Alexandre Vinet, notice sur sa vie et ses écrits
Cette notice est, en grande partie, la réimpression de quelques articles cpii avaient été insérés dans une Revue, et qui n'étaient point d'abord destinés à une autre publicité. Il nous a paru depuis qu'ils pourraient former une introduction utile aux ouvrages de Vinet, en fournissant les éclaircissements historiques dont ces ouvrages ont besoin.
Les écrits de celui dont nous avons raconté la vie nous ont fourni les principaux matériaux de notre travail. Nous avons aussi pu consulter quelques lettres , quelques manuscrits , et , ce qui .nous a été plus précieux encore, quelques souvenirs personnels. Nous n'onxettrons point cette occasion de mentionner les notices sur Vinet dont nous avon^ eu connaissance, celle de M. Souvestre dans le Magasin pittoresque, celle de M. Schmid dans la Zukunft der Kirche, celle surtout de M. Frédéric Chavannes dans la Revue suisse. Cette dernière nous a entièrement servi de guide pour la période qu'elle embrasse. Enfin nous éprouvons le besoin de renvoyer le lecteur aux pages dans lesquelles MM(.iCharles Secrétan et Juste Olivier ont apprécié avéèJÉÈl de justesse et de sentiment le caractère de leur ami. (Voyez le Courrier suisse dti 7 mai 1847, et la Revue suisse de i8S2, p. 458.)
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Il est une phrase banale qui sert de préface obligâé à la biographie de presque tous les gens de lettres : c'est dans leurs livres qu'il faut chercher les événements de leur vie. Vinet ne fait point exception à cette règle^ ses amis d'ailleurs n'ont pas encore livré leurs souvenirs au public d'une manière complète, et la nolice que nous entreprenons d'écrire se réduit ainil à ime histoire des ouvrages de l'énûnent écrivain dont il«'agit et à un examen des principes dont il est devenu . le représentant.
Lausanne, qui du haut de sa triple colline donmie le lac Léman, Lausanne a son Pirée. Ce Pirée est Ou* chy. Près du rivage s'élève une tour carrée, qui servait jadis de demeure à un employé des péages. G'èsl dans cette tour que naquit Alâxatidre-Rodoiphe Yinet^ le 17 juin 1797. Son père avait été d'abord itistitu** teurde village, et plus tard secrétaire au départeicoent
de rintérieur du canton de Vaud. Un frère aîné d'Alexandre mourut en bas âge. Alexandre reçut de son père une première instruction, et fut élevé avec une sévérité antique. Soit que son développement eût été tardif, soit que la sévérité paternelle fût exigeante, l'enfant passait alors pour avoir peu de capacité. Destiné au ministère évangélique, ses études furent bientôt dirigées vers la théologie ; on ne dit point si à ce choix présidait déjà une vocation religieuse quelconque. Ce qui est certain, c'est que Vinet ne tarda pas à se distinguer entre ses camarades par un talent poétique qui n'est d'ailleurs point rare parmi la jeunesse vaudoise ; ses premiers essais littéraires furent dès vers : épltres, chansons surtout, épopée même. On parle d^une Gmliade dans laquelle il avait célébré quelcjue rencontre d'étudiants avec la police.
Les études théologiques n'étaient pas fort sérieuses à Lausanne à cette époque, et bien que Vinet eût contribué à fonder une société d'étudiants dont les mtobres s'exerçaient à traduire les livres sacrés d'après l'original, il ne parait pas qu^il ait cherché à sup- , pléer aux lacunes de l'enseignement officiel. Son goût le portait avec entraînement vers la littérature, et il s'abandonnait à ce goût, non sans une aptitude déjà remarquée. Nous avons entendu raconter une anecdote qui prouve jusqu'à quel point allait son impresfeionnabilité poétique. Il se trouvait à la campagne dans la famille de M. Jaquet, depuis son ami, alors son élève. Un soir, lisant à haute voix, au milieu de ses hôtes, une tragédie de Corneille, cette lecture l'é-
mut tellement qu'il fut obljgé de quitter brusquement le salon ; quelqu'un le suivit et le trouva dai^ sa cham* bre encore baigné de larmes.
Vinet avait vingt ans lorsqu'il fut appelé à Bâle, en 1817, comme professeur de langue et de littérature françaises au gymnase de cette ville. Ce ne fut que deux ans plus tard qu'il revint à Lausanne passer ses examens de théolc^e et recevoir la copsécration. Il se maria la même année (octobre 1819) avec sa cousine germaine, puis il alla reprendre ses fonctions à Bâle. Cette époque de sa vie fut extrêmement laborieuse; Il donnait jusqu'à trente-deux leçons par se* mainé, tant particulières que publiques, et de plurfft prêchait souvent. Cette activité fut bientôt ralentie par un accident qui lui laissa une douloureuse infirmité pour le reste de ses jours. Il est à regretter que quelqu'un de ses élèves ou de ses amis de Bâle ne nous ait point donné une notice sur le séjour de vingt ans que fit Vinet dans cette ville. Il paraît qu'il eut beaucoup^à y souffrir dans les premiers temps; les préjugés tètltomques de ses collègues pesaient de tcfut leur poids star Jejeuiie professeur de littérature fraôçaise. Cependaipit Vinet finit par surmonter ces difficultés à force de mérite et de. douceur; il sut se concilier le dévouement affectueux de ses élèves, et sa présence ne tarda pas à devenir pour Bâle le commencement d'une vie nouvelle.
La Suisse française était à cette époque le théâtre d'un mouvement religieux, dont Vinet a tout à la fois subi et modifié l'influence. Nous vouldns parler
du retour à la foi et à la vie évangéliques qui s'est accompli il y a une trentaine d'années, et que Ton connaît parmi nous sous le nom de Réveil. Ce réveil fut le contre-coup de celui que le méthodisme avait opéré en Angleterre. Il se rattacha tout naturelle* ment à la dogmatique réformée, prenant pour centre la doctrine de la justification et mêlant d'une manière assez peu harmonieuse les formules du dix-septième siècle et la religiosité tout intérieure du piétisme. Il avait été provoqué par le zèle de quelques voyageurs étrangers, mais (m a exagéré cette action, et, dans tous les cas, le réveil français et roman finit par .||pendre son caractère propre et ses allures à lui.
Vinet-se sentit d'abord plus repoussé qu'attiré. C'est dans ce sens qu'il s'exprima en 1821. Il s'agissait de défendre l'un de ses professeurs, homme pieux, mais ennemi déclaré des nouvelles tendances. M. Curtat avait écrit contre les conyenticules, et les fidèles attaqués ayaient réponduf, dans Tune des réunions amsi désignées, en priant pieu de donner à leur adversaire la lumière' et la charité. Yinet fut vivement dioqué du ton un peu pharisaïque de cette représaille et, dans un écrit de quatre pages, il caractérisa les doctrines du réveil comme nouvelles, sectaires, et comme un mélange curieux d'humilité et d'orgueil. Dix ans plus tard, un adversaire s'étant fait une arme de ce passage contre l'écrivain devenu défenseur du réveil persécuté, Vinet n'hésita pmnt à se rétracter. Il avait, dit-il, jugé sans (xmnaitre, jugé témérairement et jugé mal.
Les renseignements nous manquent tout à fait sur le changement décisif qui s'accomplit^ vers 1823, dans les vues et plus encore dans les expériences de Yinet. Il y eut combat, pous le savons, enfantement laborieux de rhcmune nouveau, mais rien n'en trahit les douleurs, et le drame intérieur resta strictement inté* rieur pour cette ^me si humble et si discrète. La pudeur du sentipient a'a guère été poussée plus loin que chez lui. Mais quelle que soit notre ignorance sur cette crise de sa vie chrétienne, il n'est pas difficile de reconnaître q^e la manière dont se formèrent les convictions reli-^ gieuses de Yinet influa profondément sur la direction même de ces convictions.
On ne tient pas assez compte de Faction décisive qu'exercent sur la pensée religieuse les circonstance^ particulières de la naissance d'une âme à la vie divine. Ce sont ces circonstances qui déterminent la forme sous laquelle tel ou te| iQdividu concevra le christianisme. La lutte entr§ les passions et l'Évangile retentit encore à travers la doctrine de saint Augustin sur la grâce. Le mot de ^a déliyrance spirituelle de Luther reste jusqu'à la fin la dey^s^ de son drapeau. Les Pensées portent les traces du scepticisi^e sur lequel Pascal avait conquis sa> foi. La piété morave projette son reflet sur la dogmatique de ^hleiermacher. Il en est de même de Yiiiet.
Pour Yinet, être convaincu, c'était, selon sa propre expression, avoir été vaincu. Sa foi, lentement et péniblement acquise, était éminemment une foi personnelle. De là cette notion de la rdigion qui repose
sur le principe qu'on ne naît pas chrétien, mais qu'on le devient. De là cette aversion pour tout ce qui semblait menacer l'indépendance et l'itidividualité des croyances. Qui sait si une autre fonne de vie religieuse, un développement plus însënwble dans un milieu différent, n'eussent point fait accepter à l'esprit de l'illustre penseur certafaes conditions du christianisme dans le monde, telles qu^ la foi d'autorité et le rôle éducateur de l'Église ?
Ce n'est pas tout. Vinet avait douté; mais le triomphe était resté à la vérité évangélique. Cette vérité avait vaincu en lui et vaincu à titre de vérité. Non moins sceptique peut-être que Pascal, Vinet était arrivé à une possession chrétienne plus assurée. Pascal se plaît à exprimer, à exagérer le dualisme de la foi et de la raison, tandis que, pour Vinet, la dualité est en grande partie réduite, sa foi est raison et sa raison est foi. Ce qui est certain, c'est que Vinet avait acquis par son expérience personnelle une grande confiance dans la puissance de la vérité, et c'est là un second caractère de sa pensée religieuse. Que lui importe que les hommes soient hostiles ou hidifiEérents ; cet Évangile qui l'a atteint, lui, ne peut manquer d'atteindre les autres. Par cela seul que le chrisfianisme est vrai, il est une force. Tout ce qu'il lui faut, c'est la liberté. Laissez-te donc à lui-même, affranchi de toute entrave, mafc surtout dfe tout secours, et il saura faire la conquête du monde.' L'efficace propre, l'énergie dans la liberté, tel est précisément le critère de la vérité. Si vous crftrjsez à là 'vérité, volis avez confiance en elle,
car douter de sa vertu, c'est l'outrager. La protection est déjà une négation. C'est ainsi que le principe de la liberté religieuse a pris tant de place dans la pensée de Vinet. Ce principe faisait partie de sa foi, il en était au moins le corollaire. Aussi l'écrivain n'a-t-il cessé de porter sur ce point tout l'effort de sa généreuse parole, et chacune de^ périodes de sa vie littéraire a-t-elle été marquée par quelque ouvrage consacré à la défense du principe qui avait pris possession de son âme le jour même où cette âme s'était rendue à la puissance de Jésus-Christ.
Nous ne mentionnons qua pour mémoire les premiers écrits de Vinet, un discours prononcé en 1816 sur la tombe du professeur Durand, une brochure dont il a déjà été question et qui parut à la fin de 1821 , enfin, l'année suivante, la traduction d'un sermon de De Wette sur l'épreuve des esprits. Le moment était venu où Vinet allait entrer plus directement dans la carrière qu'il a fournie depuis.
Le Journal de la Société de la morale chrétienne avait publié un article de M/ Mahul sur cette question : la morale chrétienne est -elle inséparable du dogme? Vinet adressa sur ce même sujet, aux rédacteurs, une lettre qui portait la date du 29 avril 1823, et qui parut dans le numéro de décembre du joumàï*. t'écri-
1 T. n, p. 332. Ce morceau a été reproduit ed partie dans U Semeur du 9 mai 1832, et dans le n« 820 des pubttoatioos de la Soddté des traités religieux de Paris. Quelques lignes y ont .4té ijoatées pour le mieux adapter à cette dernière destination.
valu n'entrait point en ocMitroYerse avec M. Mahul^ il communiquait ses propres réflexions sur la question traitée par ce dernier , et insistait sur la connexion essentielle du dogme et de la morale , comme sur le trait caractéristique du christianisme. Cette connexion n'est pas seulement dans la force que la morale chrétienne tire de son autorité divine, dans le rapport entre la loi et sa sanction j elle est surtout dans l'efficace religieuse des dogmes eux-mêmes. « La religion chrétienne, écrivait Yinet, est toute d'une pièce ; que cette expression me soit permise. Elle ne présente pas sur deux lignes parallèles et distinctes des dogmes d'une part, et des devoirs de l'autre. Elle ne laisse pas libre de s'attacher aux seconds et de négliger les prequiers. Un lien spirituel et sensjble réunit les uns avec les autres d'une manière inséparable, en sorte qu'il est également imppssible de croire sans pratiquer, et de
pratiquer sans croire. » « Il n'aurait pas dépendu
des apôtres , il n'aurait pas dépendu même de Jésus- Christ, considéré comme docteur, de donner à la morale cette physionooue particulière qui frappe tous les esprits ; ils ne le pouvaient qu'en vertu des dogi^es qu'ils annonçaient; ou, pour mieux dire, ces dogmes le faisaient ^ leur place, ces dogmes le faisaient d'eux^? mêmes. »
Yinét.cyllp ensuite des exemples, la résignation, l'humilité, le commerce habituel avec Dieu, enfin l'amour de Dieu* «Cet amour de Dieu, poursuit-il, principe de toute perfeclton morale, pourquoi se trouve-t-il dans le seul cluistianisme ? C'est que lui seul nous
révèle toute l'étendue de l'amour que Dieu lui-même a pour les hommes ; c'est que lui seul révèle ce grand mystère de piété d'un Dieu manifesté en chair , d'un Dieu crucifié, mourant pour le salut de l'humanité. Il suffit d avoir indiqué cette grande idée de la rédemp^ tion; quiconque n'a pas compris que cette idée conduit à un amour vif et tendre de Dieu , ne comprendra jamais rien au christianisme. » Voici enfin comment l'auteur conclut : « Ne présentez pas au peuple une morale fondée sur de simples raisonnements, sur une abstraction ; donnez-lui une morale appuyée sur des faits. C'est là ce qu'il lui faut; vous le savez si vous connaisse? le peuple. Il le savait encore mieux que vous, ce Dieu de bonté qui connaît parfaitement Uml ce qui est dans Thomme ; il nous donna , dans sa sagesse , une religion tout historique , parce que s'il y a dans la masse d'un peuple un petit nombre d'individus accessibles à des raisonnements abstraits , avec l'immeQse majorité il faut raisonner par des faits. Produise;i-les donc ces faits merveilleux et adorables de rÉvâ^gile ; nommez ces mystères de puissance et d'âr moiir ; et rattachez à cette chaîne d'or tous vos préceptes, toutes vos instructions. »
Nous avons mulliplié ces extraits pour deux raisons. Us font date^, ce nous semble , dans la vie reUgieuse de Yinet; on le sent à la manière dont il accentue d^à le divinité de Jésus-Christ, la rédemption. Mais Us font date aussi quant à ses vues générales sur le christianisme ; on y retrouve l'essence de sa morale et de son apologétique, telles qu'il le^ a dévieloppées plus Itand;
on y reconnatl avec intérêt Tidée-mère de ses Discours de 1831 , je veux dire précisément l'union profonde de la morale et du dogme, de la vie et de la croyance, la conduite réclamant un mobile, ce mobile ne pouvant être qu'une affection, cette affection attendant une manifestation qui l'éveille , un fait qui Tinspire , ce fait enfin, ce fait divin réalisé dans la rédemption qui n'est un dogme qu'autant qu'elle est un fait. Vinet, en 1823, a déjà reçu la vive intuition de la psychologie évangélique et de la dynamique spirituelle du christianisme tel que l'entendait saint Paul.
Les convictions religieuses de Vinet sont avec ses vues sur l'Eglise dans un rapport que nous avons déjà signalé. Elle se sont développées les unes et les autres d'une manière constamment parallèle. La lettre que nous venons d'analyser , une poésie écrite quelcjues mois plus tard*, semblent trahir l'époque à laquelle l'auteur accepta des croyances qui depuis lors gouvernèrent sa vie ; mais ces croyances renfermaient des principes généraux , c'étaient des lignes dont le profôngement devait aboutir à la sphère des applications ecclésiastiques et même sociales. Ce prolongement ne tarda pas à se faire. L'année 1824 est tristement célèbre dans l'histoire du canton de Vaud. C'est alors que l'intolérance y fut officiellement consacrée par la loi du 20 mai., Vinet se trouva ainsi placé tout d'abord en face de la question de la liberté religieuse , et s'il n'îarriva point du premier élan jusqu'à la solution qu'il
* 1 Voy. Bévue êuisse, 1847, p. 651.
donna plus tard à cette grande question , il n'hésita pas un instant sur la direction à suivre. La brochure Du respect des opiffUons , Bàle , 1 824 , portait son nom ; écrite avant la loi du 20 mai, elle parut peu après. Le sujet n'amenait point directement l'auteur à parler des événements religieux qui s'accomplissaient dans sa patrie. Il ne s'y adresse point aux gouvernements, mais aux particuliers, à tout le monde. Il ne s'élève point contre l'intolérance ou l'oppression dans le sens ordinaire du moi , mais contre la tyrannie privée qui consiste à craindre la manifestation des diverses opinions, à lés gêner par des jugements précipités, à leur opposer l'opinion dominante ou une clameur aveugle, à leur refuser l'examen pour les accabler de tout le poids du préjugé. Vinet veut qu'on examine ou qu'on se taise, et que, même en combattant l'erreur, on honore la sincérité. En un mot, la pensée de sa publication tout entière, c'est que les opinions ont le droit de se manifester , bien plus , c'est qu'il est utile et désirable qu'elles se manifestent. Il n'excuse pas seulement celles qui s'expriment, il semble les provoquer à le faire, et cela en leur seule qualité d'opinions et sans égard à leur valeur intrinsèque. Ce n'est pas un droit qu'il revendique pour elles, c'est plutôt un devoir universel qu'il, proclame comme raison de ce droit.
L'allusion aux troubles du canton de Vaud ne se fait sentir qu'à la fin. Parlant des suites de l'atteinte portée à la liber té des opinions : « Je mets, dit-il, avec quelque répugnance au nombre de ces conséquences déplorables le déchaînement aveugle et sauvage de
cette portion du peuple^ qui^ se souciant peu d'avoir une opinion y se constitue l'exécutrice des sentences qu'elle entend prononcer, et que son ignorance aggrave. D'où viennent ces dégoûtantes fureurs, ces attaques ignobles, véritables souillures de tout ordre social, véritable h(xite dé toute police? Cette populace, à laquelle cm appliquerait facilement l'énergique mot des pharisiens (Jean YII, 49) , si la pitié ne prévenait pas l'indignation, où puise4-elle son emportement, si ce n'est dans les mauvaises plaisanteries de quelques esprits légers, et dans les bruits absurdes accueillis et accrédités par une classe trop cultivée pour y croire ? Qu'elle fasse entendre des huées, qu'elle bafoue, qu'elle insulte , tous ces mouvements de sa stupide colère accusent ceux qui l'ont fait naître et qui Tout excitée par la coupable inconsidératicm de leurs propos. C'est donc eux véritablement qui bafouent et qui persécutent; et tous ces désordres, sur lesquels ils expriment peut-être des premiers leur indignation et leur dégoût, c'est à eux qu'il faut les imputer. Cette parole est dure; qui peut l'écouter? Mais aussi qui peut la démentir? La légèreté qui n'examine rien, l'opiniâtreté qui ne compare jamais, la présomption qui tranche toujours, conviennent mal à un peuple que la liberté politique appelle à être sérieux. Si notre peuple revêtait ces malheureuses dispositions; si, dans ses préventions, il appelait secte toute opinion nouvelle, fanatisme toute manifestation énergique d'une convielion fondée, nous douterions de sa justice et nous crain* drions pour son bonheur. »
Quelques années après , parlant de ses convictions en matière de liberté religieuse, Vinet les faisait remonter à 1825 environ, déclarant qu'elles étaient à peine en germe dans son esprit lorsqu'il publia la brochure sur le Respect des opinions *. Il voulait sans doute parler de la possession consciente des convictions dont il s'agit; mais en 1824 il en avait déjà plus que le germe : il en avait les éléments, la substance. Il n'est pas un lecteur de la brochure qui n'y reconnaisse, en effet, tous les principes fécondés et développés dans les ouvrages postérieurs de l'auteur. Le Respect des opinions est au Mémoire sur la liberté des cultes et à VEssai sur la manifesta-iùm des convictions ce que la Lettre à la Société de la morale chrétienne est aux Discours religieux. Vinet distingue déjà le caractère absolu et le caractère relatif de la vérité, c'est-à-dire ce qu'elle est quant à Dieu et ce qu'elle est pour les hommes, distinction capitale et qui détermine à elle seule tout le point de vue. C'est amsi qu'au sujet des différences sur l'interprétation de l'Écriture : « Ces divergences inévitables, dit-il, Dieu les jugera dans leurs principes ou dans leurs motifs ; pour les hommes, ce sont des opinions y et, comme telles , elles ne peuvent être imposées , elles doivent être librement professées, elles doivent être respectées. » Il est revenu à diverses reprises, par la suite, sur cette inévidence de certaines vérités qu'il a déjà proclamée dans sa première brochure. « Peutron im-
* Voy. Revue suisse^ 1847, p. 766*
poser et prescriie la cerlitude morale? Non, parce que la nature ne le veut pas, parce qu'elle n'est point revêtue de ce caractère d'évidence qui force la conviction de toute intelligence régulièrement organisée. Il ne faut ni contraindre, ni blesser ceux qui ne s'y rendent pas : il faut les excuser, les plaindre peut-être, surtout les éclairer. Vous ne pouvez sacrifier un seul cheveu de votre frère à la même croyance pour laquelle vous feriez bien d'exposer votre vie. » L'idée que Vinet se fait constamment de l'État est déjà exprimée. « Mais, dit-on, les institutions sociales présupposent des convictions universelles et agissent en conséquence. Il est plus juste de dire qu'elles reconnaissent des intérêts communs et qu'elles les réalisent; qu'elles aperçoivent des relations naturelles, et qu'elles les servent et les protègent. »
Au. reste, ce qu'il y a de plus caractéristique dans cette brochure.cle 1824, comme dans toute la doctrine de l'autem: sur.ces sujets, c'est le respect même des opinions, c'est le besoin de les.appeler à se former et à se prononcer, de leur ouvrir le champ clos de la discussion, de les convier à la recherche de la vérité ; c'est l'amour de la vérité, condition, chez Vinet, de cette tolérance qui si souvent repose, au contraire^ sur l'indifférence pour la vérité; c'est la proclamation du grand principe de la sincérité; en un mot, c'est la thèse de la manifestation des convictions. « Il y a des personnes qui trouvent fort bien qu'on ait une opinion, et fort mauvais qu'on l'exprime. Pensez ce que vou^? voudrez, disent-elles, mais gardez-le pour vous. Changez si vous le trouvez boq,
mais ne portez pas les autres à changer. Goinmé si cela était possible! Gomme si cela était légitime! Comme si la vérité nous appartenait! N'est-elle pas un dépôt dont nous sommes responsables devant Dieu et devant l'humanité ? » Et ailleurs : « Quand nous aurions un meilleur fondement que nos opinions personnelles et l'opinion vulgaire pour refuser notre adhésion aux opinions nouvelles, quand l'examen et le raisonnement nous convaincraient de leur fausseté, encore devons-nous les respecter, c'est-à-dire leur maintenir le droit de se produire librement; encore devons-nous des égards à ceux qui les professent. » Ailleurs enfin : « Nous ne devons aucun respect aux erreurs, mais nous devons du respect à toute croyance sincère. Ce respect ne consiste point à la laisser se répandre sans obstacle ; on peut la respecter même en l'attaquant. Combattez , renversez l'erreur; mais honorez la sincérité. » Vinet n'a jamais mis la sincérité au-dessus de la vérité ; mais il a toujours considéré l'une comme la condition humaine de l'autre.
Nous venons de voir Vinet débuter comme écrivain religieux et comme publiciste. II semble que ces années 1823 et 1824 dussent marquer pour lui le commencement en toutes choses. C'est alors, en effet, qu'il débuta aussi dans la critique littéraire. Au milieu des luttes politiques et religieuses du canton de Vaud, le parti libéral éprouva bientôt le besoin d'opposer une voix à la Gazelle de Lausanne, organe du parti qui se trouvait aux affaires. Le NouvelUste vaudois fut créé,
en 18â4, pour et rôld d'oppositioiiy et Viûôt fut, dès Torigine^ Tun des collaborateurs de cette feniHe. Ses articles y sont signés de deux astériscjues.
C'est ainsi que Yinet a pris date dans tous les genres qui vont désormais exercer sa plume, et il ne nous reste plus qu'à l'accompagner dans les directions diverses que suivra son infatigable activité.
M. le comte de Lambrechts, ancien ministre de la justke, avait laissé un l0gs de 2000 francs , comme prix à décerner, dans les deux années qui suivraient sa mort, au meilleur ouvrage sur la libei'té des cultes. Le légataire universel de M. dé Lambrechts remit cette somme à la Société de la morale chrétienne, qui s'empressa d'ouvrir un concours sur la question indiquée. Vingt-neuf «lémoires furent envoyés; celui de Vinet remporta le prix; M. Guizot fut le rapporteur du concours et loua dignement l'ouvrage couronné *.
Ce vcdume |teu considérable offre, sous une formé déjà plus développée , bien tjué rudimentaire encore et indistincte, la plupart des éléments de la théorie que Vinet % «Mtenue plus tard sur les rapports du eivil et du tetB^rel. L'auteur regarde la liberté des cultes conrine 16 complément nécessaire et indispensable de la liberté de conscience, de sorte que ce ne scmt pas tant deux libertés qu'une seule et même liberté, la liberté religieuse. Il a soin d'ailleurs d'a-
* Mémoi t en faveur de la liberté des cuites ^ par Al. Vinel. Paris
jouter, et il a toujours insisté depuis sur ce point, que la liberté de conscience n'est pas seulement la faculté dô sô décider entre une religion et une autre, jDQais qu'elle implique aussi le droit de n'en adopter aucune.
La liberté des cultes exige deux choses : en premier îiéti, qu'aucune entrave immédiate ne soit mise à la prédication des croyances religieuses ; en second lieu^ que la profession de telle ou telle croyance n'entraîne ni privilège ni privation , quant aux droits civils et politiques.
L'ouvrage est divisé en deux parties : la première est intitulée Preuves y la seconde Système. Ces expressions assez vagues n'indiquent pas clairement ce dont il s'agit. Les preuves, ce sonit les arguments par lesquels l'auteur s'efforce de « constater les titres de la liberté religieuse. j> En effet, il ne se place pas sur le terrain de la démonstration philosophique ; il ne choisit |)as, entre ses moyens, ceux qui emportent une preuve rigoureuse ou universelle ; mais il présente successivement tous ceux qui lui paraissent propres à toucher les diverses classes de lecteurs, l'homme politique et l'homme religieux, le simple déiste et le chrétien, le partisan de la liberté civile et l'observateur des faits de l'histoire. On le voit, la méthode n'est pas très sévère, et de tout cet attirail d'arguments disparates il n'en reste que deux qui offrent une base suffisamment large à la discussion, celui qui repose sur la nature de la religion (ch. IV et V) , et celui qui s'appuie sur la nature de l'État (ch. VI-X).
Nous voici donc déjà en présence des rapports de l'État avec l'Église. L'auteur, en effet, ne s'est point dissimulé cette portée de la question qu'il abordait. Dès le commencement, il a eu soin de nous dire que la thèse de la liberté des cultes diffère de la thèse de la tolérance précisément en ceci, qu'elle appartient au droit public, c'est-à-dire à la théorie des relations qui existent entre l'État et les citoyens.
C'est dans la seconde partie qu'il aborde ce sujet. Sous le titre de Système, Vinet cherche de quelle manière le principe posé, celui de la liberté des cultes, pourra se réaliser dans la société ; il se demande quel est le vrai système des rapports de la société civile avec la société religieuse, c'est-à-dire quel est celui qui consacre et sauvegarde cette liberté. On retrouve ici les vices du plan, car l'auteur est amené à définir le but de la société religieuse et de la société civile, et par là il retombe inévitablement dans ce chapitre de la première partie où il a déjà été question de la nature de la religion et de celle de l'État.
La société civile est née de la nécessité ; c'est la nécessité qui la conserve ; les avantages moraux qu'elle procure sont une de ses conséquences , mais ne sont pas son but. La participation de chacun à la société n'est pas plus un fait libre et individuel que la formation de la société elle-même. Le gouvernement, qui est « le moyen de la société, » est en même temps son représentant et ne repose pas plus qu'elle sur des idées morales. L'Etat, comme personne collective, n'a point de religion et ne saurait en avoir.
Il y a, sans doute, une morale sociale que la société est appelée à protéger, sur laquelle elle repose. Mais cette morale a une autre source que la religion ; elle émane de la société , comme la société , à son tour , an émane; elle se compose des droits que la so* ciété est destinée à garantir, des besoins qui ont ras* semblé les hommes en société. On pourrait l'appeler la raiscm publique. Ses éléments principaux sont la justice et la pudeur. Elle a, pour tous les membres de la société, un caractère d'évidence pris dans la né* çessité. En dehors de ses limites se trouvent les sentiments du cœur et la vie intérieure et, en général, tout ce qui dépasse la sphère des droits positivement consacrés par la société.
A l'opposé de la société civile, la société religieuse est née de la simple communauté de sentiments; c'est un sentiment moral, et non pas un besoin ou une nécessité qui en a déterminé la formation; non-seulement la contrainte est entièrement étrangère à son principe; mais sa vraie base est la liberté, car elle repose sur la foi, et la foi ne se commande pas.
D'après cela, l'auteur n'admet qu'un genre de relation entre les deux sociétés, à savoir Vinfluence purement morale de la société religieuse sur la société civile. Il est même plus exact de dire que c'est l'esprit religieux, et non la société religieuse, qui influe sur la société civile. Quant à l'État, il doit se reconnaître incompétent en matière spirituelle ; il s'abstient, et ne sort de ce rôle de neutralité que lorsque l'Eglise pé-
nèlTQ dans son domame et porte atteinte à la morale sociale.
Voici maintenant les conséquences particulières que tire Tauteur du principe posé : V Les membres de la société religieuse doivent être , à l'égard des droite civils et politiques, sur la même ligne que tout le reste des citoyens. 2** La société religieuse se gouverne elle-même avec une parfaite indépendance, 3** Le caractère religieux de certains actes civils, tels que 1$ mariage et le baptême, est entièrement distinct de leur caractère et de leur validité civils. Le serment même peut être demandé, reçu, mais jamais imposé. 4"* Le gouvernement cesse de faire instruire, de salarier et de surveiller les ministres du culte. S° Enfin, le culte doit être public, afin qu'il ne puisse devenir dangereux ni pour la morale sociale ni pour l'État.
Un peu plus loin, l'auteur, combattant une opinion qu'il avait lui-même adoptée précédemment, revea-» dique la liberté, non-seulement pour le culte chr^UeUi niais poaî tous les cultes $ans exception.
Il termine en examinajat quelle est l'application pos"^ sible des principes dans l'état actuel des choses, c'est*»à-dire dans le système encore dominant des religions d'État, La séparation absolue de la société religieuse et de la société civile, voilà, selon lui, ce qu'exigent la rigueur des raisonnements, l'intérêt de la religion et celui de l'humanité. Toutefois, l'auteur ne désire point de révolution brusque et subite à cet égard ; il est prêt à attendre et il se contente de demander, pour Je moment, que l'état; civil 4?^ individus ne dépetule
point de leur profession religieuse , et que toute secte soit tolérée aussi longtemps qu'elle ne porte aucune atteinte h la morale sociale. Déjà, dans le chapitre relatif au salaire du culte , Yinet avait laissé quelque peu fléchir la rigueur des principes. Il avait admis un plan d'après lequel le gouvernement imposerait à tous les citoyens une taxe religieuse, puis en répartirait les produits entre les diverses communions, au prorata du nombre des adhérents de chacune.
M. Stahl a attaqué la théorie du Mémoire $ur la li" berii des cultes et Ta accusé de dépouiller TÉtat de son caractère moral (EfUsittlichung des Staates) . Ce reproche a souvent été répété contre la notion de TËtat sur laquelle s'appuie le système de la séparation. Les termes mêmes de ce reproche tendent à présenter les vues de Yinet sous un jour fâcheux et risquent de donner lieu à im malentendu. A la bien prendre, la ques* tion entre Yinet et ses adversaires ne porte point sur la vocation générale de la société, mais sur les moyens d'y atteindre, c'est-à-dire sur les attributions de l'État. De part et d'autre on est d'accord que l'humanité et, par conséquent, la société n'ont pas de but plus élevé que cette vie morale dont la religion est Fâme et la garantie. Seulement les uns prétendent que la société doit tendre librement à ce but ; que le principe essentiel de cette vie, c'est la liberté ; que la sphère de l'État est une sphère inférieure, celle de la nécessité et de la contrainte; que, par conséquent, TEtat ne peutmtervenir dans le domaine de la morale et de la religion
sans y introduire un élément hétérogène, destructeur, et que son rôle, purement négatif et extérieur, se borne à assurer ces conditions de liberté au milieu desquelles se développe d'elle-même la vie supérieure, la vraie vie de l'humanité. En d'autres termes, l'État n'est point l'agent du développement moral de l'humanité ; il n'en est que la condition élémentaire et extérieure. Les partisans de l'État religieux, au contraire, absorbent l'homme tout entier dans la société, la société tout entière dans l'État ; ils regardent celui-ci comme chargé de réaliser la vocation complète de l'humanité, et, dès lors, ils lui attribuent, non pas seulement le droit, mais le devoir d'une intervention directe dans tous les intérêts de l'homme, dans ceux de la morale et de la religion comme dans les autres. L'État n'est plus seulement une fonction de la société, une sphère de sa vie, une condition de son développement; c'est la société elle-même représentée et agissant, la société devenue personne morale, avec une conscience et, par suite, avec une foi. Aux yeux de Vinet, la conséquence de la théorie de l'État chrétien, c'est l'invasion de la contrainte dans la sphère essentielle de la liberté, et, par conséquent, l'altération profonde de la notion même de la religion.
Yinet n'a jamais consenti à réimprimer son Mémoire sur la liberté des cultes. Il le jugeait trop défectueux pour être susceptible d'améliorations, et il aurait cru mieux employer ses forces à le refaire qu'à le corriger. Néanmoins il avait été question de traduire l'ouvrage en allemand, et Vinet se décida, en 183i, à remanier
un peu son ancien travail au profit de la traduction. Il y ajouta quelques pages sur la liberté chrétienne, sur la nature de la moralité humaine , sur les croyances produites par l'action de TËtat, sur l'intolérance du catholicisme, et deux notes relatives au caractère des vrais droits et au serment. Le chapitre intitulé Témoin gnage dès faits fut supprimé et remplacé par un petit nombre de réflexions générales. Mais le morceau le plus important de cette révision est un avertissement dans lequel l'auteur apprécie lui-môme son ouvrage, le désavoue comme livre, tout en en maintenant les doctrines, et indique les points sur lesquels ces doctrines lui semblent exiger quelques modifications. C'est ainsi qu'il ne voit plus dans la nécessité la seule cause de la formation des sociétés ; c'est ainsi qu'il éprouve le besoin de placer la source de la morale sociale ailleurs que dans les intérêts ; c'est ainsi enfin que l'État ne lui paraît plus devoir être réduit à un rôle purement matériel. Le Mémoire ne fut traduit que plusieurs années après, sans la participation de Vinet, et par conséquent aussi sans les améliorations que celui-ci avait voulu introduire dans son œuvre ; mais les amis de l'auteur ont retrouvé ses notes, et en ont fait usage pour une édition nouvelle d'un volume dont Vinet a bien pu ne pas être entièrement satisfait, mais que le public continuera longtemps de lire avec avantage.
La publication du Mémoire en faveur de la liberté des cultes ne tarda pas à entraîner l'auteur dans une discussion qui ne manquait point d'importance. Un
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écrivain fort jeune alors et qui depuis s*est distingué dans les mêmes rangs que Yinet par de brillantes qualités de publiciste, M. G. de Félice^ critiqua le Mémoire dans le Nauvélliite Vaudou (numéro du 3 février i 8S7) . Sa critique portait sur le sujet môme de l'ouvrage, puisqu'il reprochait à Fauteur d'avoir traité de la liberté des cultes plutôt que de la tolérance. Selon lui, la to* lérance est l'essentiel; c'est à la recommander qu'il faut s'attacher ; là se trouve la véritable question, tandis que la liberté des cultes n'en est que le corollaire. Si tout le monde devenait tolérant, la liberté des cultes serait par ce fait môme établie ; il faut donc prêcher la tolérance pour arriver à cette liberté, et non cette liberté pour arriver à la tolérance.
Cette objection, imparfaitement formulée par M. de Félice, repose au fond sur une considération d'une extrême gravité. Il n'est personne, en effet, qui, en méditant sur les rapports du temporel avec le spirituel, et en essayant d'ajuster les attributions de l'un et de l'autre, n'arrive quelquefois à des doutes du genre suivant : A quoi bon, après tout, de savants débats? Le fait qui soulève la question n'est-il pas en même temps celui qui en rend la solution impossible ? La présence des deux sociétés au sem de la société n'est-elle pas due au grand partage de l'humanité en croyants et non croyants, et ce partage, qui rend nécessaire une organisation correspondante des rapports sociaux, ne suppose-t-il pas lui-même l'impossibilité de cette organisation ? Comme le propre du péché est de se nier lui-même, ainsi le propre de l'incrédulité et de Tindif-
féreoce ii'est-il pas dq s^ nier commQ telles, partant de nier l'objet de la foi, la vérité du christianisme? Et dès Jors la masse de la société qui n'ç^t point croyante ppurra-t-elle reconnaître et respecter cette foi qu'elle me, la respecter et la reconnaître comme il le faut pour lui accorder des droits et lui laisser une sphère d'existence indépendante ? L'Église tend à se séparer de l'État, parce que l'État est différent d'elle, et il est différent d'elle parce qu'il ne croit point ; mais l'État incrédule peut-il accepter cette distinction, et nonseulement l'accepter comme fait, mais' la reconnaître comme source d'un droit? Il y a plus, cette foi chrétienne du petit nombre au milieu du paganisme du ^and nombre, on ne peut se le dissimuler, tend à scinder l'unité morale de la société, elle est une at- • teinte portée à cette unité : or, la société peut-elle sup^ porter cette atteinte? L'Etat, en tant qu'étranger au ehristianisoie^ ne lui est-il pas par cela même hostile ? Peut-il se dispenser de voir un ennemi ou un danger dans une puissance qui est indépeudante de son pouvoir, étrangère à sa nature, qui tend à le pénétrer et à le transformer ? Et pour descendre du général au particulier, de l'État au citoyen, et des institutions publia ques aux rapports privés, l'incrédule n'est-il pas né» cessairement, inévitablement intolérant? Peut-on se ^er à la civilisation comme garantie de la tolérance ? JLa tolérance est-elle une conquête certaine ou appât rente, définitive ou momentanée ? L'opposition natu^ relie de l'incrédulité à une foi vivante et agressive ne se réveillera-t-elle pas toujours lorsque la société so
trouvera en face d'une foi de ce genre ? Le dix-huitième siècle qui semble avoir conquis la liberté de conscience était-il donc si vraiment libéral? L'indifférence moderne ne se changerait-elle point facilement en ferveur de haine, si le christianisme devenait de nouveau un grand fait? Les exemples manquent-ils à cet égard? Le canton de Vaud n'a-t-il pas eu son 1 824 et son 1 845 ? En un mot, la loi est-elle quelque chose sans les mœurs ; la liberté du culte est-elle possible sans la tolérance, la tolérance sans l'Évangile, et les chrétiens ne doivent-ils pas dès lors s'attendre à la persécution de la part du monde , aussi longtemps que le monde luimême ne sera pas chrétien ? Est-il bien conséquent ou bien utile qu'ils réclament de l'Etat une liberté qu'ils n'en sauraient attendre ; qu'ils parlent de droit lorsqu'ils se trouvent inévitablement en dehors du droit? Ne se font-ils pas illusion sur les préoccupations naturelles de l'État , lorsqu'ils demandent la séparation ? N'attribuent-ils point à l'État, dans ces théories, un point de vue qui ne saurait être celui de l'État, par cela même qu'il est celui de l'Église ? Bref, ne faut-il pas abandonner la thèse de la liberté des cultes pour celle de la tolérance, ou, pour mieux dire encore, la thèse de la tolérance elle-même pour la simple prédication évangélique, qui seule peut donner avec le nouvel homme l'homme tolérant, et avec la tolérance chrétienne des institutions politiques vraiment libérales?
Voilà ce que nous nous sommes quelquefois demandé, et telle est, si nous ne nous trompons, la por-
tée que Viaet reconnut à la critique de M. de Félice, l'objection en présence de laquelle il éprouva le besoin de s'expliquer.
M. L. Bumier avait déjà répondu à M. de Félice dans le Nouvelliste Vaiuioisy et M. de Félice avait répliqué *, lorsque Vinet intervint dans le débat par une Lettre à un amiy datée de Bâle, juillet 1827 '.
Vinet entrevit la solution avec la même justesse de coup d'œil qui lui avait fait reconnaître la portée de l'objection. Il rappela qu'à côté des chrétiens, c'estrà-dire de ceux auxquels on peut prêcher la tolérance au nom de l'Évangile, il y a une masse qui n'est point chrétienne, qui, par conséquent, n'est point accessible à ce genre d'arguments, et à laquelle il faut prêcher, non la charité, mais le droit. A ce point de vue, la question de la liberté des cultes est une question de droit public et de politique. Quant à la légitimité du droit, elle s'appuie sur la force même et la nature des choses, c'està-dire sur un ordre de considérations éminemment accessibles à la généralité des hommes. C'est là le terrain commun où se rencontrent l'incrédule et le croyant, le terrain de la société et de ses conditions. Tous doivent, tous peuvent comprendre « que la con-
* L'article de M. Burnier, signé P., parut dans le numéro du 16 février ; la réplique de M. de Félice dans celui du 27.
* Lettre à un ami, ou Examen des principes soutenus dans le Mémoire en faveur de la liberté des cultesj par Alex. Vinet. Lausainel827; in-8o; 51 pages. L'ami auquel la lettre est adressée est M. Burnier. Les manuscrits de Vinet renferment une autre répons) à M. de Félice, ou plutôt la même réponse moins développée, une première rédaction da tiavail imprimé.
science est une de ces propriétés dont l'individu né doit compte ni sacrifice à personne; que le pouvoir établi au nom de la société ne peut intervenir dans les Rapports de l'individu avec la divinité; enfin, que les deux attributs de croyant et de citoyen peuvent bien avoir un contact dans la conscience de chaque hômmâ, mais qu'ils n'en sauraient avoir aucun dans Tinstitutiôn politique. »
Ï)'aprè9 cela, la tâche se détermine d'elle-même. Elle consiste à « mesurer les droits de la société civile et par là les attributs du pouvoir qui la représente ; à fixer les limites mutuelles de la société et de la conseiéncé, et à les arrêter pour ainsi dire eu face l'une de l'autre ;, en un mot , à réclamer pour la conscience des lois positives qui la mettent à l'abri de toute contfaiiite. » Et plus loin : « La liberté religieuse, côinmé droit, né petit exister qu'au moyen de limites précises, qui la défendent contre la société, et la société contre elle. J'ai dû chercher ces limites communes. Oii pou- Vais-je les trouver? Dans le principe et le droit de propre conservation, inhérent à la société. Tout ce qui hii est indispensable pour exister doit être respecté ; et elle doit respecter à son tour toutes les propriétés dont le sacrifice n'est pas nécessaire à sa conservatiôn» »
Ces dernier^ iUôts résument la réponse de Vinet à la difficulté qui lui avait été présentée ou, pour mieux dire, à la difficulté qu'il avait démêlée derrière les objections 4^ son critique. Vinet croyait que la société repose sur la nécessité, que le droit social est l'expression des rap-
porta nécessaires des hommes réunis en communauté^ que les coûditions d» la vie aodale sont ia mesure des attributions de TÉtat^ et enfin que la conscience et^ par suite^ la vie religieuse sont en dehors de ces conditiotti$^ parce qu'elles Ue sont pas du nombre des choses que rhomme puisse mettre en commun y compromettre, eliôfier au profit de la vie sociale.
Plus tard Yinet distingua plus nettement encore C6 côté de la grande question, et il Ta abordé plus directement dans son Eê$ùi $uf^ la mamfest€Ui9n et dans l'écrit Du sociëHsme. Toutefois la LeHn à un amt, stuâsi bien que le Mémmny nous le montre déjà instinctive-* ment éloigné de la notion moderne ou socialiste dé Ffitat. Il répugne à l'idée d'un État absorbant en soi toutes les fonctions de la société, réunissant toutes Ses tendances, envahissant toutes ses voies, se chaînant de toute sa mission et dé toutes ses destinées^ Sa no^ tiw c'est la notion libémle, notion négative plutôt que positive et qui tend à réduire au minimum l'action gouvernementale ; l'État est, pour lui, un milieu plutôt qu'une action, une condition et non un but. D'autres veulent dépouiller l'individu au profit de l'État, Vinet né voulait laisser à l'État que ce qui lui revient par droit de nécessité^ et comme condition même de la vie en société. Peut-être, est*ce là, en effet, le seul point sur lequel les partisans de la liberté des cultes et de l'incompétence de l'Etat en matière ecclésiastique puissent in-* pister avec succès auprès du public. Les raisons tirées de l'intérêt de la religion toucheront peu l'homme politique, les motifs tirés de l'intérêt bien entendu de
rÉlat ne le convaincront guère, mais il n'est pas impossible de lui faire comprendre qu'au fond de la question religieuse se rencontrent les deux systèmes qui sont partout aujourd'hui en présence , l'Etat-numanité et rÉtat-liberté,.la thèse individualiste et la hèse socialiste.
La Lettre à un ami est un bel exemple du style de Vinet à cette époque, simple, nerveux, excellent.
Nous arrivons au procès de 1829. Le réveil vaudois, préparé par les événements et par quelques influences individuelles , déterminé par l'action de chrétiens anglais et sans doute aussi par la proximité du mouvement religieux de Genève, le réveil vaudois remonte à 1821. Les principaux disciples et en même temps les principaux agents de ce réveil furent plusieurs jeunes ministres, Juvet, Vallouy, Alex. Chavannes, Fr. Olivier , les Rochat. L'activité religieuse de ces jeunes hommes chercha un aliment dans des assemblées pai> ticulières d'édification , de véritables collegla pietuOià sans aucun caractère ecclésiastique. L'opposition, la raillerie, puis enfin la persécution, s'attachèrent bientôt à ces manifestations. Les réunions furent traitées de conventicules , les fidèles qui les fréquentaient dé mômiers. Le doyen Curtat ne craignit point de se servir d'un terme injurieux et de dénoncer les conventicules comme illégaux et dangereux. Les hommes politiques du canton, de leur côté, éprouvaient pour le zèle religieux le dédain et l'aversion propres à une mondanité incrédule. Le grand conseil accepta la dé-
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dicace des écrits de M. Curtat. L'effet de cette impra* dence fut désastreux. La représentation nationale et le clergé s'unissaient en quelque sorte pour affixer un signe de réprobation officielle aux prétendus novateurs. Le peuple vaudois, peu éclairé, récemment arrivé à l'indépendance nationale et à la i erté politique, privé de cette éducation que donnent aux nations les expériences de Thistoire , le peuple vaudois trouva dans l'intolérance des autorités comme un appel adressé à sa propre intolérance. L'année 1822 vit commencer ces démonstrations brutales qui signalèrent les années 1829 et 1845. Le conseil d'État, alors comme depuis, conniva aux excès qu'il aurait dû réprimer ; il y QOQniva en rejetant sur les victimes la faute des persécuteurs, en fermant les yeux sur les auteurs des troubles publics pour accuser ceux qui n'en étaient que l'occa^sio^ innocente ; il y conniva par des arrêtés de destitution contre les jeunes ministres et bientôt par des mesures administratives et législatives qui inscrivirent l'intolérance parmi les institutions du pays. L'arrêté du 15 janvier et la loi du 20 mai 1824 ont reçu une triste célébrité*.
^ L*arrêté du 15 janvier 1824, alléguait que la secte dite des Mômiers (bnnait une église nouvelle, qu^elle avait un culte public étranger à la rdigionde TEtat, qu'elle avait donné lieu à des désordres, que ses principes erronés ou exagérés étaient subversifs de Tordre social, et enfin que son prosélytisme la plaçait dans un état d'agression contre TEglise na* tionale. A la suite de ces considérants, Tarrété ordonnait que les assem* blées des sectaires seraient dissoutes et menaçait de peines correctionnelles ceux qui dirigeraient ces assemblées, ceux qui n'obéiraient pas de suite à Tordre de se séparer, et jusqu'à ceux <c dont ks démarches tendraient à gagner des prosélyteSé » La loi du 20 mai de la même année t'eproduisait
La loi du 20 mai fit des martyrs et vint s'émousser contre le sentiment du devoir religieux et contre les difficultés de l'exécution. Il y eut néanmoins recrudescence Û9 persécution en 1829. Les églises dissidentes avaient diargé un évangéliste de visiter une partie du canton. Sa préisence à Payeme, au mois de janvier, y devint une occasion de tumulte et de violence. Les partis politiques qui se trouvaient aux prises dans le canton de Yaud s'occupèrent de l'incident: les libéraux, par l'organe du Nouvelliste vaudoiSf pour blâmer un acte d'intolérance ; le parti du pouvoir, par l'organe de la Gazette de Latisanne , pour chercher dans les passions de la foule un point d'appui contre la popularité que l'opposition avait su conquérir à d'autres égards. Il s'agissait d'exploiter l'intolérance du peuple contre une opinion jusque-là soutenue par la faveur publique ; il s'agissait de faire arme contre le libéralisme de ce courage qui lui avait fait mettre la justice au-dessus des intérêts de parti.
Tel était le but de deux articles de la Gazette, insérés dans les numéros du 27 février et du 13 mars; le dernier avait été provoqué par une réplique du Nouvelliste. « Il n'y a pas de vraie liberté , proclamait le rédacteur éclairé de ce journal, sans support pour toutes les convictions et sans un respect inviolable pour
les dispositions prohibitives de Vanité 9 mais elle y ajoutait la sanction d'une pénalité rigoureuse, amende, confination dans une coïn« mune, prison et bannissement' M. le baron Auguste de Staël a éloqqcmment Aétri ctô nfisur^s daas les Archives du Christianisme de 1824çti825#
toutes les existences comme pour tous les droits. » La Gazette répondait par une distinction entre la liberté de conscience et la liberté des actes extérieurs ; ell| affirmait que partout la direction du culte publié appartient à la haute police de TÉtat, que la eodété doit veiller à la pureté et à l'unité de ce culte, quii permettre au premier insensé de former une secte, c'est, en doctrine, appeler rhésitation, puis le doute^ et , en politique , attirer les discordes et préparer l60 révolutions.
C'est alors que Vinet intervint au nom des principes sacrés de la liberté religieuse. Vers le milieu du mois de mars, il envoya à son ami, M. Monnard, quelques pages destinées au Nouvelliste, mais qui, sur le refus de ce journal, furent imprimées à part \ L'auteur y relevait avec une vivacité singulièrement éloquente les imprudentes assertions de son adversaire. «Vous dites que la direction du culte appartient à l'État : où en est la preuve ? Vous dites que la société doit veiller à l'unité du culte : mais elle doit donc veiller aussi à l'unité des opinions ; elle doit donc nier la conscience, ce qui est impie. Vous dites que le citoyen qui brave la loi est un rebelle : mais il est une loi au-dessus de la loi, et telle révolte qui est un devoir. Vous raillez des sectaires sans titre , sans vocation : ainsi furent les apôtres, ainsi ont été les réforoiateurs » .
Soigneux de rechercher dans les écrits de Vinet
^ Observations sur larlicîe sur lei sectaires^ inséré dans la Gazette d$ Lausanne du 13 mars 1829 (sans nom d'auteur et sans titre); 12 pages ia-^. laiprimé à 1009 exeipplaires et rapidement écoaié.
révolution des principes et la liaison des doctrines, nous avons surtout remarqué dans celui-ci l'énergie avec laquelle Fauteur maintenait les droits absolus de la conscience individuelle. <r Mesurez, si vous le pouvez, les maux qu'a versés sur le monde ce système fatal d'unité que vous venez défendre; et, après cela, vanteznous encore cette unité impie ! Impie est le mot ; car, si c'est une impiété de nier Dieu, n'en est-ce pas une aussi grande de nier la conscience, qui est sa voix, son organe, son représentant dans nos âmes? Nier la conscience , n'est-ce pas le nier lui-même ? Car , s'il n'y a pas de conscience, il n'y a pas de distinction entre le bien et le mal ; et, s'il n'y en a point, qu'estce que Dieu ? Or, vous niez la conscience lorsque vous faites des lois qui supposent qu'elle n'existe pas, ou qui exigent qu'elle ne parle pas. » Vinet n'élude point les conséquences de cette suprématie de la conscience : « Une loi injuste doit être respectée par moi, quoique injuste, lorsqu'elle ne blesse que mon intérêt, et mes concitoyens, également lésés, lui doivent le même respect. Mais une loi immorale, une loi irreligieuse , une loi qui m'oblige de faire ce que ma conscience et la loi de Dieu condamment, si l'on ne peut la faire révoquer, il faut la braver. Ce principe, loin d'être subversif, est le principe de vie des sociétés. C'est la lutte du bien contre le mal. Supprimez cette lutte ; qu'est-ce qui retiendra l'humanité sur cette pente du vice et de la misère , où tant de causes réunies la pdussent à l'envi ? C'est de révolte en révolte (si l'on veut employer ce mot) que les sociétés se perfectionnent, que
la civilisation s'élablit, que la justice règne, que la vérité fleurit. »
La Gazette répondit dans son numéro du 27 mars. L'écrivain prétendait résumer la brochure qu'il voulait réfuter , mais il n'en présentait que des propositions perfidement isolées ou perfidement rapprochées. Il terminait en invoquant contre son adversaire l'intervention de l'autorité, c'est-à-dire de la force. «C'est aux dépositaires des intérêts publics à examiner s'ils doivent tolérer ou réprimer une telle doctrine, la consacrer par leur silence ou l'étouffer avant qu'elle ait débordé nos institutions et nos mœurs. » Vinet répliqua à son tour par de Nouvelles observations, datées de Bâle, !•' avril 1829, et portant son nom *. Son adversaire avait eu l'imprudence de reproduire sans commentaire et comme suffisamment significative eu elle-même l'assertion que tout citoyen doit braver uiie loi qui l'oblige de faire ce que condamnent sa conscience et la loi de Dieu. Vinet tira parti de cette « inconcevable inadvertance. » Toutefois le mot de coU" science^ souligné par la Gazette ^ semblait ouvrir la porte à toutes les fantaisies du sens individuel. Vinet n'eut garde de reculer devant cet argument favori de l'omnipotence sociale : « Ah ! Monsieur, donnez-moi seulement des hommes qui aient de la conscience , et je vous ferai un peuple où il y aura de l'unité et de la subordination. Je vous le demande : D'où viennent les
* Nouvelles observations sur un nouvel article de la Gazette de Lau» sanne, du 27 mars 1829, sur les sectaires; par A. Vinet. I^usanae 1829; 30 pages in-8%
maladies sourdes des états, leurs fièvres violentes et leurs affreux désordres ? Est-ce peut-être de ce que les citoyens suivent trop leur conscience? N'est-ce pas plutôt de ce qu'ils ne Técoutent point assez ? Il est très vrai que , chez certains individus , la conscience est mal éclairée ; mais qu'ils valent bien mieux que ceux qui n'en ont point! Du moins, sous quelque forme que ce soit, le sentiment de l'obligation morale vit dans leur âme ; il y a quelque chose à faire d'eux.» Ainsi toujours la même doctrine : l'unité par l'individualité, et l'ordre par la liberté. Non pas que Vinet se fit illusion ; il savait quels étaient les périls de la liberté, mais il les acceptait sans hésiter. « Quand tous les périls seraient dans la liberté , toute la tranquillité dans la servitude, je préférerais encore la liberté; car liprliberté, c'est la vie, et la servitude, c'est la mort. » Les Observations de Vinet étaient faites pour scandaliser l'intolérance du Conseil d'État, intéressé, nous l'avons vu , à ne point laisser tomber une discussion dont il se promettait des avantages politiques. D'ailleurs, il n'ignorait pas, sans doute, la part que M. Monnard, membre distingué de l'opposition, avait eue à la publication de la brochure , et il pouvait se promettre la joie de frapper un adversaire et de déconsidérer un patriote. On a rarement vu réunies des passions plus mesquines et plus mal déguisées. Le Conseil d'État chargea donc les juges de paix d'informer pour découvrir l'auteur , Tédileur et l'imprimeur de l'écrit. Les informations du juge di#|)^x de Lausanne désignèrent M. Monnard comme l'éditeur, et le Conseil
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d'État ;se hâta de sévir. Un arrêté du 24 avril suspendait provisoirement M. Monnard de ses fonctions de professeur, comme s'étant mis dans un état dô pré** vention qui altérait la confiance dû gouvernement. C'était préjuger ce qui était en question y à savoir si M. Monnard était véritablement éditeur; c'était, eu outre y appliquer une peine avant la sentence des tri'^ bunaux.
En même temps, le ministère public avait reçu Tordre de poursuivre M. Monnard devant les tribunaux. A peine Vinet l'eut-il appris qu*il écrivit, le 30 avril, au Petit-Conseil de Bâle pour exposer l'affaire , déclarer qu'il était à la fois l'auteur et l'éditeur de la brochure incriminée, et prier le Conseil bâloîs de s'entremettre auprès du gouvernement vaudois, afin d'obtenir l'examen juridique de sa conduite et sa misê'ôii jugement. Ce n'est pas tout : il partit pour Lausanne et y arriva le 8 mai , le jour même où son affaire fut appelée devant le tribunal de première instance du district de Lausanne. Il ne s'agissait point du fond, mais seulement de la mise en accusation. L'accusateur public alléguait une double contravention à la loi sur la liberté de la presse , la brochure renfermant une provocation à la révolte et n'ayant point été préalablement soumise à la censure , condition imposée à tout auteur non domicilié dans le canton» Le tr3)unal pensa que, si les passages cités par la partie publique renfermaient une doctrine hardie et qui pouvait paraître dangereuse, on n'y voyait cependant pas la provocation directe faite à quelqu'un de commettre uja
crime ou un délit; il déclara donc qu'il n'y avait pas lieu de mettre MM. Monnard et Vinet en accusation sur ce chef. L'accusateur public en appela ; mais le tribunal d'appel confirma, le 31 mai , la décision du tribunal de première instance , tout en déclarant que les passages incriminés <c renfermaient renonciation irréfléchie d'une théorie dangereuse sur la faculté de l'homme de résister à la loi d'après le dictamen de sa conscience. »
Cependant les deux tribunaux avaient réservé le second chef d'accusation, la question de forme relative à la censure. Vinet avait obtenu du tribunal la faculté de se faire représenter pour le jugement, et il élait reparti pour Bâle dès les premiers jours de juin. Il s'avouait d'ailleurs coupable, reconnaissant avoir perdu ||^î^e la disposition de la loi. Un arrêt du 9 juin le c&ndamna à 80 fr. d'amende et aux frais , et libéra M. Monnard. Telle fut la fin de l'épisode judiciaire.
Il y eut aussi un épisode législatif. Au moment même où les poursuites avaient lieu , le 1 5 mai , le Conseil d'Etat avait, suivant l'usage, présenté au Grand-Conseil un rapport sur sa gestion de l'année* Dans un paragraphe relatif à la pohce de la presse, ce rapport faisait mention de la décision prise à l'égard de M. Monnard. La commission d'examen s'arrêta a ce passage et proposa au Grand-Conseil d'inviter le Conseil d'État à fournir les renseignements nécessaires et les pièces propres à entourer de lumières une affaire aussi sérieuse. C'est ce que fit ou prétendit faire le Conseil d'État dans un rapport spécial et étendu
présenté le 30 mai, et qui, dans la séance du 4 juin, devint au Grand-Conseil l'objet d'une réfutation détaillée de la part de M. Monnard, relativement à tous les points qui le concernaient. La timidité , pour ne pas dire la pusillanimité, de l'opinion* publique se trahit par le blâme que les adversaires de la conduite du gouvernement se crurent obligés de jeter sur la généreuse véhémence de Vinet. Le Grand-Conseil termina l'incident en se déclarant satisfait des réponses du Conseil d'Etat.
Toutefois Vinet n'eut garde de laisser passer sans critique le rapport du Conseil d'État. Il y retrouvait les doctrines de la Gazette de Lausanne , et il crut devoir examiner l'expression officielle qu'elles venaient de revêtir. Le rapport s'attaquait successivement ^ M. Monnard, qu'on cherchait à représenter consààjê l'éditeur de l'opuscule incriminé, et à Vinet, qui en était l'auteur ; quant à l'écrit lui-même , le rapport , après l'avoir caractérisé d'une manière générale , en établissait la gravité , ' en discutait les principes , et finissait par la question légale ou celle du délit. Pour nous servir des propres expressions de Vinet, il était inculpé, dans ce morceau, sous deux points de vue : on lui reprochait à la fois des délits et de mauvaises doctrines. Ce sont ces deux genres d'inculpation qu'il repoussa dans une nouvelle brochure, imprimée cette fois à Paris * . Une introduction indique l'occasion de
^ Essai sur la conscience et sur la liberté religieuse , ou Examen du rapport présenté au Grand'Conseil du canton de Vaud par le Conseil d'État^leW mai 1829; par A. Vinet. Paris 1139; 09 pages in^S*.
récrit ; un extrait du rapport du Conseil d'État présente les sophismes du gouvernement vaudois ; la réfutation vient ensuite. Cette réfutation est divisée en deux parties ; la première traite la question de délit : c'est une défense de l'écrit incriminé , c'est un plaidoyer que Vinet avait préparé pour le prononcer devant ses juges et qui devint inutile par suite de l'arrôt de non-lieuy l'affaire n'ayant pas été plaidée au fond. La seconde partie a un caractère un peu plus général; l'auteur y critique les doctrines émises dans le rap*port du Conseil d'État, et, à côté d'une discussion de droit positif sur la loi du 21 mai, on y trouve des considérations sur la conscience et sur la liberté religieuses. C'est peut-être un inconvénient pour ces pages que de se trouver dans cet écrit } l'économie du volume est peu heureuse ; la défense personnelle , la question de droit, se marient mal à la discussion qui suit ; le lecteur cherche avec quelque peine quelle est l'unité de ces deux morceaux; enfin, l'intelligence du tout exige une connaissance de cette affaire de 1829 plus ample que la préface ne la donne et qu'il n'était nécessaire de la donner alors que les événements étaient présents à l'esprit de la plupart des lecteurs. Dans la première partie, c'est-à-dire dans le plaidoyer, l'auteur suit l'accusation pas à pas. On lui imputait d'avoir insulté le gouvernement, outragé la religion, et provoqué à la révolte : il repousse successivement ces diverses inculpations. Mais il ne lui suffit point de se justifier juridiquement ; il tient à défendre sa doctrine au point de vue moral. Il le fait en la rappelant :
Il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes, — c'est ce qu'implique la simple croyance en Dieu. Mais il y a une distinction entré Tinjustice et l'immoralité d'une loi, et rinunoralité seule peut devenir pour la conscience un motif de résistance. Enfin, dans le cas même de ré* sistance à une loi immorale, le citoyen doit se soumettre volontairement à la clause pénale , parce que celle-ci n'est qu'injuste. On le voit, ici la discussion s'élargit; mais elle est partout remarquable par les ressources de la logique et par la vigueur du style.
Au fond, danç cette crise de l'intolérance vaudoise, en 1829, comme dans la recrudescence de 1845, il y a eu deux idéefe en présence, celles que nous avons déjà indiquées, celles dont Vinet proclama plus tard les tendances et l'antagonisme absolu : d'un côté, la négation de Dieu au profit de l'humanité, et de l'individu au profit de l'espèce ; de l'autre, la doctrine qui, mettant Dieu au-dessus de l'homme et regardant la conscience morale comme l'organe de Dieu dans l'homme, investit la conscience d'une autorité vraiment suprême. En 1829, Vinet n'a pas encore donné au système de ses adversaires le nom dont il le revêtira quinze ans après, celui de socialisme ; or, comme il le dit lui-même , « il n'est pas indifférent pour un système, pour une idéè^ d'être enfin nommé, après avoir longtemps existé sans nom. » Mais ce qui préoccupe Vinet à l'époque dont il s'agit, et ce qui lui suffit pour le moment, c'est l'idée sacrée de la conscience. Il a compris que, dans sa discussion avec le Conseil d'État, tout revient
à celte idée, tout tourne sur ce point. « J'avais dit, dans ma brochure, qu'il ne faut point obéir a une loi qui oblige de faire ce que la conscience condamne. C'est à ce principe que le rapport en veut surtout. .11 s'indigne que les lois soient soumises au contrôle de la conscience de chaque individu. C'est, selon Fauteur, mettre l'individu au-dessus de la société et la détruire. » Nous connaissons déjà les convictions de Vinet à cet égard; elles datent de loin; il les a partout exprimées; mais ici il éprouve le besoin de traiter le sujet d'une manière plus directe. Il 'définit la. conscience : c'est un fait primitif de notre nature, un sentiment inexplicable, celui de la nécessité de mettre nos actions en harmonie avec notre persuasion. Cette conscience est toujours individuelle; elle est pour l'homme la première des lois ou plutôt la seule loi véritable; elle est la base de la morale; partout où elle parait, elle veut paraître en souveraine. L'écrivain réfute ensuite les objections tirées de ce que la conscience n'est pas infaillible et de ce que ses prescriptions né sont pas uniformes. Il répète, sur ce sujet, les considérations déjà présentées dans les Nouvelles observations. D'ailleurs, dit-il, si vous ne vQulez point de la conscience, que vous reste-t-il pour gouverner les peuples ? L'intérêt et la peur.
Cette dissertation ouvre la seconde partie de V Essai. Elle est suivie d'un morceau sur la liberté des cultes, dans lequel Vinet oppose les principes de son Mémoire aux principes du Conseil d'État. Une troisième sec* tien est employée à l'examen de Tart. 36 de la Con-
stitution vaudoise hi de son application aux dissidents. Vinet montre que ces derniers appartiennent à la religion évangélique réformée, et, retournant les armes contre l'Église nationale, il insinue que celle-ci pourrait bien se trouver à une plus grande distance que les séparatistes eux-mêmes des documents qui servent de basé à la religion officielle du canton, la Confession de foi helvétique et les Ordonnances ecclésiastiques.
Le lecteur des écrits de Vinet ne lira pas sans doute celui-ci sans s'arrêter un moment à la phrase suivante- Il est question de l'abandon que l'homme fait à l'état social d'une partie de sa liberté. Cet abandon porte sur la faculté de faire certaines choses qui pourraient flatter nos penchants naturels ou accroître noire somme de bien-être. « Voilà, poursuit l'auteur, ce que nous sacrifions à l'état social, voilà les restrictions qu'il apporte à notre liberté naturelle; et, certes, nous avons le droit de les accorder. Mais nous ne pouvons point lui faire le sacrifice de notre conscience, parce que nous swnmes par rapport à elle dans une tout autre position que par rapport aux biens de la terre. Ces biens nous appartiennent, mais nous appartenons à notre conscience ; c'est à nous de disposer de nos biens, c'est à la conscience à disposer de. nous. » Tout V Essai sur la manifestation des convictions est contenu en germe dans ces paroles.
Au reste, V Essai sur la conscience est remarquable sous un autre rapport. Vinet, dans une phrase de son Mémoire sur la liberté des cultes, s'était déjà prononcé, mais en passant, pour la séparation absolue
de l'Église et de l'État. 11 y revient ici à deux reprises (p. 81 et 88, en note), et d'un ton parfaitement convaincu. On sent qu'il a traversé la question et que désormais son parti est pris.
Nous avons dit que l'ouvrage perd de son prix pour le lecteur actuel, par suite du ton de polémique directe et de réfutation suivie que le but même de la publication avait imposé à l'auteur. Vinet parait avoir eu lui-même quelque regret de s'être laissé enfermer dans celte forme. C'est ce qui résulte d'un écrit anonyme qui suivit presque aussitôt V Essai ^ et dans lequel, sous prétexte de critiquer ce dernier ouvrage, il présentait de nouvelles considérations en faveur de la liberté religieuse et de son exercice dans le canton de Vaud. L'auteur, disait-il, aurait pu, par exemple, discuter le droit de l'Église nationale à une protection exclusive et au monopole des consciences ; il aurait pu invoquer l'histoire , il aurait pu rappeler que les persécutés sont les enfants d'une même patrie, et qu'ils ne la troublent en rien si ce n'est par le spectacle de leur vertu ; il aurait pu enfin en appeler aux magistrats et aux maximes du gouvernement. En même temps Vinet trouva piquant de profiter du voile pour relever lui-même les défauts qu'il reprochait à son Essai. Disproportion entre le titre et le sujet, traits d'ironie, dialectique trop formelle, trop peu nourrie d^observations et d'idées , tels sont les défauts qu'il
* Observations sur l* Essai sur la conscience et sur la liberté religieuse, de M, À, Vinet, Genève 1829; 12 pagâs ia-8o.
signale. Cette brochure, dont cinq pages seulement sont dues à Vinet, fut imprimée à Genève, par les soins de M. Rochat qui y joignit une assez longue note. Bien que l'opuscule soit très visiblement signé pour ceux qui connaissent le style de Vinet, son origine était restée inconnue ou avait été oubliée; un exemplaire trouvé dans les papiers de M. Rochat et dans lequel une note autographe dévoilait le double anonyme, a restitué quelques pages aux œuvres de Vinet et à sa vie une anecdote littéraire qui n'est point sans intérêt.
La question religieuse, depuis T époque du réveil, s'est toujours trouvée mêlée à la question politique dans le canton de Vaud. On vient d'en voir un exemple ; les événements de 1830 en fournissent un autre. La constitution de 181 4? ne suffisait plus; l'opinion publique se prononçait en ce sens avec une énergie croissante ; le Conseil d'État prit enfin son parti et proposa au Grand Conseil un changement portant sur la loi électorale, acte additionnel qui fut adopté le 26 mai 1830. Mais les pouvoirs ont souvent le tort de ne céder qu'à la dernière extrémité et, alors même, de ne céder qu'à moitié. Une loi transitoire, sous prétexte de ménager le passage de l'ancien ordre de choses au nouveau, prolongeait en réalité le régime de la loi abolie , et souleva un mécontentement assez général. Sur ces entrefaites la révolution de juillet s'accomplit en France ; le contre-coup s'en fit sentir en Suisse sous la forme d'une inquiétude générale et d'un sen-
timent prononcé contre les constitutions de 1814. Ici encore le Conseil d'État vaudois crut pouvoir se contenter d'une demi-concession. Il convx)qua le Grand Conseil pour l'abrogation de la loi transitoire. C'était doublement méconnaître l'opinion publique. Elle ne réclamait pas seulement des changements beaucoup plus fondamentaux que cette abrogation, elle se refusait en même temps à confier aux pouvoirs existants le soin d opérer les changements qu'elle réclamait. Aussi le Grand-Conseil n'était-il assemblé que depuis trois ou quatre jours lorsque éclata la révolution du 1 8 décembre. En présence d'une manifestation populaire très tumultueuse, le Grand Conseil décréta la Constituante, et abdiqua dès les premiers jours de janvier 1831, après avoir pourvu à l'élection de la nouvelle assemblée. Celle-ci se réunit le 7 février, nomma une commission constituante chargée d'élaborer un projet, et acheva ses travaux le 26 mai. Les discussions de la commission ayant été publiées, les sujets débattus passèrent à deux reprises sous les yeux du public. La question qui le passionna le plus peut-être fut celle de la liberté religieuse. Depuis plusieurs années, en effet, cette question était devenue comme le champ clos des partis et le terrain de leurs luttes. L'aversion pour ceux que l'on appelait les sectaires se cpuvrit de la profession d'attachement à l'Église nationale; on fit à celle-ci. l'injure de la considérer comme un boulevard contré un zèle importun ; de leur côté, les amis^ de la liberté ne restèrent pas oisifs ; une assemblée considérable de pasteurs, réunie à Lausanne le 20 janvier, exprima
le vœu que l'Église nationale fût mamlenue, mais se déclara en même temps pour le principe de la pleine liberté des cultes. Une multitude de pétitions relatives à ces questions se croisèrent dans tous les sens sur le bureau de la constituante et sur celui de la commission. Enfin les opinions en présence eurent des organes réguliers dans la presse : la Discvtssian publique, dirigée par M. Louis Burnier, ouvrit ses colonnes à tous les amis de la liberté religieuse , sans proposer d'ailleurs d'autre programme que cette liberté; VÀmi de V Eglise nationale entra peu après dans la lice en faveur, non pas précisément de l'intolérance , mais bien du privilège et du statu quo.
Voyons maintenant quelle part prit Yinet à ce grand mouvement des esprits dans son canton natal. Domicilié à Bâle, on peut croire qu'il n'en vivait pas moins à Lausanne. Dès le 3 janvier 1831 il répond à la nouvelle de la révolution en saluant la liberté , mais en expliquant quelle est la liberté qui reçoit ainsi son honmiage. C'est qu'il en est deux ou, si Ton veut, c'est qu'il est deux manières de vouloir la liberté ; on la veut comme un intérêt ou comme un principe. Le vrai libéral est celui qui réclame la liberté pour le plus grand bien de la société , et qui croit sen ir la société en faisant une aussi large part que possible à l'individualité. Il veut la société, l'union, Tharmonie, et c'est pour cela qu'il veut la liberté. Elle est pour lui un moyen de perfectionnement. Elle n'est un bien que lorsqu'elle est unie à la modération et
à la justice. Elle ne vaut que ce que vaut l'homme lui-même *.
La constituante était déjà rassemblée lorsque Vinet publia , à la fin de février , une brochure destinée à reconunander l'introduction du principe de la liberté religieuse dans la constitution qui se préparait*. L'auteur prend encore une fois son point d'appui dans la nature de la société et de la conscience. La société peut et doit nous demander des sacrifices, mais la conscience n'est pas à nous, elle n'est pas même nous, elle est une autorité qui réside en nous, l'organe de la divinité auprès de notre âme ; livrer la conscience , c'est livrer Dieu ; la société ne peut l'exiger. L'auteur part de là pour réclamer la liberté des cultes telle que l'entraîne la liberté de conscience , pour réclamer en particulier la liberté d'association religieuse. Il passe ensuite aux objections. On allègue la nécessité de protéger l'Église nationale contre le danger des sectes : mais cette Eglise a besoin avant tout de vie , c'est-à-dire de lutte et de libre examen , et par conséquent de la liberté pour tous. On allègue les troubles que la dissidence occasionne dans la société : mais ces troubles ne coîistituent aucune lésion d'aucun droit et se réduisent au mécontentement que produit inévitablement entre ceuxqui ne sont pas d'accord la divergence de leurs opinions. L'auteur examinant enfin de quelle manière le principe doit être introduit dans la loi, commence par
^ Voy. Nouvelliste vaudoiâ du 4 février 1831. * Quelques idées sur la liberté religieuse; par A. Vinet. Laùsftane 1881 ; 48 pages in*8%