‹ Alexandre Lenoir (volume 3)Chapitre 88 sur 207 · SORET · texte numérisé non relu

SORET

« Secrétaire adjoint

Soyons juste cependant ; ce procès-verbal ne dit pas tout. Il est vraisemblable que les deux commissaires ont encore désiré assurer au Musée de la République la possession d'un objet d'art, bien qu'il ne répondît pas à leurs goûts particuliers. Eu passant devant une sculpture de la cathé-

1. Un texte, à peu près identique à celui-ci, a d^à été publié, en 1852, dans le Bulletin du Comité historique des arts et monuments. Archéologie, tome m, p. 28.

CXXVm JOURNAL DE LENOIR.

drale leur cœur s'est ému. Ils ont oublié qu'un bas-relief, divisé en trois compartiments , représente des «sujets superstitieux » et n'est que le rétable d'un autel. Us l'enlèvent et le font expédier d'of&ce par la commune au Muséum ^ Ils avaient compté sans le Conservatoire et sans la vanité , l'ignorance ou la pusillanimité de cet aréopogage. Loin des clubs leurs sentiments d'artistes avaient pris le dessus sur leurs passions de sectaires. Mais, à Paris^on était resté pur. Voici l'accueil qui fut fait à leur envoi. L'expression des sentiments qu'il inspira se trouve consignée au procès-verbal de la séance du Conservatoire, tenue le 19 floréal an U.

« La commune de Chartres ayant adressé au Conservatoire trois caisses contenant des bas-reliefs enlevés au temple de la Raison, le Conservatoire les a reçus et en a payé provisoirement le port, se réservant d'en former un mémoire particulier afin d'être remboursé par qui il appartiendra. En observant que les effets enlevés d'un temple supprimé devaient être envoyés aux Petits-Augustins, il arrête de plus que, lorsqu'il sera fait de semblables envois, ils seront reur voyés ou aux Petits-Augustins ou aux autres dépôts destinés pour recevoir 1er effets enlevés chez les autres émigrés» »

Les trois bas-reliefs décorèrent d'abord un magasin : on les jugea ensuite indignes de cet honneur :

a 44 Messidor (an II, 4794). — Un membre propose et le Conservatoire arrêie que, pour vuider d'autant ses magasins encombrés, on renvoie aux dépôts nationaux les objets ciaprès désignés qui ne méritent pas d'être exposés au Muséum des Arts. En vertu de cet arrêt, trois bas-reliefs en marbre

1. « On remarqaait entre autres, » dit Lenoir {Musée des tnonumens français, t. n, 1'* édition, p. 134) en parlant des sculptures de François Marchand, « le contretable de Tautel représentant les mystères de la Passion divisés en trois tableaux, exécutés en albâtre. Cet ouvrage a été enlevé de Chartres en 1194 pour être placé, a-t-on dit, au Musée central, avec un tableau peint par Sébastien Bourdon, par un député de la Convention en mission à cette époque dans le département d'Ëure-et-Loir. n Le bas-relief recueilli par Lenoir existe encore et doit se trouver à Saint-Denis.

INTRODUCTION. GXZIX

TCDUs de Chartres, etc., vont être portés aujourdliai ao Dépôt de Nesle*. »

Même spectacle un peu plus loin, dans le département de l'Eure. Le ch&teau d'Anet devient propriété nationale et est vendu pour être démoli. U est inutile de rappeler en détail les merveilles qu'il renfermait. Le groupe de Diane sculpté par Jean Goujon, qui surmontait une fontaine, est brisé afin que les acquéreurs puissent eu retirer les tuyaux de cuivre dont il était rempli ^. Le portail et sa fameuse horloge sont abattus. La Nymphe de Fontainebleau, commandée par François P' à Benvenuto Cellini et donnée par Qenri II à Diane de Poitiers^ est condamnée comme souvenir féodal. 'Un jurisconsulte, homme d'esprit, la sauve. « A Anet, m dit Grégoire [Premier rapport sur le vandalisme du 14 fructidor an n, p. 9), « au milieu d'une pièce d'eau ', était un cerf en bronze d'un beau jet; on voulait le détruire sous prétexte que la chasse était un droit féodal. On est parvenu à le conserver en prouvant que les cerfs de bronze n'étaient pas compris dans la loi. )> On parlait sans doute d'en faire des canons quand, par bonheur^ passe par là un brave militaire revenant, avec des fourgons vides, de l'armée de l'Ouest. On a beaucoup calomnié les soldats de la République. Ils ont sauvé plus d'œuvres d'art qulls n'en détruisirent. Sans les convois militaires et la complaisance d'intelligents officiers, Lenoir, qui n'avait pas de fonds, n'aurait pu former son musée. L'inspecteur des relais militaires fait charger la Nymphe sur ses fourgons, et ne la conduit pas à l'arsenal, mais au Muséum. Quel accueil va-t-on faire à ce soldat qui amène un trésor dont la France avait été si longtemps fière, un chef-d'œuvre si peu embarrassant, si

1. Procès- verbal de la séance du Conservatoire du 14 messidor an H.

2. Voyez le Journal de Lenoir, n» 957, et le Mus, des Mon. fr., IV, 86.

3. Grégoire confond ici la place où se trouvait la Diane de Jean Goiyon avec celle où la Nymphe de Fontainebleau avait été fixée.

CS.tX JOURNAL DE LENOIR.

commodément divisé en seize pièces et qui ne demande qu'un coin et qu'un mur pour s'y appuyer? Le Muséum n'ctccupe pas encjre de galerie au rez-de-chaussée, c'est yrai ; mais il a quelques magasins et possède une cour et un jardin décorés d'ignobles baraques, et exhibant, en fait d'objets d'arts, un arbre de la liberté. La place ne manque donc pas. Pour que le brouze trouve un asile digne de lui dans te musée de la nation, tout dépend uniquement du ' jugement des membres du Conservatoire. La question n'est , même pas compliquée de politique. Les suprêmes mt^istrats, qui s'étaient attribué la noble tâche de régénérer l'art, reçurent sans doute l'arrivant avec les égards dont il était digne, mais invitèrent le naïf et trop confiant officier à porter son chargements sa vraie place, c'est-à-dire à l'un' des bureaux de vente de la Commission d'échange et d 'allénation. On lit sur le registre de Naigeon, conservateur du dép6t de Nesle :

« Pu)TmÈv&E(nc), ci-devaDtch&leau U'Anetle (lie), district de Dreux'.

- « EleQu le 3 germinal l'an II.

> Reuvoyé par le Conservatoire national au DépAt, sçavoir:

a Un cerf, une Diane dans le genre de Germain Pilon (on a mis au-dessus, au crayon, Jean Ooujod], ligure [de] b;isrelîef colossal, quatre chiens, tête de sanglier, etc. ; le tout en bronze et composant seize pièces dont le cerf et quelques autres parties sont mutilées. Ces divers objets composoient une horloge qui étoit surla'portedu ch&teau d'Anueite {lie), et le cerf l'rappait l'heure de son pied *.

Il Nota : ces objets sont venus sous la conduite du citoyen -Pierens, inspecteur éb chef des relais militaires, n

Il fallut près de deux ans-et demi pour faire revenir les successeurs de ces hommes de goût sur ce verdict. La

1. Le premier mot déiigne lecï-dsTuit propriflairej les mots suinnis indiquent la provenance.

S. Naigeon n'ïTÛt pas bien compris le récit liu cilo^en Pierens et conTiMidail le bas-relief de Benïeuuto Cellini aiec lu cerf Je i'horloge d'Aaet.

INTRODUCTION. CXXXl

Nymphe de Fontainebleau fut, en l'an V, tirée du dépôt de Nesle et fixée sur l'un des murs de la cour du Musée ^ On a remarqué, sans doute; le procédé employé à Chartres par Sergent pour enrichir le Muséum en matière deglyptique. Ce procédé consistait à retirer des ch&sses et des reliquaires les pierres gravées qu'ils pouvaient contenir avant de marteler et de fondre les pièces d'orfèvrerie. Cette ingénieuse méthode, inspirée par d.es hommes qui professaient une culte exclusif pour l'art antique, eut alors le plus grand succès. J'ignore si elle fut recommandée par l'administration. Mais d'autres viUes n'attendirent même pas la visite du célèbre conventionnel et .s'exécutèrent d'ellesmêmes, n faut lire dans l'excellente Histoire de Troyes pendant la Révolution j de M. A. Babeau ^ , dont toutes les assertions sont appuyées sur des documents authentiques , le navrant récit qui montre Rondot détruisant à lui seul toute l'orfèvrerie religieuse de sa ville. Un témoin peu susr pect, Cambon, a déposé contre ces abus dans la séance de la Convention du 12 brumaire an III.

c( A trois époques différentes de la Révolution, » a-t-il dit, tt on s'est servi de l'argenterie des églises et, comme on n'a pu obtenir des comptes à cet égard, je ne doute pas qu'il y ait eu la plus grande dilapidation, à la dernière surtout où, par suite d'un mouvement imprimé par une faction conspiratrice, on vint de tous les coins de la République offrir avec éclat, à

1. « Séance du Coonervatoire du 5 ventôse an IV. — Le Conserratoire détermine que le bas-relief en bronze représentant le Repos de Diane, par Jean Goujon, tiré du château d'Anet, sera placé dans la petite cour du Muséum, sur le mur qui la sépare du jardin du citoyen Vien. Il sera demandé au citoyen Hubert de faire le dossier pour porter ce monument et l'arrêter dans cette place. »

« Séance du Conserratoire du 19 brumaire an Y. — Le Conservatoire autorise encore le citoyen Picault à donner décharge^ audit nom, des bronzes provenant d'Anet qui seront aussi retirés pour le Muséum. »

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