MAISON DU MARQUIS DE LAS DOS AGUAS (VALENTIA
leur en vouloir de goûter les délices du « dolce farniente ». Et en hiver!... Ah! en hiver, ces pauvres gens peu accoutumés aux frimas, ne savent que faire dans ces mois rigoureux. Aussi ne font-ils rien, par suite des sévérités de la température. . . Néanmoins, rendons-leur cette justice : les Espagnols sont des gens charmants et si aimables ! Quant à leurs femmes, épouses ou jeunes filles, elles réalisent à merveille la grâce et la beauté des créatures d'amour jusqu'aux approches de la trentaine... Enfin j'ai hâte de revoir ce pays d'enchantement, où je compte rencontrer d'autres sujets de pastels ou d'estampes... »
Ces nouvelles œuvres de Lunois seront, comme par le passé, des pages d'observation émue, traitées dans la manière large et sincère qui lui est particulière. Il répugne, en effet, aux œuvrettes léchées, fignolées, tout en trompe-l'œil, tout en arrangements dans les détails ; il ignore l'usage de la loupe pour produire des tableaux où se meuvent des personnages de fantaisie, enfants d'une imagination traditionnelle asservie à une esthétique de convention. Son amour-propre d'artiste ignore la gloire de donner naissance à des illustrations de calendriers ou de toiles pour salles à manger bourgeoises, de toiles honnêtement brossées et convenablement égayées...
Mais cet amour-propre ignore aussi — et heureusement à tant d'égards! — les recettes d'atelier, ces mille procédés qui mettent l'artiste de niveau avec le bon tâcheron attentif à la besogne quotidienne.
En revanche, quel remarquable sentiment des couleurs ! quelle intelligence des ombres et de la lumière!... Comme il parvient à exprimer la féerie des tons qui se combine à un si haut degré avec le monde des formes, sous les cieux de lapislazuli d'Espagne ou d'Orient.
Au cours de ses promenades dans les cafés-concerts de Séville, de ses flâneries parmi les jardins de Grenade, de ses entretiens avec les gitanes de l'Albaycin, il s'inspire de son goût pour les colorations prises sur le vif du spectacle et peintes sous la clarté du jour naturel.
Et l'inspiration d'une nature supérieure nous vaut des portraits traités avec une robuste franchise, où les valeurs, qu'il s'agisse du pastel ou de la lithographie en couleurs, sont dosées dans une connaissance magistrale des harmonies colorées.
Cette fois, nous avons des effigies d'Espagnoles, qui ne sont point des échos, plus ou moins affadis, d'un type unique; nous avons des êtres de personnalité intense, dont les traits nous sont rendus avec autant de raffinement que de délicatesse.
La Juana Fernande?, au châle jaune sur les épaules qui s'accorde si étonnamment avec le rouge des grosses roses posées dans les cheveux, peut passer pour un exemple de haut caractère à ce sujet. La vision savante du coloriste lui a procuré, ici, des tons profonds et veloutés, un charme qui avive la beauté de Juana Fernandez...
Les Banderilles (Pastel).
Mais qu'était donc cette jolie fille, dont l'artiste donne une si séduisante image ?
Sans doute quelque ballerine aux admirateurs innombrables qui emplissaient 1' « Imparcial » ou le « Burrero », quand venait son tour de danse. Dès qu'elle se livrait à une « jota » ou à un « séguedille », ils étaient tout yeux pour jouir des mouvements de la Sévillane. Mais n'était-elle pas plutôt Madrilène par ses traits délicats, par la grâce de son visage? n'était-elle point des senoras au charme inexprimable dont Alfred de Musset traça le portrait en des vers restés fameux, encore qu'empreints d'une nonchalance éloignée de toute perfection de forme?
Madrid, princesse des Espagnes,
Il court, par tes mille campagnes,
Bien des yeux bleus, bien des yeux noirs,
La blanche ville aux sérénades,
Il passe, par tes promenades,
Bien des petits pieds tous les soirs.
Madrid, quand tes taureaux bondissent, Bien des mains blanches applaudissent, Bien des écharpes sont en jeux, Par tes belles nuits étoilées, Bien des senoras long voilées Descendent tes escaliers bleus...
(Poésies 1 828-1 833, p. 18, Madrid, Paris. Petite Bibliothèque Elzévirienne, A. Lemerre.)