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le domaine de la Nation et mit à la portée des collections publiques un nombre considérable de sculptures. Malheureusement, l'opinion n'était pas encore préparée à l'œuvre historique qu'il fallait entreprendre. Au lieu de recueillir et de classer les monuments qui, mutilés par un premier mouvement de fureur égarée, jonchaient partout le sol, on proscrivit presque universellement, sans examen, tout ce qui rappelait le passé. Les haines politiques ne permirent guère à l'amour de l'art de faire entendre sa voix. L'administration des Musées nationaux se mit à la remorque de l'opinion publique. Loin de protéger et d'accaparer les monuments sculptés, elle encouragea et favorisa le vandalisme. J'ai montré précédemment* combien fut difficile le sauvetage des rares objets qui ont survécu.
Ce sauvetage s'opéra, cependant, grâce au dévouement et au zèle éclairé d'un homme de cœur. Alexandre Lenoir. lentement, sourdement, modestement, recueillit tout ce qu'il put arracher à la destruction, emmagasinant sans cesse, enregistrant sans relâche, risquant sa vie quand il le fallait et protégeant de son corps nos chefs-d'œuvre menacés par les baïonnettes. Tant d'héroïsme ne fut pas perdu. Le couvent des Petits-Augustins s'emplit d'objets d'art, et la France, guérie de sa fièvre et de sa folie révolutionnaires, put admirer le Musée des Monuments français.
Presque tous les ouvrages de notre sculpture nationale possédés par les musées parisiens proviennent des manœuvres conservatrices de Lenoir et ne nous sont parvenus qu'en passant par le Musée des Petits-Augustins. Il est donc inutile de faire ressortir l'importance que la fondation de Lenoir aura unjour dans l'histoire de l'Art. 11 suffira d'en présenter les résultats au public. Mais, à un point de vue plus général, il est intéressant de montrer dès maintenant la profonde
i," Alexandre Lenoir, son Journal et le Musée des monuments français, 1. 1". Paris, 1878. ln-8.
influence que le rapprochement subit de tant de monuments d'art exerça sur le génie français et sur le développement des sciences historiques. •
La littérature et la science n'auraient jamais suffi, à elles seules, à préparer le vaste mouvement auquel nous assistons aujourd'hui. Sans doute, dès le commencement du dix-neuvième siècle, l'enthousiasme fécond de Chateaubriand avait commencé à réhabiliter le grand art chrétien du passé. Sans doute, la fameuse mystification de Macpherson et la poésie ossianique avaient éveillé, dans le nord de l'Europe, l'attention publique et aiguisé la curiosité à propos de nos antiquités nationales. Mais la littérature académique n'agit pas directement sur les masses et ne les influence que par le lent écho qu'elle rencontre dans l'art, dans le théâtre et dans la presse.
Depuis près d'un siècle, la science avait, de son côté, mis à l'ordre du jour l'étude de nos origines. A Mabillon, qui refaisait nos annales d'après les textes originaux, à Roger de Gagnières qui relevait patiemment tous les monuments figurés de la France, avaient succédé Montfaucon *, Lebeuf * et tant d'autres. Quoique plus portée vers les monuments littéraires de notre histoire, l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres n'avait pas fermé ses mémoires à l'archéologie. Le mouvement s'était même propagé en dehors d'elle. Au moment où la Révolution portait ses premiers coups de marteau, Millin était occupé à décrire minutieusement et à faire dessiner les abbayes et les églises vouées à une prochaine destruction ^. U avait été précédé dans cette tâche
1. Les Monuments de la monarchie française, 1729-1733. 5 vol. in-folio.
2. Histoire de la ville et de tout le diocèse de Paris. 1754-1758. 15 voL ia-8.
3. On lit dans l'Éloge de Millin {Mémoires de la Société des antiquaires de France, t. II, p. 61) : « L'Assemblée constituante avait ordonné ladestruc» lion des monastères. Menacés d'une ruine prochaine, les monuments de la piété et des arts de nos pères allaient disparaître du sol dô la France. M; Millin s'empressa de les visiter; il les parcourt et les décrit. Quoique incomplètes et
par Sauvai *, parles rédacteurs des guides destinés aux voyageurs en France ^ et par Fauteur du Voyage pittoresque de Iq France^. Strutt avait publié en Angleterre ses Recherches sur les Antiquités^ et son ouvrage avait été goûté même en France*. Whittington, continuant sur nos monuments français les observations commencées par lui sur ceux de la Grande-Bretagne, entrevoyait la vérité sur la genèse de notre architecture et méditait le livre aux conclusions si perspicaces, imprimé seulement après sa mort^. Winckelmann, qui avait ouvert des voies nouvelles à l'histoire de l'art, allait compter chez nous des adeptes. Mais Séroux d'Agincourt, qui poursuivait obscurément ses travaux à Rome, n'était pas près de les faire paraître •. Notre pays semblait s'être laissé devancer ^, quand La
rédigées, pour ainsi dire, au bruit même des édifices s'écroulact sous le marteau de la destruction, ces descriptions, consignées dans l'ouvrage des Antiquités nationales, sont d'autant plus précieuses qu'elles nous font connaître des monuments dont la plupart n'existent plus. » Millin continua, après la Révolution, son œuvre archéologique. Voyez son Voyage dans les départements du midi de la France, publié de 1807 à 1811; 4 vol. in-fol., accompagnés de nombreuses planches.
1. Histoire et Recherches des antiquités de la ville de Paris, 3 vol. in-folio composés au dix-septième siècle, publiés seulement en 1724.
2. Corrozel, Bonfons, du Breul, Germain Brice, Piganiol de la Force, Dezallier d'Argenville, pour ne parler que des principaux.
3. Voyage pittoresque de la France, avec la description de toutes ses pro vinces, ouvrage na^tional dédié au roi par une Société de gens de lettres ; livre paru par livraisons, de 1781 à 1787.
4. L'ouvrage de Strutt avait pénétré en France sous le titre suivant : Angleterre ancienne, ou Tableaux des mœurs, usages, armes, habillements, etc. y des anciens habitants (f Angleterre, etc. Ouvrage traduit de l'anglois de M. Joseph Strutt par M. B***, et pouvant servir de suite aux recueils de Moutfaucon et de Caylus. Paris, 1789. Gr. in4.
5. An historical survey of the ecclesiastical antiguities of France, with a view to illustrate the rise and progress of gothic architecture in Europe, Londres, 1809 et 1811. In-4.
6. L'Histoire de V art par les monuments, depuis sa décadence au quatnème siècle jusqu'à son renouvellement au seizième, ne parut qu'en 1823.
7. La Société des antiquaires de Londres commença dès 1779 la publication de ses Mémoires sous le titre à' Archœologia. On lit dans les Mémoires de V Académie celtique, t. 1er, p. 40 et 41 : «En 1780, il se forme à Edimbourg une autre société d'antiquaires, à l'instar de celle de Londres; elle obtint aussi une charte royale, et le roi s'en déclara encore protecteur. Le premier volume
Tour d'Auvergne et Le Brîgant se mirent à scruter, avec plus ou moins de succès, nos origines celtiques. Cependant, ces efforts isolés n'avaient pas amené chez nous de résultats pratiques et la doctrine n'avait pas franchi un cercle restreint d'érudits et de savants. Les mœurs de la nation française n'en avaient pas été pénétrées. En voici la preuve. De i790 à 1800, les fonctionnaires, chargés de composer les collections nationales, s'appliquèrent à repousser du Louvre tous les chefs-d'œuvre de notre école et dédaignèrent systématiquement tous nos monuments ^ La sculpture du moyen âge et de la Renaissance n'était pas encore jugée digne d'entrer dans les collections publiques de la France*.
de ses mémoires a paru en 1792^ format in -8. Son but est de travailler à la recherche de la conservation de la langue^ de la poésie, de la musique et des monuments du haut pays, c'est-à-dire des montagnes de TÉcosse... Depuis 1726, il existe à Cortone une Académie étrusque pour les antiquités de l'Étrurie. Tout récemment encore, il vient de se former à Florence une société qui a aussi pour objet de ses travaux l'histoire ancienne de sa patrie, les antiquités italiques. Elle a déjà publié un volume sur l'origine de la civilisation des premiers habitants de l'Italie. Enfin, il existe à Copenhague une Société royale de l'histoire et des langues du Nord; à Stockholm, une Société littéraire Scandinave pour la réunion littéraire des royaumes du Nord... Il y a à peine un an, il s'est formé, auprès de l'Université impériale de Moscou, une Société pour la recherche et la publication des antiquités et de l'histoire de la Russie. » — Ceci se disait un 1805, quand fut fondée l'Académie celtique.
1. Alexandre Lenoir, sonJowmalet le Musée des monuments français, Introduction du t. I«'.
2. Quand les victoires des armées eurent mis à la disposition du gouvernement français toutes les richesses d'art de l'Italie, les œuvres de la Renaissance italienne furent jugées ne pas mériter d'être apportées. On lit, dans les procès-verbaux des séances du conseil d'administration du Musée central des arts, à la date du 15 frimaire an IX : « Les citoyens Visconti et Dufourny font lecture au Conseil d'une note indicative des principaux objets de sculpture antique et moderne, qui ornent la galerie de Florence et qui conviendroient au complément de la galerie des antiques du Musée central des arts. Un membre pense que l'on doit borner cette note à l'indication des objets antiques et laisser à Florence les sculptures de Jean de Rologne, du Sansovino et du Donatello qui y sont désignées. Cette opinion est combattue par plusieurs membres. Le conseil, après discussion, va au scrutin sur cette opinion, et il arrête, à une majorité de 6 voix contre 5, que les objets modernes seront extraits de U liste à présenter. » Autre preuve : le 14 nivôse an YIII, trente caisses d'objets d'art arrivèrent du palais Pitti, sous la conduite du citoyen Calas. Elles contenaient quarante-six tableaux, les Sept travaux d'Hercule en argent, d'après Jean de Bologne, eiPhaèton guidant les quatre chevaux du So/et7,éga-
De tous les peuples de l'Europe nous paraissions donc être le moins prédestiné aux grands changements qui allaient se produire dans le goût public et dans les habitudes pittoresques. La réhabilitation de Tart du moyen âge n'aurait peut-être pas encore quitté, chez nous, le domaine de la théorie et ne serait pas sortie des livres sans la formation inattendue de ce musée des monuments français. 11 sembla qu'un coup de foudre dessillait tous les yeux. Sans lien entre eux, épars dans les rues ou dans les édifices, ces monuments, flétris du nom de gothiques, n'étaient pas parvenus à se faire remarquer. Pouvaient-ils provoquer la moindre estime esthétique de la part d'une opinion publique pervertie et en quelque sorte embrigadée par la doctrine académique? Sans parler des actes d'hostilité ouverte dont ils furent souvent victimes sous l'ancien régime, on les avait oubliés sous leur poussière et dans leur isolement. Leur rapprochement subit les imposa à l'attention. Ils apparurent aux contemporains de cette exhibition comme une évocation surnaturelle. C'était bien, en efiTet, le passé de la France qui ressuscitait. En ouvrant tant de sépultures, la Révolution avait précipité l'œuvre du temps et hâté l'avènement delà justicer Comme Timpie don Juan, elle avait convié les statues de pierre au banquet de l'histoire, et, semblables au commandeur de la légende, les spectres furent exacts au rendez-vous.
Ce n'est pas en vain que la première génération du dixneuvième siècle assista au spectacle magnifique que lui donna cette grandiose incantation. Sous les voûtes du musée des monuments français, les morts et les vivants
lement en argent. En frimaire an IX, les huit pièces de cette admirable argenterie furent déclarées sans valeur d'art, et de nature seulement à être remises au Premier Consul pour la décoration des palais nationaux (procès-verbaux du Conservatoire). Elles furent, en conséquence et sur l'autorisation du ministre de l'intérieur, livrées au conservateur du mobilier du gouvernement, qui en donna un reçu le 23 ventôse an IX.
s'entreparlèrent; et c'est à ces entrevues que nous devons le plus coloré, le plus expressif de nos historiens. Il était descendu à l'Elysée et au Tartare créés par Lenoir*, celui qui devait dire : « L'histoire est une résurrection. » Micheleta déclaré que « c'est au musée des Petits-Augustins et non ailleurs que l'histoire s^est révélée à lui ». Il a laissé, dans un de ses livres, une page superbe sur le berceau de cette école historique qui sera l'honneur de notre siècle. Voici l'opinion de Michelet sur l'œuvre de Lenoir : « Que d'âmes ont pris dans ce musée l'étincelle historique, l'intérêt des grands souvenirs, le vague désir de remonter les ftgesl Je me rappelle encore Témotion toujours la même et toujours vive, qui me faisait battre le cœur, quand, tout petit, j'entrais sous ces voûtes sombres et contemplais ces visages pâles, quand j'allais et cherchais, ardent, curieux, craintif, de salle en salle et d'âge en âge... Je cherchais, quoi? Je ne sais ; la vie d'alors, sans doute, et le génie des temps. Je n'étais pas bien sûr qu'ils ne vécussent point tous ces dormeurs de marbre étendus sur leur tombe ; et quand, des somptueux monuments du seizième siècle éblouissants d'albâtre, je passais à la salle basse des Mérovingiens oii se trouvait la Croix de Dagobert, je ne savais trop si je ne verrais point se mettre sur leur séant Chîlpéric et Frédégonde^. »
Mais, n'aurions-nous pas ce témoignage direct, il serait bien facile de prouver que la France avait trouvé aux Petits-Augustins le germe de sentiments et de goûts nouveaux ^. L'art, sans doute, n'était pas mûr pour recueillir
1. Voyez les considérations historiques et philosophiques présentées par Lenoir sur son jardin-Élysée, dans le Musée des Monumens français, p. 171 à 204, et dans l'édition de 1810 de son catalogue {Musée impérial des monumens français; Histoire des Arts en France et Description chronologique des statues en marbre et en bro7ize^ bas-reliefs et tombeaux des hommes et des femmes célèbres qui sont réunis dans ce musée)^ p. 277 à 286.