Les Arts à la cour des papes, t. Il, p
Depuis la dernière réorganisation de la salle de Michel- Ange, au Louvre, à la place du bas-relief de marbre représentant Robert Malatesta dont nous venons de parler, un autre bas-relief de pierre a été exposé. C'est un ouvrage de second ordre, mais encore très intéressant, d'un caractère énergique et dur, rappelant l'art du nord de l'Italie. On y trouve, dans l'exagération du geste et de l'expression, un reflet de Donatello et de l'école de Padoue en même temps qu'une influence très prononcée du style de Mantegna. Les plis des draperies, notamment, sont traités tout à fait dans la manière qui, à la suite de Squarcione et du grand artiste de Mantoue, fut adoptée par toute l'école italienne entre Vérone et Venise.
Ce bas-relief a été légué au Louvre par M. Charles Timbal. Il a déjà une histoire et, avant d'arriver sous le toit qui l'abrite, il a subi bien des vicissitudes et essuyé bien des affronts qu'il est tout d'abord loyal de raconter. La provenance originelle de la sculpture est matériellement inconnue. Elle a été achetée à Paris, rue de Clichy, en 1876. Mais le caractère de son exécution démontre surabondamment qu'elle doit venir de la Vénétie. Le savant amateur l'avait recueillie comme un curieux spécimen de l'art lombardo-vénitien de la fin du quinzième siècle. Les dimensions et la pesanteur de ce retable de pierre avaient empêché son acquéreur de le disposer dans l'appartement de la rue de l'Abbaye-Saint-Germain, oîi il était parvenu à réunir, pour la seconde fois, une collection précieuse de monuments de sculpture du moyen âge et de la Renaissance. Le bas-rehef était resté dans la cour de la maison et reposait encore dans la caisse qui le contenait quand on prépara, en J878, l'exposition rétrospective du Trocadéro.
Sur la demande de la commission organisatrice, la sculpture fut prêtée par M. Tirabal. Malheureusement, elle arrivait sans la protection d'un propriétaire tapageur et sans la
Bas-relief de pierre de l'École de Vicence, quinzième siècle. Don de M. Ch. Timbal. (Musée du Louvre.)
recommandation d'un nom sonore d'artiste. A ce moment le sanctuaire, déjà rempli jusqu'au faîte, ne s'ouvrait plus pour les divinités d'un ordre inférieur. Tandis que les objets confiés par le même propriétaire occupaient une place honorable dans la salle n° 4, consacrée au moyen âge, le
bas-relief du quinzième siècle ne put point pénétrer dans la salle de la Renaissance. Faute d'espace, le retable de M. Timbal fut déposé à terre, le long du mur, dans le promenoir extérieur du Trocadéro. Les morceaux de pierre qui le composaient ne furent pas extraits de leurs caisses, dont un côté seulement avait été ouvert. Ils restèrent ainsi exposés près de quatre mois, au milieu de la paille de l'emballage. Le dédain affecté par la foule pour celte œuvre d'art blessa profondément Charles Timbal. Il se décida à ne plus jamais rien prêter aux expositions rétrospectives.
Cependant cette injuste indifférence n'avait pas détaché Charles Timbal de l'œuvre pleine de saveur qu'il avait fixée à Paris. Il la reprit chez lui quand elle lui fut rendue. Deux ans et demi plus tard, dans les tristes jours qui précédèrent sa mort, alors qu'il songeait à l'avenir de sa collection, le pauvre bas-relief de pierre, le dédaigné du Trocadéro, revint à sa mémoire. Il l'associa, dans une pensée généreuse, au beau dessin de Raphaël qu'il destinait au Musée du Louvre, et il eut assez de confiance dans les lumières des conservateurs de cet étabhssement pour ne pas douter de l'appréciation que leur inspirerait cette sculpture. La pièce est aujourd'hui dans la salle de Michel-Ange. La place qui lui a été assignée, entre les deux fenêtres, a permis de voiler ses défauts tout en la faisant concourir au puissant effet que produit maintenant, dans cette salle, l'art du quinzième siècle.
Nous avons déjà indiqué à quelle école appartenait une œuvre d'un caractère aussi tranché et aussi fermement accusé. En la trouvant rue de Clichy et quoique le marchand qui la vendait ne pût pas en préciser la provenance, il était facile de nommer approximativement le lieu où la pierre avait été sculptée. Il fallait chercher entre les Alpes au Nord, Vérone, Mantoueet Venise au Sud, dans la partie de la Vénétie soumise à la double influence de Donatello et
de Mantegna^ et surtout de ce dernier. Vicence était un des points sur lesquels l'enquête devait porter. Je ne fus donc pas étonné de rencontrer dans cette ville, en 1877, une
Retable de l'église San Lorenzo , à Vicence. Sculpture en pierre du quinzième siècle.
œuvre similaire. C'est le bas-relief qui forme, à droite, le retable de l'un des autels latéraux dans la nef de San- Lorenzo. Au centre, même sujet qu'au Louvre : le Christ mort soutenu par deux anges. A gauche, saint François d'Assise; à droite, saint Bernardin, tous deux en pied.
Dans le fronton, Dieu le père bénissant, représenté à mi-corps au milieu d'anges. De chaque côté du fronton, les deux personnages d'une Annonciation, Au-dessus de l'ensemble, la Vierge entre saint Sébastien et saint Antoine. Le tout peint et doré.
Aujourd'hui que l'étude du bas-relief de M. Timbal fait partie de nos devoirs administratifs, nous sommes retourné à Yicence et nous avons pu constater que nous ne nous étions pas trompé. On en jugera si l'on compare les deux monuments que nous avons fait graver d'après des photographies pour accompagner cette note. C'est bien du même atelier que sont sorties ces deux sculptures. Le style, les types, l'expression des têtes, la manière de traiter les draperies, les dispositions architectoniques, ne sont pas seulement identiques. Le sujet central est exactement le même des deux côtés. C'est la reproduction, avec de légères variantes, de quelque composition célèbre, peut-être d'un dessin de Mantegna, ou tout au moins de son école \ Ces deux bas-reliefs sont des œuvres de reflet, empreintes de tous les caractères de leur époque et possédant à un haut degré le goût du terroir sur lequel elles sont nées. Elles nous transmettent fidèlement, dans leur exécution, l'esprit de l'art vicentin dans le dernier tiers du quinzième siècle sans présenter toutefois, dans leur composition, un caractère bien original. La sculpture de Paris, comme celle de Vicence, est peinte et dorée. La seconde est mieux conservée que la première. Mais il est impossible de ne pas reconnaître dans les deux ouvrages les mêmes habitudes de travail, et je crois pouvoir dire le même ciseau. Le retable sculpté de San-Lorenzo est accompagné
1. Cette composition fait aussi penser au Christ mort du Musée de Berlin, n° 28, p. 25, de la dernière édition du catalogue des Peintures. Le tableau, après avoir été attribué autrefois à Andréa Mantegna, est donné maintenant à Giovanni Bellini.
d'une inscription qui fixe la date de son exécution au 14 novembre 1474. Voici cette inscription, placée à droite de l'autel :
117 4. DIE L V N E 1 i N G V E M B R I S HOC SACELLVM SVB TITVLO COR PO RI S XPI CONSTRVI FECIT CDU RICVS QVONDAM D. CtREGORII OMNI VITA PROBATVS EX HONESTISS IMA DO MO POLIANA SALVTI ANIME SVE PROVIDENS VT IN EO MIS SA QVOTTIDIE SEMEL ANNI VERS ARI U S QVOTTANNIS TER CELEBRETURl.
Le bas-relief du Musée du Louvre, attribuable au même atelier, reçoit du même coup une date approximative. Les documents d'archives conservés à Vicence nous permettront peut-être de nommer un jour l'auteur commun de ces deux œuvres. En eflet, les travaux exécutés en 1474 à l'autel de l'église San-Lorenzo ont dû laisser des traces dans les archives religieuses ou notariales.
Il est intéressant de classer le plus tôt possible, dans les divers musées de l'Europe, les monuments non seulement par groupes généraux de nationalités, mais encore par groupes plus restreints de provinces, de cités, d'ateliers et de familles. L'histoire de l'art est trop en retard sur la botanique. Sans vouloir ralentir l'étude purement esthétique
1. Voici la traduction de cette inscription : « 1474, le lundi 14 novembrej Odorico, fils du feu Seigneur Gregorio, d'une vie irréprochable, issu de la très honoraJjle famille des Poli, songeant au salut de son àme, a fait construire une chapelle sous le vocable du Corps du Christ pour que tous les jours une messe y soit dite et que chaque année l'anniversaire de son décès y soit célébré trois fois. »
La famille, dont on voit les armoiries sur le retable de San-Lorenzo, portait de gueules au cygne d'argent accompagné en chef d'une étoile de même, posée à senestre. Un membre de cette famille servit la France au seizième siècle, fut chevalier de l'ordre de Saint-Michel et eut un tombeau aux Grands-Augustins de Paris, Il mourut en 1609. Son épitaphe et le dessin de la statue agenouillée qui surmontait le monument ont été conservés par Gaignières (Bibliothèque nationale, cabinet des estampes(Pe 11 rés. f» 22). Renseignement communiqué par M. Molinier.
des chefs-d'œuvre, il est urgent de préparer la voie à ce qu'on pourrait appeler l'histoire naturelle de l'art. Sans cesser d'admirer, de contempler isolément, de choisir par une sélection instinctive ou raisonnée les monuments de telle ou telle époque, de tel ou tel pays, classifions. Un Linné surgira sans doute pour surprendre le secret de tant de généalogies obscures et pour disposer dans un ordre lumineux l'herbier si touffu et encore si confus de nos collections publiques.
Continuons de chercher à diminuer dans cette salle le domaine toujours trop vaste de l'inconnu.
Un problème d'histoire ou d'art, abordé de front et attaqué de haute lutte, reste souvent insoluble, en dépit des plus honorables efforts. C'est une forteresse qu'on veut enlever d'assaut et qui résiste à un coup de main sans être pour cela imprenable. 11 suffit de la tourner pour qu'elle se pende à discrétion. C'est ainsi que deux bas-reliefs de bronze, œuvres remarquables de la Renaissance italienne, l'un à Paris, au Musée du Louvre, et l'autre à LonJres, au South-Kensington Muséum, quoiqu'ils fussent assez facilement exphcables, sont restés jusqu'à ce jour inexpliqués, parce qu'on s'est borné à les interroger isolément, qu'on n'a voulu tirer d'éclaircissement que d'eux-mêmes et qu'on a désiré tout résoudre trop vite, sur place, et sans enquête préalable.
Présentons d'abord les pièces du procès.
JNous lisons dans la Notice des sculptures du moyen âge et de la Renaissance du Musée du Louvre, sous le numéro 11, une excellente et très précise description due à M. Barbet de Jouy : «Ecole florentine, quinzième siècle. — Sujet inconnu. — La scène se passe en une sorte de
place circonscrite par des constructions dont l'architecture italienne et le style" du quinzième siècle déterminent tout au moins l'origine et l'âge du bas-reliet. Une maison
Bas-relief de bronze de l'armoire de Saint-Pierre-aux-Liens. ( Panneau de gauche. )
occupe le côté gaucrie, et l'on y voit, à une hauteur de premier étage, deux personnages regardant par une fenêtre la scène animée qui remplit la place; à droite est une autre maison close, et un pan de muraille crénelée, qui réunit les deux maisons, forme le fond du bas-relief et Ci-t orné de
médaillons et de trois niches qui contiennent des statues : la niche du milieu est plus grande, plus élevée que les autres, et la statue représentant un adolescent debout et nu, tenant en main la foudre, est plutôt un empereur déifié que le dieu Jupiter; les deux autres statues sont Castor et Pollux, tous deux nus, debout, tous deux tenant une lance, l'un d'eux une sorte de fleuron qu'on ne distingue pas bien, et l'autre une couronne. Au centre de la place est un autel sur lequel est un vase enflammé, et un homme coiffé d'un bonnet, dont le costume est court et l'aspect vulgaire, présente au-dessus des flammes un serpent inanimé ; cet acte, qui semble commandé par un personnage important, vêtu en patricien et couronné de lauriers, qui est assis vers l'angle gauche sur un siège élevé et richement orné, paraît être la cause de tout le mouvement qu'on remarque à l'entour : ici, c'est un homme qui se tourne vers le magistrat, comme pour applaudir à un ordre ingénieux; ce sont, en arrière de l'autel, trois sacrificateurs habillés de longues robes; deux soldats, l'un à droite, l'autre à gauche, l'un vu de face, l'autre de dos et ayant un casque qu'accompagnent de petites ailes ; plusieurs personnages, distribués sur les côtés et dans le fond, ne prenant qu'une assez faible part à l'action , tandis que trois hommes ayant le même costume que celui qui tient le serpent au-dessus des flammes sont représentés agiles et le poing fermé, s'éloignant avec vivacité de l'autel où l'on peut croire que leur sort s'est décidé, et l'un d'eux, soulevant le marteau de la porte de droite, est prêt à la frapper du poing. Une inscription gravée audessous de la scène en expliquait sans doute le sujet, mais on ne peut plus lire que quelques-unes des lettres. — Bas -relief de bronze : longueur, 0"',420; hauteur, 0,35o. »
J'ajouterai que le savant auteur de la Description des
sculptures du moyen âge et de la Renaissance^ même après la publication de la seconde édition de son catalogue, n'a jamais cessé de s'intéresser à l'explication de ce curieux
Bas-relief de bronze du Musée du Louvre. (N« 11 du Catalogue des sculptures du moyen âge et de la Renaissance.
monument, dont il avait bien voulu, dès \ S74, nous confier l'examen en nous aidant de ses conseils.
La première question qui se posait à l'étude scientifique de ce bas-relief était celle de sa provenance immédiate avant l'entrée au Louvre. J'avoue que c'est la dernière
que je sois parvenu à résoudre. De tous les secrets qui compliquaient le problème, c'était le plus difficile à pénétrer, quoiqu'il fût, en réalité, le moins intéressant à connaître. Par amour-propre professionnel, cependant, j'ai dû retarder jusqu'à sa découverte la publication du présent travail achevé depuis longtemps. L''ignorance de certaines provenances devient quelquefois une véritable torture morale pour les conservateurs de collections publiques, soucieux de posséder à fond l'histoire des monuments qu'ils ont mission d'expliquer. Après de longues années de mise à l'étude et des dépouillements considérables entrepris dans ce but spécial et demeurés infructueux, je suis arrivé à circonscrire le champ des investigations nécessaires, et je me suis décidé à passer au crible le fonds antique de la collection Durand. C'est là que gisait le lièvre. On lit, en effet, dans l'inventaire manuscrit de la collection Durand, acquise en 1824 parle Louvre, partie des bronzes «étrusques et gaulois », sous le numéro 280 : « Grand bas-relief représentant l'intérieur d'un temple décoré d'une riche architecture; plusieurs personnages se disposent à un sacrifice. Longueur^ 17 pouces; hauteur, 14 pouces. Provenant du Musée de Malmaison, estimé 1,200 francs. » Voilà le bas-relief de la salle de la Renaissance. Plus tard, nous essayerons de remonter plus haut. Dès maintenant, la tradition est renouée.
Un fait analogue s'est produit à Londres. On lit dans le Descjnptive catalogue of the bronzes of European origin in the Soiith-Kensington muséum^ rédigé par M. Drury- Fortnum, Londres, 1876, p. 61 et 62 :
N" 474. '64. — Panel. Bronze; piobably fioni a door; representing in low relief and in double action an Aii,::ol reloasing a feraale saint from prison. Italian, Florentine. Firsl half of 15"» century. Ascribed to Lorenzo Gliibcrti. H. 17 in.; W. 14 Vj in Boiight (Piot collection), 1041.