DE LENOIR · texte numérisé non relu

CIV JOURNAL DE LENOIR

si je veille et crois qu'un rêve pénible me tourmente; j'étais vraiment médusé. Un citoyen, frappé sans doute de mon étonnement, s'arrête, me considère et m'adresse la parole : a Citoyen, vous paraissez surpris? — Non, citoyen, je suis indigné. — Et de quoi donc ? — Citoyen, je suis ami des arts, très-jaloux du nom français; je n'ai point vu Paris depuis la Révolution. Je viens de la place des Victoires nationales; vous me voyez ici. C'est, je crois, vous en dire assez. — Bon, je conçois maintenant voire étonnement; vous vous. attendiez à voir dignement remplacés les chefs-d'œuvre, que la magnificence royale avait élevés sur toutes les places de cette capitale, par d'autres que le génie républicain aurait enfantés et que la grande Nation aurait adoptés pour transmettre à la postérité sa puissance et les principaux événements de son étonnante révolution. — Sans doute, et j'étais autorisé à' avoir cette opinion, car on m'a assuré qu'il avait été fait un fonds de 100,000 francs à l'ancien ministre de l'Intérieur pour être employé en encouragement à donner aux Arts. — Cela est vrai; mais comme le ministre était poëte, il a donné la préférence aux favoris des muses, et les disciples du Poussin, de LebruQ et de Puget ont été négligés, etc. *.

Au mois d'août 1792, on était parvenu à arracher à la populace quelques fragments des belles statues de bronze qui décoraient les places publiques de Paris. Ces débris des plus illustres monuments de la capitale et des ouvrages des premiers artistes de notre pays furent emmagasinés dans le dépôt du Roule et conservés par égard pour leur valeur métallique. Cependant les commissaires aux accaparements ne leur avaient pas définitivement pardonné, et, au mois d'octobre 1794 , ils réclamèrent pour la fabrication des canons ce qui restait des effigies royales. La protection de la Commission temporaire des arts s'étendait alors sur elles et son consentement était nécessaire pour leur destruction. Il s'agissait de sauver de la fonte ou de livrer aux arsenaux :

1. La Revue du Musçum, ou nouvelle critique des peintures et sculptures exposées au salon des arts. Paris, an VFI, in-8 de 32 pages, p. 1 à 5.

INTRODUCTION. GV

les quatre figures qui accompagnaient le Louis XIV de la place des Victoires, par Desjardins, — les quatre figures représentant les peuples vaincus du piédestal de la statue du Pont-Neuf, par Francheville, et quelques fragments du Henri IV de Jean de Bologne et de Pierre Tacca, — les statues de Louis XIIÎ, d'Anne d'Autriche et de Louis XIV, du pont au Change, par Simon Guillain, — le pied gauche de la statue de Louis XIV de la place Vendôme, par Girardon, — le Louis XIV de l'Hôtel de ville, par Coyzevox, etc. *. Les conservateurs du Muséum , en tant que membres de la Commission temporaire des arts, sont prévenus de l'importante décision qu'il va falloir prendre. Ils sont convoqués le 15 vendémiaire, pour aller se prononcer au Roule, en connaissance de cause, sur le sort de ces œuvres admirables dont les débris mêmes étaient intéressants. Mais d'aussi grands seigneurs, des amis dé David ^, ne se dérangent pas pour si peu. J.-B.-P. Lebrun, envoyé également par la Commission des arts, arrive seul au rendez-vous , rédige un rapport ' et conclut, tout en sacrifiant deux ou trois pièces, à conserver ces belles sculptures. Sur ce rapport, la Commission décida que ces bronzes ne seraient pas livrés aux arsenaux mais annexés au Muséum. La nouvelle en parvint ainsi au Conservatoire.

« Séance du 23 vendémiaire Van III de la République. ■ « Le Président fait l'ouverture d'un paquet adressé au Conservatoire par la Commission executive de l'Instruction pu-

1. On en trouvera la liste, in extenso, dans la Gazette des Beaux-Arts, 2» période, t. XII, p. 51.

2. L'influence de David, là comme partout, n'est pas discutable. C'était lui qui avait fait substituer les premiers membres du Conservatoire à la Commission nommée par Roland en 1792. Voici une preuve directe de la sujétion des conservateurs vis-à-vis de David : « 26 pluviôse an II. Le Conservatoire au représentant David. — Le Conservatoire du Muséum, dans sa séance de ce soir, arrête que tu serais invité à ses séances pour y conférer avec toi. La séance du Conservatoire commence à neuf heures du matin. »

3. J'ai publié ce rapport dans la Gazette des Beaux-Arts, loc. cit. Il y est malheureusement plein de fautes d'impression.

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