Journal de Lenoir; no
XXII Jt)URNAL DE LENOlll.
ture du moyen âge et de la Renaissance, les agents de la République, conservateurs attitrés de ses collections. On verra la Convention, la Commission des monuments, la Commission temporaire des arts, le Comité d'instruction publique, le Comité de salut public lui-même, — quoique animés de pensées différentes, -— remplis tous quelquefois d'une véritable l}onne volonté, mais impuissants la plupart du temps à lutter contre une force occulte, parfois inconsciente, qui était Tâme de la Révolution et la poussait & proscrire le passé sous toutes ses formes, surtout dans la pierre, dans le marbre et dans le bronze. Ces divers pouvoirs, obéis quand ils commandaient de détruire, ne Tétaient plus quand ils]ordohn aient de conserver. Révolution signifiait pour les masses anéantissement et disparition du passé, et l'origine impure d'un gouvernement, né au milieu des horreurs de septembre 92, inocula malheureusement au régime républicain un virus d'une incurable activité. En vain la Convention voulut-elle réagir, changer ses prescriptions. Et je suis le premier à constater qu'elle le fit dans le domaine théorique et législatif. Mais elle ne changea pas et elle ne pouvait pas changer les mœurs, les idées et le tem-* pérament révolutionnaires. Tout ce qui n'avait pas disparu dans rivresse de la première heure de vandalisme, n'obtint pas, comme on Ta tant de fois répété, grâce définitive. Acquitté par un premier jugement, tel monument était condamné en appel, au mépris quelquefois de la volonté du législateur. Le service spécial créé par la Convention pour former les collections nationales, passa son temps à pros* crire les œuvres d'art, à repousser celles qui demandaient un abri, à conspirer contre le but de son institution. Il y eut proscription légale^ acharnée pendant plus d'une année *.
1. Le décret, qui défend de détruire ou de mutiler les monuments sous prétexte d'en faire disparaître les signes de féodalité, date seulement du 26 octobre 1793. On avait commencé à briser en août et septembre 1792.
INTRODUCTION. XXÎII
Il y eut proscription tacite, sournoise, bien plus longtemps encore. L'abstention ou Tindifférence fut une des formes revêtues par la haine. On abandonna aux causes de destructton connues ce qu'on n'osait plus mutiler directement, comme aux plus beaux jours de 1793.
Que serait-il arrivé si, de 1792 à 1795, un homme, à ses risques et périls, et la plupart du temps sans mandat public, ne s'était pas rencontré pour cacher, abriter et panser les proscrits, les estropiés et les méconnus ? La Convention nationale n'aurait pas pu exercer sa tardive clémence. En effet, la Convention expirante, c'est^à'-dire la Convention sans Girondins, sans Montagûards, débarrassée de l'influence des clubs, complètement renouvelée et assagie, la Convention revint à des sentiments plus humains et plus intelligents. Elle accepta, sans trop d'arrière-pensée , le fait accompli en dehors d'elle. Elle adopta in extremis ', plus ou moins consciemment, la pupille de Lenoir. Elle laissa le Comité d'instruction publique transformer le dépôt des Petits-Âugustins, qui n'était comme les autres qu'un bureau de vente, en un musée fixe et permanent (9 veiylémiaire an IV, 21 octobre 1798). Un ministre du Directoire prépara une très-judicieuse et très-intelligente organisation du futur Musée des monuments français (19 germinal an IV, 8 avril 1796). C'est un fait trop imparfaitement connu, et que j'établirai d'une manière indiscutable, parce qu'il faut dire 4oute la vérité. Ce fut un acte de bonne politique et de souveraine habileté. Mais, si la Convention, à son agonie, laissa vivre la victime qu'on avait arrachée à sa mortelle étreinte, il ne s'ensuit pas qu'un bourreau ait le droit d'exiger de la reconnaissance du condamné qu'il aurait inconsciemment épargné. Que doivent, par exemple,
1. La Convention ge dispersa le 4 brumaire an IV^ 26 octobre 1795. Cinq jours avant la dissolution, ayait-elle pleine conscience de ce qu'elle laissait faire ?