‹ Alexandre Lunois, peintre, graveur et lithographeChapitre 2 sur 58 · JEUNESSE D'ARTISTE · texte numérisé non relu

JEUNESSE D'ARTISTE

Raconter une vie d'artiste, j'entends d'artiste sincère de nature et producteur d'oeuvres significatives, est donc tâche de commentateur, mais de commentateur averti et de curiosité infinie. Les Maîtres d'autrefois, grâce à une existence d'aventures et de fantaisies, offraient à l'Historien ample et riche matière à de flamboyants, amusants, surprenants récits, véritables romans de cape et d'épée, où la naissance de chefsd'œuvre s'accomplissait entre deux prouesses, où la légende aidait à expliquer une toile, quand les documents faisaient défaut. La psychologie tenait le rôle secondaire, l'anecdote régnait. Si l'esprit prenait du divertissement, on persévérait dans une ignorance blâmable, et l'Histoire de l'Art n'était qu'un tissu d'agréables fictions...

Sans doute, l'on connaissait quelques faits d'intimité sur un Raphaël ou un Rembrandt, sur un Pierre-Paul Rubens ou un Clodion, mais c'étaient plutôt des occasions d'anecdotes que des éclaircissements concernant l'origine d'oeuvres fameuses, que des contributions à la vaste enquête sur le Passé que l'Histoire a instaurée, et dont l'Histoire de l'Art proprement dite n'est pas la partie la moins attrayante. En portant nos investigations dans le domaine de la vie intime des grands artistes, en nous inquiétant des circonstances qui favorisèrent ou entravèrent la naissance des toiles universellement consacrées, nous n'accomplissons pas la tâche d'un érudit, dont les patients travaux ne s'adressent, après tout, qu'à une vingtaine de personnes capables de s'y intéresser, nous pouvons prétendre faire œuvre utile et féconde : ces toiles, qui nous retracent la vie de jadis, ne nous donnent-elles point l'image des mœurs et des individus du temps passé, l'image produite, avec les différences de sentiments et d'éducation esthétique, par un homme, comme nous? Elles illustrent, ces toiles, l'évolution de l'Humanité à travers les siècles et perpétueront, pendant quelques lustres encore, le souvenir visible de tant d'événements, de tant de faits, de tant de scènes publiques ou intimes qui, sans la présence d'un homme ambitieux de leur donner une interprétation graphique, d'en tracer une vision colorée, auraient suivi le sort inéluctable des choses humaines et périssables, à moins qu'une gloire assez retentissante en inscrivît la tradition abs-

traite dans les pages inanimées d'un recueil d'événements mémorables...

Pour les artistes modernes, la psychologie aide à comprendre bien des œuvres. L'on cite souvent le mot fameux : « Un paysage, c'est un état d'âme ». Mais toute œuvre picturale ou plastique n'est-elle point, — à considérer l'Art dans ses conditions présentes, — qu'un « état d'âme » ?

Jadis, en des âges de croyances naïves et de foi parfaite, l'artiste invoquait de Dieu et des Saints, de « Madame la bonne Vierge » et de saint Luc, patron des peintres, son inspiration. 11 rapportait, à des puissances mystérieuses et supra- terres très, les vertus qui l'aidaient à produire des toiles, sublimes de candeur et étonnantes de réalisme naïf. Dans la suite, il s'intéressa davantage au spectacle du monde. Sensibles au grand souffle païen qui se répandit sur l'Europe, dès les premiers ans de la Renaissance, peintres et sculpteurs sacrifièrent davantage aux légendes mythologiques. Avec l'évolution des tendances et des mœurs, l'Art s'achemina vers une représentation plus véridique de la nature et des civilisations, sans échapper néanmoins aux traditions légendaires. La foi subsistait encore, mais le courant d'idées philosophiques, si puissant au xvme siècle, allait orienter les esprits du côté d'un Art plus sain, plus sincère, plus réaliste, encore qu'empreint de cette sensiblerie mise à la mode par Jean-Jacques Rousseau. L' « état d'âme », d'abord maîtrisé par les liens de l'enseignement académique, se révélait pro-

gressivement pour s'épanouir finalement dans les premières années du xixe siècle chez les ancêtres des naturistes contemporains, chez les Swebach et chez les Bruandet, habitués à dresser leurs toiles sur le chevalet de campagne en pleine forêt du Bois de Boulogne ou de Fontainebleau.

Depuis, les voyages accomplis à travers les pays les plus variés parles artistes les plus divers n'ont été, pour ceux-ci, que « motifs » à des confessions d' « états dame », et comment pénétrer ces « états d'âme », si l'on ignore la vie, les origines et la formation de tout artiste?...

Une curiosité avertie s'informera par suite des conditions dans lesquelles naquit, s'éduqua et atteignit enfin au point de perfection le talent d'Alexandre Lunois, ce talent qui connaît la notoriété depuis près de vingt ans sans arrêt, sans éclipse, sans défaillance...

Alexandre-Joseph Lunois est de naissance parisienne, mais de souche normande. L'observateur, doué d'un rien de malice caustique et d'un soupçon de finesse avertie, atteste ces origines dans ses œuvres.

11 a, du Parisien, l'esprit railleur et curieux, et son intelligence est rompue à toutes subtilités du métier, comme les vieux Normands se complaisent aux difficultés et arguties.

Mais Lunois n'est pas un Parisien d'annexion, il a vu le jour dans le vieux Paris historique, le vieux Paris dont chaque rue évoque un lambeau d'Histoire, dont chaque maison offre

le florilège de cent anecdotes vivantes. C'est un « enfant des Halles », comme il le proclame si drôlement, et depuis le 2 février 186}, son enfance et sa jeunesse turbulente vivront, plus souvent dans la rue Nicolas- Flamel, où se trouvaient placés les magasins de ses parents, négociants. Né en plein quartier Saint-Eustache, au milieu de Parisiens de vieille ascendance gauloise, partant railleuse et de bravoure joyeuse, Lunois s'en ressentira durant son existence : ses œuvres reproduiront tous les aspects, non sans un fifrelin de satire, et leur auteur conservera, parmi les ennuis de la vie d'artiste, parmi les difficultés, les obstacles, les déboires, les vertus primitives de bonne humeur et d'espérance qui jamais ne désespère...

La petite enfance de Lunois fut semblable à celle des enfants qu'étonnent, surprennent, puis séduisent les contours des êtres et des objets. A l'imitation de tant de praticiens qui le précèdent, et comme exemple à tous les artistes éventuels, le jeune Alexandre utilisa les morceaux de charbon, qu'il ramassait, en guise de fusain, et c'étaient les figures du lithographe Sirouy, de l'excellent Butin, voire les traits d'un parent intéressant ; c'étaient aussi et, plus souvent, les « binettes » des galopins de son âge, en compagnie de qui il aimait vagabonder à travers les rues du vieux quartier des Halles, c'étaient encore des « essais » pour fixer les silhouettes familières des percherons qui traînaient la voiture de livraisons appartenant au dro-

guiste en gros, voisin de la maison familiale ; c'étaient, encore et toujours, les physionomies de tous les modèles de bonne volonté, que l'éternel observateur rencontrait sur sa route.

Certes, il est, de toute évidence, ridicule de prétendre que tout maître de l'heure présente commença par se révéler « enfant prodige » ; mais que penser de Lunois, dont la vocation de peintre et de dessinateur prit naissance de si bonne heure, qu'il répond à ceux qui l'interrogent, et après longues réflexions...

— « Quand j'ai commencé à avoir le crayon en main ?... Mais je n'en sais rien !... Du plus loin qu'il me souvienne, je me vois dessinant, ou — à tout le moins — essayant de croquer bêtes et gens, car les objets, cela n'existait guère pour moi, ou du moins cela n'a commencé à exister que du jour où, au lycée, l'on m'a donné à reproduire à l'aide du dessin géométrique — une méthode absurde, du reste ! — des vases grecs, des coupes romaines, des corbeilles de fruits, toute une collection qui semble avoir été innovée pour le tourment des pauvres potaches... et la gloire de leurs professeurs de dessin... »

Ah ! ces classes du lvcée ! 11 faut comprendre ce qu'elles offraient d'attraits à un élève intelligent et sensible, les classes de lettres du moins, car, pour ce qui regarde les heures consacrées au dessin, Lunois, très indiscipliné de son naturel, ne se gênait pas pour manifester ses sentiments à l'égard

de Renseignement suivi, enseignement instauré comme nul n'en ignore, par feu Eugène Guillaume, statuaire froid et probe, esthéticien d'intelligence bornée. Le professeur de dessin était un excellent homme, qui avait fini par ressentir une irrésistible sympathie pour ce crayonneur acharné, qui parvenait à « faire ressemblant », si étonnamment, maîtres et élèves, tout en livrant de si pitoyables « travaux », à la fin de chaque classe.

Pour rien au monde, il n'aurait voulu infliger une punition quelconque au « dernier de la classe », dont l'indépendance l'effrayait un peu, non sans lui inspirer un vague sentiment d'estime, où il entrait — peut-être ! — un tantinet d'admiration inconsciente. Cependant, il était loin de se douter que le gamin rêvait de peinture, aussi...

Mais laissons la parole à Lunois :

— « J'ai conservé un excellent souvenir des classes de dessin, non que je me sois astreint à y remporter les premiers prix ni même les seconds. Je n'y faisais pas grand 'chose, sinon que de m'amuser, en hiver, des flocons de neige qui tourbillonnaient dans le jardin, et, au printemps, des rais de soleil dans lequel voltigeait une impalpable poussière dorée, vers quoi vagabondait mon imagination déjà éprise des paysages ensoleillés. Tout jeune, je lisais l'admirable Constantinople de Théophile Gautier, dont les mots semblent autant de touches de couleurs dans un pittoresque paysage, et, dans ces rais de

lumière, apparaissaient à mes yeux émerveillés et Péra et la Corne d'Or avec les minarets innombrables et ses mille coupoles et les clochetons bulbeux, toute cette vision de l'Orient somptueux. Je faisais aussi mes délices d'Eugène Fromentin, qui m'était plus familier que Pascal ou Bossuet, et je pouvais m'excuser en alléguant que le métier de prédicateur ou la profession de moraliste ne me tentait guère... Mais mon professeur ignorait et Constantinople et un Eté dans le Sahara. L'excellent homme avait renoncé à m'assigner une tâche quelconque. La seule punition qu'il m'imposât, c'était de me priver de papier et de crayon, car il me jugeait rebelle à toute aptitude artistique. Mes « bonshommes » l'amusaient, l'effrayaient un peu ; il les appréciait à l'égal de fantaisies de gamin indiscipliné. Et cependant...

— « Et cependant?

— « Et cependant le jour où il s'avisa de me questionner sur nos ambitions, et que, mon tour venu, je dus répondre à son interrogatoire, ce fut épique. Avec la sincérité dont je me vante, et aussi peut-être avec le désir de jouir de sa surprise, je lui répondis en toute candeur : « Moi, je veux être peintre!... »

— « Peintre, toi!... »

Stupéfié, il s'arrêta un instant, puis reprit :

— « Toi, peintre ! . . . »

Bien qu'il fût encore dans la maturité de son âge, j'eus

peur que le pauvre maître tombât en enfance. Il garda le silence un bon moment, me regarda avec pitié, haussa les épaules, puis reprit :

« Toi, peintre, mais tu sais à peine tailler ton crayon, et tu charbonnes les pages de tes livres et de tes cahier^ de silhouettes fantastiques, de traits incompréhensibles... Toi peintre ! Mais tu ne sais même pas dessiner... » Et ce fut un rire moqueur, puis le chorus grandit, mes bons petits « copains » étaient enchantés de l'occasion de complaire au maître, à peu de frais... »

Et Lunois ajoute, en riant :

— « C'est drôle, tout de même, la vie ! Chaque fois que je rencontrais, depuis, mon excellent homme de professeur, il me disait : « Ah! monsieur Lunois, monsieur Lunois, si l'on m'avait prédit que vous réussiriez à être hors-concours au Salon des Artistes Français, après avoir remporté, successivement, Mention honorable, Médaille de troisième classe, Médaille de deuxième classe !... Ah! monsieur Lunois, monsieur Lunois ! Si l'on m'avait prédit!... » Le brave homme n'ajoutait pas : «J'aurais trouvé cela épatant », parce que « épatant » n'avait pas encore droit de cité dans le langage universitaire, encore moins au Dictionnaire de l'Académie, à ce moment-là, mais le ton de sa voix suffisait à rendre ses sentiments. Et son attitude! Ah! son attitude!... Excellent maître, tout de même... pour les autres! Brave homme, tout de même! »

Les autres professeurs furent également de « braves hommes » pour le jeune Lunois, qui prenait un plus vif intérêt à leurs cours. Fort épris de littérature, il dévorait les ouvrages de la bibliothèque du lycée, manifestant une vive prédilection pour les récits de voyage et les ouvrages d'Histoire.

Jusqu'en Seconde, le jeune Alexandre poursuivit ses classes, cherchant plutôt à s'instruire qu'à moissonner les lauriers scolaires. L'étude jouait le rôle d'une distraction, tenait l'emploi d'un divertissement à ses préoccupations constantes qui se portaient sur le Dessin, sur la Peinture...

Ses journées de congé se passaient au Louvre, et il demeurait des heures à contempler les Rembrandt, les Titien, les Vélasquez. Comme ces dieux de l'Art, les Hobbéma, les Ruysdaël, les Van Ostade et les Franz Hais, le captivaient. Il ne pouvait se lasser d'admirer le génie de composition des petits maîtres hollandais, dont le coloris, d'une richesse savante, le jetait dans des étonnements sans fin. La naïveté savoureuse des Primitifs l'induisait en des songeries surprenantes chez un tout jeune homme, chez un adolescent enclin volontiers aux plaisirs joyeux et bruyants. Mais son intention de se vouer à l'Art et aux Arts se précisait davantage. Il était résolu à devenir peintre, non que, comme il advient trop souvent, être artiste lui parût une profession aussi honorable, aussi lucrative qu'embrasser la carrière médicale ou acquérir une Étude d'avoué, mais il aimait observer tout spectacle et en reproduire l'aspect,

quand quelque émotion le prenait, quand sa vision se trouvait séduite, captivée par la singularité des êtres, par la combinaison des nuances...

Il rencontrait chez son père, des artistes, familiers de la maison, et ce fut pour lui une heureuse fortune de pouvoir s'entretenir avec des peintres et des lithographes, de tempéraments aussi divers que l'étaient Achille Sirouy, Ulysse Butin...

M. Lunois père se plaisait à recevoir des artistes, dont les causeries lui apportaient un réel plaisir au milieu des succès d'un commerce entrepris pour subvenir aux besoins d'une famille nombreuse. Dans ses instants de loisir, il se divertissait à broder des tapisseries, dont il traçait les dessins. Dessinateur habile, il dut enseigner à son fils les premiers éléments d'un art, en guise de distraction ; le père, n'ayant pu pratiquer luimême, fut naturellement enchanté de la vocation de son enfant, mais les circonstances défavorables ne tardèrent point à l'inquiéter sur l'avenir.

Le jeune Alexandre quitta le lycée pour entrer à l'atelier d'Achille Sirouy, et celui-ci, vieil ami du père, s'était mis en tête de faire de l'adolescent un peintre excellent à sa manière, c'est-à-dire un peintre respectueux de toutes les traditions, dépourvu de personnalité et de vie, et un lithographe de reproduction, c'est-à-dire un copiste scrupuleux et morne, homme de métier et non artiste... L'on prévoit ce qui allait arriver entre le maître, serviteur fidèle d'un académisme étroit

et stérile, et l'élève, cœur vibrant ouvert à toutes les émotions de la vie, passionné d'Art, de toutes les formes d'Art, curieux de Lettres et de Sciences, désireux de produire des œuvres marquées de l'empreinte de sa personnalité...

Lunois demeura un an et demi dans l'atelier de Sirouy. Son existence ne fut pas sans analogie avec celle que Fragonard mena dans l'atelier de Chardin. C'est dire qu'il n'y fit pas grand'chose. Comme il était le « Benjamin » des élèves, on le considérait un peu comme le « saute-ruisseau ». Il faisait les courses, rangeait les dessins, cartons et ustensiles de travail, s'occupait de tenir en ordre le local.

Fatalement, une brouille survint!... Lunois, sur les instances de sa famille qui vantait fort le « bon Monsieur Sirouy » , avait manifesté une patience surhumaine. Les quelques « finesses de métier », que Sirouy prétendait lui révéler, le consolaient des moments ennuyeux, où la « maman du patron » le gourmandait au sujet de l'atelier en désordre. Lunois néanmoins s'initiait au « métier » de lithographe, il apprenait à dessiner sur pierre, attrapant à la volée, entre deux courses ou entre deux nettoyages, une indication, un enseignement que sa mémoire vivace s'empressait de noter. A l'époque de la fâcherie, Lunois était en possession des éléments de la technique, mais cette technique lui paraissait bien rudimentaire ; il rêvait déjà de la compléter ou plutôt de la modifier pour la mettre en accord avec l'évolution esthétique contemporaine, plusvoi-

sine de la nature et de la vie, plus conforme à l'intelligence du sentiment moderne. . .

Ce contact avec l'École des Beaux-Arts fut court et lui servit uniquement à éprouver la valeur de l'enseignement officiel, formé de traditions invariables. Celui-ci s'affirmait le plein contraste des tendances du jeune artiste. Son indépendance lui attira d'amères critiques, et, le plus surprenant, le plus étrange, c'est que ces maîtres, serviteurs inconscients de dogmes invariables et stériles, s'imaginaient perpétuer les leçons des grands artistes. Le dédain éclatant de Lunois pour les principes inculqués suggéra à ces « copistes en chef » la pensée de le « renvover au Louvre ». Là, il lui serait possible de comprendre ce que doit être l'Art digne de ce nom.

Voilà donc Lunois invité à aller « se familiariser au Louvre avec les Maîtres » !... Au fait, c'était son désir le plus ardent. Vous vous doutez de l'empressement qu'il mit à suivre le conseil donné. Matin et après-midi, il s'acharna (c'est le mot) à étudier toutes ces œuvres, dont la contemplation lui inspirait un ravissement sans fin. Il copiait, il copiait, oui! mais ces « copies » n'avaient aucune prétention à l'œuvre d'art. C'étaient des « devoirs d'élève » obstiné à surprendre les secrets des maîtres, attentif à rechercher les aspects, l'air de vérité, l'atmosphère de l'œuvre prise comme modèle...

Et pendant les mois d'été il s'en allait vivre auprès de son grand-père, retiré au bourg du Mage, non loin de Mortagne,

dans ce département de l'Orne, où flotte encore un peu de l'atmosphère douce et tendre de l'Ile-de-France, où les embruns puissants des côtes normandes ne pénètrent guère...

Il y trouvait des modèles de bonne volonté, bêtes et gens, des paysans, des visions de nature, qu'il s'appliquait à reproduire avec la conscience d'un artiste, encore soumis néanmoins aux influences d'École. Le grand-père, ancien berger, s'était haussé aux fonctions de contremaître dans une usine de parfumeur. Avec la ténacité, qui est de règle dans la famille, il s'était instruit par ses propres moyens et ne cessait d'admirer le petit-fils aux dessins si étonnants de réalisme.

L'on a, de Lunois, des Chevaux de labour, des Vaches au pâturage, des Chevaux au pré, des Figures de vieux pécheurs, de Paysan au repos, Paysannes causant, qui attestent chez l'auteur une vigoureuse connaissance du dessin et une incroyable entente des détails. Ces « essais », qu'on attribuerait à un artiste déjà éprouvé, sont l'œuvre d'un très jeune homme, d'un « apprenti » âgé de quatorze à seize ans , quand son crayon les exécuta de verve , en pleins champs.

Heureuse vie où tous deux vivaient, dans la maisonnette construite par l'aïeul, de très modestes ressources qui s'élevaient pour tous deux à la somme totale de cent francs!...

L'on se levait à l'aube, en quête de l'éternelle séduction des campagnes, et les études s'amassaient dans le carton, une

ou deux toiles s'esquissaient, des documents graphiques étaient rassemblés de toutes parts.

L'artiste s'instruisait à l'École de la Nature, et quand il déclare ingénument que le Louvre a été son grand éducateur, n'est-on pas en droit d'admettre que, s'il a été l'élève du Louvre, c'est la Nature qui a mûri son tempérament?...

En réalité, sans vocation effective, « l'étude d'après nature » aboutit à des résultats stériles. Quiconque tient à peu près un crayon s'est amusé à retracer la vision offerte par un modèle vivant, par un paysage encore enveloppé des brumes matinales ou tout illuminé des splendeurs du couchant. Mais les efforts d'une bonne volonté résolue n'arrivent point à conférer de caractère à ces travaux, où se sent l'effort, où toute individualité est absente. En art, il ne suffit pas d'être scrupuleux et instruit, il importe d'être accessible à l'émotion et capable de l'interpréter, à égale distance des outrances puériles ou « bluffeuses », en évitant les redites et les imitations.

Parce qu'ils avaient remarqué des mérites chez le fils de l'honnête commerçant en lingerie, Léon Lhermitte et Ulysse Butin s'intéressaient fort aux essais du jeune homme.

11 y avait beau temps déjà que le débutant aimait à passer des heures dans les ateliers de ces deux peintres déjà illustres. Attentif à leurs conseils, Lunois mit à profit les connaissances acquises, durant son court séjour chez Sirouy.

Aussi bien, la peinture ne nourrissait guère ses fidèles à

leurs débuts ; il fallait que le jeune artiste trouvât le moyen de gagner son pain sans tarder. Il se voua donc, d'abord, à la lithographie de reproduction, tout en gardant au fond du cœur l'espérance que le « métier » de lithographe lui rapporterait suffisamment pour lui donner latitude de se créer un nom parmi les maîtres de la peinture contemporaine.

Sous la double influence de Lhermitte et de Butin, il visa d'abord la vie rustique et les scènes de marine. Ses premiers envois au Salon des Artistes français datent de 1882.

Son nom figure uniquement, cette fois, à la Section de Gravure et de Lithographie, avec la Pêche aux anguilles, d'après Ulysse Butin, et le Pot de vin, d'après Léon Lhermitte. Une eau-forte intitulée modestement Etude et qui n'est que le portrait de vieille pêcheuse, également d'après Butin, marque ses débuts dans l'art de la gravure, où il devait se tailler ultérieurement une place enviable, grâce aux conseils de Bracquemond.

De tels sujets n'avaient pas été choisis à la légère. Une double obligation se manifestait : le débutant, âgé de dix-neut ans à cette époque, devait tenter de se signaler à l'attention par son talent et s'assurer, par la vogue du sujet traité, la réputation universelle des peintres, dont il reproduisait sur la pierre les œuvres alors fameuses, une vente productive de ses épreuves. Il connaissait les dures heures de la vie d'artiste, les moments difficiles où le travail laborieux et original vous sol-

licite, tandis que le souci du présent, l'inquiétude du lendemain, les nécessités de l'existence, mille préoccupations, mille ennuis divers, talonnent l'esprit... Ses maîtres, ses véritables maîtres, Butin et Lhermitte, l'avaient autorisé fort volontiers à reproduire leurs œuvres, tellement ce diable de garçon, convaincu et acharné à lutter avec bonne humeur, les enthousiasmait. Lhermitte surtout distinguait en Lunois une « nature », une véritable « nature d'artiste », appréciation que J.-C. Cazin, le merveilleux peintre des ciels de notre Nord, l'admirable paysagiste de l'Artois et du Pas-de-Calais, ratifiait en lui confiant son tableau, Nocturne.

Cette dernière planche peut être classée au nombre des chefs-d'œuvre, des rares chefs-d'œuvre de la lithographie de reproduction. Lunois, d'intelligence hors de pair, trouva moyen de transposer, sur la pierre, la beauté religieuse, le charme pénétrant du tableau de Cazin. L'émotion qui se dégage de cette nuit de village sous un ciel étoile se retrouve dans l'interprétation.

A ses débuts, Lunois avait reçu une Mention honorable, destinée plutôt à l'encourager qu'à récompenser ses efforts. Le Nocturne, accompagné de la Paye des Moissonneurs, d'après l'œuvre célèbre de Léon Lhermitte, valut à l'auteur pour son deuxième Salon ( 1 88 j), une Médaille de 3e classe, très justement méritée et décernée d'acclamation par le Jury, à qui Bracquemond, toujours bienveillant aux talents naissants, avait

signalé ces deux œuvres, que le sentiment intime de l'artiste rendait l'égal des chefs-d'œuvre reproduits.

Dès lors, jusqu'en 1888, Lunois exposera à tous les salons des lithographies d'après Ulvsse Butin, d'après Léon Lhermitte, d'après Jean Béraud, d'après Daumier, et à côté de ces reproductions, il aventurera, en 1886, un petit portrait conforme à la tradition, lithographie originale, sans doute, mais qui est plutôt le fait d'un talent qui s'essaye qu'un travail mis au point.

En revanche, ce point de perfection, ses « reproductions » d'après les maîtres y atteignaient avec éclat. La Salle Graffard, qui multipliait à de nombreux exemplaires lithographies le tableau célèbre de Jean Béraud, lui donnait une Médaille de 2e classe et répandait définitivement son nom dans le grand public. Le jeune artiste était « lancé » comme lithographe, mais les connaisseurs, les amateurs qui commençaient à l'apprécier, le tinrent en haute estime, quand, en 1888, il publiaZ.es Lavandières descendant l'escalier d'un quai mentionné au Catalogue du Salon de 1888 sous ce simple titre Laveuses, lithographie, d'après Daumier).

Par un effort de génie, le lithographe parvint à sauvegarder sur la pierre l'âpreté même du grand satirique. La touche de Daumier peintre est énergique, son accent apparaît d'une personnalité intense, peu accessible, et pourtant Lunois laissa à la transposition le caractère de l'œuvre originale. Nous ne

pensons point qu'il dut ravir, du premier coup, à la toile de Daumier, son caractère d'humanité pitoyable et falote...

Au Salon de 1885 , le peintre envoie sa première toile, la Fin de la Journée, et attend jusqu'en 1888 pour exposer la Cour du Charron au Mage, toiles brossées durant ses séjours auprès du grand-père, toiles où se dénote visiblement l'inspiration prédominante de Léon Lhermitte et l'ambition de suivre sa voie dans la représentation des scènes rustiques et des paysages champêtres.

Pendant plusieurs années encore, il recherchera en peinture les sujets, dont il eut la prédilection dans ses années d'apprentissage.

Même Associé à la Société Nationale des Beaux-Arts, en 1891, même Sociétaire en 1892, il continuera à envoyer des Derniers rayons aux champs, des Herbages, des Vaches au pré, des Passés du Rû, toutes toiles peintes à l'huile et qui expriment la passion sincère et vibrante de l'artiste pour ces paysages de Normandie, aux grasses prairies, aux animaux s'ébrouant parmi les verdures, pour toute cette vie saine, plantureuse, si différente de l'existence fiévreuse de Paris...

Entre deux voyages en Espagne, en Algérie, en Hollande et dans les contrées septentrionales, Lunois retrouvait avec plaisir les visions familières du bourg, où il avait connu tant de bonnes heures laborieuses et fécondes.

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