L'ESPAGNE DANS L'ŒUVRE DE LUNOIS
Pour tout esprit fermé aux influences extérieures, pour tout cœur ouvert à lémotion et aux émotions, l' Œuvre d'Alexandre Lunois proclame un caractère de rare et pure sincérité. Dans ses pastels comme dans ses estampes, dans les peintures, que les amateurs de haut goût recherchent patiemment, aussi bien que dans les dessins, préparations à des travaux plus importants ou constructions définitives, on retrouve la marque d'une intelligence aux aguets. Intelligence d'artiste dont la joie se prodigue aux visions des cieux
Tzigane.
d'Espagne ou d'Afrique, aux paysages de Hollande ou aux intérieurs Scandinaves.
La diversité des motifs traités n'abolit jamais la volonté arrêtée et constante de produire l'image de la vie vivante. Les recherches du « faire aimable » demeurent étrangères à l'auteur de l Ecole de « balle » a Grenade.
Point de beautés espagnoles embellies, arrangées suivant une formule conforme à la tradition populaire. Point de ces Carmens ou de ces Juanitas, nées de la passion de la foule pour le chef-d'œuvre de Bizet. Tant mieux, si les hasards de la rencontre mettent, sur le chemin de Lunois, quelque jolie femme aux yeux de velours et à la démarche onduleuse, à 1' « andadura », dont l'Andalouse sait jouer en créature d'amour et de passion. L'artiste y trouvera l'occasion d'une effigie séduisante de grâce, émouvante d'expression charmeresse...
Cependant, de nos jours, les races nombreuses et diverses, qui peuplent la péninsule ibérique, nous présentent rarement les « Manolas » et les « Conchitas » aux formes parfaites et à la matité d'un teint avivé sous la mantille. Nous rencontrons assez couramment à Séville ou dans Grenade ces filles de Bohême aux traits dépourvus de finesse et d'attrait, aux accroche-cœurs de reflets huileux plaqués sur les tempes, ces « gitanas » si différentes des troublantes Madrilènes et des Sévillanes exquises. Au lieu de telles charmeuses habiles à susciter l'image de toutes les voluptés, Lunois rencontre les sœurs des « Gypsies » d'An-
gleterre, les « gitanas » de mœurs farouches et sanguinaires, auxquelles il consacre d'incomparables lithographies en cou-
Étude de « baïles » ^Pastel).
leurs, quand la vie monotone et pittoresque de E extrême-sud algérien ne sollicite pas sa vision curieuse.
Elles sont ses modèles préférés, ces « gitanas » d'une apparence si particulière, elles l'inspirent dans les tableaux qui retracent les plaisirs ardents, les joies féroces de l'Espagne. Issues d'ordinaire des unions entre indigènes et immigrés, nées en tous les cas de parents de races diverses, elles réalisent un
type de beauté féminine assez répandue à l'heure présente. De là le contraste fréquent de l'Espagnole native de ce sol paradisiaque, à en croire certains proverbes du cru, avec la « gitana », de sang fortement mélangé, mais chez qui subsiste néanmoins un peu de cette source pure, productrice des héros de Castille et des vainqueurs des Maures.
Les antinomies de beautés si dissemblables se révèlent, en pleine expansion de sincérité, dans tout le cours de l'œuvre.
Lunois sait, quand il est nécessaire, interpréter à sa façon les vers fameux de Théophile Gautier, du « Bon Théo » admirateur enthousiaste de l'Espagne et de ses femmes, sur lesquelles il laissa des pages si vibrantes de coloris, à son accoutumée :
Carmen est maigre, un trait de bistre Cerne son œil de gitana.
Ses cheveux sont d'un noir sinistre, Sa peau, le Diable la tanna.
{Emaux et camées, p. 156, Edition définitive Charpentier, in-18, 1911.)
En fidèle observateur de la nature des êtres et des choses,
Danseuse espagnole.
l'artiste ne sacrifie jamais aux exigences du goût régnant. Ainsi l'Ecole de danse à Grenade, une de ses toiles les plus réalistes, n'offre aucun de ces arrangements de costumes et de décor,
Place à Grenade (Croquis).
aucun de ces portraits de convention, dont usent et abusent les « fabricants despagnoleries ».
Goya et Manet comptent au nombre des dieux révérés d'Alexandre Lunois, et Alexandre Lunois penserait violer les préceptes de ces deux maîtres s'il « composait » un tableau avec le ferme propos de produire une « scène espagnole » conçue et exécutée conformément à un modèle invariable,
imposé par la mode, à l'exemple de tant de commerçants qui livrent par douzaines, sur commande faite à leur usine, meubles ou objets quelconques, dont un certain public
s'engoue...
Au sentiment de Lunois, l'artiste se- promène à travers la vie, et c'est la vie qui lui offre les sujets de ses œuvres, les images
K "-J' ■-■* -• ?&3 de beauté ou de terreur à
reproduire, quand sa sensibilité s'émeut, quand son regard séduit, attaché, égayé, se laisse captiver par des incidents surprenants de couleur ou de mouvement, par de gra-
cieux visages, aux contours
Etude de tzisranes.
d'idéale perfection, par un je ne sais quoi propre aux individualités émouvantes à quelque titre que ce soit. N'est-il pas d'absurdité indiscutable de rejeter toute œuvre de réalité fougueuse, en invoquant le principe de la noblesse dans l'Art. La naïveté sans apprêt des peintres du xve siècle et du xvie siècle a enfanté des chefs-
d'œuvre. De nos jours, tout créateur soucieux de donner de
la vie une image sincère court risque d'être honni par les partisans d'un académisme caduc. Pour s'être refusé à voir l'Espagne et les Espagnoles à travers l'enseignement de l'École, Lunois a connu les dédains des amateurs de composition pour calendriers et ornements de maisons bourgeoises.
Certes, les gitanes de l'Ecole de danse, les voisines de Conversation en plein air, sont loin de posséder la grâce ensorceleuse de l'Espagnole de convention, telle qu'elle se montra dans les
toiles de M. Jules Wormsou de M. Ulpiano Checa. Plus préoccupé de vérité que de séduction, l'auteur a pris ces scènes « sur le vif». Ses voyages à Grenade ou à Séville ne se sont pas limités à entasser, dans son « carnet de croquis », types et figures. Les échoppes de fripiers ou de revendeuses à la toilette ont ignoré sa visite, et s'il a fait acquisition de boléros et de mantilles, de sombreros et de résilles, ce n'est pas dans la pensée de faire revêtir, une fois de retour à son logis de la rue de Poissy, ces accoutrements à une jeune Italienne baptisée Espagnole par occasion. Accoutrements encore fort présentables et qui seront convertis à fin de couleur locale, en misérables loques, avec la collaboration de deux ou de trois coups de ciseaux...
Lunois donc fait fi de toute cette défroque d'atelier affectionnée des producteurs d' « espagnoleries » à la grosse. Ses séjours répétés à Séville, à Grenade, à Madrid, ses stations à l'Albaycin et ses émerveillements devant la luxuriante végéta-
Espagnole de Séville .
tion des jardins d'Andalousie, n'effacent jamais la curiosité native, du gamin de Paris, toujours vivace chez ce peintre de l'Espagne., Sans doute pour raconter les êtres de passion et de volupté, aux instincts de primitifs, pour représenter la terre de floraison puissamment enivrante et de griseries sanguinaires, l'artiste s'est fait poète ; le poète s'est laissé prendre aux enivrements des formes et des couleurs, qui surgissent presque constamment en ce pays, où tant de senoras, gracieuses à souhait, éperdument jolies, réalisent la perfection dans la séduction, gardent, même au milieu desplus fougueux « fandangos » une décence relative, si bien en harmonie
Guitariste.
avec la beauté du décor.
De ces spectacles hauts en couleurs, Lunois a tiré des œuvres d'un caractère inouï. Durant ses randonnées à travers 1' « Athènes de l'Espagne » il ne manqua de fréquenter les cafés et posadas du port de Séville, où les matelots et les
débardeurs vont se distraire, la nuit venue, en assistant aux danses flamencas, aux contredanses populaires exécutées par des « bailarinas », jadis de beauté ensorceleuse et pour qui le « Burrero » ou 1' « Imparcial » offrent souvent une ultime occasion de recueillir quelques bravos, de récolter de derniers succès de jolie femme et d artiste, avant la décadence finale. Parfois, ces établissements de plaisir servent de lieux d'apprentissage à la future étoile.
Mais les tenanciers de ces cafés chantants et dansants tiennent à avoir bon profit de la jeunesse et de la beauté de telles débutantes. Aussi n'est-il pas rare que, dès l'heure du « sereno » sonnée, les spectateurs, ouvriers du port et touristes, soient invités à passer, de par la vertu de quelques pesetas, dans un salon d'arrière-boutique. Là, les chants et les danses reprennent de plus belle jusqu'au jour, mais les « bailarinas », jeunes ou déjà en pleine maturité de formes, révèlent à leurs admirateurs congestionnés, leurs charmes à peine voilés du châle national aux couleurs violemment avivées. A Gibraltar, comme à Séville, à Cordoue comme à Cadix, ils foisonnent, ces cabarets de mauvais renom, d'où toute vertu est bannie, mais qui procurent à l'artiste épris de formes et de couleurs, passionné de pittoresque vivant, tant d'occasions de donner essor à son observation aiguë, tant de motifs à des toiles ou à des planches admirables par l'intensité des tons, émouvantes par la sincérité des attitudes!...
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Et Limois ne cessa de déployer ses mérites dans quantité de peintures et de pastels, de dessins aux deux crayons et d'estampes en couleurs. Cependant Ton notera de préférence le souci de la réalité, l'acuité de la vision, et surtout cette singulière intelligence des nuances, qui conduit l'auteur à s'inquiéter de la vie fugace des couleurs se modifiant constamment, sous les variations des rayons du soleil. L'ombre de la nuit, trouée des flambées du gaz, imprime également une symphonie particulière aux tons qui s'efforcent de produire l'illusion factice des couleurs dans une salle éclairée par l'éclairage artificiel.
Combien ce pauvre et rare luminaire disposé sans art, à l'aventure, fait ressortir tristement la pose lasse et vieillie des « bailarinas », autrefois si adulées, et quant aux jolies filles, aux anciennes cigarières ou bouquetières, pour qui la danse est autant une joie sensuelle qu'un moyen d'existence, les tares de leur physionomie ou la vulgarité de leurs traits s'animent de manière déplaisante par la crudité des reflets des becs de gaz ou la brutalité de tout lumignon.
Avec quelle supériorité d'expression, avec quelle malice d'observation, le gamin de Paris, que Lunois n'a cessé de demeurer, parvient à saisir les multiples aspects de la danse et des danseuses en Espagne. Edmond de Goncourt, analyste subtil des choses d'art, étonnant styliste, dont la personnalité savoureuse et cultivée dépasse l'infériorité mentale si répandue, Edmond de Goncourt, qui réalisa, à la perfection, une si
IANA
Tsiçane.
belle figure d'homme de lettres, l'a apprécié en quelques lignes de son Journal de Goncourt.
Dans le tome IX ( 1 892- 1 89Ô) du Mémorial de la Vie littéraire de notre temps, l'on peut lire au chapitre consacré à l'année 1894.
« Samedi 2 juin ». — Un morceau de journée, passée au Champ-de-Mars, dans les dessins, les estampes, l'art industriel.
Dans ce moment il y a un curieux effort de la lithographie et de la gravure vers la reproduction de la couleur. Une planche très remarquable et une lithographie de Lunois intitulées : « Danseuses espagnoles avant la danse » . Une planche du plus grand caractère, échappant à l'imitation japonaise, par l'intensité des tons, le bleu cru du fond, le jaune,
le rouge franc des robes, les noirs d'ombre nocturne, en pleine figure... »
Que les cartons bondés d'estampes qui retracent la vie ardente et sombre des femmes espagnoles, apportent parfois des déceptions aux adorateurs des « Lolas » et des « Pepitas » d'outremonts. Partisan sincère de la vérité dans l'art, Lunois avait l'impatience de laisser une image vivante, vibrante, colorée de l'Espagne contemporaine, où hurlaient de l'amour et de la haine, de l'enthousiasme et de la cruauté, de la joie et de la terreur. Il rêvait de rendre l'animation bigarrée des rues de Séville ou de Burgos, de fixer l'emportement lascif, jamais obscène des « flamencas » ou des « panaderos ». Le déclin des beautés indigènes, fleurs précocement épanouies et tôt fanées, lui inspirait un sentiment de sympathie attristée. Sa probité d'artiste lui interdisait des portraits imaginés à plaisir, dans le dessin de satisfaire le goût des amateurs pour les senoras invariablement vêtues de riches costumes et arrangées à la manière d'interprètes de Carmen. Mais ce n'est point simplement avec l'ambition de donner une note nouvelle, après tant de pastels et de peintures, après tant de dessins et d'estampes traitant des sujets analogues, que Lunois a fait de l'Espagne un des pays d'élection de son talent, de l'Espagne qui le grisa presque autant que l'Algérie, le Maroc, ces terres d'Orient aux visions radieuses, c'est aussi pour une raison assez surpre-
FI
En selle (« El Paseo ») y Pastel).
nante, sans doute, au premier abord, mais que l'on approuve en songeant à la monotonie de notre vie moderne.
En pleine expansion de confidences cordiales, Lunois m'avouait, pendant que le soleil d'automne dorait, à travers les fenêtres de son atelier, le chevet de Notre-Dame, qui s'estompait graduellement au crépuscule grandissant :
« Quel curieux et amusant pays que le royaume de S. M. Alphonse XIII !... Ce n'est point comme ailleurs!... Pour soutenir un train de maison, pour arriver à parader sur la Puerta del Sol, en carrosse à quatre chevaux, avec laquais sur le siège, et même pour entretenir force domestiques dans un antique hôtel, qui tombe en ruines, ou peu s'en faut, des gens du monde, d'authentiques nobles, se font servir des repas qui l'emportent de beaucoup sur les menus de nos restaurants à vingt-trois sous, c'est tout juste si ces grands seigneurs ne se contentent point de l'ordinaire de nos « bistros » des faubourgs parisiens... Et quelle vie tout de même! Quel grouillement pittoresque présente ce fouillis de vestes courtes en velours noir ou brun, ces complets à la dernière mode de Paris ou de Londres, mélangés aux accoutrements aux violentes couleurs des gitanes, aux robes de la rue de la Paix, portées par les dames de l'aristocratie, dont les gracieuses physionomies s'adornent presque toutes de la mantille nationale. Et quel ciel!. . . Et puis la nonchalance des habitants de l'Andalousie ou de Madrid est si aimable ! En été, le climat devient si torride qu'on ne saurait vraiment