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Alexandre Lunois, peintre, graveur et lithographe

Lorsque, délaissant les chefs-d'œuvre des maîtres anciens, nous nous inquiétons des productions des artistes modernes, nous courons risque d'apporter, dans l'étude d'oeuvres récentes, les sentiments de sympathie ou danimosité, qui surgissent à la naissance de ces mêmes œuvres. De nos jours surtout, si favorables à tant de mesquines vanités, à tant d'inappréciables orgueils, quelle suspicion n'encourt-on pas, quand vous prend l'ambition d'essayer de comprendre, d'observer — en passionné d'Art, mais notamment d'un esprit curieux et désintéressé — les manifestations contemporaines, si diverses, si opposées, si surprenantes même dans leurs contrastes?...

Les formules d'atelier et les « recettes », enseignées par un « Académisme » caduc, perpétuent la servitude d'une légion de copistes et de praticiens aussi laborieux que stériles. En révolte contre ces tendances blâmables, des artistes entreprennent des œuvres, où s'avère irréfutablement la préoccupation de s'imposer à tout prix, voire à coups d'excentricités. Ceux-là ignorent volontairement les lois élémentaires de la technique, et leur originalité s'édifie sur le mépris de toute esthétique. C'est d'un égal dédain qu'ils considèrent la Beauté dans la Nature et la Vérité dans l'Art.

Les uns et les autres professent le même empressement à « vider » leurs ateliers, tous les dix ou douze mois, sur la place publique, afin de ne pas se laisser oublier de la clientèle de snobs ou de « richards » de fraîche date. Ces expositions nouvelles sont adroit prétexte à opulentes réclames. Nos avisés commerçants, parvenus à leurs fins, se préoccupent constamment de la vente : ils « font suivre » l'Hôtel Drouot et la Galerie Georges Petit, où des amis complaisants ne laissent jamais « tomber » telle signature, « haut cotée »...

L'artiste, dont la vie et les œuvres forment le sujet de ce livre, n'a rien de ces modernes « fabricants de tableaux ».

Aujourd'hui, Alexandre Lunois est tenu — par les disciples des Écoles les plus adverses — pour un artiste de haute et rare probité. Son existence, partagée entre le labeur fécond de l'atelier clos et d'innombrables voyages en des contrées variées,

offre l'exemple digne d'estime d'un peintre encore jeune sacheminant vers une universelle notoriété, sans avoir jamais sacrifié parcelle de son indépendance ni de sa dignité d'homme et d'artiste, et cela à une époque si hostile à quiconque prétend poursuivre sa tâche à l'écart...

Et cette tâche fut infiniment variée !

Elle donna lieu à une longue production dans presque tous les genres d'Art. On pourrait même dire que Lunois a pratiqué l'Art sous toutes ses formes, si l'on met l'architecture à part, et encore je n'oserais pas m'en porter garant, car l'activité de Lunois, comme l'on eut occasion de le constater de multiples fois, est si prodigieuse, sous son apparente nonchalance, qu'il a dû, au cours d'une de ses pérégrinations en Espagne ou en Norvège, tracer les plans de quelque demeure intelligemment ordonnée, et, de pure générosité, laisser gloire et profit à autrui...

Barricadé dans son programme, assez énergique pour surmonter les heures de défaillance, le sourire aux lèvres, et assez sensible pour ignorer l'indifférence, Alexandre Lunois présente une figure d'homme et d'artiste digne de toute sympathie, ainsi que le démontre le récit de son existence, existence faite de volonté et d'intelligence avisée, de curiosité inépuisable et d'activité constante.

De l'opinion de ses familiers, Alexandre Lunois réunit surtout deux mérites assez rares en notre temps aveuli : il a du cœur et du caractère.

Appréciation sagace, que tant de détails de la vie du bon artiste nous démontre tout du long. Sa vie n'est qu'une collection d'actes de volonté, manifestations évidentes de sa puissance de caractère; et l'homme est d'un cœur exquis, d'une modestie incomparable.

Cette modestie nous a privé de bien des planches, de bien des toiles, imparfaites peut-être, mais pourvues de ces mérites d'Art, qui éclatent souvent, dans les œuvres traitées, en pleine fougue d'inspiration.

A mesure que l'inspiration raisonnait, les défauts se révélaient à la critique sévère de l'auteur, et bien fréquemment, dans les heures méchantes, où l'on désespère de soi, il zébrait planches ou épreuves de coups d'annulation, de zigzags au crayon destinés à effacer le produit d'une heure de fièvre, qui pouvait être une heure de génie, une page glorieuse dans l'œuvre d'un artiste vibrant et savoureux, capable d'observation méditative et d'admiration passionnée pour les levers d'aurore et les spectacles de la vie, tous les spectacles, générateurs de toutes les émotions.

Et toute la vie d'un artiste ne consiste qu'en cela : être capable de regarder, d'être ému, de rêver, de penser, pour susciter, chez autrui, les mêmes visions, les mêmes émotions, les mêmes rêveries, les mêmes pensées...

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