È:ole des Éléoea protégés, introduction, p. lxxïii el XC
,,.GoogIc
GLXXn JOURNAL DE LENOrR.
il craint leur zèle ; il a peur que le Musée ne devienne une école et que ses conservateurs n'aient la prétention d'enseigner quelque chose au public. Il redoute la nùssance, le dégagement d'une doctrine quelconque de tant de monuments juxtaposés. Devançant le mot célèbre de Talleyrand, il leur recommande de ne pas se prendre trop au sérieux, et leur écrit la lettre qu'on va lire :
« Paris, le 25 décembre de l'an I" de la République.
Le Ministre de Vlntérieur aux commistaires-impeeteurs du Muséum.
« Au zèle infatigable, i l'intelligence et an goût qne vous mettes dans l'arrangement dn Muséum pour faire jouir le public le plutôt et le mieux des ricbesses de la nation, je crois devoir ajouter deux observations importantes, pour avoir lieu dans le temps présent du moins : La première... (il s'agit d'écarter du Musée les ouvrages des artistes vivants.) La seconde est d'entremeller beaucoup les diverses écoles. C'est . une étrange idée de croire qu'il importe aux artistes d'être à même de comparer facilement les différents âges et les différentes manières de cbacun en particulier. 11 ^aut infiniment mieux, 3t mon avis, qu'on cherche le beau de tous les genres pour s'en faire des idées grandes et à soi que de s'afnu' ter à des comparaisons stériles qui ne tendraient qu'à une vaine aritigue.
a D'ailleurs le Muséum n'est pat exclusivement un lieu d'études. C'est un parterre qu'il faut émailler des plus brillantes couleurs; il faut qu'il intéresse les amateurs sans cesser d'amuser les curieux. C'est le bien de tout te monde. Tout le monde a le droit d'en jouir. C'est à vous à mettre cette jouissance le plus à la portée de tout le monde.
a Roland. »
Cette incroyable lettre ministérielle, les étranges théories qu'elle renferme ont longtemps pesé sur le L.ouvre comme le mauvais sort qu'une fée malfaisante aurait jeté dans son berceau. Proscrire l'histoire et l'étude philosophique, atnu- <er le public illettré, le grand tout le monde, varier ses plaisirs, éviter les rapprochements qui pourraient l'éclairer
,,GoogIc
DrmoDecnt»!. cLxxtii
et le forcer Jt la réfleiion, le condoire d'impression vague CD impression supe]^cieUe, chatouiller ses sens sans lui apprendre rien de sérieux, de moral, de précis ; maintenir la foule dans l'ignorance qu'on partage, condescendre à ses plus vulgaires instincts; épousseter les seuls marbres et vernir les seuls tableaux qui servissent de prétextes aux divagations des hommes de goût : telle fut l'occupation des premiers conservateurs. Heureusement les conquêtes de la République et leurs merveilleuses conséquences pour le Musée de la Nation vinrent changer la face des choses. Ensuite une administration composée d'hommes comme Dufourny, Visconti et Denon, au commencement du siècle, débarrassa le Louvre des fantoches impuissants qui le menaient à la niaiserie. U était temps, car on ne saurait calculer le nombre des pipes turques et des chaises percées, le nombre des horloges à musique, le nombre de joujoux ridiciûes que les fondateurs du Muséum auraient pu y entasser pour représenter l'art du moyen Age, de la Renaissance
Quant à I^enoir, en dépit de l'ironie, de la jalousie, des intrigues de ses rivaux, il a travaillé pour la postérité. Il a créé le recueil des pièces justificatives de l'admirable livre que son contemporain, Émeric David, écrivait sur la sculpture française. Lenoir, le fondateur Lenoir — suivant la qualification qu'il aimait à si juste titre à se décerner — a fondé et pour longtemps. Savez-vous pourquoi ? Lenoir avait foi dans la science. Peu importe que cette foi ait été celle du ,<!harbonnier *.
1. Lenoir, par condeScendânca pour l'esprit de %oa époque, a su» douU coosenti à éoriro U phrase inepta que voici (Ayuit-propoa de la Description de l'fu) VIII, p. H) : n AtbdI qne FraQeois l" edt créé les arts en Fruice, notre école ékil plongés dani la plus affreuse barbarie. Déjà la peinture et la sculpture étalent Horissantea en Italie; déjii, eu Allemagne, Albert Durer avait fondé une école d'arta, lormue, dominéa par la auperstition, nous osions à peine former un trait, etc., etc. s Mais il ne faut pas oublier que cette opinion ne tvi jamais U lienoe, ur il a coiuftctâ sa vie à lui infliger, par les faiti, le
CLXZIT JOUIWAL DE LQIOIR.
' Cette M a &it et fera vivre sod œuvre. Détruite en apparence, cette œuvre est théoriquement plus vivante qu'une partie de la moderne organisation de nos musées nationaux '. Passe un souffle d'intelligence avec le marquis de Laborde, et tout le bagage longtemps accumulé au Louvre sans préoccupations bistoriques, sans principes et sans méthode, a été remanié. Lenuir, au contraire, avait, dès le début, donné à ses collections une bnse raisonnée et scientifique. Non-seulement son musée sera recréé avant vingt-cinq ans, mais rien ne sera changé au principe qui avait présidé à sa foimation, Non, le musée des Petits-Augustins n'est pas mort. L'œuvre avait une telle cohésion, une telle vitalité que ses débris, dispersés partout, tendent toujours à se rapprocher et s't^tent encore jusqu'au fond des caveaux ou quelques-uns d'entre eus moisissent *. La reconstitution du Musée des Monuments français sera un besoin de l'avenir. Elle s'imposera à la Commission des Monuments historiques quand celle-ci aura épuisé son action sur l'architecture. Le Louvre, entré depuis longtemps. Dieu merci, dans la voie scientifique, montrera avec orgueil, en face de ses incomparables collections de peintures modernes et de sculptures antiques, le rétablissement raisonné du Musée des monuments français. Hoaneur à LenoirI
Ce travail ne pouvait pas donner la biographie de Lenoir inséparable de l'histoire complète de son Musée. Il n'a eii qu'un but : faire comprendre à qui la postérité doit ce qui
plus éclatant démenti. Dans la même Avant-propoi. p. 4, Lenoir disait : ( Malgré les obaeiTatious multipliées de diiere artistes, j'ai coostamment eotlicite le transport dei monuments du moyea ige qu'ils regardaient comme inutiles aui arts, s Lenoir, malgré aa profonde ignoranee, était doué de l'esprit scientiQque au suprême degré. ''
1. Le marquis de Laborde ne comprenait pasqu'oD maintint, après 1818, la division de la sculpture du mojeu flge et de la renaissance entre Versailles el Paris. [I commença à Dure rentrer au LouTie un certain nombre de pièces importantes. Hais il ne pat achever son Œuvre.
S. Butklin de la StxiéU de rHùloire de Paris, ISIS, p^ 163 et 16S.
INTHODUCnON. ■ CLXXV
nous reste des plus beaux ouvrages de nos sculpteurs. J'eapère qu'eu lace des documents la légende disparaîtra. Le Musée des monuments français est exclusivement l'àuvre personnelle de Lenoir. La Révolution a fourni seulement la matière première.
Le fait, pour nous, sera facilement intelligible. Nos récents malbeurs se sont chargés de nous donner une image de ce qui se passa en 1793. A quatre-vingts ans de distance, en présence des marches forcées d'un ennemi vers la capitale, gr&ce à l'activité d'un homme envers qui la postérité sera reconnaissante, les collections de la Renaissance et des temps modernes se sont singulièrement accrues d'un grand nombre de pièces recueillies dans les palais voisins de Paris. Quelques mois après, pendant la plus abominable des crises politiques, le Louvre a été miraculeusement sauvé de l'incendie. À qui la France esVelle redevable de l'eniichissement et de la conservation du Musée national ? Est-ce aux événements de 1 870, à la République du Quatre-iSeptembre, à la Commune du Dix-huit Mars, ou au courage de M. Barbet de Jouy?
L'histoire des monuments de la sculpture française pendant la Révolution n'a pas été, pour l'auteur de ces lignes, l'objrtd'un choix et n'est pas, pour lui, le sujet d'un travail de prédilection. Cette étude préliminaire s'est imposée à lui quand il a voulu connaître et débrouiller ]a provenance des chefs-d'œuvre à la conservation desquels il est attaché. Il , s'y est livré en toute liberté d'esprit, parce que, dans le domaine historique, il ne relève que de sa conscience. U n'a voulu en rien dissimuler sa pensée, parce qu'il croit n'avoir dit que la vérité. Dire la vérité en matière scientiâque est un devoir sous tous les régimes politiques; l'auteur fait au gouvernement actuel de son pays l'honneur de croire que, sous la République, c'est un droit.
Etat n'" 1